‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 57 sur 107 · III. — FAUSSE ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

III. — FAUSSE ESTHÉTIQUE

La question est plus vaste qu'au premier abord elle ne le paraît. Car une esthétique, une théorie quelconque du beau, implicite ou explicite, domine toujours les artistes, et une théorie du beau se rattache nécessairement à tout un système de philosophie. C'est pourquoi aujourd'hui, où tant d'erreurs philosophiques ont cours parmi nous, on voit aussi

tant de fausses esthétiques. Je ne veux pas en entreprendre ici la réfutation étendue ; je dois cependant, mon cher ami, vous prémunir, par quelques mots du moins, contre elles.

Les principales erreurs contemporaines, vous le savez, c'est le matérialisme, renaissant sous le nom de positivisme, et le panthéisme.

Ces tristes écoles ont leur esthétique, mais une esthétique fausse et désastreuse comme elles, et elles ne peuvent pas en avoir une autre.

En effet, si l'art n'imite pas seulement les réalités qu'il a sous les yeux, s'il aspire à l'idéal, c'est-à-dire à la beauté idéale de chaque chose, à celle qui vient à chaque chose de sa conformité avec son type originel, avec son exemplaire éternel ; et si ces types, ces exemplaires éternels des choses que la raison conçoit par l'idée du beau, ont en Dieu leur réalité et leur substance, si par conséquent l'art, en définitive, tend à exprimer dans ses œuvres la beauté divine, comme Dieu Ta exprimée dans les siennes, il s'en suit que les doctrines qui nient l'âme et qui nient Dieu, j'entends le Dieu réel et vivant, le Dieu personnel, les théories matérialistes et panthéistes ne peuvent pas construire une véritable théorie du beau et de l'art, à moins de se mettre en contradiction avec leurs principes.

Je ne veux pas m'étendre sur cette conséquence, parce que je ne fais ici que résumer succinctement les doctrines ; mais il est nécessaire de la signaler fortement en quelques mots.

Comment d'abord les doctrines matérialistes qui nient la réalité des idées éternelles, qui font sortir la raison des sensations, qui confondent le beau avec tout ce qui nous agrée, pourraient-elles avoir une vraie notion de l'art? C'est impossible. Dans de tels systèmes, dit très-bien M. Cousin, « il n'y a plus de vraie beauté; il n'y a que des beautés re- « latives et changeantes, des beautés de circonstance, de « coutume, de mode, et toutes ces beautés auront droit

LETTRE XIX. — LLSTUÉTIQUE,

« aux mêmes hommages , pourvu qu'elles trouvent des « sensibilités auxquelles elles agréent. Et comme il n'y a < rien en ce monde, dans TinOnie diversité de nos dis- « positions, qui ne puisse plaire à quelqu'un, il n'y aura « rien qui ne soit beau; ou, pour mieux parler, il n'y i aura ni beau, ni laid. • Que s'ensuivrait-il d'une telle conception du beau? L'absence de principes, partout l'arbitraire, c'est-à-dire rarnarchie dans l'art, et la décadence inévitable.

Et non-seulement l'arbitraire et l'anarchie dans l'art, et la décadence inévitable, mais la corruption inévitable aussi ; l'art, au lieu de s'adresser à l'âme, s'adrcssant au sens; des émotions grossières substituées aux nobles et pures émotions; l'art, en un mot, jeté hors de sa voie et manquant sa fin, plongeant les âmes dans la matière au lieu de les élever vers les choses spirituelles et divines.

Et de là des théories de l'art et des critiques des œuvres d'art aussi fausses qu'abaissées et misérables.

J'en prendrai pour exemple de récentes leçons d'esthétique, données cette année-ci même à l'école des Beaux- Arts par un professeur dont le matérialisme et l'athéisme sont notoires. Les formules qu'il en a données sont claires «t crues, t Par exemple, selon lui, a la vertu et le vice sont « des produits comme le sucre et le vitriol. » Cet écrivain, on le voit, professe les idées qui ont fait récemment explosion à Liège dans le congrès des étudiants. — Son esthétique est exactement l'esthétique de ces doctrines. — D'analyse en analyse, il arrive à ce qui est, selon lui, le plus haut sommet de la vie, à la vie supérieure que l'art introduit dans l'humanité. Mais quel est, selon lui, cette vie supérieure? « Celle de la contemplation par laquelle l'homme « s'intéresse aux causes permanentes et génératrices des- * quelles son être et celui de ses pareils dépendent, aux « caractères dominateurs et essentiels qui régissent chaque

cr ensemble et impriment leurs marques dans les moindre « détails 1 »

Je ne m'arrête pas à faire remarquer ce qu'a d'étrange une définition du beau donnée dans une telle langue et de teîs termes. Mais qu'est-ce que ces causes permanente et génératrices? Qu'est-ce que ces caractères dominateurs et essentiels? On le sait, ce sont les forces aveugles et grossières, dont le développement fatal fait le monde. Voilà tout. La matière, et ce qui est dans la matière. Rien de plus. Voilà tout le libre et noble essor de l'art. Une satisfaction creuse et basse, voilà toute l'émotion qu'il procure. Rien pour le cœur, rien pour la vertu, rien pour le noble amour de Dieu! Rapprochons simplement ces tristes paroles de celles que nous citions tout à l'heure de M. Cousin sur la religieuse émotion que l'art donne à l'humanité : c'en est assez pour juger les deux esthétiques, l'esthétique matérialiste et l'esthétique spiritualisle.

Avec une vue si abaissée de l'art, comment le professeur matérialiste jugera-t-il les œuvres d'art? J'en citerai deux exemples, mais qui disent tout : son jugement sur le grand art chrétien du moyen âge, des pages barbares; et son jujement sur l'art païen, des pages honteuses.

Qu'est-ce qu'une cathédrale gothique pour le professeur matérialiste de l'école des Beaux-Arts? « l'Eglise ne semble » plus un monument... Parure de femme nerveuse et surex- « citée, semblables aux costumes extravagants du même « siècle, et dont la poésie délicate et malsaine indique « par son excès les sentiments étranges, l'inspiration trou- « blée, l'aspiration violente et impuissante propre à un « 3ge de moines et de chevaliers. Cette architecture qui a « duré quatre siècles exprime et atteste la grande crise « morale, à la fois maladive et sublime, qui pendant tout

« Philosohic de l'art, p. 72.

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« le moyen âge a exalté et détraqué l'esprit humain. » Voilà ce qu'on enseigne officiellement en France à l'école des Beaux-Arts, et voilà ce que j'appelle des pages barbares.

Mais comment aussi un homme qui n'assigne comme but suprême à la vie et à l'art que les causes pemnanentes et génératrices, un homme qui nie l'âme et Dieu, et pour qui tout le monde religieux et divin demeure fermé, comment un tel homme eût-il pu sentir la grandeur de ridée et la beauté du sentiment qui enfantèrent ces sublimes épopées en pierre qui s'appellent les cathédrales! Le critique matérialiste a été ici complètement désorienté, et son style s'est abaissé avec sa pensée.

Mais par contre, comme il se retrouve tout entier, comme il se déploie, comme il se délecte, quand il expose comment les mœurs de la Grèce préparaient la statuaire grecque; comment on s'y prenait « pour avoir d'abord des corps par- « faits, pour fabriquer de belles races : on s'y prenait comme « dans les haras; » comment, « après avoir fabriqué la race, * on façonnait l'individu » par les habitudes gymnastiques « qui avaient supprimé ou transformé la pudeur, » et amené « l'étalage et le triomphe du corps nu,» comment on observait « le corps nu et en mouvement; » et quand enfin, après avoir décrit si complaisamment de telles préparations, il en arrive à admirer les nudités de la statuaire grecque avec autant d'enthousiasme qu'il mettait d'âpretè à vilipender l'art chrétien. Car c'est, selon lui, à de telles préparations, à un tel idéal, l'idéal « du corps nu, de bonne race et de « bonne pousse, » que « la grave et mâle antiquité, » comme il l'appelle ailleurs, a dû de découvrir « le modèle idéal « du corps humain, la forme parfaite, » et de voir une « floraison de la sculpture, telle qu'on n'en a jamais revu « une pareille... une si prodigieuse abondance de fleurs, « de fleurs si parfaites, o Voilà ce que j'appelle des pages

honteuses. Mais, je le reconnais, ce professeur est dans tout cela conséquent avec lui-même : cette esthétique matérialiste découle nécessairement de ses doctrines matérialistes et athées.

Quant aux panthéistes, ils auront beau accumuler les inconséquences, comme l'ont fait, dans leurs travaux d'esthétique, les coryphées du système en Allemagne, Schelling et Hégel en particulier, jamais le panthéisme ne s'élèvera à la véritable théorie du beau, ni à la véritable théorie de l'art; et si des philosophes de cette école arrivent ici à de belles et grandes vues, ou il leur faut renier ces vues, ou il leur faut renier leur système.

Non, ni l'esthétique, ni la poétique, ni la critique panthéistes, ne peuvent avoir le vrai sens de la création, ni entendre le grand concert, la grande harmonie des êtres. L'hymne que chante la nature, les philosophes de cette espèce ne le comprennent pas. La vraie splendeur qui rayonne sur les êtres, ils ne la voient pas. Ils ne voient que des fantômes, ils ne voient pas Dieu dans la nature. Mais c'est Dieu, le Dieu vivant, qu'il y faut voir, car il y a mis son empreinte et ses lumineux vestiges, et c'est lui que la nature révèle à l'âme et au cœur, et lui aussi que l'art doit révéler. Le mysticisme panthéiste est faux, et l'art qu'il enfante, faux et maladif; et la critique qui en découle est également fausse, ou inconséquente avec ellemême.

Des principes posés plus haut suit encore la fausseté d'une autre esthétique qu'on a professée bruyamment en France, et qui, dans le domaine de la littérature comme dans celui de L'art proprement dit, s'est jetée dans les excès les plus désastreux. Exagérant ce principe vrai, rappelé par nous tout à l'heure, que la nature exprime Dieu, cette école en a conclu que l'art ne devait être autre chose que l'imitation de la nature, et que la nature venant tout entière

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de Dieu, il fallait tout imiter et tout reproduire, et par conséquent mettre dans les œuvres d'art, comme dans la nature, le laid à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque près du sublime : ce qui fait, sans doute, disent ces messieurs, un art mêlé, confus, désordonné, mais un art vrai et d'une vérité absolue, n'omettant rien, ne cachant rien. Voilà le système.

Il suffirait de le juger par ses résultats. Mais en soi, métaphysiquement et radicalement, ce système est faux et corrupteur de l'art véritable.

La nature vient de Dieu, sans doute, et exprime quelque chose de Dieu. L'être le plus humble, du moment qu'il est, exprime à sa façon la part d'être et de beauté que Dieu a mise en lui. Mais toute créature, par cela seul qu'elle est créature, est nécessairement finie, limitée, imparfaite, et par conséquent ne peut pas exprimer, non-seulement toute beauté, mais toute sa beauté propre, toute la beauté de son type, de son espèce, de son idée. L'expression même qui est en elle, elle ne la manifeste pas toujours tout entière et dans toutes les situations. Une fleur, par exemple, n'est pas sans doute plus belle, mais paraît plus belle aux rayons d'un beau soleil, que sous un ciel terne et pluvieux. Un visage humain ne fait pas à toute heure, en toute attitude, et par toute émotion, resplendir de toute sa beauté l'âme dont il est comme le miroir. L'art ne se contente donc pas de reproduire simplement la réalité qui pose devant lui; il la dépasse toujours, il s'élève toujours plus haut, et cela sans manquer à la vérité, ou plutôt en élevant la vérité réelle à la plus haute expression dont elle soit capable; il ne calque pas, il n'est pas un pur procédé comme la photographie; il idéalise, c'est-à-dire qu'il cherche toujours à mettre dans son œuvre, non-seulement la vérité et la beauté du modèle extérieur qu'il a sous les yeux, mais en même temps la beauté supérieure et tout idéale du modèle qu'il conçoit

dans sa pensée, et qui réside dans cette mystérieuse et féconde idée du beau, plus excitée, plus développée chez l'artiste que chez rhorarae vulgaire, et par laquelle il est vraiment artiste. Direz-vous que c'est là mutiler la nature? non, c'est l'épurer et l'ennoblir; que c'est vouloir rectifier l'œuvre de Dieu? non, c'est la comprendre, l'interpréter, la retracer.

Car, pour aller encore plus au fond de la question, il faut ajouter que la simple réalité extérieure ne nous représente qu'en apparence et à la surface l'œuvre de Dieu. Le plan de Dieu, l'idée divine dans la nature et dans l'humanité, est quelque chose déplus profond, d'invisible et de caché. Prétendre atteindre la vérité vraie, absolue, en reproduisant simplement cette surface extérieure, confuse et mêlée des choses, dans un drame sans limites et sans frein, dans des œuvres d'art sans mesure et sans goût, ce n'est pas retrouver, comme disaient les auteurs du système, le jeu des fils divins sous les marionnettes humaines; c'est au contraire s'en tenir à ce mirage trompeur des réalités superficielles. Le vrai philosophe et le vrai artiste vont plus loin : ils savent que, par la nature intrinsèquement limitée et imparfaite des créatures, et par la liberté donnée à l'homme, le mal existe à côté du bien, et le laid à côté du beau, dans l'œuvre de Dieu. Sans doute ils savent aussi que ces contradictions apparentes de détail sont des harmonies dans l'ensemble, et que la toute-puissante Providence, divine maîtresse de la création, maîtresse de la liberté humaine elle-même qu'elle dirige sans la contraindre, tire un ordre supérieur de ce désordre nécessaire, et fait tourner en définitive le mal au triomphe du bien. Mais cela n'empêche pas le mal d'être toujours le mal, et le laid toujours le laid.

La réalité extérieure, le mélange confus des choses, la juxta-position des contraires, ne contient donc pas, dans

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son spectacle superficiel, le vrai mot de l'énigme du monde ni la vraie beauté des choses. Il faut pour la science comme pour l'art, pour la vérité comme pour la beauté, aller plus loin, deviner, interpréter la nature, franchir en un mot les limites du réel et monter dans les régions de l'idéal. — Voilà la vraie philosophie et la vraie Esthétique théorique. Disons maintenant quelques mots de l'Esthétique positive.

ESTnÉTIQUE POSITIVE.

J'ai résumé la théorie de la science esthétique; j'arrive maintenant à sa partie positive, qui étudie les productions de l'art et son histoire. Ces deux parties ne peuvent être séparées : elles se soutiennent et s'illuminent Tune l'autre ; l'élude abstraite éclaire l'étude positive, et l'étude positive vérifie l'élude abstraite. En voyant les principes réalisés dans les œuvres d'art, on comprend mieux les principes eux-mêmes, et la connaissance des principes permet de mieux apprécier les œuvres d'art.

Rechercher la manifestation et l'expression du beau dans les divers âges et chez les divers peuples, c'est la contreépreuve de l'esthétique métaphysique.

Je dis qu'il faut faire marcher de front ces deux études ; car l'une et l'autre, poursuivie exclusivement, aurait ses dangers: la métaphysique toute seule pourrait jeter l'art dans une conception chimérique et des voies fausses; l'histoire de l'art, cultivée exclusivement, pourrait produire des arlistes sans originalité et des critiques sans étendue d'esprit, un art servile ne se plaisant qu'aux formes de telle ou telle époque, et pour qui la beauté serait une date. Ces deux études réunies font la vraie et complète Esthétique, une métaphysique de l'art qui n'a rien de vague, une critique de l'art qui n'a rien d'étroit.

Admirable fécondité de l'art, qui, avec un instrument nécessaire et rebelle, la matière, a une si grande puissance d'expression ! Sitôt en effet qu'on descend des considérations générales à des vues plus particulières, on voit Fart, admirable dans sa variété, se diviser, selon ses moyens divers d'exprimer avec la matière l'immatérielle beauté, en plusieurs arts, dont chacun pourrait fournir à l'étude d'une vie entière.

Sur quoi repose une division philosophique des arts/ h voici. — Du reste, on en a proposé plusieurs.

Tous les arts ayant pour but commun l'expression de la beauté, et chacun ayant pour l'exprimer ses moyens, c'est une division acceptable des arts que la division fondée sur la distinction môme des sens par lesquels la perception de la beauté arrive jusqu'à l'àme; et comme ces sens sont l'ouïe et la vue seulement, de là une division des arts en deux grandes catégories : les arts de l'ouïe, les arts de la vue ; d'un côté la musique et la poésie ; de l'autre la peinture avec la gravure, la sculpture, l'architecture.

A un autre point de vue, comme l'art a pour but direct d'exprimer le beau sous des formes sensibles, les arts pl^tiques, Y architecture, la sculpture, la peinture, se sont, aussi bien que Y art musical et la poésie, appelés les beaux-art*; et on les a distingués avec raison des arts mécaniques, qui ont l'utile pour objet.

Quand ceux-ci cependant, avec l'utile, recherchent aussi le beau, quand par exemple l'industrie qui fabrique une machine, un navire, ne se préoccupe pas seulement de l'adapter à sa fin, mais encore cherche à lui donner une Mie forme, ici l'industrie et la mécanique s'élèvent jusqu'au! beaux-arts.

Tous ces divers arts ont eu leurs phases successives, leur histoire , leurs innombrables productions. Tout d'abord donc, quel immense sujet d'études positives offre

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l'Esthétique , dans celte grande variété des beaux-arts !

On dit qu'il vaut mieux produire le beau que philosopher sur le beau, et que les siècles critiques ne sont pas toujours des siècles artistes. Sans doute l'érudition ne saurait suppléer l'inspiration, mais l'étude assidue des chefs-d'œuvre de l'art et de son histoire sera toujours pour le génie luimême un puissant auxiliaire, et pour le simple critique une source de nobles jouissances. Quels rapports, d'ailleurs, du plus haut intérêt, cette étude n'a-t-elle point avec les études littéraires, historiques, et philosophiques?

L'art n'est pas isolé dans le monde, et s'il a son influence sur la civilisation d'un peuple, à son tour il subit le contrecoup des agitations politiques et sociales du milieu où il se produit. Il reflète l'idéal d'une nation, c'est-à-dire sa manière de concevoir et de réaliser le beau, et cet idéal n'est pas arbitraire ; car il représente la nation elle-même, son génie, ses sentiments et ses croyances, sa délicatesse ou sa grossièreté, en un mot tout un grand côté de sa culture intellectuelle et morale.

Les plus hautes considérations se rattachent ainsi à l'histoire de l'art comme à sa philosophie, et en même temps l'histoire de l'art se rattache aux autres histoires, et ouvre un vaste champ de plus aux plus agréables études historiques.

Si l'on compare en effet, par exemple, l'art de l'Egypte et l'art de la Grèce, c'est dans le caractère de ces deux peuples qu'on trouvera la raison des différences profondes qui distinguent ces deux arts. Si l'on met en parallèle l'art païen qui est le triomphe de la forme, et l'art chrétien, qui est le triomphe de l'expression et de l'idée, le Parthénon bâti dans une conception limitée de la divinité, et une cathédrale gothique conçue dans l'idée et sous l'impression de l'infini, ce ne sont plus seulement des arts divers, mais des croyances différentes que l'on a en présence.

Ainsi, sous le rapport des formes du beau, si l'Esthétique révèle le triomphe de la forme dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité, elle sera obligée de reconnaître que la face de l'art, comme la face du monde, a changé avec la venue du Verbe fait chair. L'art chrétien n'a pas apporté la décadence à l'art païen, qui périssait de lui-môme et sous d'autres influences; mais il devait nécessairement le transformer; et tout en s'emparant de ce qu'il y a de vrai et de beau dans les formes de l'art antique, il a joint ce que son origine divine seule pouvait lui donner.

Cet art chrétien a lui-môme son commencement, son progrès, ses phases multiples, ses styles divers ; et il arrive un moment où les arts, surtout ceux dans lesquels l'expression de la pensée ei du sentiment prédominent, l'iconographie, la peinture, la musique, et aussi la puissante architecture, s'épanouissent admirablement sous l'influence des idées chrétiennes, et produisent des œuvres, qui ont été longtemps trop peu étudiées et trop peu admirées par les chrétiens eux-mômes, mais dont l'Esthétique et la critique modernes ont enfin révélé tout le prix et toute la beauté.

Pourquoi tel art a-t-il fleuri à telle époque chez tel peuple? Comment et pourquoi s'est-il modifié ? Quels chefsd'œuvre a-t-il produits? Quelle est la beauté restreinte de ces chefs-d'œuvre? Quels sont les caractères et les mérites des écoles ? Telles sont les questions que l'Esthétique positive offre à étudier. Je vous le demande, n'est-ce pas là, mon ami, un grand et beau sujet d'étude?

En particulier, la sculpture, la peinture, l'architecture, à laquelle se rattache l'archéologie, voilà certes des études singulièrement élevées et attachantes. Arts merveilleux, auxquels une si grande puissance d'expression a été donnée, et qui disent tant de choses à celui qui en a l'intelligence, mais si peu, il faut le reconnaître, à celui pour qui ce monde de l'art reste fermé1. Or, qui donnera l'intel-

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ligence des chefs-d'œuvre de l'art à celui qui d'ailleurs à le sens du beau ? La science esthétique.

Ici, pas plus qu'ailleurs, les dispositions naturelles ne suffisent ; autre chose est d'admirer d'instinct et sommairement une œuvre d'art, autre chose d'en pénétrer les beautés, les délicatesses, les intentions, et tous les mérites divers, par une sensibilité cultivée et à l'aide de connaissances approfondies.

L'art chrétien tout seul, dans l'une ou l'autre de ses trois grandes branches, la peinture, la sculpture, l'architecture, quel incomparable sujet des plus nobles études, surtout pour un homme de loisir et de fortune, qui peut voyager et voir de ses yeux les chefs-d'œuvre, et pas seulement dans les livres ! Car c'est un autre attrait de ces études, que je ne dois pas manquer de vous signaler, qu'elles se mêlent agréablement aux voyages, et leur donnent un immense intérêt, que ne soupçonne même pas le voyageur peu versé dans les arts. De deux hommes qui visitent ensemble à Florence la galerie des Offices ou du palais Pitti, quel est celui qui jouira le plus? N'est-ce pas celui qui verra et saura comprendre, tandis que l'autre aura des yeux pour voir et ne verra pas? L'étrangeté du touriste anglais, ancien commerçant enrichi et illettré, dans les divers musées de l'Europe, est proverbiale ; mais, s'il faut le dire, combien de Français sont un peu Anglais par ce côté-là! Ici, en vérité, nous devons nous accuser sévèrement nous-mêmes. Nous avons dans l'art chrétien des trésors incomparables, tout un monde de chefs-d'œuvre, de ravissantes créations , d'idéales figures ; des temples splendides, tout remplis de la divinité; et tout cela, à nous, inspiration de notre foi, richesses du génie chrétien : et combien de temps tout cela a-t-il été pour nous lettre close, monde inconnu, terre étrangère?

A présent même que tant de récents travaux ont réhabi-

litô, expliqué, commenté Fart chrétien, combien parmi nous, j'entends parmi les hommes instruits, cultivés, ne savent rien ou presque rien de cet art, ignorent son histoire, les écoles diverses de nos peintres, les différentes époques de notre architecture religieuse, les notions les plus élémentaires de notre archéologie! L'archéologie seule, quelle admirable étude à faire, même quand on ne s'en tiendrait qu'à la France! Et Ton ne sait que faire de son temps dans le monde! Et Ton ne se donne pas la peine, ou plutôt le noble plaisir de s'attacher à quelqu'une de ces belles et grandes études, dont le charme est si attrayant, qu'une fois commencées on les poursuit avec une sorte de passion! Ceux qui se sont occupés d'art chrétieu, d'archéologie chrétienne, ne me démentiront pas, si j'affirme qu'on se passionne véritablement à de telles études.

Je demande donc pourquoi un jeune homme, un homme du monde, une femme même, ne s'occuperaient pas d'une science, dont l'aspect est peu sévère assurément, et l'intérêt si manifeste, et qui est un complément, je dirais presque indispensable, des belles études philosophiques, historiques et littéraires.

Mais là encore, comme partout, ce n'est pas d'une étude capricieuse, superficielle et légère, sans suite ni méthode, commencée aujourd'hui, interrompue demain, qu'on peut espérer des fruits véritables. Soit pour goûter les vraies jouissances de l'art et n'en pas discourir en l'air, soit pour donner à l'art uue part sérieuse dans sa vie, quelques notions confuses, vagues, flottantes dans l'esprit, sans lien entre elles, ne suffisent pas. 11 faut y mettre la lumière et l'enchaînement, les rattacher à des principes, avoir, en un mot, une théorie du beau ; et il faut de plus connaître les productions et l'histoire de l'art, c'est-à-dire qu'il faut s'occuper avec suite et sérieusement d'esthétique. Sans cela, on restera toujours dans le médiocre, dans le vain, dans le

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faux; on ne s'élèvera pas au-dessus de la pratique routinière d'un métier, ou bien d'une connaissance superficielle est sans portée. Une étude régulière, attentive, persévérante, et faite dans la double direction que je viens d'indiquer : une étude théorique, une philosophie du beau; puis l'histoire de l'art et l'étude des chefs-d'œuvre, voilà ce qui peut seul rendre élevée et féconde la science esthétique.

Nous achèverons tout ceci par quelques indications précises, relativement aux auteurs qui ont le mieux écrit sur les deux parties théorique et positive de la science esthétique.

Quant à l'Esthétique théorique ou philosophie des beauxarts :

Dans l'antiquité, c'est Platon et saint Augustin qui se sont élevés à la conception la plus philosophique et la plus haute du beau et de l'art.

Chez les modernes, et d'abord en France, entre les ouvrages les plus utiles à étudier sur l'Esthétique en général, je citerai le Traité du Beau, du P. André, au XVIIe siècle; quoiqu'un peu suranné, cet ouvrage est encore à lire. Dans l'ouvrage de M. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien, on trouve plusieurs leçons très-belles sur les arts. Je conseille encore le récent ouvrage sur le Beau, de M. Charles Lèvêque, couronné par l'Institut; le volume sur VArt, dans les œuvres complètes de M. de Montalembert ; j'indiquerai môme les Menus propos de Toppfer, qui, sous ce titre trèsmodeste, a peut-être donné l'un des meilleurs traités d'esthétique qu'il y ait.

Quatremère de Quincy prouve parfaitement l'existence du beau idéal, dans son Essai sur la nature, le but et les moyens de Vimitation dans les Beaux-Arts.

Jouffroy a donné, dans un cours d'esthétique, une analyse fort remarquable du beau. Il s'est surtout appliqué à

l'étude du symbolisme, qu'il regarde comme l'un des caractères constitutifs de la beauté.

En Angleterre, Burke (Sur le Beau et le Sublime) a saisi assez bien quelques-uns des caractères qui distinguent le beau du sublime.

En Allemagne, les auteurs savants et profonds abondent.

Kant, surtout, a montré beaucoup de profondeur dans son Étude sur le Beau et sur le Sublime.

Hegel, au milieu des idées les plus extravagantes, a semé quelques bonnes réflexions sur le beau et sur l'art. Mais je n'aime pas à recommander la lecture de Hegel.

Parmi les auteurs qui ont étudié le plus à fond l'Esthétique positive et l'histoire de l'art, il faut lire le grand et capital ouvrage de M. Rio sur VArt chrétien. C'est M. Rio qui, le premier parmi nous, a eu l'honneur de révéler les merveilles des écoles catholiques d'Italie. Son livre, où l'histoire des artistes est mêlée avec habileté à la critique de leurs œuvres, est plein d'intérêt, de science et de charme, et a forcé l'hommage des écrivains irréligieux eux-mêmes.

11 faut y joindre les très-remarquables Etudes, de M. Vitet, sur V histoire de Vart; M. Vitet est un grand maître en Esthétique comme il l'est dans l'art d'écrire;

Les travaux de M. Beulé sur l'art grec;

MM. Letronne, Raoul Rochelle, Charles Blanc (VHistoire des Peintres), Fortoul {L'Art en Allemagne).

Winkelmann (Histoire de VArt) développe l'histoire du beau plutôt que sa nature. Il a ouvert une voie nouvelle dans l'étude de lart antique. Le Laocoon de Lessing l'a agrandie.

J'ajoute : Vasari, Vies des meilleurs Peintres, Sculpteurs et Architectes; Lanzi, Histoire de la peinture en Italie. VHistoire de Raphaël, par le docteur Passavant; VHistoire du bienheureux Angelico de Fiesole;

LETTRB XX. — L'ESTHÉTIQUE.

Les Ouvrages iconographiques, de Visconti, Orsini, Didron, etc.

Pour Y Architecture. — Th. Hope; Gailhabaud; M. de Caumont; l'abbé Bourassé; surtout le Dictionnaire de M. Viollet-le-Duc.

Pour la Peinture. — L'atlas, d'après Kugler [Les principales Ecoles et les principaux Artistes).

Pour la Sculpture. — Flaxman; Winkeîmann; de Clarac (Musée de sculpture antique et moderne'; Éméric David [Histoire de la sculpture française).

Tels sont, mon cher ami, les principaux écrivains que je crois pouvoir vous recommander.

Dans ma prochaine lettre, je continuerai à étudier le fond de ce grand sujet, et vous parlerai sur les avantages que présente l'étude des beaux-arts, et sur la direction élevée qu'il lui faut donner.

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