DIX-SEPTIÈME LETTRE
Nécessité de l'étude de l'histoire pour les militaires en particulier. — Quelques conseils à un militaire.
Mon cher ami,
II y a une classe d'hommes surtout, auxquels l'étude de l'histoire est particulièrement nécessaire, de telle sorte qu'elle fait pour ainsi dire partie des études indispensables à leur profession : ce sont les militaires.
Dans ma première lettre, je vous ai dit déjà quelques mots sur les militaires, et sur la nécessité pour eux du travail d'esprit dans les loisirs que leur laisse leur profession. Mais je n'ai pu à ce moment dire comme je l'aurais voulu toute ma pensée ; et bien que ce sujet ne vous regarde pas directement vous-même, il y a là néanmoins un tel intérêt, que peut-être il vous agréera que je m'en entretienne aujourd'hui quelques instants avec vous. Vous avez, du reste, autour de vous et vous touchant de près, des jeunes gens auxquels vous ne croirez peut-être pas inutile de communiquer ce que je vais vous écrire,
Vous ne vous étonnerez pas d'ailleurs, mon cher ami, de cette préoccupation, et du profond intérêt que je porte aux militaires.
L'état militaire a été de tout temps fort honoré en France, et certes avec raison. L'armée est une des grandes forces, des grandes gloires de la France, et la France armée a dans le monde une mission souveraine. Gesta Dei per francosy ainsi a été définie notre histoire; et certes, dès l'origine, on le sait, Dieu a fait de grandes choses dans le monde par l'épée des Francs. La France est le soldat de Dieu, disait Shakespeare, et l'épée française doit rester toujours une épée chrétienne et civilisatrice, qui ne se tire que pour la justice et pour l'honneur. Tel est le rôle de notre armée.
Et quant au militaire français, à celui dont je parle ici, et à qui s'adressent ces conseils, il a des qualités et un caractère qui en font une des natures les plus aimables et les plus attachantes qni soient au monde.
Le fond du militaire français, c'est l'honneur, la bravoure, la générosité, le dévoûment ; tout cela chez lui recouvert de je ne sais quelle enveloppe d'humeur spirituelle et légère, avec je ne sais quel charme de gaieté vive, d'élégance distinguée et de bonnes façons. Je n'entends pas médire des officiers des autres nations; mais je ne crois pas être emporté trop loin par mon patriotisme, en disant qu'il y a dans l'officier français un ensemble de qualités généreuses et brillantes, qui lui assureront toujours et partout le premier rang.
Il faut se souvenir, du reste, mon cher ami, que l'armée française ne compte pas moins de 400,000 hommes dans ses cadres, et que les officiers de cette immense armée, soit ceux qui, sortis des rangs du peuple et élevés aux grades par leur mérite et leurs services, sont le plus pur du sang
du pays, soit ceux qui représentent si dignement dans cette armée notre ancienne et vaillante noblesse, ne sont rien moins que l'élite des familles françaises.
Voilà pourquoi je professe et proclame pour notre armée une admiration et en même temps une sollicitude, que quiconque aime la France doit ressentir comme moi. Vous comprenez quel intérêt profond, de premier ordre, est attaché là, et combien il importe qu'une telle armée soit toujours digne d'elle-même, et que le niveau des intelligences et des cœurs s'y mainiienne luujours à la hauteur où il doit être, et ne s'abaisse jamais.
Or, il faut le dire, plus d'une cause pourrait concourir à cet abaissement, si on n'y prenait garde.
Certes, tous les périls de la vie militaire ne sont pas sur les champs de bataille; j'en connais, et de formidables, qui se trouvent dans la paix et lui viennent de la vie des garnisons. Et c'est là un autre point de vue qui éveille au plus haut degré ma sollicitude d'êvêque et de Français pour nos jeunes militaires.
J'ai déjà dit ailleurs combien je déplorais la mauvaise organisation des études, qui oblige, chez nous, les jeunes gens destinés aux carrières militaires à interrompre leurs études classiques au moment même où ils pourraient le mieux en profiter, qui les force à mutiler, à sacrifier la rhétorique et la philosophie, c'est-à-dire la meilleure partie des humanités, celle qui aide le plus puissamment à cultiver, à polir, à élever l'esprit. Je sais bien qu'en se hâtant, et se précipitant ainsi, on veut se donner pour son avancement les droits que crée l'ancienneté. Il faut en effet, dans l'armée, que l'ancienneté, c'est-à-dire les longs services, compte pour quelque chose. Aussi la loi lui fait sa part; mais la capacité sert encore plus que l'ancienneté; et en tout cas il résulte plus tard, pour le jeune officier, les plus graves inconvénients de cette interruption prématurée des
études littéraires et philosophiques : privé de la haute culture intellectuelle et morale que donnent de telles études, il trouve dans cette privation même une infériorité réelle, et une difficulté de plus à les reprendre, car on n'est guère attiré vers les études qu'on n'a pas assez cultivées pour en sentir l'intérêt et le charme. Et cependant, h tous les points de vue, un jeune officier ne devrait-il pas trouver là même, dans les lacunes et les difficultés que je viens de dire, les motifs les plus pressants pour se remettre au travail avec courage* pendant les loisirs et les périls de la vie de garnison?
La vie de garnison ! Qui ne sait, en effet, combien elle est redoutable pour un militaire qui ne travaille pas? Car, s'il ne travaille pas, que fera-t-il des longs loisirs que lui laissent les intervalles de son service? Où et comment les passera-t-il? Je le demande.
11 faut bien le reconnaître, ce n'est pas le corps-de-garde, la manœuvre, les exercices, la cible, les promenades militaires et les autres actes de la vie de garnison, qui peuvent cultiver et élever beaucoup par eux-mêmes un esprit. Tout cela se fait avec une telle rigueur de commandement, un tel mécanisme d'obéissance, tout cela met perpétuellement en contact, il faut bien le dire aussi, avec des natures quelquefois si incultes et si agrestes, telles que sont, en général, et sauf les exceptions, celles du conscrit et du troupier, qu'il serait plutôt vrai de dire qu'un esprit délicat, poli, lettré, s'il ne faisait pas autre chose, pourrait à la longue y perdre cette fleur d'élégance et d'urbanité, et y contracter même ce qui sentirait un peu trop la rudesse du métier.
Si a cela venaient s'ajouter, comme il est presque inévitable, le café et le jeu, avec le journal de l'estaminet pour unique lecture, au bout de quelque temps d'une telle vie, que deviendrait le jeune officier, même le plus instruit, en sortant de l'école militaire, et le mieux élevé?
En campagne, c'est tout autre chose : là, au contraire, toutes les nobles qualités guerrières trouvent à se déployer; là, le péril, Faction, les combats, élèvent l'âme et le cœur, et y font jaillir les sentiments religieux; d'un autre côté, les opérations, la conduite de la guerre, les manœuvres des batailles, autant qu'un simple officier peut les observer, tiennent perpétuellement son esprit en éveil, et offrent ample matière à ses études et à ses réflexions : et c'est vraiment là que s'apprend le grand métier des armes.
Dans une garnison, rien de tout cela : c'est le calme plat de Tâme, avec un service régulier et uniforme, qu'on sait une fois pour toutes, et qui, quand il est su, n'apprend plus rien, et même, dans un sens, nuit plus qu'il ne sert, comme je le disais tout à l'heure, à l'élévation, à la délicatesse et à la distinction de l'esprit. Et ainsi, tandis que la vie des camps est propre à développer heureusement l'âme et l'esprit d'un militaire, la vie de garnison serait plutôt propre, s'il n'y prenait garde, à l'amoindrir, à l'abaisser graduellement; et quand on songe aux talents, aux dons si heureux et si rares, qui relèvent d'ordinaire nos jeunes officiers, à la distinction et à la capacité auxquelles ils pourraient parvenir par des habitudes de travail, comment ne pas se prendre pour eux d'un intérêt et d'une compassion immenses, à la pensée que tout cela peut s'enfuir, s'étioler, s'abîmer et se perdre, dans l'oisiveté dont les menace la vie de garnison?
Et ce n'est là, cependant, je le dirai, que leur moindre péril. Si, dans les moments de liberté que leur permet le service, ils restents oisifs, désœuvrés, s'ils laissent leur esprit perdre son activité, son ressort, et s'allanguir tristement ; si, dans de telles dispositions, ils n'ont d'autre occupation et d'autre passe-temps que ceux dont je parlais, le café et le jeu, ou la lecture décousue et vaine d'un journal, d'un feuilleton, d'un roman, ou les distractions légères de
quelque société peu sérieuse ; si surtout ils n'ont pas môme, comme il arrive parfois, ces distractions de la bonne société, qui peuvent être si utiles en même temps qu'agréables ; eh bien ! dans cette ardeur de jeunesse, au milieu de toutes les facilités et de toutes les excitations des grandes villes, dans la mollesse et l'ennui du désœuvrement, et, ajoutons-le, dans leur solitude intérieure forcée, que veuton que deviennent leurs mœurs? Et s'ils se laissent aller à cette pente, quelle sera leur vie? Quelles que soient l'indulgence ou la licence dont on voudrait réclamer ici pour eux le triste bénéfice, qui ne sait que je viens de toucher à une des plaies vives de l'état militaire ? Et, bien que la vertu soit possible, et se trouve là comme partout, dans les nobles natures, qui ne sait encore qu'une prévention trop commune existe à cet endroit contre ceux dont je parle, et leur nuit souvent dans le monde et la bonne société ?
De tout cela je conclus qu il faut de toute nécessité qu'un militaire remplisse utilement et noblement ses loisirs; qu'il travaille à la culture de son esprit, laquelle, pour tout homme, militaire ou non, devrait être constante; qu'il se donne dans le travail une sauvegarde contre les périls qui l'assiègent; qu'il cherche enfin dans des occupations honorables «cette supériorité d'esprit et de cœur, comme dit « Massillon, qui fait mépriser la licence et les excès comme « peu dignes môme de la raison *. »
Comment, en effet, la mollesse d'esprit, le désœuvrement, si funestes pour tout le monde, ne le seraient-ils pas, à plus forte raison encore, pour un militaire?
Voici ce que Fénelon écrivait à un jeune officier, dans une de ses lettres les plus remarquables :
« Ce que vous avez à craindre le plus, Monsieur, c'est la « mollesse et l'amusement. Ces deux défauts sont capables
1 Discours pour la bénédiction des drapeaui du régiment de Catinat.
« de jeter dans les plus affreux désordres les personnes « mêmes les plus résolues à pratiquer la vertu, et les plus « remplies d'horreur pour le vice. » Et il ajoute : « La mol- « lesse est une langueur de l'âme, qui l'engourdit, et qui • lui ôte toute vie pour le bien ; mais c'est une langueur « traîtresse, qui la passionne secrètement pour le mal, et » qui cache sous la cendre un feu prêt à tout embraser. »
Fènelon écrivait ensuite à son jeune ami ces graves paroles : « Un tel homme, — l'homme inoccupé, — non-seu- « lement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu a à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. (f Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après « avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d'un « coup à être furieuse et brutale. On n'apercevra ce feu « que quand il ne sera plus temps de l'étouffer. »
Mais avant Fénelon, un païen, Tacite, avait fait sur ce point des observations bien justes, et il les avait exprimées avec cette énergie et ce trait qu'on lui connaît. Subit inertiœ duleedo, dit-il ; on commence par trouver du goût à la mollesse, et le rien faire, qui était d'abord odieux, on finît par l'ai mer. Et invisa primo desidia postremo amatur. Et puis, qu'arrive- t-il ? Tacite le dit en deux mots sanglants: on change la milice en débauche, et on plonge mollement son ignorance dans tous les désordres. Militiam in lasciviam verttint... Segniter ad voluptates imcitiam retulit.
La vérité est que, saut de très-rares exceptions, le travail n'est du goût naturel de personne, et chez ceux qui en ont fait une habitude, il faut, je l'avoue, que cette habitude et cette seconde nature soient devenues bien fortes, pour persévérer après les jours de la jeunesse et pendant la vie tout entière. Si, après les études faites, un jeune homme reste un an ou deux sans travailler, il est bien à craindre, comme le dit Tacite, que Ymertiœ duleedo subeat, et qu'il perde pour jamais le goût du travail d'esprit. J'ai vu des jeunes
gens qui avaient, pendant leurs études, et surtout pendant les trois ou quatre dernières années, admirablement travaillé, soit au collège, soit à Saint-Cyr, soit à l'Ecole polytechnique : je les ai vus, une année à peine leurs études achevées, tomber dans une fainéantise déplorable, ignominieuse ; et de là aux grands désordres flétris par Tacite, il n'y a pas loin.
C'est de vingt à vinfct-cinq ans que tout se perd dans la vie pour les jeunes gens, militaires et autres \
Combien il leur importe à tous de méditer ces autres paroles de Fénelon à un jeune militaire :
« Souvenez-vous, Monsieur (et je finis par où j'ai comf1 mencé), que l'oisiveté énerve tout, qu'elle affadit tout, « qu'elle ôle leur séve et leur force à toutes les vertus et à « toutes les qualités de l'âme, même suivant le monde. Un « homme livré à l'oisiveté et à la mollesse est un homme « faible et petit en tout : il est si tiède que Dieu le vomit. « Le monde le vomit aussi à son tour, car il ne veut rien « que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du « monde : c'est un néant ; il est comme s'il n'étaitpas. Quand
1 J'écrivais, il n'y a pas très-longtemps, a un de nies amis :
« Ce qui doit aider puissamment un père et une mère dans leurs efforts pour soutenir le courage de leur fils au travail, c'est cette pensée que, sans le travail et l'étude, il n'y a rien a espérer de bon ; que si, de vingt h vingt-cinq ans, il perd toutes les habitudes de sa première éducation, c'est fini pour la vie; il est perdu, et il n'y a pas de puissance humaine qui puisse l'empêcher de se perdre. Il y faudrait un miracle de Dieu.
« Vainement me direz-vous : « Je ne veux pas faire de mon fils un savant. » - C'est ce dont il n'est pas question le moins du monde; mais il ne faut pas en faire un mauvais sujet; vous ne le voulez pas, et c'est ce que vous allez faire.
« Vainement me direz-vous: « Mon fils veut servir, il n'a pas besoin pour cela d'avoir fait de si fortes études. » — Non, mais il a besoin pour cela de n'être pas un caractère mou, lâche, éuervé, un esprit sans vigueur.
« Il a besoin de n'être pas un ignorant et un libertin ; il a besoin pour cela de n'être pas de ceux dont Tacite isait autrefois : Militiam in las~ tiviam vertunt, »
(( on en parle, on dit : Ce n'est pas un homme. N'oubliez « jamais que l'honneur du monde et celui de l'Évangile « sont ici d'accord. Ces deux royaumes ne sont donnés « qu'aux violents qui les emportent d'assaut... Craignez « donc ce défaut, qui est la source de tant d'autres. Veillez « contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un lé- « thargique ; faites-vous piquer par vos amis pour vous ré- « veiller. »
Je ne veux pas dire, assurément, que tous nos jeunes officiers de notre armée ont besoin d'être piqués et réveillés. Il en est, certes, plus d'un qui savent, comme dit si pittoresquement Fénelon, se pincer et se réveiller eux-mêmes, et qui sont en train de devenir ce que sont aujourd'hui tant de militaires éminents qui font l'honneur de l'armée française. Mais on voudra bien convenir aussi que dans le grand nombre de nos officiers, il en est à qui ces conseils sur la nécessité pour eux de l'étude et du travail d'esprit sont nécessaires; et on me pardonnera, si je puise dans mon amitié et mon estime pour eux, comme aussi dans la raison même et la nécessité des choses, Tunique droit que je me reconnaisse pour les leur offrir.
La plupart des conseils, d'ailleurs, que je proposerai ici aux militaires, je les emprunterai à Fénelon. Assurément c'est là un maître dont la pénétration, la finesse, l'élévation et la largeur d'esprit ne sauraient être contestées, il connaissait du reste très- bien la vie militaire, comptant beaucoup de militaires parmi ses amis, et ayant lui-même un neveu militaire dont il s'occupait beaucoup. -
Le premier conseil donc que j'offrirai ici aux militaires, avec Fénelon, sera celui-ci : « Se faire un projet pour rem- « plir le temps, et suivre ce projet, quoi qu'il en coûte... « Partout il faut se faire une règle, et y ranger si bien
« toutes choses, qu'on y manque fort rarement. Lisez les « livres qui conviennent à votre état, surtout l'histoire de « votre pays. »
Ce qui ne veut pas dire assurément, dans la pensée de Fênelon ni dans la mienne, qu'un militaire ne doive se reposer du service que par l'étude, et qu'il ne puisse pas consacrer une part du temps qui lui reste, en dehors de ses occupations, à ses relations et à ses devoirs de société. « Il « faut, disait Fênelon, voir civilement tout le monde dans « les lieux où tout le monde va. »
« Je sais bien, disait-il encore, qu'on ne peut pas être « toujours si rangé; il faut se laisser envahir quelquefois, « par complaisance pour certains amis; la société le veut, a l'âge le demande; mais — qu'on veuille bien remarquer « ce qu'ajoute ici Fênelon — en accordant un peu d'amuse- « ments aux amis, il leur faut dérober des heures sans les- « quelles on ne se rendrait capable de rien pour mériter t leur estime. *
Je ne prétends pas autre chose que ce que Fênelon exprime si bien ici. Je dis simplement qu'un militaire sérieux, qui ne veut pas perdre son temps et le voir couler entre ses mains comme Veau sous le pont, — c'est encore un mot de Fênelon, —ni abandonner insoucieusement et tristement la culture de son esprit, doit, de toute nécessité, savoir régler sa vie et se réserver certains moments, pour se faire comme une retraite, et s'y livrer k son travail personnel, à l'étude et à la lecture. « Employez, ajoutait « Fênelon, employez le reste du temps à lire des livres « d'histoire, de fortifications, et de tout le reste qui est « utile à un homme de votre rang. Jamais un moment « de vide. Le moment où vous ne faites rien de réglé « et de bon est le moment où vous faites un très-grand « mal. Gourmandez-vous vous-même sans pitié sur la « vie molle, oisive et amusée. Réservez-vous des heures
« de travail; évitez les soupers qui mènent trop avant « dans la nuit, et qui dérangent tout le jour suivant.
« Sauvez vos matinées; lisez, et pensez sur vos lec- « tures. »
Ce qui ne veut pas dire assurément encore qu'il s'agisse pour un militaire de devenir un grand savant, un grand philosophe, un grand écrivain. Heureux sans doute ceux qui pourraient le devenir, sans cesser d'être hommes de guerre; il s'agit simplement, pour la généralité de ceux dont je parle, d'être des hommes instruits, à la hauteur de leur état et de leur position.
Mais, pour entrer dans la pratique des choses, quelles études conseiller à un militaire, eu égard aux loisirs qu'il peut y consacrer, avec les exigences de son service, et en tenant compte aussi des relations utiles, et des distractions indispensables?
Ces loisirs sont nombreux, mais malheureusement tellement coupés, dit-on, par les occupations 'diverses, qu'il faut une volonté forte et un art habile d'employer son temps, pour ne pas laisser glisser entre ses mains ces moments épars de liberté, et en tirer bon parti pour l'étude. Ensuite, pour être juste, il faut convenir qu'il y a bien des moments dans la vie militaire où le jeune officier n'aura pas, ne pourra pas avoir facilement sous la main les livres nécessaires.
Il faut convenir cependant aussi que dans l'infanterie, au moins pour les officiers des premiers grades, pour les lieutenants et les sous-lieutenants, si les loisirs ne àont pas nombreux, ils sont réguliers, et que, dès qu'on est capitaine, on a d'ordinaire très-facilement plusieurs heures de libres dans la matinée; heures inappréciables pour l'étude. Il y a d'ailleurs des études, des lectures, celle de l'histoire, par exemple, qu'on peut faire parfaitement dans les moments coupés. On quitte son livre et on le reprend où on l'a quitté.
Et quant aux moyens d'étudier, il faut dire aussi que le plus souvent, dans les garnisons des villes surtout, le jeune officier ne manque pas, grâce à nos bibliothèques, de facilité pour se procurer des livres.
En outre un jeune officier peut avoir plus que des livres, il peut avoir aussi des conseils. Car enfin, il n'est pas isolé dans son régiment; il a ses chefs, il a aussi ses camarades; et au-dessus de lui comme autour de lui, il peut trouver, en le cherchant, ou un ami qui s'associera volontiers à ses études, ou un chef en qui il pourra avoir confiance, et qui ne demandera peut-être pas mieux que de le renseigner et de le guider.
Je suppose donc un jeune officier décidé à profiter de tous ces secours, et à se créer des habitudes de travail sérieux : alors, que devra-t il étudier?
Voici à cet égard quelques pensées que je crois éloignées de toute exagération, et qu'on ne pourra, je l'espère, contester.
4° La première étude pour un militaire, une étude tout à fait indispensable, c'est l'étude de son état, de tout ce qui peut s'apprendre de son état par l'étude. Je dis qu'un mililitaire doit avoir à cœur, avant tout, de posséder, et de posséder à fond, toutes les connaissances qui concernent le métier des armes.
Ceci est incontestable, et ceci n'est pas peu de chose. L'art militaire est très-vaste, et embrasse, comme auxiliaires, plusieurs sciences, qui seules suffiraient à occuper pendant longtemps, toute sa vie même, un soldat. Ces sciences, aux écoles militaires^ à Saint-Cyr, à Saumur, à l'Ecole d'étatmajor, à l'Ecole polytechnique, à Hetz, on en a parcouru le cadre, on en possède les éléments et l'ensemble; mais il
reste à poursuivre ces éludes, à féconder ces éléments, à apprendre les détails. Voilà donc ce qu'un jeune ofticier doit faire nécessairement : compléter son éducation militaire ; et cela tout à la fois par l'étude et avec la pratique de chaque jour, qui éclaire tout.
Sans doute, un officier pourra bien, sans cela, monter à l'assaut ou commander une charge. Je sais bien aussi que l'art militaire s'apprend à la guerre et sur les champs de bataille plus qu'à l'école et dans les livres ; mais il n'en est pas moins vrai qu'indépendamment de la bravoure, sur quoi il n'y a pas de leçons à faire à nos militaires, et de l'expérience, qui ne vient qu'avec le temps, il y a tout un ensemble de connaissances indispensables à un militaire, qui tient à être militaire complet, et voici le fonds d'iwstruction spéciale qu'il doit posséder avant tout : c'est considérable.
Cela comprend en effet :
4° La partie que j'appellerai technique, la connaissance précise de toutes les ordonnances sur les manœuvres, les services divers : service intérieur, service de place, service de campagne, etc, ;
2° La partie administrative, c'est-à-dire les règlements d'administration militaire, et tout ce qui concerne cette branche du service;
3° La partie législative, toute la législation militaire, avec des notions de législation civile. — Il y a sur ce point des résumés très-bien faits.
4° Les éléments de fortification et d'artillerie.— J'indique simplement ces diverses études. D'autres en ont parlé plus et mieux que je ne saurais jamais le faire.
5° La géographie et la topographie. — Ici, je demande permission d'ajouier quelques mots.
a II faut, me disait un officier fort distingué, que je consultais sur ces choses, il faut se faire un œil géographique
LETTRES A UN HOMMB DU MONDB.
et topogvaphique. C'est tout le militaire. C'est cela qui fait les généraux. »
Sans être militaire, on conçoit très-bien cela. Et cette belle et intéressante étude, théorique, mais aussi pratique, comprend non seulement l'étude des livres et des cartes, mais encore l'étude des terrains, la levée des plans.
11 parait donc très-imporiant de se livrer à l'étude des terrains, et de s'entretenir la main à l'exécution des plans et à la rédaction des mémoires qui doivent toujours les accompagner : travail, ce me semble, aussi agréable qu'utile, et qui peut s'allier à la promenade dans les environs, quelquefois très-agréables, des villes de garnison.
L'habileté à lever rapidement un plan est évidemment très-précieuse; et il est facile de l'acquérir en s'exerçant souvent, ce qui pourra ce faire dans de nombreuses circonstances, et alors même que l'officier sans occupation n'a qu'un crayon et une feuille de papier à sa disposition.
Je le dirai ici en passant, ces promenades elles-mêmes ont leur avantage à un point de vue essentiel pour un militaire, au point de vue de la santé. Il est nécessaire qu'un militaire, appelé à subir souvent de grandes fatigues, à souffrir la pluie, le soleil, la faim, la soif, et autres épreuves de son noble, mais rude état, se porte bien. Qu'il mêle donc à son service des exercices qui entretiennent la santé, et à ses travaux d'esprit des distractions qui délassent sa tête et fassent partie d'un bon régime hygiénique : la gymnastique, l'escrime, l'équitation, rien de mieux, assurément. La santé, dans l'état militaire, est une capacité. On a souvent eu l'occasion de faire cette remarque, au sujetdes grands hommes de guerre : il y faut une âme de bronze dans un corps de fer.
Je continue.
Quant à la science de la géographie, elle me paraît être la lumière dé la stratégie : il est manifeste que, quand un
LETTRE XVII, - QUELQUES CONSEILS A UH MILITAIRE. Sfl9
général connaît un pays, et voit clair devant lui, il est sûr de ses pas et de ceux qu'il fait faire aux autres.
Je le comprends, il ne faut pas qu'un jeune officier se jette du premier coup dans la stratégie, et avant d'avoir franchi, si je puis dire ainsi, les degrés intermédiaires de l'éducation militaire. Sans doute, la manœuvre d'abord, h stratégie ensuite. Il faut qu'un jeune officier commence par être manœuvrier, bon manœuvrier; puis, son esprit se formant par la pratique et l'étude, il pourra devenir stratège».
Une méthode qui me paraît excellente pour apprendre la stratégie, lorsqu'on Ta déjà étudiée dans des ouvrages spéciaux, c'est d'avoir toujours sous la main des cartes géographiques militaires, et de ne jamais manquer d'y chercher les noms de lieux à mesure qu'on les entend ou qu'on les rencontre dans un livre d'histoire.
6° L'art militaire, proprement dit, qui comprend avec la stratégie, la tactique, lesquelles ont, je le disais, la géographie et la topographie pour grands auxiliaires.— Ceci, assurément, dépasse ma compétence. Mais bien que rien, comme on le sait assez, ne vaille la guerre pour former un homme de guerre, il n'est pas nécessaire encore d'être un homme du métier, pour comprendre qu'il y a, qu'il doit y avoir, sur ce point culminant de l'art militaire, la stratégie et la tactique, des principes généraux et certains, dont l'étude, nonseulement occupera noblement l'officier en garnison, élèvera
1 En écrivant ceci, je n'ai pas oublié l'aventure de ce rhéteur de l'antiquité à qui il arriva de disserter sur l'art de la guerre devant Annibal. Annibal haussa les épaules. Je comprends très-bien que des gens n'ayant jamais fait la guerre, et qui se mettraient a résoudre des problèmes de haute Stratégie, 80,000, 100,000 hommes à remuer, feraient chose assez vaine. 11 faut évidemment qu'un officier ait assez pratiqué les armes pour se lancer dans les hautes études de stratégie. Mais que de telles études rentrent dans le cadre des études militaires, et doivent être abordées à leur heure, c'est ce qui ne peut se contester.
ses idées, étendra ses vues, l'accoutumera à prendre son état par les grands côtés, mais encore, au moment d'une guerre, le mettra en état de suivre les opérations militaires, et d'en profiter pour se former, bien mieux que l'officier qui aura peu ou point étudié les principes.
Tel est donc l'ensemble de connaissances, et d'études sur son état, dont un militaire doit, avant tout, et longtemps, et toujours peut être, occuper ses loisirs. Car tout cela, assurément, est trés-vaste, et l'étude en peut être poussée très-loin; et il est évident que si on peut être un brave officier sans cela, on ne pourra guère sans cela être un homme de guerre supérieur;— et toujours il sera honorable et utile à un militaire d'être instruit à fond des choses de l'état militaire, en même temps qu'infiniment salutaire pour lui, pour son esprit et pour son Ame, d'échapper par ces utiles études au péril du désœuvrement et de l'ennui. — J'ajoute que de telles études et de telles connaissances appelleront nécessairement sur un jeune officier le regard de ses chefs. Naturellement, il désire et il doit désirer d'avancer. Eh bien! c'est à ceux qui sortent ainsi de la foule par l'instruction, le talent, et la distinction d'esprit, que s'adresseront de préférence les généraux pour en faire des officiers d'ordonnance, des aides-de-camp et des chefs d'état-major, et non pas aux hommes communs et vulgaires.
Et, pour donner un exemple de plus des étudesqui peuvent solliciter un militaire, si je pouvais entrer ici dans quelques détails, n'est-il pas évident qu'un officier de cavalerie, par exemple, pourrait trouver dans l'étude poussée un peu loin, non pas seulement du cheval de guerre, mais de la race chevaline tout entière, et des différents moyens de l'élever et de l'améliorer, un emploi très-utile et intéressant de ses
LETTRE XVII. — OCBLQCES CONSEILS k CN MILITAIRE. *SI
loisirs, et tout à fait convenable à un homme de son métier, et cela, quand même il ne devrait jamais devenir directeur des haras de France? Quel mal. je le demanderai aux officiers légers, s'il y en a, qui seraient tentés de sourire ici. quel mal y aurait-il à ce qu'un officier de cavalerie tint à honneur d'être un homme compétent et entendu sur cette question, dont on s'occupe fort en Angleterre et en France, et qui intéresse à un si haut degré l'agriculture comme l'armée?
Chaque arme spéciale ne pourrait-elle pas fournir ainsi aux officiers, désireux de s'occuper et de s'instruire, d'intéressants sujets d'étude, l'histoire de l'artillerie, et l'art des fortifications, par exemple?
Mais je n'en veux pas dire davantage. — Etant démontrée pour les militaires la nécessité d'occuper par le travail d'esprit les loisirs de la garnison, il est évident qu'une étude qui les appelle et les invite avant toutes les autres, c'est l'étude de tout ce qui a rapport à leur état, c'est l'étude de l'art militaire. Et j'ajouterai, en finissant ceci, avec Fénelon : « Voyant tout le monde d'une manière gaie et civile en pua blic, et ayant des occupations louables pour votre métier, « selon le monde même, vous ne devez pas craindre d'être a retiré. Autant une retraite vide est déshonorante, autant « une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profes- « sion èlève*un homme au-dessus de tous les fainéants qui a n'apprennent jamais leur métier. »
Mais ce n'est pas tout; et si j'engage un militaire à étudier sérieusement, avec suite, et selon un plan par lui tracé d'avance, — comme j'ai dit qu'on doit étudier, — toutes les différentes sciences relatives à l'art militaire, et cela seul suflirait pour lui donner une vraie et grande culture d'esprit, néanmoins je ne voudrais pas qu'il s'emprisonnât dans
cette spécialité. 11 y a des études accessoires, quelques-unes se rattachant à Part militaire de très-près, quelques autres s'imposant par leur intérêt général aux hommes de guerre comme à tous les hommes distingués. Et voilà encore des études que je conseille fort aux jeunes officiers de joindre, dans la mesure que leurs loisirs permettront, à leurs études spéciales.
i* C'est d'abord Y étude de l'histoire, celle de leur pays avant tout, puis celle des grands peuples. Ce que j'en ai dit dans ma précédente lettre trouve ici pleinement son Application. J'ajouterai seulement ceci : c'est que l'histoire, une certaine histoire du moins , peut être considérée aussi comme une branche accessoire des études militaires proprement dites : c'est-à-dire que l'art de la guerre se peut étudier dans l'histoire générale, et dans les récits ou descriptions de batailles, comme dans les ouvrages spéciaux. Et certes, les militaires ne se plaindront pas que l'histoire ne songe pas assez à eux ; on pourrait peut-être l'accuser, au contraire, d'y trop songer, et de s'être souvent laissé absorber par les récits des guerres, des sièges et des batailles. L'art militaire, du reste, a son histoire propre ; il s'est modifié et se modifie tous les jours encore, en même temps que les sciences et les inventions.
Toutefois, il est inutile, dirai-je à un militaire qui voudrait étudier l'histoire au point de vue de l'art de la guerre, de vous perdre dans un grand nombre d'ouvrages; n'en lisez que quelques-uns, mais d'excellents.
Chez les anciens : Xénophon, Plutargue, Tite-Live, Tacite, les Commentaires de César;
Chez les modernes : les Mémoires de B. de Montluc, les ouvrages du chevalier de Folard, les Mémoires de Turenne, ceux du maréchal de Saxe, ceux de Napoléon, les histoires de M. T hier s, Y Esprit des institutions militaires, par Marrnont,
Voilà les ouvrages qu'on peut conseiller, et d'autres encore :
La vie des grands militaires, saints ou héros, tels que Charlemagne, saint Louis, Duguesclin, Bayard, Condé, Turenne, Drouot, etc. (1),et celles qui paraîtront bientôt, je Vespère, de Lamoricière, de Georges de Pimodan, voilà encore des lectures qui peuvent convenir admirablement à un militaire, et qui peuvent élever son âme, remplir son cœur de passions nobles et de belles ambitions.
2° Avec Tétude de l'histoire, je conseille encore aux militaires en garnison les Lettres et la Philosophie.
tylais là surtout, je les conjure de laisser de côté les œuvres médiocres, et de ne s'attacher qu'aux chefs-d'œuvre incontestable^. Le temps d'un militaire est trop court et trop précieux pour être employé autrement.
Les Lettres, dis-je, combien de militaires, dans leurs loisirs, ont fait leurs délices d'Horace î Et pour ne citer ici qu'un gr^pd nom contemporain, que j'ai rappelé déjà dans ces entretiens, que je suis heureux de redire encore, quel noble exemple n'a pas donné le duc de Clermont-Tonnerre, de cette union de l'étude des Lettres avec les occupations les plus graves de la guerre et de la politique ! Ainsi qu'un autre de ses compagnons d'armes, un des plus anciens généraux survivants de la grande armée, le duc de Fézenzac, lequel, lors de la retraite de Moscou, très-jeune colonel d'un
• Fénelon écrivait encore:
« Si vous avez le loisir de lire les livres de Josué, des Juges, des Rois, de Judith et des Macchabées, vous prendrez plaisir à y voir le Dieu des armées qui triomphe de l'orgueil de ses ennemis, et qui mène, comme par la main, ceux qui espèrent en lui. Ces livres vous inspireront un courage fondé sur la foi, et vous apprendront à sanctifier la guerre. Vous y trouverez des exemples aimables de guerriers fidèle?, humbles, modestes, et qui se préparaient à combattre en priant. 11 faut aussi, Monsieur, que vous regardiez Dieu comme le chef de votre armée, comme la force de votre camp, comme votre bouclier. Vous nous avez couverts, lui dH Jç rQi-prophète, du bouclier de votre amour. »
régiment dont il ramena en France les débris, avait avec lui, dans cette campagne, son Horace, son Virgile, son Lafontaine, qu'il aimait à relire dans les haltes, les campements et les intervalles des batailles, et qu'il sait par cœur entièrement encore à l'heure qu'il est !
Ce que je voudrais au inoins d'un militaire cultivé, et qui tient à garder sa délicatesse et son élévation d'esprit, ce serait qu'il eût toujours, quand il le peut, près de lui, sous sa main, quelque grand orateur ou quelque grand poète, Corneille, Racine, les Oraisons funèbres et le Discours sur V Histoire universelle de Bossuet ; ou bien un Tacite, un Virgile, un Horace, ou le Conciones, et qu'il en relût de temps en temps quelques belles pages, afin de ne se désaccoutumer jamais des grandes pensées et du grand langage. Est-ce trop demander ? Qui pourrait le dire ?
Et qu'on ne pense pas que cetle culture de son esprit dégoûtera l'officier du soldat. Non, certes, l'élude des Lettres ne fausse pas à ce point ni le jugement, ni le sentiment. Ce ne sont pas les natures cultivées, délicates, qui sont les moins propres à aimer le soldat, et les plus promptes à le brusquer. Tout au contraire. Et il faut cela, il faut que l'officier aime franchement le soldat, et s'applique à gagner sa confiance et à lui faire du bien. Le soldat le lui rendra. Ç'a été le talent des grands hommes de guerre de savoir se faire aimer du soldat. Ils conquièrent d'abord le soldat ; le soldat les aide h conquérir le monde.
Et puisque je parle des Lettres, il y a un travail littéraire que je recommanderai particulièrement à tout militaire : c'est décrire, tous les jours s'il se peut, ce que j'appellerai ou ses notes, ou son journal, ou ses mémoires : ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu ; les anecdotes même qu'on a racontées devant lui, ses réflexions sur les choses et sur les personnes qui en valent la peine ; de vérifier, en rentrant chez lui. les faits importants cités devant lui ; tout
ce qui enfin a rapport à cette éducation qui se fait dans le monde et la bonne compagnie.
Outre que cela accoutume à la réflexion, et développe l'esprit d'observation, chose toujours si fort utile, et que cela peut servir à un militaire pour fixer et conserver des souvenirs précieux, cela aussi dégage et élève l'esprit. Quoi qu'on écrive, j'entends avec soin, dès qu'on prend la plume, de suite l'esprit s'élève au-dessus du niveau ordinaire de la pensée et de l'expression. L'habitude seule d'écrire avec soin, ne fût-ce que les simples choses qui se présentent au jour le jour, suffirait pour préserver l'esprit du commun et delà vulgarité. Je connais plus d'un militaire qui a pris de bonne heure, et conservé toute sa vie cette excellente habitude, et qui s'en est fort bien trouvé.
Pourquoi aussi un militaire ne s'adonnerait-il pas à la culture d'un art quelconque, par exemple la photographie ? Je connais un militaire, aujourd'hui officier supérieur, que ses campagnes ou ses voyages ont promené en Afrique, en Crimée, en Italie, en Allemagne et en Espagne, et qui a su trouver partout, dans son goût pour la photographie, les distractions les plus nobles. Les albums qu'il a rapportés de tous les pays qu'il a parcourus révèlent un goût artistique exquis, et sont une des collections de vues les plus intéressantes qu'on puisse rencontrer. Je dois dire aussi que ce militaire est bien un des hommes les plus aimables, les plus polis et les plus distingués que j'aie connus.
3° A l'étude des lettres et des arts se rattache Y étude des langues: point capital pour un officier, que la guerre peut appeler d'un moment à l'autre hors de son pays, et mettre en contact avec les diverses nations ou armées de l'Europe. On connaît, du reste, le mot de Frédéric : « Un homme qui « ne sait qu'une langue n'en vaut qu'un ; un homme qui sait 1 quatre langues en vaut quatre. »
J'ai parlé de la philosophie. Je n'en voudrais pas trop,
sans doute, moins encore chez un militaire, homme d'action, que chez personne : non plus sapere guam oportet, dirais-je volontiers ici ; et toutefois j'en voudrais :
Parce qu'enfin, c'est la philosophie, je ne saurais trop le redire, qui rend plus homme, et que ce sont les esprits sans réflexiou, sans idées philosophiques, que je craindrais le plus de voir s'abaisser tristement dans la vie de garnison, et finir par se faire une de ces philosophie* pratiques, une de ces manières de prendre la vie et les choses de la vie, qui dénotent le plus dans une âme une ruine intellectuelle et morale absolue.
Et qu'on ne s'imagine pas, comme j'ai entendu un jour un militaire peu philosophe me l'objecter, que des lectures philosophiques exposeraient un militaire h perdre le sens pratique des hommes et des choses. Cette objection, Catinat, Turenne, Condé, je n'en doute pas, l'auraient repoussée comme une injure ; et quant à moi, elle me paraît si nulle, que je crois superflu de la réfuter ; si nulle surtout, eu égard à la part dont je me contente pour ces lectures dans la vie d'un militaire.
Assurément, un militaire ne doit pas être un disputeur ni un rêveur; un militaire est un homme d'action, un homme pratique, un homme de sang-froid, de coup d'œil, de décision prompte; il doit vivre de faits, non de théories ; et si des études philosophiques en devaient faire un homme hésitant et irrésolu sur le terrain, au moment de l'action, je serais le premier à les lui déconseiller. Mais que, laissant de côté les questions oiseuses, les creux systèmes, les hypothèses nuageuses, il applique son bon sens et la fermeté de son esprit aux grandes questions philosophiques, et aime à se rendre compte des croyances fondamentales qui portent tout dans ce monde, qu'il converse de temps en temps, non avec les sophistes, mais avec les grands représentants de la raison humaine, comment craindre que
son esprit ou son caractère y perde rien de sa décision ?
Ce que je demanderais rigoureusement à un militaire, en fait de philosophie, se réduirait simplement à ceci: avoir, comme pour les Lettres, deux ou trois grands livres de choix, ; et d'une lecture attachante, qu'il affectionnerait, et dont il relirait de temps en temps quelques belles pages, c'est-àdire une bibliothèque de trois ou quatre volumes de petit format qu'un officier peut parfaitement emporter partout avec lui dans son bagage : le Traité de ['Existence de Dieu, de Fénelon, par exemple, ou les Soirées de Saint-Pétersbourg, de M. de Maistre, entreliens philosophiques dont un des interlocuteurs est précisément un militaire ; oti bien eneore le recueil que j'ai publié sous ce titre : le Christianisme présenté aux gens du monde, par Fénelon, les premiers volumes seulement, dans lesquels il y a beaucoup de lettres de Fénelon à des militaires. — J'ai eu la joie de rencontrer un militaire, un général russe, dont ces quatre petits volumes, au fond du Caucase, et sur les bords de la mer Noire, avaient été, m'écrivait-il, la consolation.
Ceci m'amène h Une dernière considération, par laquelle je voudrais terminer tout ceci : je veux parler de la part que les pensées religieuses, que les devoirs religieux doivent avoir dans la vie d'un militaire. Car enfin, un militaire est un homme, il a un ârne, un avenir éternel; et les droits de Dieu sur l'homme ne connaissent pas d'exception. Ce serait d'ailleurs une vue singulièrement fausse et étroite des choses, et en définitive un trop grand mépris de soi, que de s'imaginer, parce qu'on est militaire, que les choses de la religion ne nous regardent plus; que la vie militaire est incompatible avec toute pratique religieuse, et qu'en un rtïôt un soldat n'a d'autre Dieu que son drapeau. Il me feerètt ! trop facile de montrer, si c'était ici le lieu, par dès ràisô*Î9
invincibles et par l'exemple des anciens preux, et môme par d'illustres exemples contemporains, que rien ne s'allie plus naturellement que la piété et la valeur. 11 serait donc temps qu'il fût admis, en fait comme en droit, que dans l'armée, comme dans le monde, l'homme doit servir Dieu et pratiquer sa religion, et qu'aucun militaire ne se crût dispensé par son uniforme de ses devoirs de chrétien. Et certes, qui devrait être moins l'esclave du respect humain, le jouet de la lâcheté morale, et plus l'homme de sa conscience et de sa foi, qu'un militaire français?
Et n'est-ce pas Voltaire qui disait, à propos du marquis de Fénelon, grand soldat et grand chrétien, qu'une armée composée de pareils hommes serait invincible? Fénelon a dit aussi, dans cette lettre à un jeune militaire, que je me plais à citer si souvent : a Quand on saura que vous tra- « vaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre, « nul n'osera vous attaquer sur la dévotion. » Ni sur autre chose.
Je n'ajouterai à ces belles paroles qu'un seul mot : c'est que le militaire le plus intrépide et le plus vaillant n'est pourtant pas toujours un être de fer, mais un être qui sent, comme nous tous, et porte dans sa poitrine un cœur accessible comme le nôtre aux afflictions et aux tristesses de la vie. Pour lui, par conséquent, comme pour tout homme ici-bas, les consolations, les promesses et les espérances de la religion, à certains moments surtout, sont un profond besoin de l'âme, en même temps qu'une force contre les déceptions, les amertumes et les mille épreuves secrètes de l'existence.
Si donc la religion doit avoir sa part dans la vie d'un militaire, comme dans toute vie, lui demander de tourner de .temps en temps sa pensée vers les choses religieuses, et de donner à son âme un aliment qui l'entrelienne et l'affer- #USSfc4ans la foi et la pratique de ses devoirs, est-ce trop
exiger? Or, à celte exigence si légitime, il est bien facile de satisfaire, et je demanderai simplement ici au jeune officier clirétien d'ajouter à sa bibliothèque un seul petit volume, d'un élégant format in-32, et contenant relies ensemble deux livres : celui que Fontenelle appelait le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Evangile n'en vient pas, Y Imitation; et Y Evangile lui-même. Oui, voilà deux livres que le jeune officier devrait avoir et porter avec lui partout et toujours. L'Evangile, livre divin, parole directe de Jésus-Christ; Y Imitation, qui a une parole et des lumières pour tous les sentiments et toutes les situations de l'âme. C'est de ce dernier livre sans doute que parlait le comte de Maistre à son fils, qui débutait dans la carrière des armes, lorsqu'il lui traçait ce court règlement de vie, si bien fait pour tous ceux qui portent l épée:
« Mon fils, soyez toujours assez semblable aux autres « pour ne pas leur déplaire, et assez différent pour ne dé- « plaire ni à moi, ni à vous. Battez-vous bien, mais ne « faites de mal qu'à l'ennemi. Soyez honnête homme et bon « enfant. Ne vous détachez pas du petit livre latin... »
Je me représente en effet ici un jeune homme, un militaire, engagé dans une guerre lointaine, à cinq cents, h mille lieues et plus de son pays, en Afrique, en Crimée, en Chine, au Mexique. Combien de fois, après des marches pénibles, sous les feux du soleil, sous des torrents de pluie, lorsque la fatigue accable, ou après une affaire sanglante, quand l'enivrement du combat est passé; combien de fois sous la tente, pendant les veilles du camp, et même dans les ennuis des garnisons, dans ces moments où les ressorts de la machine humaine se détendent, où chez les plus solides militaires eux-mêmes le moral quelquefois fléchit, où l'âme retombe en quelque sorte sur elle-même et se trouve en face de ses pensées; combien de fois, dis-je, un simple h. é., m. n
regard sur ce petit livre, quelques lignes des saints Evangiles, quelques versets de Y Imitation, seraient comme un cordial de l'âme, qui remettrait, qui remonterait tout; et quand, après cette fuite rapide et momentanée vers les horizons plus sereins et plus lumineux des choses de Pâme et de Dieu, le jeune soldat redescendrait à terre pour ainsi dire, combien il se trouverait fortifié par ce commerce avec les pensées supérieures, par la prière venue alors sur ses lèvres, par un cri de son âme vers Dieu, pour toutes les luttes et toutes les épreuves de sa périlleuse et militante vie!
En terminant ces conseils, je demande la permission d'adresser un mot spécial à toute une portion de notre armée pour laquelle j'ai toujours senti, je l'avoue, une prédilection : nos marins. Tout ce que je viens de dire ici les concerne assurément, et peut-être plus particulièrement encore : car les connaissances qui constituent l'art de la marine, ou qui s'y rattachent, sont peut-être plus nombreuses et plus étendues que celles qui ont rapport à l'armée de terre; mais de plus, les voyages que font nécessairement les marins, sous tous les climats et sous tous les cieux, et chez tous les peuples du monde, les grands aspects de la mer et des tempêtes, des continents, des îles, sont autant d'excitation et de facilités pour des études de toute nature, historiques, géographiques, astronomiques, et d'histoire naturelle dans toutes ses branches. Disons enfin que si les facilités pour l'étude sont plus grandes dans la marine que dans l'armée, les loisirs des marins, soit dans les longues navigations, soit à terre, sont aussi plus considérables; autant de motifs qui doivent engager nos jeunes officiers de marine à s'instruire solidement, et à soutenir dans le monde cette distinction et cette supériorité d'esprit, qu'on s'accorde à reconnaître au marin français.
A tous nos militaires donc, à tous nos jeunes officiers de
LETTRE XVIII. — LE DROIT. 291
nos armées de terre et de mer, j'adresserai en terminant la parole célèbre d'un soldat, qui, d'obscur Africain et de simple milicien qu'il était d'abord, parvint, de degrés en degrés, jusqu'à l'empire, et gouverna, pendant vingt ans Rome et le monde. A son lit de mort, révélant dans cette dernière parole tout le secret de sa fortune et de son génie, Septime-Sévère ^donnait à son armée ce simple et sublime mot d'ordre, que je donnerais volontiers moi-même à la nôtre : « Travaillez! Laboretis! »