‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 49 sur 107 · SEIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LETTRE

Les histoires anciennes. — La philosophie de l'histoire.

L'Histoire de France et celle des autres nations européennes, mon cher ami, ce n'est là encore que la moitié de l'histoire; l'autre moitié, c'est l'histoire ancienne, et l'histoire ancienne, quoique moins nécessaire aux hommes des temps modernes, mérite certes, assurément, la peine d'être étudiée.

Bien que je doive m'étendre peu sur ce sujet, toutefois, il est nécessaire que je vous en dise quelque chose, et que

je vous indique au moins quelques-uns des principaux ouvrages que vous pouvez lire ici.

Quels sont ces ouvrages? Us sont de deux sortes; il y a d'abord des ouvrages modernes, qu'on trouvera facilement autour de soi ; et il y a aussi, il y a surtout, les sources, les

anciens, les historiens de la Grèce et de Rome : je n'ai pas

de doute à cet égard, et je dis que des écrivains tels que Tite-Live et Tacite , César et Salluste, tels que Hérodote et Thucydide, Polybe et tHutarque, — tous d'ailleurs traduits en noire langue, — ne doivent pas être négligés. On lira même avec intérêt et profit Cornélius Nepos, Justin, Florus, Yaléré Maxime et Quinte-Curce lui-même, le panégyriste un peu romancier, et Àrrien, l'historien le plus sérieux d'Alexandre.

Certes, ce serait être bien superficiel et accuser bien peu de goût littéraire, que de trouver aujourd'hui surannée et sans charme la lecture de ces immortels ouvrages, qui, à bien des points de vue, nous dominent encore et seront nos éternels modèles. L'antiquité avait évidemment le génie de Thistoire. Je sais bien que Malebranche, un jour, rencontrant un jeune homme de dix-huit ans, qui devait être lé président d'Aguesseau, penché sur la lecture de Thucydide, lui conseilla par préjugé de philosophe contre l'histoire, de fermer le livre ; mais l'exemple du jeune d'Aguesseau n'en est pas moins là pour rappeler aux jeunes hommes de notre temps les solides lectures historiques dont se nourrissait la forte génération duxvn6 siècle. Pourquoi un homme du monde regarderait-il comme indigne de lui de converser de temps en temps avec ces nobles esprits, et de goûter dans leurs plus belles pages le grand style de

Thistoire?

U y a, du reste, un ouvrage moderne qui contient comme la substance de tous les grands historiens de l'antiquité :

c'est Yllistoire moderne et l'Histoire romaine de Rollin, ouvrage composé avec les textes mêmes des anciens, que Rollin a eu le grand bon sens et le grand talent de traduire et de fondre dans la trame de son récit.

Quelles que soient les réserves que la science moderne puisse faire sur la critique de Rollin, ses deux histoires n'en sont pas moins une œuvre admirable, qui fait connaître merveilleusement l'antiquité, et qu'il serait souverainement injuste de ne pas tenir en haute estime. Au reste, si Rollin lui-môme paraît trop volumineux, qu'on lise au moins l'abrégé qui en a été fait : tout y est substantiel et instructif.

Mais ce que je trouve très-préférable à Rollin, ce sont les sources mêmes où il a puisé, ce sont les anciens historiens grecs et latins. Je n'hésite pas à vous en conseiller la lecture, soit dans leur texte, ce qui est toujours d'un plus grand intérêt et d'un plus grand profit, soit dans les traductions qu'on en a données.

Je ne vous dirai qu'un mot sur chacun d'eux, de façon toutefois à vous les faire suffisamment connaître ; et pour cela, je mettrai sous vos yeux quelques-unes des appréciations qui en ont été faites par la critique moderne, appréciations que je trouve résumées avec une élégante précision et avec un grand discernement par MM. Rouvray, Passerat, Bouquet, Deltour, dans le grand Dictionnaire de M. Dezobry, auteur de Rome au temps d'Auguste. Je vous engage à chercher vous-même dans ce savant Dictionnaire les articles complets, dont je me suis simplement borné à faire ici quelques extraits.

Je vous conseille donc d'abord celui qui a été nommé le père de l'histoire, Hérodote.

« Hérodote, dit Fénelon, raconte parfaitement ; il a même « de la grâce par la variété des matières. » Bien que Fénelon ajoute : « Son ouvrage est plutôt un recueil de relations a de divers pays qu'une histoire qui ait de l'unité avec un

« véritable ordre, » l'ouvrage d'Hérodote est un monument précieux ; il nous est parvenu sans avoir subi d'autres altérations que celles qui résultent de l'ignorance des copistes. Les faits que raconte Hérodote, il les donne comme des traditions; mais dans tous ses récits il a une vue supérieure: c'est plus qu'un narrateur. On a dit de lui, et avec justesse, que c'est déjà un philosophe apercevant un ensemble dans les révolutions qui agitent le monde, et tempérant le dogme du fatalisme antique par le pressentiment d'une puissance providentielle. La lutte de la Grèce contre le monde barbare est la pensée qui domine tout l'ouvrage ; le récit des guerres mèdiques remplit les derniers livres; les premiers sont en quelque sorte la préparation du sujet. L'auteur y fait connaître Thistoire des peuples qui doivent prendre part à la lutte, et décrit leur pays avec l'exactitude d'un homme qui a tout vu par lui-même. La véracité d'Hérodote a été quelquefois attaquée même par les anciens ; les recherches des voyageurs modernes et les découvertes de la science lui ont donné raison contre ses détracteurs. Quant au style, les plus habiles critiques de l'antiquité en proclament la perfection. Toujours la phrase est simple, claire, harmonieuse, et elle réunit toutes les qualités les plus propres à séduire et à captiver l'esprit.

Thucydide se distingue généralement comme écrivain par l'élévation de la pensée et du style, par la vigueur et la brièveté, quelquefois excessive, de l'expression. Les discours et les harangues, presque tous pleins d'une logique admirable, abondent dans son ouvrage, au point d'en former presque la cinquième partie ; mais ce genre était fort goûté alors des Athéniens, et c'est là, d'ailleurs, qu'il peint les personnages, caractérise les peuples et les gouvernements, prépare ou achève ses récits, explique les causes ou les résultats des faits. Considéré comme historien et comme philosophe, Thucydide est exact, positif, curieux de la vérité, ennemi

250 Lettres a un homme du monde.

des passions, et veut que ses récils soient comme autant de leçons pratiques ; aussi s'attache-t-il à expliquer avec gravité les affaires humaines, à peindre avec force les passions, les erreurs, les préjugés, les vices, les crimes, aussi bien que les grands actes de dévoûment et les traits de magnanimité, sans descendre toutefois jusqu'à l'anecdote, qu'il semble s'être interdite sévèrement.

J'ai ouï dire que M. Rover Collard avait toujours sur sa table un Thucydide, et il ne manquait jamais, me dit-il un jour lui-même, d'en lire quelques pages chaque matin.

Polybe est un historien très-original, en ce sens qu'il esl le premier qui ait conçu le plan d'une véritable histoire générale; mais son originalité consiste surtout à avoir voulu donner le modèle d'un ouvrage d'histoire qui fût d'une utilité réelle aux hommes de guerre et aux hommes d'État, et comme un livre d'enseignement non-seulement politique, mais encore moral ; aussi il insiste sur la manière dont les hommes d'État et lès capitaines habiles ont su conduire les affaires ou profiter des événements, sur les erreurs et les fautes qui ont amené la perle d'une bataille, l'insuccès d'une négociation, la décadence et la chute des Etats, sur les vertus dignes d'être imilèes et les vices qui ne méritent que flétrissure. Sa passion pour la vérité, son impartialité sévère, son exactitude, ses réflexions judicieuses, son savoir vaste et varié, la justesse de son coup d'œil intéressent à la lecture de son ouvrage. Par lui, mieux que par tout autre écrivain ancien, nous pénétrons dans le secret de la politique du Sénat, nous saisissons l'esprit des institutions de Home et son admirable organisation militaire ; enfin, dans beaucoup de parties, son ouvrage est une sorte de manuel pratique à l'usage des politiques et des hommes de guerre. Mais comme écrivain, Polybe est loin de s'élever aussi haut.

Bossuet estimait beaucoup Polybe, et il le cite très-souvent. Fénelon ne faisait pas moins de cas de ce grand his-

LETTRE XVI. — J,ES HISTOlkU'S ANCIENNES. 2o*

I torien, et toutefois il lui trouvait de graves défauts : « Po- « lybe, dit-il, est très-habile dans la guerre et dans la « politique; mais il raisonne trop, quoiqu'il raisonne très- « bien. Il va au delà des bornes d'un simple historien ; il « développe chaque événement dans sa cause : c'est une « anatomie exacte. Il nionlre, par une espèce de mécanique, « qu'un tel peuple (doit vaincre un tel autre peuple, et qu'une « telle paix entre Rome etCarthage ne saurait durer. »

Fénclon, dans sa Lettre sur l'Histoire, parle aussi de Xénophon.

« Xénophon, dit-il, n'a fait qu'un journal dans sa Retraite « des Dix-Mille; tout y est précis et exact, mais uniforme. « Sa Cyropédie est plutôt un roman de philosophie, comme « Cicéron Ta cru, qu'une histoire véritable. »

Malgré ces justes critiques de Fénelon, je vous conseille la lecture de Xénophon. Il fut le continuateur de Thucydide dans ses Helléniques, et c'est la principale de ses histoires. L'antiquité lui a donné le nom d'abeille attique, h cause de l'élégance et de la douceur qui régnent dans ses écrits. Le caractère principal de son style est une simplicité quelquefois un peu nue, mais presque toujours pleine de grâces ; il s'élève rarement, mais il plaît toujours.

Vous savez que Plutarque a écrit la vie des hommes illustres de la Grèce çt de Rome, et cela par voie de parallèles, mettant en face l'un de l'autre, par exemple: Dé- | raosthènes et Cicéron, Alexandre et César. Plutarque trouvaitune sorte de consolation à montrerque la Grèce, asservie aux Romains, avait produit des héros capables de balancer, sinon de surpasser, la gloire de ses vainqueurs. A part ces parallèles, qui sont quelquefois plus ingénieux que vrais, son grand mérite est de peindre à nu l'âme de ses héros; il les suit partout, dans les places publiques, dans les camps, au sein de leurs familles. Il ne se contente pas

de montrer le conquérant, le capitaipe, le politique, le ma-

gistrat, l'orateur, mais aussi le père, le mari, le maître, l'ami, en un mot tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le caractère.

Plutarque montre un rare talent dans l'esprit général de ses compositions, l'éloquence des harangues, l'énergie des descriptions; mais sa diction se ressent de l'époque de décadence où il a vécu. Il prend ses expressions dans tous les écrivains dont il emprunte les idées, sans songer à les fondre, ni à en adoucir les tons; il abuse des termes abstraits, ce qui donne à son style quelque chose d'obscur. Ses comparaisons sont parfois recherchées, ses périodes longues et embarrassées, et le ton bien souvent sententieux.

Voilà pourleshistoriens grecs, du moins les pluscélèbres.

Parmi les historiens latins, Tile-Live, Tacite, Salluste et César sont au premier rang. Vous connaissez le génie de Tacite, la brièveté, la profondeur, l'énergie de son style. C'est un moraliste en même temps qu'un historien : il ne disserte jamais ; il peint les faits, les hommes, les caractères, les vertus et surtout les vices de son temps, toujours avec les couleurs les plus vives et les plus fortes.

On a malheureusement perdu la plus grande partie de ses ouvrages historiques ; mais il nous en reste quatre: 4° la Vie cTAgricola, écrite en l'an 97 ou 98, vrai chef-d'œuvre; 2° un livre sur les Mœurs des Germains; 3° les Histoires, récits des événements contemporains, divisé en vingt livres, et s'ôtendant, dans un espace de vingt-huit ans, depuis Galba jusqu'à la mort de Domitien; nous n'avons que les quatre premiers livres et le commencement du cinquième; 4° les Annales, depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron, en seize livres, dont nous avons les quatre premiers, la deuxième moitié du cinquième, le sixième, les livres onzième à quinzième, et le seizième complet.

Tite-Live, admirable écrivain, ne parait pas toujours un historien irréprochable. Il a admis sans assez d'examen

toutes les traditions et les Cibles nationales. Ce qui fait le grand intérêt de son histoire, c'est qu'il a mis ses personnages en action, avec leurs sentiments, leurs caractères, leur langage : il a parfaitement compris l'esprit romain. Ses discours sont des chefs-d'œuvre. Nous n'avons de cet ouvrage que les dix premiers livres (458 ans), puis les livres vingt-un à quarante-cinq (51 ans), quelques fragments du reste.

t Salluste, dit Fénelon, a écrit avec une noblesse et une i grâce singulières; mais il s'est trop étendu en peintures « et en portraits des personnes dans deux histoires très- « courtes. * On peut dire toutefois que Jugurtha et Catilina ne sont que des parties détachées d'une histoire complète du vne siècle de la république romaine, qui a été perdue, perte aussi irréparable que celle des premiers livres de Tacite et de Tite-Live. Salluste a une grande vigueur de style, la verve la plus animée dans ses récits; ses discours sont un modèle d'éloquence serrée et concise.

Quant à César, il nous reste de lui des Commentaires ou mémoires sur la guerre des Gaules. Cicéron en a loué le style simple, rapide et naturel. Dans la Guerre des Gaules, César fait connaître, avec la netteté et le précision du guerrier, l'aspect des lieux, les mœurs des peuples, le caractère et les causes des événements. C'est une lecture d'un grand intérêt, et, on peut le dire, une partie de l'histoire de notre pays.

J'ajoute les Lettres de Cicéron, qui, publiées par ordre de dates, comme le font les nouveaux éditeurs, forment un livre historique admirable.

Je me hâte, mon ami ; j'abrège, et je finis.

Vous connaissez Cornélius Repos et ses Vies des grands capitaines : elles sont écrites avec une rare élégance, quoique très-abrégées, et, pour ma part, j'en ai toujours singulièrement goûté la lecture,

Le style de Quinte-Curce est élégant; ses peintures sont vives et vraies, et les caractères sont reproduits avec beaucoup de talent dans ses discours. C'est un médiocre historien, peut-être un romancier, mais un narrateur plein de charme et d'intérêt.

Florus a fait un ouvrage remarquable comme abrégé. Son style, quelquefois déclamatoire, a de l'énergie et de la richesse ; les temps et les hommes sont caractérisés avec justesse et concision. On peut lui reprocher des détails géographiques erronés, le vague avec lequel il parle des institutions, et trop d'efforts pour déguiser les torts de Rome.

Enfin Valère Maxime .-c'est un recueil d'anecdotes extraites des divers auteurs ; il essaie de les rattacher à un but moral au moyen d'un certain nombre de divisions (De Reliyione, De Patientâ). Valère Maxime est honteusement flatteur; son ouvrage, dans le style maniéré et prétentieux, ne manque ni de vivacité ni d'énergie ; mais il est rempli de superstitions puériles dans le fond, et se recommande uniquement par des détails de mœurs et d'antiquité qu'on ne trouve que chez lui.

J'achèverai, mon ami, ce que je viens de vous écrire pour vous engager à lire les historiens grecs et latins, soit dans les textes, soit dans les traductions, en vous rappelant les sages et belles paroles de d'Aguesseau à son fils sur ce sujet : « C'est Thistoire grecque, dont l'étude remplira deux « de vos principaux objets, l'histoire et les belles-lettres. « Elle est renfermée dans un petit nombre d'originaux qui « méritent d'être lus par ceux mêmes qui n'ont qu'une cu- « riosité médiocre pour l'histoire, et qui ne cherchent qu'à « orner leur esprit et à perfectionner leur style. Quelle iec- « ture, en effet, peut être plus agréable que celle d'Hérodote, n de Xônophon, de Thucydide, de Diodore de Sicile, de « Plutarque? Je me souviens encore avec plaisir des jours

LETTRE *Vi. — LES HISTOIRES ANCIENNES.

« délicieux que j'ai passés dans cetle douce occupation, et « dont je pourrais dire :

Fulsere verè mihi candidi soles.

« Je ne pourrais que vous répéter les tnêmes choses sur i l'histoire romaine, c'est-à-dire sur l'histoire de cette Rè- « publique dont vous savez que Tile-Live a dit, avec tant de « raison : Nulla unquam Respublica.... in quatn tant *ero < avaritia luxuriaque immigraverint, necubi tantus ac tàm « diù paupertati ac parcimoniœ honor/iierit.

« Bien loin de trouver trop de livres à lire sur cette his- « toire, vous vous plaindrez encore ici d'être réduit à un si « petit nombre d'excellents originaux. »

D'Aguesseau, du reste, ne dissimulait pas à son fils que, pour se livrer autant qu'il serait désirable à ces nobles et belles études, il aurait fallu vivre dans ces temps heureux « où les magistrats se levaient à quatre heures du matin, « dînaient h dix et soupaient à six; vivaient renfermés dans « le cercle étroit de leur famille et d'un petit nombre d'at mis qui avaient les mêmes mœurs et les mêmes inclina- « tions qu'eux; alors que tout ce que les fonctions publiques « leur laissaient de loisir, ils l'employaient à l'étude, qui « faisait en même temps et leur unique occupation, et leurs « plus grandes délices. »

Ce qui avait cessé d'être une coutume générale au temps de l'illustre chancelier est bien plus éloigné encore des mœurs de notre siècle.

Il y a enfin, mon ami, une étude d'un intérêt supérieur encore et d'une plus grande portée, sur laquelle je dois insister, quoiqu'en peu de mots, et en finissant.

La science de l'histoire a son couronnement dans une science plus haute, qui s'appelle la philosophie de l'histoire.

C'est de ce couronnement que d'Aguesseau parlait à son fils, lorsqu'il lui écrivait : « Quoi qu'en puisse dire ou pen- « ser le P. Malebranche, outre les usages infinis que t l'homme public sait tirer de l'histoire pour les lois, pour « les mœurs, pour les exemples, je ne craindrais point de « vous dire aujourd'hui, mon cher fils, que l'histoire est « vraiment une seconde philosophie, qui mérite mieux « qu'Homère l'éloge qu'Horace a donné à ce poète, c'est- « à-dire :

Quœ quid sit pulckrum, quid turpe, quid utile, quid non, Plenius ac meliùs Chrysippo el Crantore dicit.

« La véritable nature de l'homme y est dévoilée bien « plus clairement que dans la philosophie la plus sublime. « Nous y découvrons le principe de ce mélange et de cette « contrariété étonnante de passions et de vertus, de bas- « sesse et de grandeur, de faiblesse et de force, de légèreté « et de profondeur, d'irréligion et de superstition, de « crimes atroces et d'actions héroïques, qu'on trouve parce tout dans l'histoire et souvent dans le même homme. »

D'Aguesseau élevait encore plus haut la philosophie de « l'histoire, lorsqu'il disait : « Je regarde l'étude de l'his- « toire comme l'étude de la Providence, où l'on voit que t Dieu se joue des sceptres et des couronnes, qu'il abaisse « l'un, qu'il élève l'autre, et qu'il tient tout dans sa main... « Si Dieu ne parle pas toujours, il agit toujours en Dieu, o Sa conduite peut être plus ou moins manifestée au de- « hors; mais au fond elle est toujours la même : elle se « montre partout à quiconque a des yeux pour la recon- « naître... L'élude des événements humains nous ramène à « la première cause morale de tout ce qui arrive parmi les « hommes, en sorte que ceux qui ne trouvent pas Dieu « dans l'histoire, et qui ne lisent pas sa grandeur, sa puis-

t sance, sa justice, dans les caractères éclatants qu'elle en i trace, sont inexcusables... »

Et d'Aguesseau concluait enfin en ces termes : « C'est i ainsi, mon cher fils, que l'étude de l'histoire fondée sur t les principes de la vraie philosophie, c'est-à-dire de la « religion, nourrit la vertu, élève l'homme au-dessus des « choses de la terre, au-dessus de lui-même, lui inspire le « mépris de la fortune, fortifie son courage, le rend ca- « pable des plus grandes résolutions, et le remplit enfin t de cette magnanimité solide et véritable qui fait non-seu- « lement le héros, mais le héros chrétien. »

II faut reconnaître, mon cher ami, qu'un tel point de vue est bien élevé au-dessus de ce qu'ont pensé de l'histoire la plupart des historiens anciens; on peut même dire en un sens que ce point de vue est tout moderne, ou plutôt tout chrétien; car l'antiquité païenne avait le style de l'histoire, mais elle n'avait pas, et, à vrai dire, ne pouvait avoir toute la véritable philosophie de l'histoire. Tout un côté de l'histoire, en effet, et le plus grand, lui était voilé. Elle pouvait avoir cette partie de la philosophie de l'histoire que j'appellerais plutôt l'histoire philosophique, laquelle consiste à expliquer les événements humains par leurs causes humaines; mais cette philosophie supérieure de l'histoire qui remonte jusqu'à Dieu, et qui consiste surtout à discerner, à l aide des révélations que Dieu lui-même nous en a faites, les desseins de sa Providence sur le sens et le terme des grands mouvements de l'humanité, voilà ce que l'antiquité n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Expliquons notre pensée.

Quelle est l'idée complète de ce qu'on peut appeler la philosophie de l'histoire? Le voici :

Il y a deux agents dans l'histoire : l'homme et Dieu ; et bien que l'homme nous paraisse au premier plan, en réalité il n'est qu'au second ; le premier et le principal agent, c'est Dieu. L'homme s'agite, et Dieu le mène. D'où il suit que

l'histoire dans sa vraie notion n'est que le tableau des développements de l'humanité sous l'action de la Providence. Or, l'histoire, telle que l'antiquité Ta conçue, ne répondit qu'à la première moitié de cette définition, et même qu'en partie ; la notion de la Providence, très-obscure dans le paganisme, préoccupait peu les historiens, et d'ailleurs la Providence n'avait pas encore dit son secret. Ce n'est que par le Christianisme, par la révélation biblique et évangélique, que la conduite de Dieu sur les peuples et le but de son action ayant été manifestés, le principe de la vraie philosophie de l'histoire a été posé, et ses grandes lignes tracées. On a su alors que les peuples ne s'agitent point par des mouvements confus et désordonnés, comme les nuages au souffle des vents, mais qu'il y a un ordre caché dans le désordre apparent de leur marche, et un terme fixé d'avance à leurs mouvements.

Et de même que les astres du ciel ne roulent pas isolés et indépendants, mais sont groupés en systèmes, et, en même temps qu'ils ont leurs lois, leurs mouvements propres, leurs harmonies particulières, gravitent autour d'un centre mystérieux, et sont emportés d'un mouvement commun dans l'espace, ainsi en est-il des peuples : tous ont leur caractère, leur action, leur mission propre; mais en même temps ils font partie d'un système général, ils gravitent autour d'un centre, et s'en vont où Dieu veut, où Dieu permet, où Dieu sait, et c'est ainsi qu'une magnifique unité est au fond de l'histoire.

Et de même encore qu'il ne suffit pas, pour avoir la science des mouvements célestes, de connaître isolément les astres, mais qu'il faut de plus connaître l'ensemble et les lois du système dont ils font partie ; ainsi faut-il, pour avoir la haute et vraie science historique, jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'histoire, en connaître le sens réel, et voir comment chaque peuple accomplit librement autour

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du centre de l'histoire sa révolution, Cette synthèse supérieure est la condition de la science : alors, sous la lettre des faits apparaît le sens des faits, la grande idée qu'ils recèlent, et cette idée est divine. Mais ce n'est que dans les temps chrétiens qu'on a pu envisager ainsi l'histoire. Le principe de la philosophie de l'histoire étant posé, comme je l'ai dit, et ses grandes lignes tracées dans les livres saints, les conjectures de la philosophie de l'histoire avaient un point de départ solide : et de là sont nés de grands ouvrages qu'il est d'un capital intérêt de connaître, et dont je recommande sans hésiter la lecture à tout homme de notre temps. Dans l'antiquité : la Cité de Dieu, de saint Augustin ; le beau livre de Salvien sur le Gouvernement divin; V Abrégé de Paul Orose, le disciple de saint Augustin ; dans les temps modernes, avant tout, l'incomparable Discours de Bossuet sur l'Histoire universelle.

Dans cet ouvrage, on voit comment les empires se succèdent les uns aux autres, et comment la religion, dans ses différents états, non-seulement se soutient également depuis le commencement du monde jusqu'à notre temps, mais encore est le centre véritable de tous les grands événements de l'humanité.

« C'est la suite de ces deux choses, dit Bossuet, celle de « la religion et celle des empires, que vous devez imprimer « dans votre mémoire; et comme la religion et le gouver- « nement politique sont les deux points sur lesquels rou- « lent les choses humaines, voir ce qui regarde ces choses « renfermé dans un abrégé, et en découvrir, par ce moyen, « tout Tordre et toute la suite, c'est comprendre dans sa « pensée tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes, et , a tenir, pour ainsi dire, le fil de toutes les affaires de l'unitvers....

En effet, « ces deux choses roulent ensemble dans ce 1 grand mouvement des siècles, où elles ont, pour ainsi

« dire, un même cours; car ce même Dieu qui a fait l'en- « chaînement de l'univers, et qui tout-puissant par lui- « môme, a voulu, pour établir Tordre, que l*s parties d'un « si grand tout dépendissent les unes des autres, a voulu « aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et « ses proportions : je veux dire que les hommes et les « nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation « à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de cer- « tains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main « parût toute seule, il n'est point arrivé de grands chan- « gements qui n'aient eu leurs causes dans les siècles pré- « cédents. »

L'idée complète de l'histoire est dans quelques lignes de Bossuet : l'idée de l'histoire philosophique, qui explique par des ressorts humains les choses humaines; et la grande philosophie de l'histoire, qui non-seulement voit Dieu dans le gouvernement du monde, mais connaît, par les révélations sacrées, le plan divin de ce gouvernement.

Bossuet développe admirablement ce double point de vue :

« Comme dans toutes les affaires, il y a ce qui les pré- « pare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les « fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer « dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont pré- « paré les grands changements et les conjonctures impor- « tantes qui les ont fait arriver.

« En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant « ses yeux, c'est-à-dire de considérer ces grands événe- « ments qui décident tout à coup de la fortune des empires, o Qui veut entendre à fond les choses humaines doit les « reprendre de plus haut, et il lui faut observer les inclia nations et les mœurs, et pour tout dire, en un mol, le « caractère, tant des peuples dominants en général que « des princes en particulier, ef enfin de tous les hommes

« extraordinaires qui , par l'importance du personnage « qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont contribué en « bien ou en mal au changement des Etats et à la fortune « publique.

« Par là vous apprendrez ce qu'il est nécessaire que vous « sachiez : qu'encore, qu'à ne regarder que les rencontres « particulières, la fortune semble seule décider de l'établis- « sèment et de la ruine des empires; à tout prendre, il en « arrive comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à « la longue.

« En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont dis- « puté de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus « loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus long- » temps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux v ou se pousser ou se ménager, suivant la rencontre, à la « tin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses « desseins. »

Telles est, selon Bossuet, l'histoire philosophique, et voici maintenant comment il explique ses vues sur la grande philosophie de l'histoire :

« Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes « choses et à les rappeler à leurs principes, plus vous serez « en admiraiion des conseils de la Providence....

« Tous les grands empires ont concouru par divers « moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, « comme Dieu lui-même l'a déclaré par ses prophètes.... « C'est lui qui forme les royaumes pour les donner à qui il « lui plaît, et c'est lui qui les fait servir, dans le temps et « dans l'ordre qu'il a résolu, aux desseins qu'il a sur son a Eglise. »

Tels sont les vrais principes de la philosophie de l'histoire.

Mais le grand et immortel livre de Bossuet n'est pas le seul où je conseille d'étudier la philosophie de l'histoire. Ne

manquez pas de lire aussi les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, de Montesquieu ; j'indiquerai même les deux remarquables volumes sur la Philosophie de l'histoire, de F. Schlegel, malgré les idées hasardées et les faux jugements qui s'y trouvent; j'indiquerai encore la Philosophie de Vico sur laquelle il y a aussi bien des réserves à faire; et certains autres ouvrages écrits plus ou moins à ce point de vue, tels que V Histoire du monde, dont M. de Rianeey donne en ce moment une toute nouvelle édition en dix volumes, dans laquelle se trouvent résumées les recherches de la science moderne, avec une précision rapide et l'élévation d'un solide esprit chrétien. J'irai même jusqu'à joindre à ces indications un simple discours, où du moins se trouve une application éloquente, faite à notre pays, du principe général de la philosophie de l'histoire : je veux dire le beau discours du P. Lacordaire, sur la Mission de la nation française. Je recommanderai plus particulièrement encore le magnifique discours du P. de Maccarthy, sur Jésus-Christ principe de ruine et de résurrection pour les peuples. Je citerai enfin quelques grands ouvrages de môme nature, quand je parlerai de l'histoire ecclésiastique.

Je m'en tiens à ces quelques indications sur ce grand sujet.

Le champ de l'histoire, mon cher ami, est donc véritablement sans bornes; les grands ouvrages historiques, anciens et modernes, abondent autour de nous ; l'intérêt, l'élévation, l'étendue, le charme de ces études est extrême. Me sera-t-il permis de le demander une dernière fois : Comment, quand on a du loisir, de l'esprit, de L'intelligence, et qu'on n'est pas irrémédiablement enfoncé dans la légèreté et la frivolité, çomment ne pas prendre goût aux lectures historiques?

Véritablement, n'y en a-t-il pas pour tous les goûts, pour tous les attraits, pour tous les esprits, depuis la biographie jusqu'à la grande histoire, depuis les événements contemporains qui nous poussent, nous pressent, jusqu'aux plus lointaines origines des peuples, depuis l'histoire locale de la province, de la ville natale môme, jusqu'à l'histoire universelle ; depuis les simples mémoires jusqu'à la haute philosophie de l'histoire ? On peut choisir l'époque qu'on voudra, l'historien qui plaira, le système historique qui agréera. Mais au milieu de tant de richesses, rester dans sa pauvreté et son dènûment, dans une ignorance honteuse, ne rien lire quand il y a tant à lire, ou préférer, à des lectures solides et pures, des lectures vaines et malsaines, voilà ce que je ne puis comprendre.

Il faut donc lire et étudier l'histoire, mais il faut la lire avec suite, avec réflexion, avec gravité, en exerçant à la fois sa mémoire et son intelligence. C'est pour les études historiques, plus peut-être que pour les autres, que je sens la nécessité de répéter et d'inculquer de toutes mes forces le conseil capital, sans lequel on retirera peu ou point de fruit des meilleures lectures : lire avec suite, et la plume à la main. Je voudrais des résumés historiques bien faits, avec les points de vue élevés; et je dirai même matériellement bien écrits et bien soignés, qu'on ait plaisir à garder, à relire, à méditer. D'Aguesseau, que j'aime tant à citer, a dit toutcela encore avec son bon sens pratique admirable.

« La liberté ou la négligence de la mémoire ont besoin t d'être dominées par quelque chose de plus fort, et il n'y a « que la plume qui puisse les fixer et vous en rendre le « maître. Se contenter de lire les choses de cette nature, « c'est les écrire sur le sable ; les arranger soi-même et les « digérer par écrit, selon son goût et sa méthode particu- « lière, c'est graver sur l'airain ; le travail en est plus grand, « je l'avoue, mais, outre que le fruit en est aussi infiniment

« grand, vous reconnaîtrez un jour que vous aurez gagné, « môme du côté du travail, parce que vous ne serez plus « obligé de revenir sur vos pas et de recommencer à vous * instruire de nouveau, ce qui arrive presque toujours à « ceux qui se contentent d'une simple lecture et qui ne se « donnent pas la peine d'arrêter par récriture des notions « qui nous fuient et qui nous échappent malgré nous, si nous « ne savons pas les fixer. »

Enfin, et pour rappeler en terminant les considérations auxquelles la vraie et grande notion de l'histoire nous a élevés, et conclure tout ceci, comme il convient à ce beau sujet, je voudrais que tous les hommes qui s'occupent d'histoire eussent toujours devant les yeux les grandes pensées et les grandes paroles de Bossuet que je me suis plu à vous citer; qu'ils étudiassent l'histoire d'une manière philosophique et religieuse, c'est-à-dire que l'histoire ne fût pas pour eux un simple spectacle, mais un haut enseignement ; qu'ils ne prissent pas seulement plaisir à regarder passer les événements, soit de l'histoire ancienne, soit de l'histoire contemporaine, mais qu'ils s'appliquassent à les comprendre et à les pénétrer, autant qu'ils sont compréhensibles etpônétrables; et pour cela, je voudrais qu'on s'appliquât toujours à s'expliquer les faits, à les suivre dans leurs causes et dans leur enchaînement, à étudier le caractère des hommes et le génie des peuples et des institutions ; puisque de cette histoire philosophique on s'élevât plus haut encore, jusqu'à la vraie philosophie de l'histoire; qu'au lieu de rester les yeux fixés sur la terre, et dans l'horizon des choses humaines, on levât les regards en haut, jusqu'à cet agent principal et dominant de l'histoire qui se nomme la Providence ; qu'on recherchât les voies de la Providence sur la terre, et qu'on adorât Dieu présent et agissant, dans l'humanité comme partout ; qu'on fît plus encore, et comme le vrai centre des mouvements de l'humanité, c'est la religion, le Chrislia-

LETTRE XVII. — QUELQUES CONSEILS A UN MILITAIRE. 2f>5

nisme, l'Église, je voudrais qu'on ne perdît pas de vue ce point central et lumineux de l'histoire ; qu'on étudiât, en un mot, l'histoire en philosophe et en chrétien.

Car il importera toujours — c'est encore la grande parole de Bossuet — « que nous apprenions à rapporter les choses i humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont elles i dépendent. »

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