‹ De la guerre et des armées permanentesChapitre 31 sur 36 · XI · texte numérisé non relu

XI

BielaTAffe «i eombai Jndielalre, eafkatés pmr Im irnerre.

Outre les fléaux dont la guerre afflige journellement Tespèce humaine, il en est d'autres qu'elle a enfantés

« position pour épargner le sang de ses soldats et pour Tintérdt de <f 901^ roi, d'autant nùeipi que c'est an prUice enneipi ^ ^ tenir sur « ses gardes, et qu'il doit savoir qu'on s'einbarrasse fqrt peu si c'est « par valeur ou par ruse qu'on a le dessus à la guerre...'..

9 yn g04yeir»pi|p ppu^» gWf^T ^ garnison «q ^^g^^t les su- <f jets de mécontentement q|i'on a^ le peu de récompense qu'ils dol- « Vent espérer en restant fidèles à leur prince, et leur faire dé grandes « proviasses de la part de celui dont il vent embrasser le parti. S'il . jf Y ^ (|pielques o^ciprs pu solç^ts dont il ne croie pas ê^ l^i^n reçu, « u pourra les envoyer dehors sous divers prétextes. S'il ne croit pas 9 pouvoir gagner sa garnison et qu'elle soit faible, en sorte qu'elle « Ife g|iiase résfster aux bal^tanfs^ i) fera courir plusigfurs f^v^ bruits, « les uns au désavantage de son prince, les autres à l'avantage de « l'ennemi . Il répandra dans la ville qu'on doit bientôt les assiéger a «ypc \^ piiiss^te ^rmé^ fWt'J^ if^^U^ ^^ i9T\xi^ï^ f^ saurait 5( tenir, et que cependant le prince ne veut point lui envoyer du « secours, sous prétexte que les habitants sont assez forts pour se « défendre, mais dans le fond à cause du peu d'affection qu'il a pour « eux; que les désordres d'un pareil siège les ruineront sans res- « sources, au lieu qu'ils peuvent tout espérer de la libéralité du prince « qu; vief^t les attaquer, s'ils se donnent volontairement à lui. Ces <f discours et une infinité d'autres semblables, qui ne coûtent rien à « un scélérat qui trahit sa conscience et son roi, ne manqueront pas <f de faire de grandes impressions sur l'esprit des habitants, qui « qraignent ordini^pement beaœottp la perte da leurs biens, et la « garnison, «mi en sera elle-mdme ébranlée, sera bientôt contrainte « de se rendre à leur volonté. Une garnison mécontente peut facilece ment obliges son gouverneur à ^dar, et si on craignait quelque <c cboaa da la part dea habitants, les spidala peuvent aupara^irant les <c gagner toi|s ou en partie par des faux brnita, comme nous venons de « dire, tte Hàme las hahitants peuvaiM^ pau à. peu gagner una garnison

aneiéimement et dont les eonséquenees durent encore. Comme cette génération remonte un peu haut, on oublie souvent de la rapporter à sa véritable cause. L'esclavage, par exemple, est l'une des plaies les plus hideuses qui aient défiguré et déshonoré rhumanité. Quoique Ton rencontre aujourd'hui bien peu de personnes qui ne soient persuadées de Tillégitimité radi

« ea eareasaat les soldats et le» Intéressant dans leuv dessein par les

« promesses qu'ils leur feront 4e If^ part du prince & qui on vaut se « livrer; enfin, dans une ville libre, le parti le plus fort peut vous

« ouvrir les portes sans que l'autre soit en état d*y résister

« Un gouverneur tâchera de gagner le plus de paonde qu'il pourra « de sa garnison, et après avoir pris jour avec l'ennemi, il mettra <f aux portes des gardes à sa dévotion, qui laisseront entrer des sola dats déguisés, jusqu'à ee qu'ils soiept en aases grand nombre pour « pouvoir forcer un corps de garde. Il pourra de même mettre des « sentinelles sur le rempart pour favoriser l'escalade ou l'entrée par « la rivière, etc. Un officier ou un sergent, d'accord avec son caporal, « peuvent favoriser de même ces entreprises par les moyens des sen- « tinelles de leur faction qu'ils mettront aux endroits qu'on veut « surprendre. Un major peut convenir avec l'ennemi qu'on lui enverra « un certain jour une troupe de 100 ou 200 hommes dont le chef se « dira envoyé pour renforcer la garnison et lui présentera son ordre <f supposé; le major l'ayant pris fera retirer cette troupe, et ordonne nera qu'on ferme les barrières et les portes jusqu'à ce qu'il ait « parlé au gouverneur chez qui il ira effectivement sans cependant « lui en parler; à son retour, il ordonnera d'ouvrir de la part du « gouverneur, et fera entrer la troupe, qui se rendra maîtresse du « corps de garde, tandis que ceux qu'on aura mis en embuscade « s'avanceront pour entrer et s'emparer de la place. Il peut <( aussi» etc., e|c. Un simple soldat peut faire un signal pendant la

a nuit pour faire connaître le lieu où il est en faction Un seul

« habitant peut favoriser l'entreprise, etc. » (Le Parfait Ingénieur frwçais, a« partie, eh. !«', Jks surpri^et par initihgenee et par ira* hisçn^ Paris,, 174^.) Dans ces leçons sur l'art de trahir son pays, et je suis obligé d'en passer, il y a, comme on voit, des instructions pour to^t le mon^, depuis le gouverneur d'une place assiégée et ses of^iers jusqu'au simple soldat et au tUKUda bourgeois.

cale de l'esclavage et qui osent le défendre en principe, il n'a pas encore entièrement dispara de tous les points du globe. Or on sait qu'il doit son origine à la guerre. L'honune barbare, qui est parfois plus ergoteur qu'on ne serait tenté de le supposer, a prétendu fonder le droit de réduire son semblable en servitude sur cette argutie, par laquelle il a cherché hypocritement à donner à sa cruauté des airs de clémence : (( J'ai le droit de tuer un ennemi que j'ai vaincu et fait (( prisonnier de guerre ; donc, à plus forte raison, j'ai a le droit, en lui conservant la vie^ de le faire mon (( esclave. Loin qu'il ait à se plaindre de moi, il m'a (( au contraire des obligations. » Je ne m'arrêterai pas à faire voir tout ce qu'il y a de faux dans ce raisonnement sauvage : ici j'ai simplement pour but de montrer que l'esclavage est un des fils premiers-nés de la guerre. Un autre de ses dignes enfants est ce combat judiciaire, si longtemps pratiqué devant la Justice féodale, coutume non-seulement irrationnelle en ce qu'elle incriminait souvent l'innocent et innocentait le coupable, mais impie en ce qu'elle sommait insolemment Dieu de parler à l'heure et de la manière qu'un juge imbécile avait fixées. On sait qu'elle a été apportée par de barbares guerriers, qui rendaient ainsi la justice dans leurs forets, et qu'un de ses restes^ encore aujourd'hui subsistants, est ce fatal usage du duel, dont les plus déplorables exemples viennent parfois des hommes mêmes qui sont le mieux persuadés de sa complète déraison. Personne n'ignore que cette tyrannie a ses principaux soutiens parmi les mi-

litaires ; elle n'en a même plus ^ère que là , en sorte que nous ne pouvons espérer de voir son règne finir qu'après que celui de la guerre elle-même aura cessé.

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li» ipierre n'eai point mn buiI iiéeesaaire.

Quand on étudie à fond et non pas seulement à leur surface les diverses carrières dans lesquelles se déploie Tactivité humaine, on ne peut se défendre de cette triste réflexion : Que de vies s'usent à perpétuer sur la terre l'empire du mal, au lieu de travailler à y faire régner celui du bien, et dans quelles plus vastes proportions que toute autre institution celle des armées permanentes ne contribue-t-elle pas à ce désordre ! L'étonnement et le sentiment de la tristesse vont croissant quand on considère que rien de tout cela n'est nécessaire, et que le mal accepté si bénignement par l'immense majorité des hommes leur vient uniquement de leur sottise, se laissant exploiter par un nombre, relativement très-petit, d'hommes habilement pervers.

Bien des gens, dont les uns gémissent réellement et les autres font semblant de gémir sur les maux de la guerre, prétendent cpie c'est un fléau nécessaire^ une maladie dont on ne guérira pas l'humanité, parce qu'elle est, disent-ils, inhérente à notre imperfection. N'en a-t-on pas dit autant de l'esclavage antique, du

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servage féodal et de Tesclavage moderne des colonies^ et oe s'est-il pas rencontré des philosophes mêmes qui ont cru que la société humaine ne pouvait pas se concevoir sans esclaves? Pour que la guerre continuât d'être un mal plus nécessaire qae Tesclavage, il faudrait que les divers peuples voulussent continuer de demeurer isolés et refusassent absolument de s'entendre et de se lier par des conventions. Or» ce que la marche accélérée de la civilisation ne permettra bientôt pli(^ à aucun peuple, même au:^ Chinois, est dès aujourd'hui rendu impossible en Europe par la facilité et la multiplicité des relations qu'entretiennent ses diverses populations.

La guerre un mal nécessaire, une maladie incurable de rhumanité I Ceux qui tiennent ce langage ne savent guère à qui ils se rendent sen^hl^l^i^- Essayons de leur faire honte de leur propre image. Supposons des sauvages, vivant éparpillés dans une grande île de rOcéan, sans lois comme sans abris» &e disputant mutuellement et disputant aux brutes uue nourriture précaire, réglant tous leurs différends par la force brutale et individuelle, se mangeant mêm^ entre eux lorsque la faim le^ presse. Supposoupi eu^?f^ que Vun d'eux, inspiré par une plus haute raison que celle de ses féroces compagnons, puisse leur tenir ce langage : c( Nous sommes tous les enfants d'une u^ême famille, tt Pourquoi vivre ainsi isolés^ errants et qisifs, et nous « entre-dévorer con^me des bêtes, quand U nous se- <( rait si facile de uous entendre pour cesser d'être « ennemis et vivre plus heureux ? Cpnstruisons des

« demeures fixes ; cultivons ce sol dont le produit sera (( centuplé ; f^sops quelques Ipis qui dé^isspnt sima plement les devoirs et les droits 4p chacim et lui as- « surent latrapiquille possession du fniij; de son travail; c( choisissons les plus sages et les plus c^pablps d'entre « nous et les chargeons 4^ i^^ exécuter cfss lois et « de décider de quel côté est \^ justicp, quap4 il sur- (( yiei^t entre nous ^qs contestatioQS particulières où la a ps^ssion trou))le notre vue. Opposons ainsi aux ^r- «reurs du septimei^t ^t 4e 1^ force individuels, qui a jugept mal dans Ips questions d'intérêt privé, Ip calm^ c( et le désintéressement de la raison et de la force de « tous. Fqpnons enfip une seule société de toutes les « tril)us qui vivent si misérablement et sans liens com- « muns sur cette terre que nous tenons de la bonté du « grand Étre.)> As^uréq^pnt plusie]:p:s de pes sauvages seraient ^piidainement frappés de \^ justesse de ce langage; mais assurément auss^ un grand noqibre, le plus grand nombre luènie et infailliblement l^s P^^^ ni^cbants et les plus abrutis, tr^tepaient l'instituteur de rêveur et de fou et proposeraient de le jeter à la mer. S'il se trouvait dans l'ile quelques beaux-esprits, ils soutiendraient que l'état des choses, sans être précisément parfait, est un mal nécessaire» une maladie inhérente à la nature des habitants. Ceux de nos hommes d'État ou de nos beaux-esprits civilisés qui prétendent que la guerre entre les nations est un fléau nécessaire, une maladie dont pn ne guérira pas l'humanité, se reconnaissent-ils dans ce miroir ?

M. Ancillon, ministre protestant et professeur d'his-

toire à FÂcadémie royale militaire de Prusse, après avoir victorieusement démontré que l'état actuel des sociétés éternise tous les malheurs réunis dans le seul fléau de la guerre (1), se demande si elles doivent rester dans cette situation violente. On ne saurait mieux penser ni mieux dire, et j'avoue cpie ce début m'avait charmé de la part d'un homme ayant pour missiez d'enseigner l'histoire à des militaires. Mais j'ai bientôt éprouvé un pénible étonnement. Presque immédiatement après, le même écrivain combat l'idée d'une association générale des États, par des arguments tirés uniquement de ce qui a existé jusqu'à ce jour, et qui, s'ils eussent été écoutés, auraient empêché de naître tous les progrès qu'ont faits les sociétés humaines, n pose, à l'usage des nations, des maximes comme celles-ci : Quiconque^ par la supériorité de ses forces et par sa position géographique^ peut nous faire du mal, est notre ennemi naturel. Quiconque ne peut nous faire du mal, mais qui^ par la mesure de ses forces et par la position où il est^ peut en faire à notre ennemi, est notre

(1) (c L'état de nature dans lequel vivent encore les sociétés les (( unes à l'égard des autres est un état contraire au bonheur et à la « destination de l'honmie^ où la force n'existe que pour violer im- « punément le droite tandis qu'elle ne devrait exister que pour le « protéger et pour punir les violateurs* Cet état éternise tous les « malheurs réunis dans le seul fléau de la guerre; il amène des dan- « gers toujours renaissants^ ou du moins il entretient des jalousies^ « des défiances, des craintes perpétuelles, et provoque des mesures « de précaution qui sont elles-mêmes déj& un mal réel. Les États « ne doiventrils pas tâcher de sortir de cette situation violente? Ne « doivent-ils pas le souhaiter vivement? » (Tableau des révolutions du système politique de t Europe depuis la fin du quinzième siècle, Discours préliminaire, tome !«', Berlin^ 1803.)

COKSUiÉRATlONS MORALES ET POLITIQUES 301

ami natureL Puis, après être revenu sur la nécessité, pour les diverses sociétés européennes, de sortir de l'état de nature et d'établir entre elles une garantie sociale du droit, il conseille, comme moyen d'arriver à cette fin, d opposer forces à forces^ de contre-balancer faction par la réaction, c'est-à-dire, en définitive, de faire ce qui a été fait jusqu'ici. Enfin il termine son Discours préliminaire par réhabiliter la guerre, tout en la comparant aux éruptions des volcans, aux tremblements de terre, aux ouragans et à la grêle ; comparaison vraie en général, mais fausse dans l'intention de l'auteur, en ce que les hommes ne peuvent rien contre ces grands fléaux de la nature, et que ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de s'y résigner, tandis que le fléau de la guerre vient uniquement de leurs passions et de leurs vices, et que tous les maux qui découlent de ces sources impures peuvent et doivent être combattus et sans cesse atténués, comme le reconnaît tout moraliste pour qui justice et progrès sont autre chose que des mots. Il y a soixante-sept ans que M. Ancillon commençait la publication de son livre, si remarquable d'ailleurs et de la lecture duquel je reconnais pour mon compte avoir fait grand profit. Depuis cette époque, on a continué d'appliquer aux nations européennes son système de contre-forces, et on les a tellement balancées qu'on a donné aux unes le vertige^ aux autres des maux de cœur qui ont failli les faire trépasser. Il a eu le temps, n'étant mort qu'en 1837, de voir comment elles se trouvaient de ce régime.

302 TROisiÈiîE Partie

n y â une autre assertion, qui figùte â cdté de cellel cftie je viens de réfliter, fe'ei^t celle qui fait dé IM gneitfe un îïiojen providentiel de prévenir l'excès àë la population; assertion troji peti sérieuse pour que je lu combatte autrement qu'en y opposant ces simples faits. Notre planète n'a dujouf'd'litti guère plus de 800 tnillions d'habitants (1). L'ancien continent, qui forme ùri pèti pliië des ti^ôis ciïiqtiîèines des terres habitables, a 747,000^000 d'habitants, c'est-à-dire coiiiprend à lui seul près des qtiinze seizièmes dé lâ pofptdation totale. Une moitié de l'Europe, celle qui se trouve au sud-ouest d'une ligue tirée d'Odessa à Stockholm, et qui occupe eti étendue moînts dé la vingtième partie des terres, compreiid lë quart environ dé la population dtl globe, et elle pourrait être beâticoii|) plus peuplée qu'elle ne l'est. Là populatioïi de la Praiice

(1) Voici les renseiguemeuts approximatifs fournis à cet égard par la statistique :

Europe 267,000,000

Asie 400,000,009

Afrique 80,000,000

Amérique 50,000,000

Océanie 20,000,000

ËD 1858, M. Dieterici, professeur à roniversité de Berlin, d d(iaiié l'évaluation suivante, qui est beaucoup plus élevée et qui paraît exagérée dans les chiffres relatifs à l'Asie et à rAfrique :

Europe 272,000,000

Asie 750,000,000

Afrique 200,000,000

Amérique 59,000,000

Australie 2,000,000

CONSIDÉRATIONS ItORALtIS ET POLITIQUES 303

seiild monte dux trois quarts de celle de tout le vaste contment du nouyeau moùde^ et il s*en faut bien qu'elle soit aussi élevée qu'elle peut l'être. L'Afrique, qui est plus grande que l'Europe, et surtout la Nouyelle^Hollande^ qui n'est guère moins grande, sont presque désertes. De grandes contrées de l'Asie, qui^ à d'autres époques, possédaient de florissantes populations^ ont été converties en solitudes par la guerre. Que ceux qui ont peur de manquer de pldce au soleil se rassurent donc : des milliers de siècles s'écouleront avant que la terre ait plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et si jamais ce moment devait arriver, la puissance infinie y pourvoirait. Par quels moyens ? Nous l*ignorons comme tant d'autres choses. Mais ce que nous affirmons, c'est que ce ne serait ni en chargeant les hommes de s'entr'égorger, ni mênïe en lettt interdisant les joies de l'union conjugale : elle aurait plutôt, si l'on peut faire quelques conjectures sur un sujet aussi vaste pour nos faibles connaissances actuelles, chargé de l'extinction , soit totale soit partielle , de notre espèce, une de ces grandes crises de notre globe, dont la géologie nous montre les tracée nombreuses dans le passé, et dont on se plaît à croire la série définitivement close depuis l'époque, relativement si récente, où nous avons été placés à ttotre tour sur ce monceau dé débris de tant d'autres créations.

Quand on exprime devant certaines gens le sentiment d'horreur que fait naître la pensée de vingt mille cadavres humains qu'un jour de bataille étale sur im champ de carnage, ils répètent en ricanant ce mot de

riin d'eux : Une nuit de Paris ! Mot insensé autant qu'ignoble ; car, pendant le temps nécessaire pour que naisse et arrive à l'âge adulte un homme pourvu de la force physique, réclamée par le métier des armes, il en meurt beaucoup d'autres nés le même jour, en sorte que, pour remplacer ces vingt mille jeunes gens qu'enlève une bataille, il faut qu'il en naisse un nombre tel qu'une ville comme Paris met non pas une nuit mais des années à le produire.

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Ii*aetlTlté de la irnerre eomparée à celle de la paix.

Si l'on ne fait plus la guerre, disent ses partisans , les populations européennes vont perdre l'habitude de ses mâles exercices et s'amollir dans les délices de la paix ; et dès lors disparaissent de ce monde ces grands talents que la guerre fait déployer, et ces grandes entreprises auxquelles elle donne naissance. L'abbé de Saint-Pierre, qui s'était fait cette objection, demandait plaisamment si c'était une perte bien regrettable que celle du talent de détruire les hommes, et s'il fallait souhaiter qu'un malade fût à l'extrémité pour que le médecin eût l'occasion de montrer son habileté, (i). Ajoutons que les modernes Bayards qui

(1) Supplément à V Abrégé de projet de paix perpétuelle, réponses à la dix-septième et à la diaD^huitième ùbjectiony ouvrages de poUHgue, tome II, Rotterdam^ 1733.

nous vantent leors mâles exercices, et qui craignent que nous ne nous amollissions dans les délices de la paix, sont les plus adonnés à ces délices et les plus avides de plaisirs. Leur épicurisme est chose notoire. Qu'ils cessent donc de faire les gens vertueux et de profaner les signes les plus respectables du langage. On ne donne plus le nom de vertu . à la rudesse sensuelle de la vie militaire. On sait que rien n'est moins fait pour entretenir l'activité utile, et que rien ne favorise davantage les habitudes vicieuses. Qui est plus oisif en efiPet, dans la majeure partie de sa vie, que le militaire de profession, et quoi de plus fécond en vices que l'oisiveté? La pratique de l'agriculture, des arts mécaniques et libéraux et de tous les travaux de la paix ne demande pas, comme la guerre, une action fiévreuse et un courage à longues intermittences ; elle exige un courage journalier, un déploiement d'activité constante et réglée, bien plus propre à entretenir la vigueur de l'âme et bien meilleure gardienne de l'austérité des mœurs. C'est vraiment une chose étrange que de nous donner pour des sources de grands talents et de grandes entreprises cette énergie dévorante que fait naître le génie malfaisant de la guerre, cet enivrement qui fait courir sans but raisonnable après les hasards et les dangers, cette valeur que j'appellerai de tempérament bien plus que de conviction et de dévouement. La bravoure qui fait afibonter la mort peut sans doute être une vertu digne de toute estime, mais à une condition absolument indispensable, c'est qu'elle s'exerce à propos et dans un but légitimée, par

exemple dans lé bnl de protéger la vie dé nos semblables ou de défendre l'indépendance de la patrie véritablement attaquée par Fétranger ou opprimée par la tyrannie. Sans cela, la bravoure est témérité, audace, souvent même cruauté et instrument de crime ; car il y â des actes très-criminels et qui exigent un grand courage. Est-^e que certains bandits, qui exposent journellement leur vie, ne font pas preuve de courage? Les condanme-t-on moins pour cela? Est-ce que ceux qui se suicident ne méprisent pas la mort? Leur action cesse-t-elle pour cela d'être coupable? Il y a au surplus, pour trancher la question, un critérium bien simple. Quels sont ceux qui font le plus de cas de la bravoure considérée indépendamment du but dans lequel elle s'exerce? Interrogez le passé et le présent. Parmi les hordes de sauvages, les plus dégradées et les plus brutales se font perpétuellement la guerre. Et quelle guerre que celle qui a souvent pour intermèdes des festins de chair humaine! Viennent ensuite les peuples barbares, qui prisent fort les combats et l'honneur qu'on en retire, et qui pourraient sur ce point faire la leçon aux plus fiers de nos braves. Enfin, chez les peuples civilisés ou qui passent pour l'être, les hommes les plus épris de la gloire des armes sont-ils les plus vertueux, les plus bienveillants, les moins ambitieux, les moins vains , ceux en un mot qui ont le plus de valeur morale? Que chacun fasse appel à ses souvenirs et qu'il écoute la réponse à ces questions avec le calme d'une raison impartiale.

C0NSIDÉRATI0N8 IfORAJUS ET POLITIQUES 307

n fuit qa'utie coom «oit hîfin désespérée poor eher» cher une jastificalioii dans ce que notre nature a de plus irréfléchi, de plus pas^onné, de plus désordonné, et, si j'ai lâentionné un pareil argument, c'est pour que je n'aie rien omis des arguments de nos advtt^ saires (1). Au reste <m voira plus loin, lorsque j'aurai

(1) Voici comment répondait à cette argumentatioii on' des pins honnêtes ministres qu'ait eus la France : « J'entends une dernière objec- « tion : les hommee aiment les hasards^ et souvent c'est d'eux-mêmes « qpi'ils les chercheat.J'enconTieBs^ plusieurs y trouvemtles konseiirs « et la fortune ; mais ceux qui n'ont pour prix de leur sang que la sub- « sistancelaplnsin^speûsable^ si ce n*estpas la force quilesenga^, « si ce n'est pas la discipline qui les retient, c'est un aentinient <^té « par l'exemple et par l'opinion: mais parce que des hommes auraient « été placés dans une position où leur volonté même les conduirait a à des malheurs, ces malheors chanferaient-ils de nature? L'igno- « rance des hommes du peuple est une minorité prolongée, et dans tt toutes les positions où Us se trouvent pressés par les circonstances, « leur premier <^ix, leur premier mouvement ne signifie rien« U « faudrait étudier leurs sentiments dans ces moments où, déchirés de « mille douleurs, mais conservant encore un souffle de vie, on les « enlève par monceaux du champ ftmeste oà la faux de l'emiemi les « a renversés; il faudrait étudier leurs sentiments dans ces lieux « désastreux où on les accumule et où les souffrances qu'ils suppor- « tent pour conserver une existence languissante ne prouvent que « trop le prix qu'ils mettent à la conservation de leurs jours et la « grandeur du sacrifice auquel ils se sont exposés; il faudrait encore «c étudier leurs Sentiments dans ces moments où ils ajoutent peutff être à tant de maux le souvenir amer de Terreur d'un moment, a qui les a conduits à cette destinée; il faudrait surtout étudier « leurs sentiments sur ces vaisseaux enflammés où il n'y a plus qu'un « instant entre eux et la mort la plus cruelle, et sur ces remparts où « un bruit souterrain leur annonce qu'ils vont être ensevelis sous un « amas affreux de pierres et de poussière. Mais la terre les a cou- « verts, la mer les a engloutis, et nous les oublions, et leur voix ab- « solument éteinte ne peut plus accuser les malheurs de la guerre. « Durs survivanciers que nous sommes ! C'est en marchant sur des « corps mutilés et sur des ossements brisés, que nous nous réjouis- « sons de la gloire et des honneurs dont nous avons seuls hérité.

eu le temps d*exposer un ensemble d'idées qui se tiennent toutes, que nous n'entendons nullement refuser d'ajouter aux avantages dès travaux de la paix ceux que peuvent procurer des exercices virils, pratiqués périodiquement, dans la prévoyance de toutes éventualités, mais dirigés dans un esprit civil et social. On verra que nous ne demandons pas que les hommes s'étiolent dans les douceurs aflfadissantes de la petite civilisation, mais que nous voulons au contraire qu'ils soient toujours prêts à repousser une injuste agression, qui deviendra tous les jours plus improbable et plus difficile dans notre système, mais qui n'en sera pas moins tenue pour possible. Nous n'entendons pas faire l'apologie de la peur. Autant que personne nous apprécions le courage s'exerçant avec intelligence et sagesse ; nous aimons chez im homme une certaine mesure de noble fierté, et nous voulons qu'ayant un juste sentiment de sa dignité , il la fasse respecter par des moyens légitimes et prenne par là l'engagement de respecter lui-même celle de ses semblables. Croit-on que nous soyons insensibles aux traits isolés de générosité, de dévouement, d'huma-

« Qu'on ne me reproche point de m*étre arrêté sur ces lugubres ima- « ges; on ne saurait trop les présenter, tant on s'habitue, au milieu « de la société même, à ne voir dans la guerre et dans ses horreurs « que l'occupation d'une jeunesse brillante, un exercice offert à son « courage, et le développement du talent des généraux. Et tel est « l'effet de cette ivresse passagère, que Ton prend quelquefois le bruit « des cercles de la capitale pour le vœu général de la nation. Ah! « vous qui gouvernez, ne vous y laissez point tromper. » (Necker, De radminisirattùn des finances de la France, tome III, cb. 34, Paris,

nité, auxquels l'exercice de la profession militaire a pu occasionnellement donner naissance? Lorsque nous les rencontrons dans les histoires, nous en sommes vivement touchés. Mais ils y sont noyés dans un déluge de sang et de boue, ils y sout perdus au milieu des pillages, des incendies, des méfaits de toutes sortes, des lâchetés mèmes^ et c'est là ce qui nous remplit l'âme d^indignation et de dégoût (1).

(1) J'aurais hésité à employer ce mot de lâcheté, si je ne Tavais trouvé dans les aveux d'un des hauts dignitaires de l'armée^ très-fier de son métier^ et tenant en grande estime la gloire militaire. Les vexations que les habitants des pays conquis avaient à endurer de la part de nos armées^ et dont il avait été témoin lors de la reddition d'Ulm en 1805^ lui suggèrent les réflexions suivantes : « Tous ces défc tails sont inconnus de ceux qui lisent l'histoire de nos campagnes. « On ne voit qu'une armée victorieuse^ des soldats dévoués^ rivalisant <c de gloire avec leurs officiers. On ignore au prix de quelles souf- « frances s'achètent souvent les plus éclatants succès. On ignore comff bien, dans une armée, les exemples d'égolsme ou de lâcheté s'unisfc sent aux traits de générosité et de courage. » (Le duc de Fézensac, général de division. Souvenirs militaires de 1804 à 1814, livre !«', chapitre II, Saris, 1866.)

Quant aux vexations que les pays conquis avaient à endurer de la part des armées de Bonaparte^ et dont l'Allemagne particulièrement, après plus d'un demirsiècle, conserve l'amer souvenir, écoutons encore les aveux du même auteur : « Les soldats mangeaient chez leurs « hâtes, et l'on peut comprendre avec quelles exigences, quand on « connaît le caractère des Français, leur avidité, leur gourmandise , <c qui n'exclut pas la friandise, leur goût pour le vin et le dédain « qu'ils ont toujours témoigné aux étrangers... Les officiers, trop éloiff gnés des soldats, ne pouvaient pas réprimer les abus; d'ailleurs la « plupart d'entre eux donnaient l'exemple de l'exigence et de l'in- « discrétion. Quand on voulait sortir, on demandait des chevaux que « l'on ne payait jamais... Un officier d'un grade élevé voulut aussi c( aller à Schaffouse; il lui fallait quatre chevaux, que l'on relayait « de distance en distance. Dans un de ces relais, où on le fit at- « tendre, il envoya par punition vingt-cinq hommes de plus loger au « village. Un autre voulut donner un grand dîner le jour de la fôte

SIO TMISIÈMS FAaTIE

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Les soutiens de ForgamsatLoQ actuelle de la force

sociale a£Pectent d'inscrire sur leur drapeau les mots ordre publicy mots tr^s-respectables en eux-mêmes

tt de TEapereur. 11 tft demander dans toute» le« maisons du vin de « Champagne et du vin de liqueun, il invita ensuite les autorités de « U villa, auxquelles il offirait leur vin. Il porta lui-même la santé « de TEmpereur : Puêm^-il vivre longtemps, dit-^l, pour la gloire de 4t ifl Frmeee, le repos de l'Europe et la sûreté de nos alliés I L'ironie « paraîtra forte... A part même des vexations pour la nourriture et « pour le logement, les autorités locales étaient souvent traitées sans « aucun égard. S'il eurvenait une discussion^ le soldat avait toujours « raison» l'habitant toujours tort... On pense bien que la galanterie « ne fiit pas oubliée, et qu'avec un si long séjour et une telle inti- « mité, elle devait même jouer un grand râle. On peut dire que, dans n pfesfua chaque logemaat| il y avait quelque intrigue de ce genre; « il «a résulta des querelles de ménage, des scènes de jalousie... On « désirait notre départ, parce qu'au fait les habitants ne se sen- « talent plus maîtres chea eux, parce que nous avions émancipé les « femmes. » {Ibidem, chapitre III, Canionnements swr les bords du lac 4e Comsiamce, en 1S06.) « Nous étions nourris & discrétion, et un régi- « ment, logé dans un village, prenait tout pour lui, sans s'embarras- « ser de ceux qui devaient le suivre... U faut y syouter les marau- (( deurs qui parcouraient le pays, le mettant à contribution, exigeant « de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures, emprisonnant les <c habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à. leurs exigences, les uns c( employant la force ouverte, d'autres ayant l'effronterie de se dire <c chargés de faire rentrer les contributions, fabriquant h, cet effet de « faux ordres, s' affublant môme d'épaulettes et de décorations. Ajou- « les à cela les contributions véritables imposées par Napoléon, im- « positions ordinaires et extraordinaires. » {Ibidem, chapitre Y.)

assurément, et devant lesquels nous nous inclinons profondément. Mais ils s^en font une arme contre les libertés et les droits des nations et des individus. Ils nous objectent que nous méconnaissons les mauvais côtés de la nature humaine : a Les passions, disent-ils « rempliraient le monde de troubles si elles n^étaient a constamment comprimées par la crainte du châti- « ment. Il faut que la force publique soit organisée « puissamment pour prévenir le désordre que les ap- « petits irréfléchis et les intérêts égoïstes , soit du de- « dans soit du dehors, tendent continuellement à ina troduire dans la société : de là la nécessité de la « profession militaire et des armées permanentes. » On voit que je n'affaiblis pas Tobjection. Loin de là, je la renforcerai encore, en la supposant faite uniquement par des amis sincères de Tordre, et non pas, comme elle Test presque toujours, par des gens que l'on sait au fond très-indifférents sur les principes et beaucoup plus dévoués à leurs intérêts personnels qu^à ceux de Tordre. Eh bien! dans cette supposition même, je dis que Tobjection est un pur sophisme. Qui est-ce qui parle de laisser le désordre s'introniser dans le monde? Cherchez bien où sont ses fauteurs et osez dire que c'est dans nos rangs que vous les trouvez. A vous entendre, ne croirait-on pas que nous vous proposons de revenir à Tétat sauvage? Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous qu'il y a dans la nature humaine des penchants qui peuvent être déréglés, et que la prévoyance sociale doit, non pas, comme vous dites, les comprimer y mais les diriger vers le bien, et, s'il est

nécessaire, en réprimer les écarts? Il y a^ entre ces deux choses, une différence très-grande et qui parait vous échapper entièrement. Certes nous aurions beaucoup à dire contre votre jurisprudence civile , qui, au lieu d'être une science ayant des principes fixes, n'est qu'un recueil informe de coutumes et d'arrêts, étouffant le fond sous les formes et rendant l'administration de la justice tellement lente et tellement coûteuse qu'elle n'est plus à la portée de ceux qui ont le plus besoin de protection; nous aurions surtout à nous élever contre votre législation criminelle et pénale, c{ui se préoccupe beaucoup de vindicte^ et point du tout de moralisation. Mais, sans discuter ici ces questions, nous déclarons que nous voulons comme vous des tribunaux et des codes; aussi bien que vous, nous voulons une force publique matérielle, faisant au besoin exécuter au dedans les décisions de la justice et respecter au dehors les droits des peuples. Seulement, et c'est sur ce point essentiel que nous nous séparons tout à fait de vous, nous voulons que la force matérielle ne serve plus à opprimer le droit, mais qu^elle lui soit toujours subordonnée ; nous voulons que cette force, qui de sa nature est aveugle, n'ait plus la direction des destinées du monde, mais que, reprenant humblement le rôle que le Créateur lui a assigné, elle n'intervienne plus dans les événements humains que sous la conduite de la raison. La force au service du droit, telle est en peu de mots notre formule. Hors de là, il n'y a qu'oppression et absence d'ordre réel, et si par hasard la paix règne, c'est la paix des tombeaux. Sans cette

condition du droit à protéger et de la justice à faire triompher, la force n'est qu'une chose funeste, et dans ce cas, loin qu'elle soit jamais légitimée parThabileté avec laquelle elle peut être organisée, elle est au contraire d'autant plus funeste qu'elle est plus puissamment et plus savamment organisée. Vous prétendez préserver du désordre la société, et pour cela vous adoptez une combinaison dont les résultats les plus évidents ont toujours été d'y lâcher la bride aux passions les plus violentes et d'y répandre la désolation dans d'immenses proportions ! Vous voulez sauvegarder l'ordre apparent, matériel, extérieur à l'âme et vous n'y réussissez même pas ; car c'est vous qui, par votre système de compression, faites naître de terribles réactions et préparez les révolutions. Mais l'ordre intérieur, l'ordre véritable, la moralité, la liberté surtout, sans laquelle il n'y a pas de moralité ! vous ne vous en souciez guère. Vous parlez sans cesse des droits de l'autorité et ne pensez qu'à les étendre ; mais la dignité humaine et le respect qui lui est dû I vous n'en tenez pas plus de compte que si les sociétés avaient été faites pour le pouvoir, quand il est manifeste au contraire que le pouvoir n^est institué que pour le bien des sociétés. Supprimer le libre déploiement de l'activité peut paraître un système fort simple de gouvernement : il dispense de la peine de chercher les moyens de la régler; mais il est aussi peu intelligent qu'il est simple, et je ne dirai pas qu'il est bon pour des esclaves , car des esclaves mêmes ne sauraient être menés par la crainte seule du châtiment.

L'argument tiré de Texistence des passions humai* nés en faveur du maintien des années fascine des écrivains mêmes qui voient, non pas d'une vue claire mais par une sorte de bon instinct, <{ue ce système d'organisation de la force publique devra finir. C'est ainsi, par exemple, que M. Maurice Block écrit cette phrase que je cite volontiers^ sans toutefois voir comme lui des miracles dans les œuvres de notre temps : « Notre époque a été témoin de tant de miracles qu'on « ne doit paM désespérer de voir négocier et peut-être a conclure un traité général de désarmement (1). » £h bien ! c'était, de la part du savant économiste et statisticien, une heureuse contradiction; car il venait de répéter, quelques pages plushaut, ce sophisme vulgaire: « Tant qu'il y aura des passions, qu'on n'aura pas pu a délivrer l'humanité de l'égoïsme^ de la vanité, de a Tambition^ la puissance devra s'appuyer sur des « forces matérielles, sur l'armée (2). » Est-ce qu'en demandant la suppression du système actuel des armées permanentes, nous nous aveuglons au point de croire à la possibilité d'une nature humaine, parfaitement exempte d'égoîsme, de vanité, d'ambition ? Sans doute il y aura toujours des passions dans ce monde. Mais est-ce à dire qu'il faille leur laisser le champ libre ? Loin qu'elles soient destinées à prendre le gouvernement des affaires, le progrès moral et politique, le progrès possible et vrai ne consiste-t-il pas au con-

(1) Puissance comparée des divers États de PEurope^ chapitre 3, Armée, Gotha^ 1862.

(â) Ibidem,

CONSIDÉRATIONS MORAI.SS ET POLITIQUES Si S

traire à restreindre toujours davantage leur fâcheuse interveution afin de faire prévaloir celle de la raison ? Esince que ce n'est pas à cette condition que s'est fait chaque pas par lequel Thumanité a avancé dans la voie duhien? C'est donc à cette même condition qu'elle fera le nouveau pas que nous lui demandons, tout persuadés que nous sommes que les passions lui en laisseront encore hien d'autres à faire. L'histoire militaire des nations ne montre-t-elle pas avec la dernière évidence que l'existence même des armées et surtout des armées permanentes excite les passions au suprême degré et engendre les plus grands désastres, et qu'ainsi prétendre combattre les influences mauvaises de Tégoisme, de la vanité et de l'ambition par le maintien d'institutions qui leur fournissent leur principal aliment, c'est méconnaître les notions essentielles sur lesquelles repose l'ordre moral.

§xv

Iniérét 4e «erMnM «iMises de la soelété an miUli&Ue»

des armées permanentes

Les idées n'ont pas de plus grands ennemis que les intérêts. Je ne veux point parler seulement de ces intérêts de cour^ que j'ai déjà eu souvent à signaler, mais d'autres intérêts de castes, que les princes ont eu scôn de lier aux leurs. On rencontre souvent dans le monde des gens trop éclairés pour entreprendre l'apo-

316 TROlSIÈBfE PARTIE

logie théorique de la guerre, et qui, si vous les pressez de se prononcer contre les institutions militaires, s'y refusent obstinément. Ils n'ont rien pourtant à objecter contre nos principesJLorsque vous cherchez à vous expliquer cette singulière contradiction du refus d'admettre les conséquences de principes que Ton ne conteste pas, une circonstance que vous ignoriez vous met sur la voie : vous apprenez par hasard que celuici a un fils, cet autre un frère ou un cousin, officier dans Tarmée ou dans la marine. Gela vous apprend en même temps qu'une des causes qui contribuent à maintenir encore un système déjà condamné en théorie, c'est l'intérêt qu'y trouvent certaines classes de la société. La carrière militaire ofiEre la perspective de fonctions assez richement dotées, surtout dans les rangs supérieurs. Dans la plupart des États européens, le corps des officiers de l'armée et de la marine est celui qui occupe le plus grand nombre de fonctionnaires publics, et cet ordre de fonctionnaires est celui qui arrive le plus ordinairement à la fortune, soit par les alliances soit par les appointements attachés aux divers grades. On voit donc accourir les fils de famille de l'ancienne aristocratie, mêlés avec ceux de la nouvelle et même avec ceux de la bourgeoisie. A cette considération d'intérêt se joint un autre sentiment, aussi peuhonorable et mi-parti d'orgueil et de paresse. L'ancienne noblesse eût cru déroger en exerçant une autre profession que celle des armes. Malgré la différence des temps et des opinions, la nouvelle aristocratie, soit de naissance soit de richesse, subit encore

un peu, quoi qu'elle eu dise, le joug de ce préjugé, et comme tout le monde aujourd'hui doit être censé avoir un état, elle trouve fort commode d'en prendre un brillant et entouré de respect, de cette espèce de respect qui est l'expression de la crainte et non de la vraie considération et de l'estime, où l'on porte de jolis uniformes qui font l'admiration des badauds, et où l'on est payé pour ne rien faire ou pour faire toute autre chose que ce qui tournerait au profit des autres hommes. On sait que, même dans les pays où, comme en France, les enfants du peuple peuvent obtenir quelque petite portion des grades de l'armée, en réalité ces grades sont devenus la propriété presque exclusive de l'aristocratie et de la bourgeoisie, soit parce qu'on n'y arrive guère que par la porte de ces écoles spéciales où seules elles peuvent entretenir leurs fils, soit parce qu'elles ont divers aboutissants auprès des distributeurs des emplois et des faveurs. Les choses étant ainsi, on conçoit qu'un système d'organisation des États, qui supprime les armées permanentes, ne peut guère s'attendre à trouver un appui dans ces classes de la société, lors même qu'en principe elles le trouveraient rationnel; car il est contraire à leurs intérêts et dérange toutes leurs dispositions. Nous ne devons pas sans doute désespérer de trouver des auxiliaires même dans ces régions, mais ne comptons pas y en rencontrer beaucoup de dévoués et d'ardents.

profession inllltoire radicalement manTalse et non

réftftnruiUe.

Je crois avoir démontré que Tinstitution des années permanentes et de la profession militaire était radicalement mauvaise. Or on ne compose pas avec les choses vicieuses par leur essence même, on ne les réforme pas, on les supprime purement et simplement. Il faut donc renoncer au système antisocial actuel de Torganisation militaire, pour y substituer un système dans lequel seul la force publique méritera son nom, animée qu'elle sera de l'esprit des générations nouvelles, et ayant véritablement un rôle de protection et non d'oppression. Je dirai bientôt quel doit être ce nouveau système.

Ici j'ai à faire remarquer que certains auteurs n'ont jamais le courage de tirer les conséquences de leurs principes. M. Pecqueur, par exemple, a écrit un livre où il montre fort éloquemment Tinfluence funeste des armées permanentes (1). Parfois il semble conclure qu'il y a lieu de les supprimer. Mais, au lieu de maintenir résolument cette conclusion, il la laisse fléchir à chaque instant, et arrive à vouloir instituer transitoirement^ à côté des gardes nationales, des arméeè d'é^

(i) Des armées dans leurs rapports avec Vindustrie, la morale et la liberté, ou des devoirs civiques des militaires, ouvrage couroDUé en 1842 par la Société de la morale chrétienne^ Paris^ 1842.

lite perfhûnentes^ recrutées f^ar engagements volon^ taires, et que le pouvoir exécutif n'emploierait que contre f étranger. Cette dernière expression, fort regrettable, est de celles qui alimentent les haines des peuples. Comment un esprit aussi éclairé n'a-t-il pas vu que ce qu'il demandait là ne ferait que perpétuer le mal auquel il voulait porter remède ? Si une fois il accorde au pouvoir exécutif la faculté de faire la guerre à V étranger, et s'il lui abandonne pour cela 100,000 hommes (c'est le nombre qu'il fixe pour le pouvoir exécutif de France), comment pourra-t-il lui en refuser 200,000^ et ainsi de suite^ lorsqu'une fois la guerre sera engagée, et que l'indépendance et le salut même de la patrie seront menacés et exigeront impérieusement ces nouveaux sacrifices? Est-ce que Ton s'arrête quand on veut et comme on veut dans cette voie ? Ne vaut-il pas mieux mille fois n'y pas entrer et surtout mettre le pouvoir exécutif dans l'impossibilité d'y traîner après lui la nation ? Et puis cette armée rfVlite^ qui se sera aguerrie contre Pétranger^ espère-t-on que, rentrée sur le sol de la patrie, elle vive avec la garde nationale en termes de parfaite égalité et de parfaite harmonie? Armée permanente et garde nationale, c'est là une de ces niaiseries qu'on a plusieurs fois tenté de réaliser ; l'expérience nous a appris que ces deux choses ne pouvaient vivre côte à côte, et qu'il fallait absolument que l'une des deux absorbât l'autre. Dans son honnêteté, M. Pecqueur imagine, pour moraliser ses soldats de profession^ divers moyens^ plus naïfs les uns que les autres, et dont l'impuissance

est démontrée d'avance par d'excellentes réflexions de détail répandues dans son livre. Il crée, dans chaque régiment, une chaire de morale militaire, comme s*il y avait plusieurs morales; il défend aux soldats d'obéir à des ordres de leurs che&, qui seraient de nature à porter atteinte à la constitution et aux lois et à empiéter sur les attributions des fonctions administratives, civiles et judiciaires, toutes choses sur lesquelles on sait que les troupiers sont très-forts; il ne leur permet plus d'incarner leurs principes dans de grandes individiuilités martiales et despotiques; il veut enfin qu'ils soient dotuc, sensibles, chastes surtout^ et comme moyen d'acquérir cette demiëre vertu, il interdit, le croirat-on? le mariage aux soldats et aux officiers (1), quand il est évident que le célibat presque forcé des militaires est précisément l'une des principales causes actuelles de leur peu de moralité. En somme, tout en écrivant sous l'inspiration d'une bonne conscience, cet auteur manque le but auquel nous devons tendre, parce qu'il n'ose point trancher dans le vif. Ses propositions de réformes reviennent à peu près à dire aux gens de guerre : « Si vous voulez nous promettre d'être bien sages, a nous vous laisserons continuer de fouler aux pieds « l'humanité, d'en dévorer la substance la plus pure (c et de lui infuser en échange tous les poisons de l'imtt moralité. » On les verrait empressés à jurer sur les évangiles que désormais ils seront très*sages^ et puis ils riraient bien d'avoir échappé à si bon marché au

(i) Ibidem ^ 3« partlOi I.

danger d'être définitivement congédiés^ et se dédommageraient amplement de la contrainte momentanée dont une philanthropie ingénue se serait contentée.

M. Francisque fiouvet, dans un ouvrage qui a pour but de recommander l'établissement d'une juridiction internationale^ commence par faire une apologie en règle de la guerre. Il prétend qu'elle a contribué, à des époqties où d'autres modes exaction manquaient, à rapprocher les hommes en les ralliant sous la même bannière, en leur soufflant des passions semblables^ en rendant leurs dangers communs, et qa'elle a mis en évidence, avec t énergie physique de f homme, les plus sublimes sentiments de son âme. Il yoii l'antiquité resplendir sur ce point de traits et de caractères qui n'ont rien perdu, à travers les temps, de leur célébrité et de leur gloire, et il cite à ce propos les Cyrus, les Alexandre, les César et autres guerriers d'une haute illustration. n trouve qu'a un point de vue purement viril et héroïque, leprogrès s'est fait de haut en bas par la guerre, mais qu'au point de vue de la civilisation et de la liberté, l'observation porte sur des faits encore plus satisfaisants, s*il est possible. Il découvre qu'au moyen âge c'est la guerre qui a créé F esprit national, préparé l'émancipation des classes inférieures, retrempé les mœurs, ranimé l'énergie des populations et surtout exalté le sentiment de r honneur. A ses yeux, la guerre a sa mission, aux époques rudimentaires, dans la formation sociale : c'est là ce qui fait la légitimité des armées et la dignité du soldat, et voilà pourquoi l'histoire aura à les associer

aux plus glorieux travaux du génie civilisateur de l'huai

338 ïHQiSiÊMi: PAftïl^

tmni*^* A ^u^ qui dâmande^t la suppra^ti^» d^ fMhmées, il répond qu'elles sont des éléments iQWfM9 gm ont leur racine et leur sève 4ms h oréatim univerHlk^ et que leur suppression 9§trait un$ çmiraMon vérifie du corps social^ qu*ei^ ^ermt restreintes ausc propoth tiQns constituant physiolq^iguement la force et la t;«riT Utéd^s États, et que lapais ne ks privera point d^aequérir une ^oire dmt elles s<mt jwêement ei^ides (1). Si je fais ioi 06 long ^dlevé d'assertions videa, déjà apiplçment réfutées dfins temt ee qui précède, e'est parçfi qiJ^'eUes émunemt d'un autew qui, dàs la pre-i (QÎ^e page, se pq^ç m tmi de la paiso. On la Ysil, 1{, Frai^isque Bouyet na chercbd pas seulement uns €|^(îuse à la folie d^s guerres passées dans le malheuv 4§£i temps etrignoranGa des populations; c'^at la pnnçipe même, l'essence des institutions miUtai^es et d^ la profession des armes qu'il justifie et qu'il admire. Qq peut dès lors lui dire que, si la guerre est une si ^elle obose, si dile a pu produire dans le passé d# si i|alutaires effets, on ne voit pas pourquoi elle ne con* tinuerait pas d'en produire de semblables dans ie pré-» sent et daiis ravenir, ni poiu^uoi il cberebe lui-même un moyen de la rendra désormais impossible. Nous en particulier, qui détestons trèa^i^ordialement oette funeste gloire des armes, qu^il aime et qu^il vante, Qous avons le droit, quand il vient ensuite se joind^ ik nous, de désavouer un tel auxiliaire^ fii nous oppo» sions è nos. adversairea les oonclujsions de son livre^

ii) la 1SMKrê.9t ia Qwititetm, 4¥« paslU, éha^ttw i«i. PaMB^iSMé

CONSIDÉRATigHS MOiUyil ST POLITIQUISS 3S8

H^ MUS m app69«^»knt ^vac gvtmi 4a ?aiiioii }m pré^ i^iç^Q9. au il répéta laur^ pbF»fia^ crau^ag Qt débuta par Jaijr dawper gain da cause. Jiia po^itio» faussa qu'il ^ p^i^ u'ast pas o^ênoe da la uautr^té : c'est uua équivoque et une çoutradictiou, et alla uous iuspire ma jtt.ste méfiauaa; oar on ua saurait apportauir ainsi à la fois à deux camps opposés. H nous prédit que U& armées seront restreintes auv proportions constituant ph^sighgigmment la force Qt la virilité ijss $Uris. Nous ne pouvons pas accepter da ^a part la bénéfiea d'une pareilla prédiction j car d'abord ca ne sont pas las idées 4pi'il préaonise qui ^nàneront \w^m 1a réduction das aroiéas. at piûs, aùHUe liau» aUa ne saurait suffîra W¥ jttstas axigancas da nos principes, fiaaucoup d'esprits as&ei clairvoyants pour être frappés de li vérité da aatta considération, qu'il y a parte pura pour tous dans l'accroissament proportionnai des &>rces miUtairas des naticms, oa la sont pas assaa pour voir que la demiare fionséqnanoe k laquaUa alln conduit fercér ment est qu'il faut sopprimer complètement les armées permanentes. Quand une fais on a compris que deux nations voisinas demeurent dans le mémâ rapport da puissance en réduisantà la moitié ou au tiers ou au quart loirs priparatife da guerre^ si l'on se contente de demander une réduction proportionnelle des armements, on reste en ehemin quand il ibudrait inai^clier encore j car U est évident qua Je principe de parsistaace du même rapport de puissance est applicable i toute autre proportionnalité de forces milit^ires^ proportionnalité qfà damaada ainsi 4 aller toujours a^at

moindrissant et qui ne laisse en repos un esprit conséquent que lorsqu'elle arrive au chiffire rigoureusement nécessaire pour maintenir la sécurité intérieure des citoyens et faire exécuter les sentences des magistrats. Il est évident d'ailleurs que, tant que l'on conserve les cadres des armées permanentes, quelque réduites que nous les supposions, aux moindres causes de contestation, de défiance, de mécontentement, qui surgiront, ceux des gouvernants qui aiment à passer des revues trouveront, dix fois par siècle plutôt qu'une, des prétextes pour doubler et tripler leurs effectif. Quand donc on voit tout le mal que causent les armées permanentes, ce n'est pas leui* réduction mais leur suppression qu'il faut demander. Mais, dit-on, ne vaudraitil toujours pas mieux n'avoir qu'un million dliommes armés que d'en avoir deux millions? Gela est incontestable, mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Avec ce système, qui n'est du reste pas autre chose que celui qui a été constamment pratiqué depuis rétablissement des armées permanentes, on ne sort jamais du bourbier sanglant, on ne fait que s'en dégager un peu par moments pour s'y enfoncer ensuite plus profondément : il ne mérite donc d'être patronné ni par les vrais philanthropes ni par les économistes sérieux (1). Il ne se-

(1) Je recommande ces dernières considérations à M. Legoyt. En commençant sa remarquable Étude statistique, etc, Pana, 1864^ il déclare qu'il pense avec lord Palmerston que^ malgré les graves et nombreux inconvénients des armées permanentes, elles seront, pour bien longtemps encore, si ce n'est à perpétuité, une de ces nécessités fatales que chacun déplore mais que c?iacun admet. Mais, après qu'il a rédigé Teffirayante note de ce que coûtent les armements de l'Europe^ s'il

rait soutenable que si Ton parvenait à démontrer qu'en cette matière il n'y a que des palliatifs, que des atténuations plus ou moins anodines du mal à obtenir, mais qu'il y a impossibilité de le détruire à sa racine, impossibilité qui serait tirée de la nature même des

n*ose point arriver à notre conclusion radicale de la suppression du système actuel des armées permanentes^ il parait au moins tenté d*al]er jusque-là; on en jugera par Textraît suivant de sa conclusion, dans laquelle nous voyons une heureuse contradiction avec son début, et où il montre tout le bien qui résulterait de la seule réduction de moitié des effectifs militaires: « l» Le nombre des mariages s'ac- « croîtrait; 2<> FÂge moyen auquel l'homme se marie actuellement, « et qui est surtout déterminé par les exigences du service militaire, « devant s'abaisser pour deux millions de jeunes gens, les unions ne « seraient pas seulement plus nombreuses, elles seraient encore plus « fécondes; 3» les naissances naturelles, dont le nombre s'accroît en « raison directe des effectifs militaires, diminueraient nécessairement; « 40 la mortalité dans les campagnes, où ces effectifs sont recrutés « pour les trois quarts, étant moindre aux mêmes Âges que sous le « drapeau, le chiffre mortuaire du pays serait réduit; 5» le plus grand « nombre des libérés du service militaire allant s'établir dans les « villes, la réduction de l'effectif retarderait le triste progrès des ag- « glomérations urbaines.

c< En négligeant un instant les considérations économiques, nous c( signalerons l'avantage pour le pays d'entretenir dans l'habitude et « le goût du travail un nombre considérable d'adultes, que la vie de « garnison condamne aujourd'hui à l'oisiveté et à ses funestes con- <( séquences. Nous signalerons encol'e l'intérêt pour l'ordre, pour la a morale publique, de maintenir les liens de la famille que brise « plus ou moins complètement l'absence, pendant six ou sept années, « de ces deux millions d'enfants enlevés annuellement par le recru- « tement au foyer domestique. »

Cela est sagement pensé, et nous ne voyons qu'un mot à y ajouter, à savoir que, si l'on pourrait réaliser tant de bien en réduisant de moitié les armées permanentes, on en produirait deux fois plus en les supprimant tout à fait, ce que M. Legoyt ne contestera certainement pas et ce qu'il devrait, pour être parfaitement conséquent, demander avec nous.

3i6 TAOISI&fE rÂRTIB

choses. Or e'est là une question que ndUs traiterons dans la suite de cet ouyrage.

M. Yilliaiimé a publié récemment un livre qu'il a intitulé s UEsprit de la Guerre (1). Gomme la guerre est par excellence Fexercice brutal de la force, on pourrait supposer tout d'abord que ce titre seul est une épigramme; mais M. Yilliaumé le prend fort au sérieux^ et c'est sur le ton le plus convaincu qu'il énu* mère les merveilleuses conceptions de Tart des batailles, dont il s'est fait une si haute idée qu'il ne lui suffit pas de rappeler simplement un art, mais qu'il veut en faire une science et des plus profondes. On se tromperait pourtant si l'on cl*oyalt qu'il s'est proposé de sanctifier la guerre aussi crûiîient que l'a fait im autre auteur dont je parlerai tout à Theure; il eu signale les immoralités de toutes sortes dans plus d'une page éloquente; mais il lui trouve aussi de grandes perfections, et il lui trace longuement et complaisamment des préceptes et des règles^ comme on le ferait à Une institution dont rhiimanité retirerait les plus notables services et qu'elle aurait par conséquent intérêt à développer et à perpétuer. Il disserte comnle le plus consommé des stratégistes sur le point objectif^ la base et les lignes d'opération, la circonvallation et la contrevallation, les lignes retranchées, les diversions et les descentes, l'ordre mince et Tordre profond, le tir de front ou en écharpe, les ordres de bataille parallèle, angulaire, oblique, perpendiculaire,

(1) Paris, 1861.

C0NSIDÉRATI0I9S MORAtÈS Et POLITIQUES 32lf

cottcaye ou ëti tenaille, convexe ou eu tête de porc, les stratagèmes, les surprises, les coups de main, etc., etc. n fait, en passant (livré 3, ch. 3), une charge â fond contre Tinstitution des gardes nationales, qu'il trouve ridicule, inutile et dangereuse, boune seulenient dani^ lès petites villes et les tillageâ, poUf veiller contre riîlceùdie et les malfaiteurs. l)e la garde nationale eti sabots, c*ést éti effet tout ce que tolèrent comme liii, pafce que cela les fait rife, les militaires de profession, iiicapables qu'où les a rendus de voir que, si la force armée se bornait à protéger les citoyens paisibles contre les atteintes qui pourraient être portées à leurs personnes ou à leurs propriétés, comme cela devrait être selon la véritable fin de âon institution et comme cela sera certaiuemént un jour, ce serait le plus bel éloge qu'on pourrait en faire. M. Villiaumé semonce les soi-disant philosophes qui ont absolument réprouvé la guerre^ sans considérer que les décrets de la Providence là commandent quelquefois comme les révolutions^ soit pour châtier une faction de sa ttlrpitude^ soit pour exterminer les armées et leurs chefs qui^ par ambition et cupidité^ ont trempé leurs mains dans le sang de leurs concitoyens (Préface). Présenter ainsi comme décrétées par la Providence les exterminations en grand qti'eiécutent des vengeances insensées, est une assertion fataliste et impie : la guerre n'a d'autre origine que nos passions désordonnées, et Dieu nous a donné la raison pour les gouverner. Lors donc que nous leur lâchons la bridé, nous le faisons librement, et nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes

des maux qui résultent de ce dégradant abandon. M. Villiaumé, qui sait fort bien ce que coûtent infructueusement la guerre et les armées permanentes, comprend instinctivement la nécessité et la possibilité de l'institution d'un Tribunal supérieur européen, qu'il organise même par avance, et qui jugerait les différends pouvant survenir entre les peuples, ce qui permettrait de réduire considérablement les armées permanentes (livre !", ch. 6). Il ne va pas jusqu'à demander leur entière suppression ; car on pense bien que pareille idée n'a pu pénétrer encore dans son esprit. Et puis il ajourne la réalisation de l'institution du Tribunal international jusqu'à l'époque où les nationalités seront respectées et définitivement constituées , ce qui est renvoyer l'exécution de la plus urgente des réformes aux calendes grecques et faire on ne peut mieux les affaires de la profession militaire actuelle, laquelle possède, comme chacun sait, une vue très-lucide de ce que réclame le principe des nationalités et s'est toujours montrée très-empressée à y donner satisfaction (!).

(1) J'aurais bien d'autres observations critiques à faire sur le livre de M. Villiaumé. Mais j'aime mieux redire qu'il est parsemé d'excellentes réflexions^ tout en ne me chargeant pas de les mettre d'accord avec d'autres parties de l'œuvre. Je citerai, p£ir exemple, ce témoignage suivant sur la carte à payer des orgies guerrières : « Une « grande population s'émeut vivement d'un seul meurtre et môme « d'un crime moindre ; à plus forte raison doit-on se préoccuper des « cent mille meurtresque toute guerre cause. La guerre est condamnée « par l'économie politique comme par la morale, puisqu'elle appau- <c vrit même le vainqueur. Je démontrerais aisément par des chiffres « que si, depuis 1792, l'Europe n'en avait point été désolée, ou ne

Pour résumer mon opinion sur l'ouvrage de M. Villiaumé, je dirai que^ malgré toutes les considérations de détail dont il abonde et qui sont une condamnation énergique de la guerre et des armées permanentes, tant qu'on n'ofiErira aux Français à lire que des livres de ce genre, on entretiendra, loin de la guérir, la maladie, à laquelle ils ne sont déjà que trop sujets, de batailler et d'entretenir pour cela des armées qui les appauvrissent et les démoralisent.

Mais, en cette matière, rien n'égale une publication d'un écrivain qui avait depuis longtemps habitué les lecteurs à ses hardiesses. M. Proudhon (1) justifie, sanctifie, divinise la force prise dans un sens absolu et abstraction faite de la justice ou de l'injustice de la

« s'était point crue forcée d'entretenir des armées permanentes dans « l'appréhension de ce fléau, sa richesse serait au double de ce <( qu'elle est aujourd'hui; de sorte que le paupérisme qui l'épouvante (( ne la menacerait plus de révolutions terribles. En effets en suppute tant seulement à un million d'hommes les troupes que l'Europe c( entretient annuellement depuis la paix générale de 181 5> et leurs « dépenses à un milliard^ nous voyons déjà quarante-cinq milliards « de perdus. Les intérêts capitalisés y ajoutent plus de cent mil- « liards. En outre^ les dépenses ont été quatre fois plus fortes duce rant les guerres de 1792 à 1815. Enfin il faut compter aussi le « dégât^ le pillage, l'inquiétude des citoyens qui n'osaient presque <( rien entreprendre, et par-dessus tout ce qu'aurait produit le travail « de ces millions d'hommes les plus vigoureux de chaque pays. » (Préface.) Si le livre commence si bien, il ne finit pas trop mal non plus. En voici une des dernières tirades : « La guerre est chose na- « turelle sans doute, mais comme tous les mauvais instincts de « l'homme. L'éducation ou le progrès la fait considérer avec hor- « reur, de même qu'il rend les hommes pitoyables c'est-à-dire sen- <( sibles aux maux de leurs semblables. L'enfant comme le sauvage « est sans pitié, et plus on approche de la brute, plus on est porté à vi- « der les différends par les armes » (livre 6, chapitre 11).

(1) La Guem et la Paix^ Paris, 1861.

3â0 ROIÇIÈMB i^ARtlË

fin (}u'ëlld Véttt atteindre. Il affirme, côntrd léft enseignements des sages de tous les temps et contre la doctrine de tous les juristes, qu'il existe un droit de guerre, le premier en date et la souche de tous les autres droits. Il n'admet pas de distinction entre une guerre d'agression et de conquête ou une guerre de défense ; pour lui toute guerre est sainte et divine, celle même qui a pour but d'imposer par la force une croyance religieuse (liv. 2, ch. 8); il s'inscrit en faux contre tout ce qui a été écrit sur l'iniquité du rec#urs à la force, indépendamment de la légitimité des motifs et du but; il voit dans la guerre et les institutions militaires la source de toute justice, de toute poésie^ de toute piété, de toute liberté même. Sans la guerre il ne conçoit pas comment la civilisation aurait pu être ni surtout comment elle pourrait se maintenir. La paix sans la guerre n'étant pour lui qu'un pur néant, il ne voit dans les amis de la paix que des hommes ineptes ou hypocrites et qu*un fait de sentimentalité ridicule dans cette réprobation qu'inspirent les terribles immolations de la guerre. Il régente avec le plus superbe dédain les auteurs qui ont écrit sur le droit des gens et qui sont unanimes à présenter des conclusions diamétralement opposées aux siennes.: Cicéron, par exemple, n'est, à ses yeux, qu'un Romain dégénéré pour avoir, après Aristote, refusé à la guerre une valeur juridique et pour en avoir fait, dans le cas où elle est injuste, un accident de pure bestialité, expression que M. Proudhon oublie avoir * lui-même applicpiée plusieurs fois aux guerres telles qu'elles se font habi-

GONSIBÉRATIOIIS MOIAU» BT POUTIQUES 331

tuellêtaetit, et qtii pourrait assurément être romplaoée péï une autî'e plus sévère; car les bêtes, n'ayant au* cune idée du droite ne savent ce qu'elles font quand elles s'entre-déchirent et ne sont par conséquent pas coupables comme les hommes, qui, ayant recula raison en partage, eniplolent la force pour opprimer leurs semblables, tl trouve que les Iroquois, qui mangeaient leurs prisonniers, en savaieut plus sur le droit des gens que Montesquieu qui n'en savait pas le premier mot [Ibidem, ch. 9). Enfin l'esprit militaire est pour lui le type le plus parfait de rhonneur, de la grandeur d'âme, de l'héroïsme, de l'humanité, de la modération, en un mot de toutes les vertus et de tous les nobles sentiments. On pourrait croire que ce résumé de sa doctrine en exagère le fond et la forme. Nullement. Il y a cent fois pire que tout cela dans l'ouvrage même. Jamais ami du paradoxe, jamais sophiste n'a pris à un tel degré plaisir à contrecarrer la conscience universelle des gens de bien, et & mettre l'art d'écrite au service de Terreur et du mal. Quoique habitué aux excentricités de Certains auteurs de nos jours, je ne crois pas pouvoir mieux exprimer l'impression douloureuse que m'a causée la lecture de ce livre de M. Proudhon qu'en disant que je n'ai jamais rien lu où un écrivain se fût aussi intrépidement placé en dehors des notions les plus simples et les plus respectées.

Cet ouvrage a eu dans ces derniers temps un assez grand retentissement à cause de l'autorité qu'une opi-^ nion afFolée attaché au nom du fécond échvaiu. MalgiH^

ses prétentions à la profondeur des pensées et sa recherche de l'extraordinaire, M. Proudhon est du nombre de ces esprits vulgaires qui, se laissant fasciner par le déploiement, souvent grandiose, de la force^ n'y voient qu'un imposant spectacle et ne pensent pas à s'enquérir de la légitimité de la fin. Dans l'intention bienfaisante du Créateur, la force n'a pu être instituée que pour réaliser le bien ; mais elle peut être détournée de cette fin par le mauvais emploi qu'en font les passions et les intérêts. Considérée en elle-même et indépendamment de l'usage qui en est fait, elle n'est ni bonne ni mauvaise, mais elle devient l'un ou l'autre selon qu'on l'applique à faire le bien ou le mal. N'arrive-t-il pas trop souvent que le fort opprime le faible? Or en a-t-il le droit? Qui oserait le dire? Mais ce qui a lieu entre les individus a également lieu entre les collections d'individus, les sociétés, les nations ; les plus puissantes appliquent trop souvent leur force à opprimer les plus faibles : évidemment elles n'ont pas le droit d'agir ainsi; le soutenir serait proclamer le droit du mal. Donc il n'y a pas un droit de la force, droit absolu, primordial et indépendant de son usage. Donc il y a des guerres injustes. Donc on ne peut pas dire de la guerre, d'une manière générale et comme le fait M. Proudhon, qu'elle est sainte et divine, sans s'insurger contre les notions les plus simples et les plus claires.

Les admirateurs les plus prononcés du régime militaire et du système des armées permanentes, les gens mêmes du métier, malgré les préjugés de leur

éducation et les habitudes de leur profession, n^eussent jamais fait une pareille apologie des mérites de la force et des splendides résultats de la guerre. Au milieu de leurs plus beaux éloges, il leur vient quelques rares velléités de faire, au moins pour la forme et par respect humain, des réserves en faveur de la justice, et de blâmer, quand ils n^ ont pas pris part, les entreprises guerrières trop évidemment contraires au droit et à la raison. Il était réservé à un écrivain qui aime à se poser en moraliste et en démocrate, et qui avait écrit un ouvrage où il prétend assurer les droits imprescriptibles de IdL justice j il lui était, dis-je, réservé de débarrasser de toute gêne et de toute hésitation les partisans quand même de la guerre. Ils ont dû se bien réjouir de Tapparition d'un livre qu'ils n'auraient jamais osé espérer et qui ne les eût pas mieux servis quand ils Teussent payé au poids de l'or. Et quel temps l'auteur de ce livre choisit-il pour prendre un tel rôle? C'est lorsque les ruines morales et financières, accumulées par le système qu'il cherche à réhabiliter, ont pris des proportions de plus en plus envahissantes et qui apparaissent à la généralité des esprits avec le plus d'évidence. Au reste, pour réfuter M. Proudhon, il n'y a rien de mieux à faire que de l'opposer à lui-même; il est vrai qu'alors on a l'embarras du choix des raisons, son livre abondant en contradictions. En voici quelques échantillons.

Il lui arrive parfois de parler de guerres injustes {Ibidem^ ch. 8 et 9). Mais l'esprit général de sa doctrine

3S4 TROIttJtafS PARTIS

s'oppose à ee qu'il ^ssoeie cea exprafiûoiuu Pour lui le droit de la fovee est absolu, en sorte que toute guerre, particulièrement celle qui réussit» est juste et légitime. Or est«ee toujours le vainqueur qui a le droit et la justice de son côté ?

Il dit que la force supérieure n'impliqua pas la né^ gation de la forée inférieure et que le droit qui appartient à la première ne détruit pas celui de la seconde {Ibidem^ ch. 14). Dire que deux forces inégales qui luttent ensemble et cberehent à s'entre^-détruire ont également le droit pour elles, c'est nier l'existenee même du droit, ce qui fait de ce prétoAdu droit absolu de la force, objet du culte de M- Proudbon , une ehi-* mère*

A cette objection, que celui qui a la force peut tr#s-r bien n'avoir pas en même temps la raison, il répond que la force n'a de droit que si elle est intelligente, morale et libre, ce qui revient à dire que le droit est quelque chose d'antérieur et de supérieur à la force, et que par conséquent il n'^ dérive pas. Puis il pré-r tend (ja^une nation qui ne saurait ou ne fyoudrmt fime la guerre ou qui serait trop faible pmir se défendre^ n'a pas le droit d^ occuper tme place «ur la carte des Etats; elle gêne, il faut qu^elle subisse mie suiseraineté {fbidem). Les plus haïssables conquérants, les plus e&ontés violateurs du droit qu'ont les nations hihlê» tout aussi bien que les fortes de s'appartenir et de se gou» vemer comme elles l'entendent, n'ont pas d'autre règle de conduite et ne l'expriment pas avec plus de cynisme; appliquez-rla à l'histeM 4es peuples passéy

coifsn)ÉRAï|§iyf ¥(miM if politiques 93$

elle conaiicre !

Il tFouve injusto et déloyale la gaenra de Louis XIV ooutra FËfipagne, ^q ifififi à i67â, at an même tem;^ il déel^Fe la eouquête de Louis XIY légitime devant ht justice supériewe desEktts et d'après le é^cdt de la fe»ee (Uv. 3, ch, i^^). Il recomnut que d'ioeouisfiiablâ» désastres sont engendrés par i'amèition des gouverne-^ ments^ l'ignorance des masses et la brutalité du soldat (Ibidem^ ch. 3). Or, aux; deux premiers livres de son auvrage, il proelapaitle bon sens et Tiofaillible raiâon des masses dans les jugements qu'elles portent sur la guerre, et il ^altait la générûsité et la grandeur d'âme du soldat. Il avoue que la justice sanglante de la guerre, qui immole un peuple faible à im peuple fort, nous r^pugne^ et il ajoute qua c^est pourtai^t au fond As seuh raUonneile^ la seule honoraile, la seule légiiisn^ Çfèidem, eb, 3). En preelamant la raison du plus fort la meilleure^ il veut qu'elle proi^ède a»ee toutes les fmmuiJtités de la justiee (Ibidem), conune s'il pouvait être question de formalités de justice dans Texécutioii du fait éminemmept injuste par lequel le fort opprime kiaible.

Mais la plus impatientante dos eontradictions de Mé Proudhon est la suivante. Après avoir établi, dan^ les deux premiers livres de son ouvrage, les plus fo« nestes doctrines sur le droit de la guerre, il s^humudst dans les suivants» en priant toutefois ses lectei^rs d% ne pas lui attribuer une vaine sensibilité, précaution bien inutile, car une pareille idée ne vie{idra jamais k

336 TROISIJSME PARTIE

aucun d'eux. Il conjure messieurs les militaires de s'abstenir d'assassiner^ d'empoisonner^ de passer au fil de répée les populations sans distinction d'âge ni de sexe, de les transporter^ de saccager^ brûler , déf)aster, de violer^ de réduire en esclavage^ de massacrer les prisonniers^ de piller, rançonner^ déposséder^ confisquer et dépouiller les sépultures^ toutes choses qui n'ont été que trop souvent les divertissements de ses héros, et que, par une odieuse calomnie, il prétend être permises à la guerre par tous les publicistes qui nient en principe le droit de la force {Ibidem^ ch. 3). Il fait beau l'entendre alors adresser de touchants sermons à la bête féroce qu'il a démuselée et déchaînée, et lui recommander d'être bien douce et bien tendre. Mais c'est là aussi que la déraison atteint ses plus magnifiques proportions, précisément à cause de la théorie générale précédemment adoptée par M. Proudhon sur le droit absolu de la force et la sainteté de [la guerre. Il va jusqu'à des réclamations tant soit peu bouffonnes. C'est ainsi qu'il fait fi de ces engins de destruction^ récemment perfectionnés (obusiers Paixhans, canons Armstrong, canons rayés, boulets coniques, balles explosibles, balles à ressort, fusils à jet continu, bombes fulminantes, etc.), et qu'il engage Napoléon III à employer son crédit pour les faire abandonner; il ne prise que la dague et la lance des anciens preux, et exigerait volontiers que les bataillons ne s'abordassent plus qu'en chemise connue les bretteurs. L'arme blanche, voilà ses amours ; comme Bayard, il méprise une misérable friquenelle ; Todeur de la poudre à canon,

dont nos artilleurs et nos fantassins font une si furieuse dépense, ne lui est pas des plus agréables, et il regrette que le tiers-état n'ait pas appris à opposer cavalerie à cavalerie, au risque de voir la féodalité durer cent ans de plus.

En théorie, la guerre est, dit-il, une conception st^ blime , un idéal divin; en fait^ cest la besiialiié dans toute son horreur (livre 4, ch. 1"). Il ne s'aperçoit pas que, si la guerre est telle en réalité, c'est qu'en principe, le cas de Tabsolue nécessité de légitime défense excepté, elle est essentiellement mauvaise. Il n^ V6ut voir que l'abus d'une chose bonne en elle-même ; il redit souvent qu'on abuse des meilleures choses et que ce n'est pas une raison pour les condamner. Oui sans doute on abuse des meilleures choses ; mais est-ce à dire pour cela que les choses mauvaises par leur nature même pourront prendre rang parmi les bonnes? Quand il s'agit de celles qui sont essentiellement et radicalement condamnables, il ne peut pas être question de l'abus qu'on en fait ; c'est l'usage même qui est criminel. Recherchant la cause de l'abus qu'on fait, selon lui, de la guerre, il s*en prend au paupérisme, au sujet duquel il se livre à d'excellentes réflexions, mais qui n'ont rien à faire dans la question. La misère et la faim peuvent être des occasions de guerre ; il en est ainsi généralement chez les populations sauvages ou barbares, d'où vient qu'aux époques mêmes les plus avancées la guerre conserve un caractère de sauvagerie et de barbarie. Mais la plupart des guerres que se font les nations civilisées n'ont pas ce prétexte

tSt THOWJkHX PARTIE

#t jui trouvent leur cause que dans la ceiruptiou des ^uvemantft et la sottise des gouverués.

£n exposant ses vues sur la réforme de la guerre, M* Proudhou commence par affirmer de nouveau que c'est Tacte de la vie sociale que l'analyse philosophie ^lue mms fai$ considérer comme le plus saint et le plus ioi0nntl^ que l'histoire et la poésie s'accordent à nous $nonirer comme le plus fécond et le plus glorieux (liv . S, ab. !")• U résume ensuite les arguments qu'il a présentés pour légitimer et glorifier la guerre {Ibidem^ eb. 4) ; puis, comme s'il voulait se moquer de ses leoleurs jusqu'au dernier moment^ il conclut avec ses adversaires que les temps de la guerre sont passés, et qUib désormais la paix et la paix universelle et défini*tive est nécessaire et seule possible {Ibidem, cb« 6). Le dntuer mot de son ouvrage est l'humanité m veutpbu Impmte.

§XVU

|Matl«ellQa néeeMadbra entre la fpnerre m1ten»ï^9 ei lu

irnerre défenilTe.

La sévérité que nous avons dû montrer dans les réflexions précédentes pourrait faire croire aux personnes qtd n'auraient pas encore saisi toute notre pensée que nous avons pris d'avance le parti de condamner absolument toute espèce de guerre, quels qu'en puissent être la cause et le motif, et que nous

CONSIDÉRATIOKI MORALDI 81* POLITIQUES S39

sommes ainsi dupes nous-mêmes de cette partialité passionnée à laquelle tant d'autres se laissent aller et que réprouve la sagesse. Si quelqu'un avût pu faire une pareUle supposition, nous espérons que ce qui suit le détromperidt complètement.

Parmi les amis de la paix, il en est qui, 9vec les meilleures intentions du monde, compromettraient, si cela était possible, notre cause par leurs exagérations. De ce nombre est l'auteur du remarquable ouvrage que j'ai déjà cité (1). Il refuse d'admettre aucune distinction entre la guerre offensive et la guerre défensive, et affirme que cette dernière est aussi illégitime que la première. CTest là assurément ime assertion insoutenable. J^mdmets comme lui Vinviolabilité de la vie humaine. Je suis aussi partisan qu'il peut l'être de Tabolition de la peine de mort (2). Mais Tinviolabilité de la vie hu^ maine, loin de détruire le droit de légitime défense, servirait au besoin à l'établir. Or le droit de légitime défense, qui se fonde sur le devoir de veiller à notre conservation, ne peut, dans certains cas, s'exercer qu'en donnant la mort à un injuste agresseur, c'est lorsqu'il nous est impossible de préserver autrement notre vie injustement attaquée. Mais les nations peuvent être placées à cet égard dans la même situation que les individus. Elles ont aussi le devoir de veiller à leur conservation et par conséquent le droit de légitime défense. Posez le principe contraire, et aussitôt vous

(i) Manual of peace, by Thomas Upham, New-York, 1836, chap. 8, , 15 et 22.

(2) Voir Rénovation r$ligieuter chapitre YI, § 3..

fGÛtes beau jeu aux envahisseurs barbares ou policés. La terre n'est plus qu'un vaste théâtre d'oppressions, où les oppresseurs seront d'autant plus à l'aise que vous leur aurez dit d'avance qu'ils peuvent vous égorger impunément. Quelle bonne fortune ne serait-ce pas pour eux que vous vinssiez à bout de persuader aux nations qu'elles n'ont pas le droit, après avoir épuisé tous les moyens pacifiques, de prendre les armes pour se défendre contre une injuste agression ? Si un individu annonçait au public qu'il se laissera voler et battre, il serait bien sûr d'être volé et battu. De même un peuple qui déclarerait qu'il ne se défendra pas s'il vient à être attaqué ne tarderait pas beaucoup à l'être, et, s'il n'avait pas un goût prononcé pour la servitude, la nature, toujours plus forte que les théories qui la méconnaissent, le forcerait bien à se défendre, de sorte qu'en définitive décliner la guerre de cette façon serait un moyen infaillible de l'avoir. Le principal motif pour lequel Pauteur refuse d'admettre une distinction entre la guerre offensive et la guerre défensive, c'est qu'elle peut fournir des prétextes aux agresseurs, qui ne manquent presque jamais de se dire attaqués; Des prétextes, oui, mais non pas des raisons. La distinction entre l'agresseur et celui qu'il attaque est ime réalité indépendante de leurs affirmations ou de leurs négations. Si l'agresseur se dit attaqué, qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est de mauvaise foi et qu'il ment ; mais son mensonge ne fait pas qu'il cesse d'être l'agresseur, et par conséquent ne détruit pas le droit de légitime défense de celui qu'il attaque injustement. £n vérité, c'est un

rôle presque puéril que d'avoir à réfuter une pareille théorie, et j'ajoute qu'il est très-regrettable qu'elle ait été reproduite dans des publications récentes, faites en Angleterre, et qu'elle ait encore dernièrement trouvé quelques échos au congrès d'Edimbourg. J'ai dû m'expliquer nettement sur cette opinion erronée de personnes avec lesquelles je sympathise du reste pleinement, afin que le lecteur vit bien dans quel esprit de complète liberté j'ai écrit ce livre. L'erreur que je combats, respectable dans son principe, qui est un excès de bienveillance, peut devenir par ses résultats plus fâcheuse qu'on ne le pense généralement. Elle éloigne beaucoup d'esprits droits et honnêtes, qui seraient disposés à venir à nous, mais qui refuseront à tout jamais d'admettre cette absurdité qu'un homme ou un peuple injustement attaqué, et qui n'a plus d'autre moyen d'échapper à la mort que de repousser la force par la force, n'a pas le droit de se défendre. Demander trop, c'est le moyen de ne rien, obtenir. Vouloir que les hommes soient des anges, c'est courir le risquedeles voir demeurer démons. Exiger d'eux une perfection que ne comporte pas leur nature, si cela doit s'appeler une perfection, c'est s'exposer à ce qu'ils refusent d'aller à la perfection relative et progressive, la seule possible dans les conditions humaines. Je ne sais- si une doctrine qui enseignerait aux hommes qu'ils doivent tendre la gorge aux méchants comme de stupides troupeaux la tendent aux bouchers ferait fortune parmi de timides cénobites, j'ai même sur ce point des doutes très-fondés ; mais^ce que je sais bien, c'est

$42 THOtdtfcMS PARTn

qu^elIe n'a aucune chance d^ètre admise par de simples mortels. Pour moi donc, je laisse à d^autres la tâche de faire des saints : mes intentions sont plus humbles, et je m^estimerai très-heureux si je puis faire des sages.

La question présente a une extrême gravité. Quoiqu'elle puisse pardtre à la plupart des lecteur» suffisamment éclaircie par ce qui précède, je leur demande la permission d'insister. Le but des vrais amis de la paix, je l'ai déjà dit, n'est pas de supprimer la force, même matérielle, qui a dans ce monde ime destination légitime, mais d'en régler l'emploi et de la soumettre aux directions de la sagesse. Nous ne prétendons point en utopistes, comme le disent les partisans de la guerre, changer les conditions essentielles de la nature humaine, dans laquelle nous savons bien qu'il y aura toujours des passions et des intérêts en lutte. On verra tout à l'heure que ce que nous voulons et ce que nous finirons bien par obtenir, c'est que les nations fassent ce qui est très-faisable et ce que chacune d'elles a depuis longtemps réalisé dans son dein pour régler les rapports des individus dont elle se compose, c'està-dire qu'elles établissent une autorité souveraine, qui, en cas de contestation entre elles, dira de quel côté est le droit, sommera celle qui troublerait l'ordre général de le respecter, et au besoin opposera à ses attaques une force commune et supérieure à toute autre force isolée. Que signifierait, je le demande, dans l'ordre civil, la sentence d'un juge, s'il n'existait pas une force suffisante pour la faire exécuter? Le condamné

CONSIBÉRAtlONd MORALES ET POUTIQUES 343

s*en moquerait. Il en serait de même si les nations se contentaient d'établir des arbitres ou des juges de leurs contestations, mais sans instituer la force nécessaire pour faire respecter leurs décisions. L'institution d'une autorité suprême, chargée de juger les contestations • des nations, suppose donc toujours la possibilité de l'existence de volontés disposées à résister à ses dé- . cisionâ et à persister â troubler l'ordre, par conséquent l'éventualité, toujours plus rare, il est vî'ai, mais toujours possible, de l'attaque, et dèâ lors la nécessité de la défense. On le voit donc, il n'y a pas d'idée plus simple ni plus claire que celle de la légitimité de là guerre défensive, puisqu'elle se fonde sur celle de son absolue nécessité même. Je ne vois de moyen d'échapper à cette conclusion que de soutenir que l'homme n'a paâ plus de valeur et n'est pas plus chargé de se conduire lui-même dans la vie que les bêtes qui se laissent mener à la boucherie. Or ceux à qui j'ai affaire ici sont des nôtres, quoiqu'ils outrepassent la portée de nos principes, et dans les rangs des amis de la pail n^entrent que des hommes convaincus de Texcellence de la nature humaine et pénétrés du respect qui lui est dû. Je les prie donc de peser ces considérations et de renoncer enfin à une opinion qui fait, je le répète, le plus grand tort à notre cause commune et en éloigne beaucoup d'honnêtes gens qui désireraient s'y rattatcher. Ce n'est pas même un Sacrifice que je leuf de-

mande là; car on s'honore en reconnaissant franchement qu'on s^est trompé.

§ xvni

VribuMAl ««pérleMr, Ja|rc»nt les eontestatloM» des

dlTeni ikCata.

En dehors de rinstitution de la société politique, les familles sont indépendantes les unes des autres et naturellement égales. Lors donc qu'il survient entre elles des contestations, elles se trouvent placées dans un état de guerre imminente, puisqu'il n'existe aucune autorité publique, chargée d'intervenir pour juger ces contestations, ni aucune force commune et supérieure à toutes les résistances particulières. Les sociétés politiques entre lesquelles se partagent les diverses races d'hommes disséminées sur le globe, et qui forment autant de nations, sont exactement dans la même situation les unes à l'égard des autres. Elles se touchent souvent, et lorsqu'elles sont séparées, elles ont besoin d'aller se trouver réciproquement pour échanger leurs richesses naturelles ou les produits de leur industrie. Ces contacts et ces rapports multipliés enfantent des oppositions d'intérêts et des contestations ; il se commettra alors des violences particulières, suivies d'agressions plus générales et qui mettront en péril les sociétés elles-mêmes. Il n'existe aucune autorité supérieure et commune, chargée de slnterposer pour juger leurs différends, puisque toutes, grandes ou petites, sont naturellement indépendantes et en

droit parfaitement égales. Mais une nation injustement attaquée est, aussi bien qu'un individu, dans Tobligation de se défendre : de là la guerre, mais ici la guerre telle que les animaux les plus féroces ne se la font jamais, s'alimentant de ses propres fureurs et nouant une immense chaîne d'abominations que tout le monde tient pour criminelles lorsqu'elles sont commises par des particuliers, mais que^ par un renversement de toutes les idées morales, on a appelées glorieuses lorsqu'elles étaient commises par des nations entières, comme si le mal se changeait en bien par le fait seul de ses gigantesques proportions ou du rang élevé de ceux qui le commandent et en profitent (1). Si la guerre défensive, la seule nécessaire, la seule par conséquent qui puisse se légitimer, est déjà un des plus grands fléaux, que penser des guerres de conquêtes, des guerres liberticides, si souvent entreprises pour satisfaire les passions, les caprices et les intérêts princiers, et des guerres de religion, bien plus criminelles encore, toutes guerres offensives et par conséquent

(1) n y a dix-huit siècles déjà^ Sénèque flétrissait énergiquement ce défaut de logique : « Non privatim solùm sed publiée furimus, Ho- « micidia compescimus et singulas cœdes : quid bella et occisa- « rum gentium glonusum sceius? Non avaritia, non crudelitas modum c< novit. Et ista^ quamdiù furtim et a singulis fiunt, minus noxia^ mi- « nùsque monstrosa sunt : ex senatusconsultis plebiscitisque sœva « exercentur, et publiée jubeniur vetita privatim, Quee clàm commissa « capite luerentj jàm, quia paluduti fecere, laudamus. Non pudet ho- « mines, mitissimum genus^ gaudere sanguine alterno, et bella gerere « gerendaque liberis tradere, quum iuter se etiam mutis ac feris pax « sit... homo, sacra res homini, jàm per lusum et jocum occidilur. » {Bpistola 95^ tome IV» Strasbourg, 1809.)

346 TR0I8IÈHS PARTIE

faites Bans vraie néceissilé? Que dire du degré de culpabilité des perfides conseillers qui ont poussé direc-

temeut ou indirectement à ces guerres impies, et des chefs corrompus qui ont consenti à y prendre une pert principale de direction? On s'étonne au premier abord que les mêmes raisons qui ont Mi comprendre de bonne heure aux hommes la nécessité de se former en sociétés politiques et d'instituer dans ce but une autorité souveraine, chargée de maintenir la paix entre eux et de faire respecter le droit de chacun, n'aient pas également amené depuis longtemps les nations civilisées, au moins celles qui sont voisines et qui cmt entre elles de fréquents rapports, à instituer un tribunal supérieur et commun, chargé de juger les diffé^ rends qui tendraient à les diviser, et pourvu d'une force suffisante pour vaincre au besoin les résistances qui seraient opposées à ses jugements. Quand on y réfléchit, on reconnaît que l'institution qui nous parait si simple aujourd'hui, et dont le triomphe est prochain^ ne pouvait guère naître ni recevoir son application dans le passé. L'idée première de cette institution a pourtant existé, dès l'antiquité, dans le conseil des amphictyons. Mais cette confédération de divers États de la Grèce, outre qu'elle se rattachait à des superstitions religieuses, se parquait étroitement dans un petit espace, afin de mieux haïr le reste du monde, qu'elle appelait barbare et qu'elle ne se faisait pas faute d'asservir quand elle en trouvait l'occasion. On a cité aussi la ligue achéenne, qui se forma plus tard entre les villes duPéloponèse. Mais cette ligue, qui s'imposa

CONSIDÉRATlOirg lIOftAIB» IT POLITIQUES 847

souvent par la violence au lieu de t^ faire accepter librement, n'eut presque jamais que la guerre pour objet, loin de tendre à rempêcher. Elle s'inspirait d'un esprit encore plus étroit que celui qui avait pré*sidé à la fédération amphictyonique. Les germes de dissolution qu'y avaient déposés ses deux soutiens, Aratus et Philopémen, en y agrégeant de force plusieurs villes, ne tardèrent pas à s'y développer, et elle ne put guère se maintenir plus d'un siècle. Quant à la fédération établie^ dans les temps modernes, entre les divers États de l'Allemagne ^ fédération qui croit en* core aujourd'hui avoir besoin de protectorat, et qui^ nourrie d'étroites préventions et d'un orgueil encore à demi barbare^ n'entend d'ailleurs embrasser que la race germanique, elle n'offre nullement Texemple de l'institution que nous avons en vue (i). On pourrait citer plus exactement la confédération Helvétique et celle des États-Unis d'Amérique. Le principe fondamental de leur constitution se rapproche davantage de notre point de vue, et il ne s'agirait guère que d'en agrandir les applications et de le purger entièrement de quelques mauvais ferments qui s'y sont introduits à la suite d'idées désormais surannées. C'est ainsi, par exemple, que la constitution fédérale de la Suisse, au lieu de garantir la pleine liberté religieuse de tous les

(1) Ajoutez à cela que, depuis quelques années, 16 militarisme, tombé en grand discrédit, même en France, autrefois sa patrie de prédilection, s'est réfugié chez les Prussiens, où il se montre aussi brutal et aussi envahissant que jamais. Léd pins forts mêmes d'entre eux en libéralisme hégélien se sont laissé inoculer la maladie avec fièvre chaude.

348 TROISIÈBfE PARTIE

cultes indistinctement, ne Taccorde qu'aux communions chrétiennes^ et entretient par là des dissensions qui menacent souvent le repos de FÉtat (1). Quant aux États-Unis d'Amérique, sans parler de cette étroite bigoterie protestante, qm continue de dominer dans les relations sociales et s'oppose ainsi au plein exercice de la liberté religieuse, on sait que la plus grande partie du revenu public s'y compose des droits de douanes, établis sur les objets de commerce importés par les nations étrangères. Or ce système financier est illibéral, antihumanitaire et éminemment propre à perpétuer les jalousies et les haines internationales. Si

(1) Comprend-on que les conditions générales du pacte fédéral laissent aux cantons la faculté d'établir ou de renouveler des lois aussi oppressives de la -liberté de conscience^ que celle dont le canton d'Appenzell (Rhodes extérieures) a donné récemment l'odieux exemple? Le grand conseil de ce canton^ dans sa séance du 24 avril 1865^ a maintenu, par 36 voix sur 52^ l'obligation légale, pour tous les habitants de l'État qui appartiennent à la confession évangélique, de faire baptiser leurs enfants, ceux qui refuseraient de se soumettre à ce décret étant ainsi exposés à être poursuivis devant les tribunaux et condamnés à des peines plus ou moins graves. Les constitutions des cantons de Luceme, de Schwyz, d'Unterwald obligent, sous des peines corporelles, les citoyens à suivre les pratiques du culte. En 1865, dans le canton d'Uri, un imprimeur a été condamné par le tribunal, pour avoir publié une brochure déclarée anti-chrétienne, à recevoir vingt coups de verges par la main du bourreau, à une détention de huit jours, au pain et à l'eau et au paiement des frais du procès. Que penser enfin de la circulaire par laquelle le pouvoir exécutif de Berne a invité ses administrés à un jeûne fédéral pour le 17 septembre 1865, afin d'obtenir du ciel le retour de leur antique simplicité de mœurs, de la piété sincère et des vertus aiviques, qui deviennent de plus en plus rares chez eux, et qu'ils ont remplacées par Pégoîsme, le service de Mammon, V amour des jouissances chamelles, etc., comme si un jour de jeûne devait déterminer Dieu à faire violence à leur liberté par un miracle qui les forcerait à pratiquer les vertus qu'ils ont perdues?

c'était ici le lieu^ je ferais voir tout ce qu'il a de faux dans les principes sur lesquels il s'appuie et de funeste dans ses résultats pour l'industrie indigène même, qu'il prétend protéger. Le peuple américain, par un privilège unique jusqu'ici dans l'histoire^ a été dispensé de la longue enfance de presque tous les autres, et est né adulte par le bienfait de l'esprit d'émancipation qui souffle sur l'ancien monde : à un tel peuple, dont l'existence même est une protestation vivante contre l'aveugle avidité du fisc, il sied plus mal qu'à aucun autre d'en conserver les vieux errements et d'hésiter à proclamer la liberté entière des terres et des mers et la suppression de toutes les barrières de douanes. Que dire aussi de cette criminelle possession de rhomme par son semblable, que les États du Sud ont maintenue jusqu'à ces derniers temps, malgré la réprobation presque imiverselle du monde civilisé, et dont les États du Nord, tout en l«irépudiant, s'étaient obligés à garantir le maintien par les conditions fon« damentales du pacte fédéral? Les États de l'Union ont enduré de cruelles souffrances de cette honteuse maladie de l'esclavage, et ce n'était que justice (1).

(1) Enc[uatre années^ la guerre fratricide^ provoquée par les États à esclaves, a fait tuer ou mutiler près d'un million d'hommes^ nécessité une dépense de 35 milliards de francs^ et causé une dette publique qui était, au !«' janvier 1866, de près de 15 milliards de francs (2,807,310,358 dollars]. Une Indemnité, qui n'était pas due rigoureusement mais que l'on eût accordée par amour de la paix aux possesseurs de 4 millions d'esclaves rendus à la liberté, eût à peine coûté 5 milliards de francs. Que de sang et d'or eût épargné cette voie de conciliation amiable, prévalant sur celle de la force brute ^

380 lAoïntau tàxm

Prcmlèrep 14ée» <l'me «uisoclaUoii destinée à yaraniir

la paix uulTerselle.

Oa a attribué à Henri IV l'idée d'uue association des divers États européens à Teffet de garantir la perpétuité de la paix universelle. C'était dans des vues personnelles d'hostilité contre les maisons d'Autriche et d'Espagne, et dans le but de partager l'Europe, d'autorité et malgré qu'elle en eût, en quinze États ni flu& ni moins, dont six monarchies héréditaires, cinq monarchies électives et quatre républiques, que Henri IV travaillait k faire entrer plusieurs autres monarques dans une de ces ligues qui se forment si fiouvwt entre eux selon leurs mobiles intérêts et qui se rompent de même. I^a simplicité et la bonté de caractère qu'il montra en maintes circonstances ont, je le saiS) rendu son nom populaire en France. Mais si la multitude se contente, pour admirer im roi, de quelques signes de bonhomie souvent intéressée ou quelque peu gasconne, le philosophe est plus difficile. Je veux bien, sans y regarder de trop près, admettre iâ le« qualités privées de Henri IV; mais j'ajoute que Ce prince batailleur et libertin, qui changeait de reli-^ gion presque aussi facilement que de maîtresse (1),

(1) n abjtij^à ti^i fois, «t dtaqin ioià son «bjur^tioa lui fat dictée par des motifs évidents de calcul humain^ car il s'en vantait. La pre-

CONSlBÉRATiOIli MOHàUB R POUTIQUES 3B1

n'avait ni nne assŒ haute intelligtnoe ni surtout assas de moralité pour mener à bonne fin la grande et phi*» lanthropique pensée qu'on Itd a attribuée. Un fait matériel le prouve d'ailleurs suffisamment : pendant qu'il travaillait à ces prétendus projets si pacifiques, il faisait sur terre et sur mer des armements considéra- Uea pour le temps^ et il e&citait les autres souverains, ses alliés, à se préparer comme lui à une guerre offensive» qui devait mettre toute l'Europe en combustion, en prétendant la. partager comme on partagerait une île inhabitée. Il est vrai qu'il pouvait dire et qu'il disait en effet que ce serait potir la dernière fois. Mais beaucoup d^autres guerriers .Favaient dit avant lui ou l'ont répété depuis* Napoléon hii-^méme se posait parfois comme l'adorateur de la^ paiK universelle (1). Tant

HMèf e fbiB, il iO^ura le proteftltntiâôQÉié ]pour échâppèt à la ëaini- Bàtlliélêmy; iaatêôbde foie, il olïjuni le oathôlicisme pour r^gsgtièr l'sirtiiâd et l'appui âas protM^nto^ que ea première abjuration lui siridt fait pafdra; H tf^M^w» foie %ù&Uy 11 alittra de nouveau le «pMtastantiBttiè pour «oliaTer et consolider la oonquêta d» «on feywam» : TMitolra a enregistré peu de paroles cyniques iso&ime ce firopos Parie ^>aut kieH fine meî3èi

(1) 11 arrive aux plus grands ennemis des institutions libérales de 8*ëprendre d^une belle passion pour ce qu'ils appellent habituellement des chimères^ ce qui prouverait qu'ils ne les tiennent pas au fbnd pour aussi Irréalisables qu'ils le disent. Napoléon se donnait pour le patron de la liberté illimitée des relations internationales et de Inorganisation d'une vaste association européenne, prétendait vouloir supprimer ou réduire considérablement les armées permanentes, et condamnait les guerres offensives et de conquête. Tout cela était aux antipodes de ce qu'il avait îb^X au temps de sa puissance. Il est vrai que, lorsqu'il se montrait si généreux et avait ainsi les mains pleines de libertés, il était sur $on rocher de Sainte-Hélène; et puis il mettait fi ces magnifiques projets une condition : il devait les exécuter quand l'Europe entière eût été à ses pieds. Un des compagnons de sa bap-

qu'on s^y prendra de cette façon pour détruire le fléau de la guerre, on ne réussira qu'à Tétemiser.

On croit généralement que Tabbé de Saint-Pierre est le premier écrivain qui ait mis en circulation Tidée

tivité nous apprend qu'il se plaisait à passer en revue ce qu'il eût fait alors pour la prospérité de V association européenne. Il eût rendu toutes les rivières navigables pour tous et les mers coiitmti9ies.il eût demandé que les armées permanentes fiassent réduites désormais à la seule garde du «(mv«ratn. Il eût proclamé ^oti^e guerre future purement défensive, tout agrandissement nouveau antinational. Mais le naturel revenait bientôt au galop. A peu de jours de 1&^ it oublicut^ et son secrétaire aussi, ces belles promesses. Par exemple^ il 8e proposait^'à la paix générale, de composer son armée de 1^200^000 hommes^ daût 800,000 pour l'armée effective, et 400,000 bommes pour l'arméd de réserve ! {Mémorial de Sainte-Hélène, par M. le comte de Las Case?, samedi 24 août et samedi 21 septembre 1816, tome YI, Paris, 1824.)

Voici la peinture, moitié sérieuse et moitié plaisante, qu'un admirateur de Napoléon tracé de son libéralisme de la captivité : « Il ai- « malt à se représenter fout ce qu^il aurait fait s'il avait pu obtenir <f de l'Europe une paix franche et durable (paix qu'il avait repoussée « malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 18 13 par « exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était deve- « nue impossible). J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une large « part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi « dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais « laissé contredire, et ne me bornant pas à les appeler. autour de « moi, je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux « à travers la France, accompagné de l'impératrice et de mon fils. « J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé « de près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les « biens de la paix, après avoir tant versé de ces mêmes mains les « maux de la guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, « et les peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guer- « rier, auraient béni Napoléon pacifique, et voyageant, comme jadis « les Mérovingiens f dans un char traîné par des bœufs. Tels étaient les « rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons, c'est qu'ils a contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser passer le « temps de faire le bien, car une fois passé, il ne revient plus. » (Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire, livre 62, tome XX, Paris^ 1862.)

tlONSIDÉRATlONS MORALES ET POLITIQUES 383

d'une association des peuples, destinée à assurer la paix perpétuelle. C'est une erreur, et, de la part des Français, presque de l'ingratitude ou au moins un coupable oubli. On verra tout à l'heure que personne n'est plus disposé que moi à reconnaître le mérite de Castel de Saint-Pierre et les services qu'il a rendus à notre cause. Mais il faut être juste envers tous et surtout envers ceux qui, sous la seule impulsion d'un esprit élevé et d'un grand cœitr, sont les premiers à frayer la route où d'autres marchejÉt easuite plus facilement qu'eux. Près d'un dède avant que le Projet de paix perpétuelle, publié à Utrecht, en 1713, réveillât Tattention du public, un autre écrivain français avait eu le mérite d^ouvrir la voie. Emery de la Croix, qui garda alors l'anonyme, et qui a peut-être dû à cette circonstance l'obscurité dans laquelle son livre est demeuré depuis, publia à Paris son Nouveau Cynée, en 1623, l'année même où un terrible despote, le cardinal de Richelieu, commençait à régner sous le nom de Louis XIII. Or ce livre, que M. Summer des États- Unis, ainsi que Tannonçait M. Burritt au congrès de la paix tenu à Paris en 1849, crut avoir déterré chez un marchand de vieux livres , et qu'il aurait pu voir aussi dans nos grandes bibliothèques, est un des plus remarquables qui aient été publiés sur la question de la guerre. L'auteur a entrevu assez nettement la solution du problème (1). Malheureusement il a une trop

(1) « Il seroit nécessaire de choisir une ville où tous les souverains « eussent perpétuellement leurs aoibassadeurs^ afin que les différends « qui pourroient survenir fussent vuidés par le jugement de toute

$S4 TAoïnlPu ràxnm

grafldê Mnftanoê dans Iêû niMiarifiies àm sob tompâ^ ffùi, tMàdl, «élan lui) lemr «atoriié de Dm» imd» n'ônl pdtat à rifidre raitcm à leur» peuple» d« la mamèM dont ik rd&êtoeiit . C*«tft donc wbé. pnnees ifu'il s'adresse {noturihettrë ft eiéeuticlti seft projet de p«k UBÎyëtselle, 0f il a Ift simplicité de eompter sur eiix« Deux teût quardtlteHiept ânn se sont éeouléi deptiià. S'il devenait ati îBOildè aujdtlifd'litii, il verrait oomnient les princes ont fait lêS àAllt^s de la pac^ et il s«atirait la néces* site de s'Adfèëier désôrtaais ata petiplës mênies qui paient si chël*ement leâ frais de hi gaérre» L'illusion qu^il i^ faisait à cet égard Atait assurément plus excusable à Tépôque où il éerirait qu'elle ne Test au^ jourd'hni che^quelqués amis de la paix, (pi û'en sont pas encore complètement guéris. A part cette erreur, Emery de la Croiit pldide contre la guerre arec un rare bon sens et tine énergie de conviction que personne se peut se flatter de surpasser (1).

« rassemblée. Les ambassadeurs de ceux qtii serôîeût Ôité^esdés et" « poseroieùt là le» plaintes â« leuM itiili«tl!ie£l^ et le» oatfes députés « eu JBgeroient sam paaeicm..* Que si quelqu'mi contrevenoit à Tar- « rest d'une si notable compagnie, ii encourroit la disgrâce de tous « les autres princes (pu atcrôient beau moyeil dé \è Mtè véâir à la <i raisoD«#. Jamais conseil ne fut si auguste ni assemblée si hono- « rable que celle dont nous parlons^ laquelle seroit composée des « ambassadeurs de tous les monarques et i^pUbli^ë éotïweMùeB, « qui seroient dépositaires et ostages de la (nûx pubUqne. Et pour « mieux i'autbonser^ tous lesdits princes jureroient de teni^ pour loi « inviolable ce qui seroit ordonné par la pluralité des Toiz en ls<Ste « assemblée^ et de poursuivre par armes ceux qui ^y Youdroôeat o^ « poser. » [Nouveau Cynée, ou Discours dlfis occasiont et moyens (fêtaàiir une paix générale et la liberté de commerce pour tout le monde^ Paria, I6SS.)

(f ) Gomflis je «fols llnre ioi an aata de réparstioa^ ïma^èm qu'on

CONSIDÉRATIONS UOnéeUÊ» ST POUTIQUES 38S

On a aussi attribué à Leibnita l'idée d'uAS association em^opéenne^ destinée à prévenir le fléau de la guerre.

né MtiveM flÊS iha&f$ià (fad je le justifie par qttelijiies Bouyelies citations.

« De nuire et tuer c'est une ciiôee facile, il lié fàiit pour cet dffèct « qu'iiii petit àèpie, une Mule tnouéhe : oe cpii devroit sHfflfe pour (« ravaler rarro|ance de ces fendants qui se glorifient d'en avoir tan t fc tué es rencontres et batailles. C'est honneur, disëht-ils, de sUpplan- « lef sën enneihi. Et avons-ndiis d'âulî^éft èdâeidls ({ne lés bestes fa^ « roucbes? 11 y a une amitié «t parenté entre les honunes, fondée « sur une conformité de naturel et de figuî'e... La vaillance vulgaire, « qui n'a autre fondement ni Àpt)uy ijué la force^ ne tnérite pas tt grande louange. Je dis vaillanee vulgaire* afin de la distinguer de « ceste magnanimité qui consiste en une fermeté de courage et mes- « pris de toutes adversités. Ce éôûi lès effects de la ^aie vaillàiiéè « repéusser l'injure et non pas la faire^ endurer gtoéreusement la « mort et tous autres accidents quand ils se présentent, et non pas (( les aiier chercher sous l'espoir d'ùû honheur je ne âaiè 4tiei, dont « lli tanitè ë^f ëâfin recognue paf éeuk qui en ont fait estât toute « leur vie... Que feront donc aujourd'huy tant de vaillants hommes « qui ne peuvent sentir que la poudre à canon^ ny mettre la main c( que sut ie pommeau de liur espée^ ni le pied que sur un cbalnp « de bataille au. une bresohe, comme dit un brave discoureur qui ne « se nomme point? Là response à ceste demande est fort sommaire. « Le monde n'est pas fait pour telles gehs qui ne ëavent que mél <i tà^u. On ne parlera plus des eonquestes d'Alexandre, des triomu phes de César, des stratagèmes d'Annibal et Sértorie. La vanité de « ces gens-ià sera recognue qui ont fondé leur gloire sttr meurtres ëi « pilleriëë^ dont ils devroient plustôt avoir emporté un regret el « honte perpétuelle. On fera veoir à la postérité ces braves héros qui <( auront surmonté les monstres d'inhumanité et barbarie, aurotit « rangé l'ùniVers sOus les lois de justice, bref qui se seront monstres « vraies images de la Divinité. Pr ce beau titre ne s'acquiert point « par saccagements, massacres et actes d'hostilité, mais par un doux « gouvernement, puissance légititne et réglée... }>ourquoy mdy, qui « suis Franfois, voudray-je du mal à un Anglois, Hespagnol et In- « dien? Je ne le puis quand-je considère qu'ils soDt hommes comme « moy, que je suis subjet comme eux à err'eiir et j^éché, et quH « toutes les ndtiohs sont assoeiéés par un lien naturel et eonsé- « q^emment indissoluble. » {Ibidem.)

3S6 TROISIÈIIS PARTIX

Nulle part dans ses ouvrages on ne le voit traiter cette grande question comme elle méritait d'être traitée par un aussi puissant esprit; s'il en parle, ce n'est qu'en passant et avec une extrême circonspection. Leibnitz craignait, beaucoup trop pour un philosophe, de déplaire aux monarques d'alors qui le pensionnaient, et il se gardait bien de proposer de leur enlever ce prétendu droit, auquel ils tenaient le plus, de guerroyer selon leur bon plaisir.

Au commencement du dix-huitième siècle, l'abbé Castel de Saint*Pierre, qui inventa le mot de Men/otsance, et qui fit beaucoup mieux encore en mettant la chose en pratique, veut décidément 6ter aux rois, dans son Projet de paix perpétuelle^ le droit et la possibilité de faire la guerre. Mais, à cela près, il se montre avec eux d'assez bonne composition, leur laissant toutes leurs autres prérogatives, qui étaient nombreuses alors ; ce qui ne le préserva pas d'être renvoyé de l'Académie française pour n'avoir point parlé de Louis XIV en termes assez respectueux. Si, parmi ses moyens d'exécution, il en est plusieurs qui paraîtraient aujourd'hui impraticables, on ne lui doit pas moins de reconnaissance pour l'intention et le mérite intrinsèque de sa proposition, sunout si l'on considère qu'il la publia et la soutint du vivant même de ce monarque qui disait avec tant de superbe : a L'État c'est moi. i» Il fut d'abord traité de rêveur et d'utopiste par ses contemporains, jusqu'à ce que Rousseau vînt arrêter le cours des plaisanteries dont sa proposition était l'objet, en eu prenant la défense. Depuis, on y a regardé de plus

CONSIDÉBATIONS MORALES KT POUTIOUES 3S7

près avant d'en rire. Dès la fin du siècle dernier, Kant se ralliait à Tidée de Tabbé de Saint-Pierre et de Rousseau (i). Elle est aujourd'hui l'expression de la pensée des esprits les plus avancés. C'est que, grâce aux enseignements que contiennent les événements dont nous sommes témoins depuis plus d'un demi-siècle, nous comprenons mieux que jamais l'indispenfsable nécessité de prévenir le fléau de la guerre, la nature des moyens à employer à cet effet et la possibilité du succès (2). Dans tous les temps on a senti l'utilité et la

(i) « Die Vemunft auch^ ohne so viel tranrige Erfahnmg^ halte « sagen konnen namlich ans dem geseUloBen Ziutande der Wilden « hinauB zu gehen, und in einen Viilkerbnnd xa treten^ wo jeder^ aucb « der kleinate, Staat seine Sicherheit und Rechte nicht von eigener « M achtoder eigener rechtlichen Beurtbeilung^ sondem allein Ton <c diesem grossen Volkerbunde {Faedus Âmphiciycnum) von einer verc einigten Macht und Ton der Entscheidungnach Geaetzen des verei- « nigten Willens erwarten k'ônnte. » {Idée %u einet* allgemetnên Geschiehte in WeltimrgerUcher Abeieht^ tiebenter Satx, 1784.) Il est vrai que le philosophe de Kœnigsberg, qui croyait & la chimère de la perfection future dans les rapports entre les individus et les nations^ ajournait la réalisation de sa constitution régulière des États & une époque tellement éloignée que notre globe et par conséquent notre espèce auraient eu le temps de finir auparayant; car . il comparait la lenteur du progrès humanitaire & celle de nos observations relatives au déplacement de notre système solaire dans Tunivers^ déplacement à peine sensible pour nous dans un espace de plusieurs milliers d'années, quelque rapide qu'il puisse être dans la réalité : « Dieser Kreislauf scheint so lange Zeit zu erfordem bis c er sich schliesst, dass man ans dem kleinen Theil den die Mensclic heit in dieser Âbsicht zurûckgelegt bat , nur eben so unsichcr « die Gestalt ihrer Bahn und das VerhîQtniss der Theile zum Gan- « zen bestimmen kann, als aus allen bisherigen Himmelsbeobach- « tungen den Lauf den unsere Sonne sammt dem ganzen Heert^ « ihrer Trabanten im grossem Fixstemensystem nimmt. » {Ibidem^ a'ihter SatzJ)

(2) Ce progrès de l'opinion publique est signalé avec autant de

nécessité du commerce international ; mais jamais oh ne les a senties plus vivement qu'aujourd'hui. Ce cpi est surtout élevé maintenant au rang de vérité première, c'est que la sûreté et la liberté du commerce international sont absolument incompatibles avec les éventualités de la guerre. Déjà la plupart des nations civilisées s'entendent pour exercer sur les mers une police générale et commune, destinée à empêcher la traite des noirs. Ce n'est là sans doute quW pémède impuissant contre un mal qui se continue sur une moin- ^e échelle peut-être mais avec plus de cruauté, par la nécessité d'é$:bapp6F k ^^Q plus çlriçt^ surveillance en squmettai^t à plus de gêne les malheureux esclaves

vérité <iue d'éloq)ience par l'fiuteur anouyme d'im livre publié à QoQton en i^0, spu^ ce titre : J^ssq^ ov^ a congress of nations. Je ne puis xéaiç^r f^u dé|ir 4'en citer quelque^ paroles : « Ât the présent « dajibe i$ igofe i^^pl^uded wbo crowns acountry witb peace and % plenty tl^§u hç w^q çpyers i^ witb bones çi^d putréfaction^ be who « buil4s ^ba^ be wl^Q bums ^ city^ be wbo b^ founded a wise System ^ of laws tban l^ wbo bas overturned il, be^, iu sbqrt» whose famé « is ft^ociatecl wi(b tbe bappiness of bis race t|^çm be wbo bas wan- (( tonljf bur)ed (he fire))r^d of destruction into tbe bonie of tbat « b&ppi^^eas... Wben tbe nation ^a& deemed tbe property of tbe 9 çoveteing, crei^ted solely for bis pleasure^ and obligated to im- « plicite and paçsiye obédience ; wben tbe only legitimate remedy ff for governmental misrule^ bowever flagrant, was deemed to be « to i>ray Qod (9 oMti^^ ihfi b^arU of the ruiers; tbei^ tbe insuited i< pridei tbe une^ p|^t^d veQgç^fic§ or tbe sbeer caprice of tbe (( reignin<; moj^arcb niigb^ at pleasîirç ipipel a nation of obedient, <^ i^MU^stiom^g slaves to battle and to deatb. Tbe maxim tben v ^^as tbîit tjie people were cre^ted (qr tbe government. It bas now « becoQie inyerted^ c^^d the govern^^ent is deemed to exist solely « for tl^e be^efit <>f tbe people, ^d bpund to {ake ail. reasonable « raeasures for tbe security of tbeir bappiness; and if tbis be ne- « g)ected or refused, the right is çlaimed and sometimes exercised, « of effecting evén a violent change in the paramount authorithy. »

GOIfSIDÉRAnONS MOMALM ET POLITIQUES 8M

enlevé^ à l'ÂMqne. HfttonB-noas de dire qu'il n^esitte qu'un moyen de mettre fin à la traite, c'est Tentière et définitive abolition de l'eselavage. Itfais, en attend Ai^t que ee but soit atteint, le concert des principales nations européennes pour traquer sur les mers les marchands de nègres n^en dénote pas moins une pensée d'bumanité et un progrès réel. Or, tout en tenant compte des différences et du plus grand nombre de difficultés, n'y a-t-il pas, dans ce fait solennel d'entente de grandes nations, une indication de ce qui leur reste à faire pour la police bien autrement importante de leurs territoires, et une preuve de la possibilité d'y réussir? Il ne s'agit plus que d'étendre l'application du même principe.

§xx

PoBciloM d'itM tribuBAl auprême et d'aa*

eommitpe t

La France et l'Angleterre sont incontestablement à la tête de la civilisation moderne par les lumières, l'industrie et l'esprit progressif. La France est, parmi les nations continentales, la première et la plus puissante par sa position, la richesse de son sol et le caractère initiateur de ses habitants. L'Angleten^ ert la première des nations maritimes et commerçantes. C'est donc à ces deux iiatiûiis qu'il appartient d'entr^j: Iqs premières dans les voies nouvelles et d'y attirer à leur

360 tROISIÈME PARTIE

suite, par la persuasion et l'efficacité de l'exemple, les autres nations attardées de l'Europe. Aussitôt qu'elles pourront s'entendre et se donner franchement la main, en abjurant tout sentiment de basse jalousie et de ri* valité haineuse, ce qui n'aura lieu que lorsqu'elles seront constituées politiquement sur d'autres bases que exiles d'aujourd'hui, elles seront toutes-puissantes ])our le bien, et elles mériteront la reconnaissance et les bénédictions du monde. Il est évident que, parmi les diverses nations européennes, il n'y en a pas une qui soit assez puissante pour oser se mesurer contre les forces réunies de toutes les autres. Je n'excepte pas même ce qu'on appelle souvent le colosse russe, et qui est bien loin de mériter ce nom ; car ce qui fait la force réelle, ce n'est pas une grande étendue de pays occupés par des populations, à demi barbares, sans unité de mœurs, de langage, d'intérêts, et toujours prêtes d'ailleurs à secouer le joug de fer sous lequel elles gémissent.

Je suppose tonnée l'association entre les divers États européens. Un Tribunal suprême est institué et installé, et la force qui lui est nécessaire pour faire au besoin exécuter ses jugements est organisée (1). Voyous comment il fonctionnera.

Il Oit clair que toute nation qui est entrée librement

(1) Je ferai voir bientôt, dans l'article où j'aurai à parler d'un système transitoire de défense, comment, en supprimant la profession militaire et l'organisation actuelle des armées permanentes, on peut très-facilement établir une force publique imposante, qui n'aura rien de commun avec ces armées, et qui se tiendra toujours ; i j ^ à faire respecter les jugements du tribunal suprême.

CONSIDÉRATIONS MORALES ET POUTIQUES 36i

dans l'association a pris d'avance rengagement, en cas de difficultés et de contestations avec ses coassociées, de s'en rapporter au jugement du Tribunal suprême et de s y soumettre. Les injures qui sont ordinairement des causes ou des prétextes de guerre, et dont une nation en corps ou de simples particuliers peuvent avoir à se plaindre de la part d'une autre nation et à demander le redressement, sont de deux sortes : ou elles sont le fait de simples particuliers, agissant à rinsu et sans l'assentiment de leur gouvernement, ou elles sont le fait même du gouvernement, qui violerait quelques-unes des garanties de bon voisinage, établies explicitement ou implicitement parle pacte fondamental d'union. Dans l'un et l'autre cas, la nation lésée portera sa réclamation devant le Tribunal suprême, qui jugera si elle est fondée ou non, et qui, dans la première supposition, mettra la nation lésante en demeure ou d'exiger de ses sujets ou d'accorder ellemême, selon les cas, la réparation à laquelle l'ofPenseur aura été condamné. Presque toujours, lorsqu'il s'agira d'injures provenant de simples particuliers, la réparation sera accordée, et tout se terminera pacifiquement. Mais il pourra arriver que la satisfaction soit refusée, particulièrement lorsqu'il s'agira d'injures provenant du gouvernement lui-même. Alors le Tribunal suprême déclarera que la nation lésante a manqué à rengagement qu'elle avait pris comme toutes ses coassociées de respecter les décisions du pouvoir représentant la communauté. Afin d'apporter dans Texercice de son autorité le plus de maturité et de mo-

dération possible, il fixera un délai passé lequel, si la résistance à son autorité continuait, il déclarerait que la nation infidèle à sa promesse est retranchée de la confédération. De ce moment, tout rapport des nations associées avec la nation retranchée devra cesser (1). Cette peine, véritablement terrible au point de vue élevé d'intelligence et de moralité où nous supposons les associés arrivés, suffira le plus ordinairement pour ramener à la raison la nation qui se serait ainsi isolée. S'il arrivait enfin, ce qui est bien peu probable, mais ce qu'il faut prévoir, car nous ne nous attendons point à voir jamais Tamour-propre, Topiniâtreté et les mauvaises passions entièrement extirpés de la nature humaine, s'il arrivait, dis-je, que la nation en question prît une attitude décidément hostile et qu'elle en vînt à porter la guerre sur le terrain de la confédération, ce serait alors le cas où les nations, obligées aussi bien que les individus de veiller à leur conservation par une légitime défense, sont replacées dans l'état de nature et doivent repousser une injuste agression. Le Tribunal suprême ordonnerait de diriger contre les agresseurs les forces de la confédération, et Ton conçoit facilement que ces forces réunies en auraient fini bien-

Ci) Ce que je propose ici, c'est d'abord que cette nation soit privée des bienfaits généraux de l'union. Quant à interdire toute relation entre les particuliers (commerce, correspondances, voyages, etc.), c'est une question à examiner et que je ne trancherai point, tout en inclinant vers l'affirmative. Mais je dirai qu'il pourrait être fixé un nouveau délai; passé lequel cette seconde sorte ({'if^tf^r^ctioç serait aussi prononcée, dans le cas où se continuerait la résistance à l'autorité du Tribunal suprême.

CONSIDÉRATIONS MORAtES ET POLITIQUES * 363

tôt avee les perturbateurs de Tordre généra], qui vpudraient engager une lutte aussi inégale* Plus la cour fédération aura d'étendue, moindres seront les diancep pour que cette lutte insensée s'eng^Lge, qu pou^ qu'une fois engagée elle se prolonge. Il faut bien compr^ndr^ que, dans Tordra de chpse^ sur lequel nous raisppnons, du eâté d<a ceu$ qui auraieQ); épuisé tous Iqs n^oyens que pettt si^ggér^r la t^^qu ppw vivre en pîjdx é^vec leurs vaisingi et qui se verraient encore injustement attaqués, se trpuvei'ait, ipdépendampept 4^ 1^^ supériorité de force physique, une immense force morale, naissant du sentiment de leur bon droit et de la réprqbatioa universelle qui s^èverait contre les agresseurs.

L'ordre de choses dans lequel il s'agit 4e faire entrer aujourdliui les différents peuples étapt entièrement nouveau, personne ne peut avoir la prétention de résoudre dès à présent toutes le^ questions de détail qui se rattachent à Torg^nisation de l'association, par exemple, les questions de savoir qù siégera et comment se composera le Tribunal suprême, qui en choisira les membres et pour combien de temps ; si chaque nation confédérée, petite ou graude, y enverra un mên^e nombre de représentauts ou un nombre proportionné à son étendue; dans quelle proportion les nations associées contribueront à fournir la force nécessaire pour faire exécuter ses jugements, s'il venait à en avoir besoin, etc., etc. Ce sont là autant de questions au sujet desquelles on ne saurait dès aujourd'hui vouloir prendre un parti. Ce qui importe

le plus pour le présent, c'est de propager Tidée de la nécessité et de la possibilité que les peuples s'unissent pour rendre désormais la guerre impossible, ou au moins pour en réduire aux plus minimes proportion^ les désastreuses conséquences dans les cas toujours plus rares où elle deviendrait inévitable. Gela bien compris et la volonté de mettre la main à l'œuvre naissant enfin, Texécution s'ensuivra avec les perfectionnements auxquels il n'est donné à personne d'arriver du premier bond et que l'expérience seule pourra indiquer. Je n'avais donc point à discuter ici les diverses questions relatives aux détails d'exécution, et je me contente de dire que le nombre de membres dont se composera le Tribunal suprême, quel qu'il soit, serait, si cela dépendait de moi, peu considérable. « Eh quoi ! diront certaines gens , c'est à un nouveau « conseil des Dix que vous allez confier le pouvoir « exorbitant de régler souverainement, sans contrôle « ni veto des parties intéressées, les destinées de TEu- « rope, du monde peut-être! i> Que Ton se rassure, s'il est vrai que l'on ait réellement peur. Je n'accorde au Tribunal suprême qu'un pouvoir dont on ne peut pas abuser, et dont jusqu'à ce jour les conseils politiques n'ont pas fait grand cas, celui d'empêcher le mal . S'il s'agissait de lui conférer des fonctions politiques et législatives en permanence, je serais le premier à reculer devant la pensée de créer aujourd'hui un tel pouvoir. Mais, une fois que le pacte d'union, fixant les lois fondamentales des rapports internationaux, aura été rédigé et librement accepté d'ailleurs

par toutes les nations confédérées, le Tribunal suprême n'aura plus à exercer que des fonctions judiciaires, qu'un rôle de conciliation , et ici non-seulement il n'y a aucun inconvénient, mais il y a plusieurs avantages à ce que ses jugements soient sans appel, et doivent absolument recevoir leur exécution sans avoir besoin d'être soumis à la sanction préalable des parties intéressées. Une faut pas non plus se le représenter occupé à entasser sophismes sur sophismes comme certains parleurs de telles assemblées, brouillant les intérêts des provinces et des particuliers comme tels hommes d'État et tels administrateurs. Il contribuera, j'espère, à amoindrir l'importance personnelle que s'attribuent ceux qui sont en possession de cette belle besogne, mais il ne les dépouillera pas; car, en supposant les associations politiques formées autant que possible d'éléments sympathiques et naturels, de véritables raisons d'être, établies sur le libre choix , autant et plus encore que sur la communauté d'origine, de langue, de mœursi^ de climat, etc., il importe que chacune des nations confédérées conserve sa liberté et son individualité propre, s'organise et se gouverne intérieurement comme elle l'entendra, en respectant, cela va sans dire, les limites qui auront été convenues dans l'intérêt commun de la confédération. Son rôle à lui sera plus digne. Sorte de providence terrestre, il veillera silencieusement et en se tenant toujours parla pensée sous le regard de la Providence divine, à ce que rien ne vienne troubler l'ordre général et la paix de la communauté. Il ne fabriquera pas de lois, il ap-

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pliquera celles de réierneUe sagesse. Un {Pareil l*ôle demandé plus de sens et surtout plus d'hoiméteté que de faconde 9 et ne peut être rempli que par des hommes réunissant à une haute capacité la plus haute vertu, véritable élite^ tête e) cœur de l'humanité. Or où peut absolument trouver en Europe quinze ou Vingt sages de cette trempe; on n'en trouvera jamais des centaines (1). Pour trouver ces quelques véritables sages, il n'y a, selon moi, qu'un moyen^ c'est de ne les payer qu'en monnaie de véhération et de reconhaissaûce. Toutefois, comme il peiit s'en rencontrer parmi les hommes dénués de fortune, et que même c'est là plutôt qu'ailleurs qu'il s'en rencontrera, il ne faut pas que cette circonstance^ mette celui qui serait jugé digne d'une aussi grande mission dans l'impossibilité de la remplir, et par conséquent de l'accepter. Il convient, dans ce cas, de le défrayer^ par une modeste indemnité, des dépenses de strict nécessaire qu'entraînerait, pour lui et sa famille l'acceptation de Son mandat (2). Mais qu'on se garde bien de l'enrichir < Cette

(i) On remarquera que je ne dis pas qu'on ne trouverait point en Europe des centaines d'hommes capables ni des centaines d'hommes vertueux* A Dieu ne p]aise qu'elle soit réduite à un tel état de pauvreté ! Il y a au contraire, d'une part beaucoup d'homjnes capables mais qui manquent d'honnêteté, et de l'autre beaucoup plus encore d'hommes vertueux mais malheureusement sans capaeiié soit naturelle soit acquise. Je dis, ce qui est fort différent, qu'on ne trouverait pas en Europe des centaines d'honunes réunissant à une haute capacité la plus haute veiiu.

(2) Je niets à part les frais de voyage, de courriers et de boreaul^ qui seraient bien loin toutefois d'égaler les énormes dépenses nécessitées par ces splendides ambassades que les divers États européens entretienneiit aujourd'hui. Car un des âvantdged, tréd-secoth

suprématie nouvelle devra se distinguer de celles du passé par sa sublime simplicité et ne briller que par l'éclat de ses mérites éminents; elle n'aura d'autre cortège, d'autre garde que l'amour et la gratitude des peuples. Est-ce que ce genre de royauté n'est pas une création digne du siècle? Peut-être répondra-t-on ; c< C'est trop beau. » Nous savons ce que veut dire et ce que cache cette réponse, que l'on a répétée toutes les fois qu'il s'est agi de faire un pas en avant, et qu'après avoir de toutes ses forces résisté au progrès, on s'est trouvé à bout d'arguments et de moyens. Si l'on écoutait ceux qui tiennent ce langage^ ^humanité resterait éternellement embourbée. Mais cette fois encore elle marchera, malgré leurs eflForts pour l'entraver. Elle n'aura pas peur comme eux de l'excès du beau, sachant trop bien qu'au milieu de tous ses progrès, il lui restera toujours une somme très-grosse de mal.

daire assurément^ mais qui mérite d*ôtre noté, du système proposé, serait de rendre (ïoinplétement inutiles et par conséquent de permettre de supprimer ces ruineuses ambassades. En effet le représentant ou les représentants de chaque nation confédérée dans le Tribunal suprême, correspondant habituelleinent dvec elle, ce tribunal serait constaomient tenu au courant de tout ce qui surviendrait d'important dans chacune d'elles, et chacune d'elles, à son tour, serait informée par son représentant ou ses représentants respectifs de ce qui se passerait ches ses coassociées.

§xxi

Qaelle forme de iponTeraentent se prêtera le mieux à

PawioeUiUoB des peuples.

Une question se présente ici naturellement : Quelle est la forme de gouvernement qui se prêtera le mieux à la réalisation et au maintien de l'association des peuples? Ce sera celle qui donnera aux gouvernés le plus de valeur morale en les disposant toujours davantage à respecter la justice. Or,^ sans entrer ici dans des explications détaillées, je puis dire au moins qu'à mes yeux un peuple qui comprendrait et pratiquerait le régime républicain dans toute sa sincérité et sa pureté^ devrait être sage et juste, austère dans ses mœurs en même temps qu'éclairé, ami de Tordre et par conséquent disposé à respecter Tautorité, qui là seulement peut être constamment empêchée de s'écarter du véritable but de son institution. J'avoue qu'à s'en tenir à la définition que je viens d'en donner, on ne trouve pas, à rheure qu'il est, beaucoup de peuples qui paraissent dignes d'une pareille forme de gouvernement. U faut convenir du reste qu'on ne saurait raisonnablement compter sur les autres régimes politiques pour qu'ils travaillent à leur faire mériter celui-là. Ma croyance privée est que l'Europe y viendra quand elle en aura été rendue plus digne par de nouvelles expériences qui

lui manquaient apparemment. On peut sans doute m'objecter cpie l'opinion que j'émets à cet égard n'est qu'une opinion isolée au milieu de beaucoup d'autres opinions contraires. Je tiens compte de ces opinions quand elles sont sincères et désintéressées, et je reconnais que je n'ai pas le droit de lier à des sentiments privés et à des affections personnelles le succès de la grande entreprise dont je traite en ce moment. Je désirerais seulement que tous ceux qui partagent notre horreur pour la guerre et qui demandent avec nous la suppression des armées^ comprissent bien les conséquences de cette demande, et que, voulant le but, ils voulussent aussi les moyens. Quelle est en effet la plus forte objection de nos adversaires communs? C'est incontestablement celle-ci, qui revient à chaque instant dans leurs discours : a Quand vous aurez ima- « giné la meilleure possible des combinaisons théoria ques, quand vous l'aurez mise en pratique, en sup- (( posant même cpie tous les souverains actuels soient (( amis de la paix, vous aurez beau faire, vous n'em- <( pécherez pas d'arriver, plus tôt ou plus tard, un c< moment où, dans le sein même de votre association, « quelque monarque ambitieux ou cupide, né avec a l'amour de la gloire et la passion des conquêtes, qui <( est une des passions de la nature humaine, doué ce d'une grande habileté et se voyant placé par sanais- « sance ou par quelque autre caprice du hasard à la (c tête d'une puissante nation, croyant être ou voulant « devenir plus fort à lui seul que le reste de la confécc dération, cherchera et trouvera des occasions pour

37Ô TROlSiÈHE PARTIE

é ti'ôubler votre concert universel, soit par la violence « sôit par la ruse, et pour démolir à son profit ce bel « édifice pacifique que vous aurez eu tant de peine à a construire. » Contre ce danger dont la menacé est permanente dans les monarchies, même tempérées, j'avoue que je ne vois plus aujourd'hui, pour les nations européennes, de préservatif radical et de garantie assurée que dans le système républicain. Je m'en suis expliqué déjà dans V Avant-Propos placé en tête de cet ouvrage et auquel je prie le lecteur de se reporter.

Il ne faut pas se le dissimuler, la grande mesure de l'union des peuples ne serait qu'un mot, si elle n'était pas accompagnée de la reconnaissance expresse de plusieurs libertés fondamentales, telles que la liberté religieuse, la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement, la liberté des échanges, et d'autres, qui supposent la chute de toutes ces barrières auxquelles l'absolutisme a plusieurs raisons de tenir. Ce qui le désolerait surtout, ce serait la suppression de ses armées permanentes, but principal de l'union, et la nécessité de reconnaître une raison supérieure et une force commune, auxquelles il devrait subordonner son jugement et sa volonté personnelle. Le pouvoir absolu ne se comprend qu'en Dieu où il est uni à une science et une sagesse infinies. Entre les mains d'un simple mortel, sujet à tant d^ignorance et d'imperfection^ c'est une cause incessante de perversion pour celui qui l'exerce et de maux pour les peuples qui y sont soumis. Un tel pouvoir est de sa nature essentiellement

CONSIDÉRATIONS àtÔRÀLES ET POLITIQUES 371

envanissànt'; nàbiliiiê à ne pas fëncôhtrér de résistance dans ce qui rentoùfé, il tend à s'accfoitrë ioïïjours aii dehors, et les succès qu'il y bîîtiént, loin d'assoiivir sa passion absorbante, ne font qiie l'aiguillonner davantage : aussi ITiistoire nous dit-ellé que toujours et partout la monarchie puissamment organisée a ehtretenu ces grandes armées permanentes qui dévorent la substance des nations et entrepris ces guerres qui engendrent tant de calamités. On ne peut donc pas s'attendre à ce que les monarchies encore existantes veuillent entrer dans la confédérafioii (I).

(1) Vers le milieu du siècle dernier, Rousseau signalait les obstacles invincibles que le système monarchique opposait au projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre. Depuis un siècle, de grands événements politiques ont levé plusieurs de ces obstacles. 11 n'en sera pas moins utile de méditer encore aujourd'hui sur ces paroles du grand écrivain, qui n'a pas toujours mis son éloquente au service d'une auësi bonne cause : « Toute l'occupation des rois ou a de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions se rapporte à deux seuls « objets, étendre leur domination au dehors et la i endre plus abso- « lue au dedans : toute autre vue ou se rapporte à l'une de ces deux (f ou ne leur sert que de prétexté ; telles sont celles du bien public^ « du bonheur des sujets, de la gloire dt la nation, mots à jamais pros- <( crits du cabinet et si lourdement employés dans les édits publics et qu'ils n'annoncent jamais que des ordres funestes, et que le peu- « pie gémit d'avance quand ses maîtres lui parlent de leurs soins « paternels. Qu'on juge sur ces deux maximes fondamentales com- « ment les princes peuvent recevoir une proposition qui choque « directement Tune et qui n'est guère plus favorable ft l'autre. Car <( on sent bien que, par la diète européenne, le gouvernement de « chaque État n'est pas moins fixé que par ses limites, qu'on ne (c peut garantir les princes de la révolte des sujets sans garantir en « même temps les sujets de la tyrannie des princes, et qu'autrement « rinstitutiori nfe saurait subsister. Or je demande ô'il y a ddiis le « monde un seul souverain qui, borné ainsi pour jamais dans ses « projets les plus chéris, supportât sans indignation la seule idée de « se voir forcé d'être juste uou-seulement avec les étrangers mais

On se demandera sans doute si la confédération des nations européennes ne pourrait pas aussi, à mesure que les circonstances favorables se présenteraient, attirer dans son sein d'autres nations des autres parties du monde, particulièrement des Amériques. Rien ne sera plus raisonnable ni plus praticable. Mais le plus pressé est de réaliser la grande association européenne.

« même avec ses propres sujets. 11 est facile encore de comprendre « que d'un côté la guerre et les conquêtes, et de l'autre côté les « progrès du despotisme s'entr'aident mutuellement; qu'on prend à (c discrétion, dans un peuple d'esclaves, de l'argent et des hommes « pour en subjuguer d'autres; que réciproquement la guerre fournit « un prétexte aux exactions pécuniaires et un autre non moins « spécieux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple « en respect. Enfin chacun voit assez que les princes conquérants « font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs en-

(c nemis Quant aux différends entre prince et prince, peut-on

« espérer de soumettre à un tribunal supérieur des hommes qui « s'osent vanter de ne tenir leur pouvoir que de leur épée, et qui « ne font mention de Dieu même que parce qu'il est au ciel? Les M souverains se soumettront-ils, dans leurs querelles, à des voies « juridiques que toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les « particuliers d'admettre dans les leurs? Un simple gentilhonmie (( offensé dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des maré- « chaux de France; et vous voulez qu'un roi porte les siennes à la

« diète européenne! Les ministres ont besoin de la guerre pour

« se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des embarras « dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre l'.État, s'il le « faut, plutôt que leur place; ils en ont besoin pour vexer le peu- « pie sous prétexte des nécessités publiques; ils en ont besoin pour « placer leurs créatures, etc., etc Ils perdraient toutes ces reste sources par la paix perpétuelle. Et le public ne laisse pas de de- « mander pourquoi, si ce projet est possible, ils ne l'ont pas adopté! « Il ne voit pas qu'il n'y a rien d'impossible dans ce projet, sinon « qu'il soit adopté par eux. Que feront-ils donc pour s'y opposer ? « Ce qu'ils ont toujours fait ; ils le tourneront en ridicule* » {Jugement sur la paix perpétuelle, tome I*^, Paris, 1835.)

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