‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 14 sur 107 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Les littératures modernes.

Mon cher ami,

S'il est vrai, comme je vous l'ai démontré, qu'il y a dans les littératures anciennes, non-seulement pour les hommes de lettres, pour les savants de profession, mais aussi pour tout homme du monde, un sujet d'étude d'un très-sérieux et très-haut intérêt ; s'il y a autant de charme que de profit à relire ces chefs-d'œuvre de l'esprit humain, ces éternels modèles du grand art d'écrire, les Anciens, assurément, ce n'est pas le seul sujet d'études littéraires dont on puisse occuper ses loisirs, et il va sans dire que la lecture des écrivains de l'antiquité ne doit pas faire négliger la littérature moderne, surtout celle de son pays. Un des avantages même des littératures anciennes, et que je rappelais tout à l'heure,

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ù$i qu'elle» aident à Pétudo de la nôtre : elles en éclairent les origines et en font connaître les modèles.

Je dis donc, mon cher ami, que notre littérature, et aussi les diverses littératures de l'Europe, dans la mesure où elles sont accessibles & un Français, offrent a un homme du monde une mine inépuisable do lectures variées et d'éludés attachantes. Pour vous en convaincre et vous inspirer le désir d'en faire l'expérience, il me suffira de passer rapidement en revue sous vos yeux nos grands ailleurs d'abord, puis les grands auteurs étrangers, et de vous en signaler les principaux chefs-d'œuvre.

Se présente lout d'abord cette grande époque de notre littérature, qu'un homme du monde, qui a des loisirs, ne peut absolument pas Ignorer, et qui, h elle seule, peut suftire pendant de longues années aux études sérieuses quo je conseille : notre xvu° siècle.

Il y a eu quatre grandi siècles littéraires dans l'histoire du génie humain : le siècle de Pértclés, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, et celui dont la France s'honorera a jamais, le siècle de Louis XIV. Ces siècles représentent le plu haut point de développement, la pleine inflorescence de quatre grandes civilisations, la civilisation de la Grèce et de home, celle de l'Italie h l'époque do la Renaissance, cl celle de la France moderne ; le moment où tout a la fois 1« génie de ces quatre grands peuples atteignait Ha maturité, H la langue, instrument du génie, toute sa perfection1. Je dU que quand un pays a eu l'honneur de donner tt l'humanité un de ces siècles, il n'est pas permis aux hommes cultivés do ce pays de tester ignorants des chefe-d'wuvrt qui ont valu a leur patrie cette gloire, et de les traiter comme

' C'est dunt ce sent que J'adopte culte claaiHlcation convenue, rar j« considère , pour ma putt, le iv* aièele, l'û^e «le* grand* docteur* chrétien»*, connue un niède au mi riche en génies que quelque époque que ee *oli.

LETTRES A UN DU MOX^t.

sYs n* existaient pis. Or, c'est ce qui se voit trop souvent.

J? commerce par les poètes. Nous en avons deux au xr*:? siècle, que toutes les nations nous envient, boit* Cor- Kc .7 et notre Racine ces deux génies à U fois antiques et modernes, ces peintres si profonds des grands cxMes du coeur humain. Je dis que voilà des hommes qu'il ne faut ras cesser de relire et d'étudier. Il y a des pages de C:-ne\Àc et de Racine qu'on croirait écrites d'hier, tint e.es sont encore profondément vraies, tant les poé:es or.t pr.s la rature et l'humanité dans le vif. Je sais b;en qu'on leur a fait un reproche, celui de peindre les Grecs et ies Romain* un peu comme des Français. Quoi qu'il en soit de ce rvprwfce, qu'il ne me convient pas de discuter ici, il y a une vérité supérieure encore k celle des mœurs, du costume et du langage, et à laquelle Corneille ni Racine ne manquent pas : Grecs et Romains, francisés ou non, leurs héros restent des hommes, et i éternelle vérité de ces grands sentiments q i sont le fond de l'âme humaine se retrouve adunrableuiv nt saisie et exprimée dans leurs vers immortels.

J'insiste donc sur la lecture de nos grands poètes, maïs telle qu'elle doit être faite, non pas telle qu'elle se fait trop souvent. Souvent, quand un homme du monde s'ennuie, il ouvre un poète; il en lit curieusement et légèrement quelques pages, parfois celles-là même qu'il devrait rigoureusement s'interdire, ti c'est tout. 11 y a plus et mieux à faire. Il faut chercher autre cV.ose dans les poî :es qu'un atuuseaient frivole ou ma!s;.in. La poésie est chose pins sei ime et meilleure; et si je l'aime, c'est qu%il lui a eto donne vi'exprimer les grandes pensées et les nobles sentiments dans !a plus belle forme du langage humain. C'est à ce point de vue que je conseille de lire les poètes; cVst là ce qiCon doit chercher en eux.

A Corneille et à Racine, il faut joindre R î V.ï*, leur ami, et de lear école, très-bien nomme, malgré les lacunes de sa

LETTRES A UN HOMME Dr MONDE.

Et ce ne sont pas seulement les sermons de Bossuet, et les rares, mais admirables discours de Fénelon, que je conseille ; je conseille en général toutes leurs œuvres, mais très-particulièrement leur correspondance, si pleine d'intérêt de tout genre, et si instructive sur toutes les affaires les plus délicates de la Cour, de l'Eglise, de l'Etat, et sur les grandes familles de ce temps-là. Si on veut connaître la grande aristocratie française du xvn* siècle, c'est dans do telles correspondances qu'on la verra de près, dans la vérité, et sans amertume. Il nous reste huit volumes des lettres de Bossuet, et douze de celles de Fénelon; voilà certes de quoi occuper de la manière la plus utile et la plus agréable les loisirs d'un homme du monde. Je ne veux pas oublier de dire que deux ouvrages indispensables à celui qui veut lire Bossuet et Fénelon, ce sont leurs deux grandes et belles biographies, par le cardinal de Bausset; la dernière est un chef-d'œuvre. L'excellente Histoire littéraire de Fénelon* par M. l'abbé Gosselin, où se trouvent traitées et résumées toutes les plus importantes controverses du xvn* siècle ; les volumes de M. Floquet sur Bossuet, sont aussi de précieux secours, et de très-curieuses histoires.

Je nommerai ailleurs, quand je parlerai des moralistes, La Rochefoucauld, La Bruyère, le chancelier d'Aguesseau, Pascal, Nicole.

Mais je ne veux pas oublier ici La Fontaine, j'entends celui des fables, ni M"" de Sévigné: La Fontaine, ce génie si original, si français, inimitable, qui, sous cette forme légère des fables, sait dire de si bonnes vérités et d'une façon si charmante, et apprend à connaître les hommes ; M"1* de Sévigné, cette femme spirituelle, cette mère si tendre, une des plus nobles et des plus gracieuses expressions de l'esprit français au xvir siècle.

Vous n'êtes peut-être pas encore un esprit assez sérieux pour étudier à fond Bossuet, Bourdalotie, Fénelon ; eh bien î

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Cela dit sur Voltaire, volontiers j'accorderai qu'un chrétien qui vit dans le monde peut connaître de Voltaire autre chose que son nom et la malfaisante influence de son génie ; par exemple, la partie saine de son théâtre, au risque de trouver souvent là même un étalage fastidieux de fausses maximes philosophiques, mêlées à de vraies beautés dramutiques, et une longue suite de tragédies médiocres venant après sept ou huit dignes de plus ou moins d'admiration. V Histoire de Charles XI! et le Siècle de Louis XIV sont remarquables, plutôt pour les qualités du style que pour leur valeur historique, et malgré les reproches graves qu'il y a d'ailleurs à faire à ces deux ouvrages. Mais je n'indique, pour ma part, h ceux pour lesquels j'écris ici, rien autre chose dans le volumineux recueil des œuvres de Voltaire.

J'aurai la môme réserve pour Rousseau; bien qu'il soit en apparence moins licencieux que Voltaire, et même en supposant que sa sophistique éloquence soit aujourd'hui moins contagieuse pour les esprits qu'elle ne l'a été de son temps, je ne saurais en permettre la lecture. J'ai dû, il y a quinze ans, lorsque je préparais mes livres sur l'éducation, lire

inadmissible en ce qui concerne les bibliothèques, sur une négligence véritablement intolérable, et dont quelques personnes n'ont pas même l'air de sentir In gravité. Il y a, dans des maisons môme chrétiennes, où se trouvent, où on reçoit des jeunes gens, des jeunes personnes, il y a des bibliothèques nullement fermées, accessibles à tous, même aux enfants aux domestiques, et oli on laisse sans scrupule les livres les plus dangereux. Il pourrait suffire d'une pape de ces livres pour empoisonner à jamais un jeune esprit, on jeune cœur : et on laisse ces livres MOI la main de tous, line telle habitude, qui nous vient d'un nutre siècle, est absolument inconcevable dans des maisons chrétiennes. On ne peut pas oublier plus étrangement cette maxime antique : Marima debetur puero reverentia. J'en dis autant de ces salons où on laisse, sans scrupule aucun, sur les tables, les plus mauvais journaux et les plus mauvais romans. Que si quelquefois, dans une grande et savunte bibliothèque on peut, pour des motifs sérieux, et avec les autorisations nécessaires, conserver une place a certains livres, il est évident que ce doit être en un lieu spécial, absolument réservé, et que ces livres doivent être la, renfermés et sous clé.

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