SEPTIÈME LETTRE
La littérature corruptrice.
Mon cher ami,
La corruption du goût n'est pas le seul danger de la littérature dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre : la corruption du cœur, voilà son danger le plus grand et l'accusation capitale que je porte contre elle.
De l'une de ces corruptions à l'autre, la pente du reste est plus facile qu'il ne semblerait d'abord : car il y a une corrélation naturelle entre les idées et les sentiments; et le sens littéraire perverti, le sens moral lui-même court grand
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risque do l'être. Quand on méprise à dessein les règles du beau et du vrai, il est à craindre qu'on n'en vienne h mépriser aussi la règle du bien. C'est pourquoi Bossuet disait autrefois h son royal élève, îi propos de la violation des règles du langage : « NOUS regardons plus haut, quand <i nous en sommes si attristes. Quand vous viendrez à ma- « nier, non plus les mots, mais les choses, vous en trouble- « rez tout Tordre. Vous parlez maintenant contre les lois « de la grammaire; un jour vous mépriserez les préceptes « de la raison et de la morale. »
Et nous aussi, nous regardons plus haut que le simple mauvais goût littéraire, nous regardons à une corruption plus désastreuse contre laquelle je voudrais aujourd'hui vous prémunir.
Ici la chute n'était pas seulement facile; elle était infaillible : par cette raison manifeste que la littérature qui rompt, comme nous l'avons vu, l'équilibre des facultés, et se vante de donner la prédominance à l'imagination et à la sensibilité sur la raison, ne pouvait pas ne pas devenir la littérature des passions et par conséquent une littérature corruptrice, deux points qu'il ne me sera, hélas ! que trop facile de démontrer.
Je dis donc que la littérature qui pose en principe la souveraineté de l'imagination et de la sensibilité devait chercher ses ressorts et ses succès dans la région passionnée de l'âme, et devenir ce que j'appelle la littérature des passions.
Les passions, en effet, sont du domaine de la sensibilité et de l'imagination, lesquelles se nourrissent trop souvent des impressions des sens ; et non pas du domaine de la raison qui s'élève plus haut, et tend à tout spiritualiser et tout ennoblir. Une littérature qui a pour premier caractère de lâcher les rênes à l'imagination et à la sensibilité, et de les affranchir des lois de la raison, livre donc ces deux facultés à tous les périls, à tous les égarements de leur nature; elle
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caresse donc, elle surexcite, elle exalte, elle déchaîne nécessairement les passions, et celles, nous devons l'ajouter, dont les prises sur le pauvre cœur humain sont le plus redoutables.
Eh bien! indépendamment même de toute autre considération, cela seul est déjà une corruption, et Infiniment dangereuse : c'est la perversion du goût moral.
Une telle littérature pervertit le goût moral : pourquoi f Parce que c'est une littérature enivrante, et que l'enivrement qu'elle donne dégoûte profondément du beau, du vrai et du bien. Elle habitue aux expressions ardentes de l'imagination déréglée, de la sensibilité exaltée; elle rend insensible aux charmes d'une imagination noble et belle, mais réglée, d'une sensibilité douce et pure, d'une raison toujours dominante et forte : l'imagination et la sensibilité retenues dans les bornes de la raison et de la convenance paraissent fades.
Oui, il y a, mon cher ami, qu'on ne s'y trompe pas, une corruption que j'appellerai éminente, qui se fait d'ellemême, pour ainsi dire, sans l'intervention directe du vice, par la seule dépravation ou perturbation des facultés. C'est celte espèce de corruption, la pire de toutes, que produit toujours la littérature dont je vous parle, môme quand elle ne serait pas absolument la peinture du vice.
Si vous teniez dans vos mains l'âme d'un enfant, et que vous pussiez, à votre gré, y abaisser, y troubler la raison, et en même temps y exalter démesurément l'imagination, la sensibilité et les passions, en faisant cela vous corrompriez cet enfant profondément, et pour toute sa vie. Il ne serait pas besoin que vous lui apprissiez positivement le mal. Le mal naîtrait tout seul ; l'âme s'y trouverait toute disposée, et sans défense contre ses atteintes. Voilà ce que j'appelle la corruption éminente des âmes. C'est d'abord de cette manière que cette littérature corrompt.
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Elle corrompt ensuite direcleinent et de trois manières : 4° par les passions qu'elle met en jeu; 2° par les procédés littéraires qu'elle emploie pour les peindre; 3° par les principes desquels elle vit. Reprenons.
Je dis que celle littérature est positivement corruptrice par les passions qu'elle met en jeu. Quelles sont en effet ces passions? Ce sont les passions coupables, les passions grossières, de toutes les plus fougueuses et les plus emportées. On a été entraîné de ce côté, et on devait l'être : la littérature des passions devait devenir nécessairement la littérature des passions violentes, la littérature des sens.
En effet, s'il peut y avoir de grandes et belles passions, se seront les passions avouées et ennoblies par l'intelligence, les passions inspirées par une raison supérieure, avides du vrai, du grand, de l'honnête et du beau; si au contraire vous affranchissez la sensibilité et l'imagination du joug de la raison sévère et de ses saines inspirations, ces facultés ne manqueront pas d'aller là où elles sont le plus vivement attirées, c'est-à-dire du côté des sens, parce que ce sont ces passions-là qui sont les plus impétueuses, comme aussi celles qui précipitent l'âme dans les plus tristes abaissements.
Et c'est ainsi que l'on a vu cette littérature déchoir tristement, et produire des drames, des romans, des poèmes d'une honteuse immoralité; et cela, non pas tant par le fait de tel ou tel écrivain que par la force même des choses, par un inévitable entraînement.
Qui pourrait en effet le nier ? sur quoi roulent perpétuellement tous ces romans ou ces pièces de théâtre dont je parle ici? Toujours sur le même sujet et dans le même cercle; quelques variantes qu'on mette à ce thème toujours le même, quelques combinaisons nouvelles d'incidents et d'intrigues qu'on invente, toujours c'est au sens dépravé qu'on s'adresse, aux penchants dangereux du cœur, à l'ima-
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ginalion mauvaise ; c'est la ce qu'on réveille et qu'on excite par tous les moyens. Toujours, en un mot. apparaît sur la scène cet amour que Féneion nomme f ie vi<;e détestable « qui doit alarmer la pudeur. »
Eh bien! je le demande : cela n'est-il pas essentiellement pernicieux? Peut-on respirer impunément dans celte atmosphère? Peut-on remuer perpétuellement ce triste limon du cœur humain, sans qu'il s'en exhale rien d impor et de malsain? Aussi qu'est-il arrivé? Châtiment bien mérité : celte littérature, qui s'était exaltée, enivrée d'elle-même, qui se disait la littérature brillante, généreuse, neuve et rénovatrice, elle est tombée, je ne crains pas de le dire, jusque dans la fange, et elle est devenue, pour quiconque conserve encore les vrais noms des choses, une littérature corrompue et corruptrice.
Corruptrice, ai-je ajouté, par les procédés littéraires, comme par les doctrines morales où elle a été entraînée.
Ses procédés, en effet, son art, c'est l'art matériel, réaliste, cru, si je puis dire ainsi, hardi à tout montrer, sans retenue et sans réserve. C'était logique et nécessaire encore. Une fois versée de ce côté, la littérature a dû satisfaire ces goûts-là. De là donc ces descriptions détaillées, minutieuses, où cette littérature se complaît, ces peintures raffinées du vice môme et de tout ce qui est de nature à exciter les impressions les plus funestes; de là ces émotions grossières, ces tressaillements de nerfs, ces cris, non de l'âme, mais de la chair et du sang, mis à la place du pathétique; de là ces audaces à tout dire, à tout peindre, à ne reculer devant rien, à ne mettre aucun voile, à tout exposer à nu, sous prétexte de naturel et de vérité. Comme si l'art lui-même ne devait pas avoir aussi sa pudeur, et comme si encore l'art était d'autant plus vrai et plus beau, qu'il est plus matériel et plus sensuel. Non, non; et en Rabaissant ainsi la littérature corruptrice n'a pas moins rompu Tan-
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tique alliance de l'art avec le vrai que de l'art avec le beau. L'art, mon cher ami, n'est pas matérialiste, bien qu'il prenne son point de départ dans les objets sensibles et visibles; 1 art doit s'élancer vers l'idéal, parce que c'est dans l'idéal que réside surtout la vérité et la beauté des choses; et c'est pourquoi l'art n'est pas simplement copiste : il est peintre. Oui, l'idéal, c'est le type parfait des choses, qu'aucune réalité créée ne représente pleinement, mais que l'artiste contemple dans les âmes, et d'abord dans la sienne. L'art véritable ne reproduit donc pas toujours les choses physiques telles qu'elles s'offrent dans la réalité matérielle et grossière : il se dégage des sens inférieurs autant qu'il le peut; il cherche, dans les œuvres de la création physique, les traits, les rayons épars de la beauté supérieure idéale : il les rassemble, les harmonise, et en compose de nobles et pures images, à la fois réelles et idéales, c'est-àdire prises dans la nature, mais idéalisées, qui dégagent la nature de ses imperfections et de ses défauts, et par là même la rapprochent du type supérieur, qui en est la vérité et la beauté.
La littérature que je combats ici, au contraire, quand elle a un idéal, c'est un idéal dangereux, parce que c'est un idéal qui déroute et égare; et quand elle peint le réel, c'est un réel plus dangereux encore, parce qu'il abaisse et corrompt.
Il ne faut donc pas s'y laisser prendre : ces procédés matérialistes vont à la corruption de l'art aussi bien qu'à la corruption des ûmes; ils n'épurent pas, ils n'élèvent pas : ils flétrissent, ils abaissent, ils matérialisent. L'imagination intelligente, la sensibilité du cœur, ils les précipitent et les avilissent dans les sens grossiers î les sens, en un mot, y dominent tout. Et plus les tableaux sont ardemment colorés, plus les descriptions sont vives et saisissantes, plus les impressions qu'elles excitent sont dangereuses. Et qu'on
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ne dise pas que le morale reprend ses droits au dénomment : car, roéroe quand l'issue du roman ou du drame serait bonne cl tournerait l\ la moralité, celle peinture, si minutieuse et m hardie du vice et du crime, n'est-elle pas déjît par ellemême une profonde immoralité? Qui ne sent que la vue Irop fixe, trop appliquée, trop fréquenta du réel, quand le» réel c'est le laid, c'est le trivial, c'est le vice, c'est le crime, cm malsaine et dangereuse?
Ce n'est pas tout, et cette littérature ne se contenu* même pas des passions et des crimes ordinaires. On le sait, h force d'exalter la sensibilité, elle l'a tellement blasée», que pour l'exciter et la réveiller do nouveau, il lui faut inventer des monstruosité», des types inconnus, des vic es grandioses, des crimes insolents, effrénés, des caractères étranges, des sentiments bizarres qui n'existent pas dans la nature, et sont, comme on l'a dit, au-dessus ou nu-desson* de l'homme.
Mais, dirai je, si déjà l'exhibition habituelle, la vue fixe, trop fréquente du vice, a tant de dangers, que sera-ce des crimes monstrueux, des passions effrénées de toutes ces créations d'une imagination maladive, qui composent le fond de celle littérature? Disons-le, rien n'est plus dépravanlet plus démoralisateur; et démoralisateur, qu'on veuille bien le remarquer, nécessairement, essentiellement, par l^s objets eux-mêmes, dont la vue blesse pur elle-même 1 imagination, avilit l'esprit, pervertit le cœur, trouble les sens. Ah ! qu'on en croie ici ceux qui ont lu quelquefois au fond des consciences, et vu \i\ des mystères que l'œil d'un père, d'une mère, d'un mari quelquefois, ne soupçonne pas , les ravages sont affreux !
Que dirai jo maintenant des doctrines dont vit celle littérature, et qui, sous une forme ou sous un autre, sont le fond kernel do ces drames et de ces romans qu'elle Jette en pAturc aux esprits avides et affamés? J'avoue que quand je
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viens à me représenter cetle multitude d'écrits ouïes théories dissolvantes, dont je vais parler sont répétées sur tous les tons, et quelles prises leur donnent sur les Ames l'art des romanciers et le preslige de la scène, je me demande comment la conscience d'une génération peut résister à ces coups successifs ; et je ne puis penser sans épouvante aux ravages individuels que font ces écrits et ces œuvres dans les cœurs imprudents qui s'y livrent.
Voyez, en effet, si ce n'est pas la perversion de l'esprit et du sens moral au plus haut degré. Toujours, dans cette littérature, la passion, — et j'entends, moi, prêtre et gardien en ce monde de la vérité et de la morale éternelle, j'entends par là ce qu'il faut entendre, ce que céla est en réalité, — toujours la passion est honorée, embellie, exallée, sanctifiée, presque adorée. C'est sur elle que tout l'intérêt est appelé; c'est sur elle qu'on veut attendrir et faire pleurer. Ce n'est plus une ignominie dont il faut rougir: c'est une faiblesse digne d'une tendre compassion. Que dis je? ce n'est pas môme une faiblesse : elle est légitime, elle est innocente; c'est un droit sacré du cœur. On nous parle de doux et irrésistibles penchants, pour lesquels on nous demande toutes nos sympathies et presque notre enthousiasme. De là ces réhabilitations honteuses de ce que rien ne peut réhabiliter; ces grands coupables sur lesquels on rassemble à plaisir toutes les qualités, toutes les délicatesses, toutes les générosités, tous les dévoûments, tous les héroïsmes, qu'on entoure d'une auréole dans laquelle on fait resplendir leurs fautes, tandis qu'on abaisse, on ridiculise, on déshonore les représentants du devoir et de l'austère vertu. Pas un crime qu'on n'embellisse, qu'on ne rende louchant, noble, attendrissant, par quelque passion héroïque ou vertueuse ; pas un devoir, pas une vertu qu'on n'avilisse et ne rende dégoûtant par un vice bas. Voilà comment on excite à se laisser aller sans scrupule à ce courant