‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 67 sur 107 · INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE DES GRANDS INDUSTRIELS · texte numérisé non relu

INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE DES GRANDS INDUSTRIELS

Il est encore, pour encourager à l'étude des sciences les hommes riches et de loisir, un point de vue particulier, dont pour ma part je suis beaucoup frappé, et qui, dans notre société si troublée et si incertaine de l'avenir, devrait, ce me semble, frapper aussi tous les bons esprits, tous les

hommes désireux de voir parmi nous de nouveaux éléments d'ordre et de sécurité.

Je parlais tout à l'heuredes applications merveilleuses des sciences à l'industrie. C'est là, à mes yeux, un des grands motifs qui devraient aujourd'hui faire bien venir, auprès des hommes possesseurs d'une grande fortune, l'industrie, et par conséquent aussi les sciences, qui permettent d'élever l'industrie à une hauteur d'où elle brave tous les dédains et provoque tous les hommages. — Et ce que je dis là de l'industrie, je le dirai bientôt de l'agriculture.

Qui pourrait nier la grande position et la haute influence que donne à un homme, dans un pays, une puissante industrie, une vaste usine, occupant quelquefois un nombre considérable d'ouvriers pères de famille? Et aujourd'hui surtout que les suffrages se comptent par téte, et que chaque ouvrier a droit de suffrage, qui ne sent combien cette influence du grand industriel peut devenir en ses mains une arme précieuse ou redoutable ?

Les ouvriers, en France, quand ils sont laissés à leurs instincts vrais et droits, sont en général bons et honnêtes. Il y a chez nos familles laborieuses des qualités et des vertus dignes de tous les respects. La reconnaissance en est une ; et tout chef d'industrie qui fera du bien à ses ouvriers, à leurs femmes, à leurs enfants, est sûr de ne pas trouver en eux des ingrats : ils lui rendront en affection tout ce qu'ils recevront de lui en bienfaits.

Mais d'autre part il ne faut pas oublier que les ouvriers sont aujourd'hui activement travaillés par les sociétés révolutionnaires, auxquelles ils se laissent trop souvent affilier. Raison de plus pour travailler à gagner leur confiance, et se donner par l'affection un légitime crédit auprès d'eux. Toute influence doit toujours être conquise, et ne s'acquiert que par qui sait la mériter.

Quoi qu'il en soit, il est évident qu'aujourd'hui les ou-

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vriers sont une force sociale redoutable ; ou plutôt la plus grande force sociale est là, puisqu'ils sont le nombre, et que le nombre, par le suffrage universel, fait la loi. Il y a donc une nécessité sociale de premier ordre à gouverner cette force, qui pourrait, dans un jour d'aveuglement ou de colère, tout mettre en poudre. Or, parmi les influences légitimes qui peuvent s'imposer aux classes ouvrières, les plus naturelles, les plus facilement acceptées, pourvu qu'elles se soucient de l'être, ce sont celles incontestablement des chefs d'industrie. Voilà donc encore un genre d'occupation, une carrière que, pour ma part, je considère non-seulement comme très-noble, mais comme très-utile et nécessaire au premier chef dans les temps où nous vivons, et que je serais charmé de voir embrasser par les héritiers des grandes fortunes et des grands noms. Ce serait là une manière aussi sûre qu'honorable de recréer, au profit des grande familles, et à l'avantage de tous, les anciennes influences féodales; la religion y gagnerait autant que la société. Oui, je le dis hautement, quel bonheur ce serait pour la France, où la société menace ruine par sa base, si des hommes dévoués s'emparaient de l'industrie nationale, pour moraliser les classes populaires à l'aide de ce puissant lêvier;% si surtout ces hommes étaient des chrétiens, et comprenaient la nécessité et la puissance du secours que leur offrirait la religion pour cette œuvre moralisatrice et sociale !

Un des griefs, très-fondé, que plusieurs ont contre la grande industrie, c'est l'impossibilité matérielle, à laquelle beaucoup d'ouvriers et d'employés, notamment dans les chemins de fer, sont réduits pour l'accomplissement de leurs devoirs religieux ; c'est leur éloignement forcé de l'église, leur asservissement aux machines, sorte d'esclavage qui fait revivre parmi nous l'ilotisme antique. Pour peu que les choses continuent ainsi, il est sûr qu'il y aura

bientôt en France des milliers et des milliers d'hommes absolument sans pratiques religieuses, et cela par la nécessité de leur position, par le déplorable oubli où la religion a été tenue dans l'organisation de la grande industrie.

Quelques personnes, très-préoccupées des conséquences qui peuvent résulter à la longue d'un tel étal de choses, ont songé à rétablissement de chapellenies près des gares de chemins de fer. Rien ne serait plus désirable.

Je connais également quelques grands propriétaires d'usines en France, qui ont bâti des églises à la portée de leurs ouvriers, et qui ont tout fait pour répandre parmi eux l'instruction religieuse, et honorer à leurs yeux la religion. C'est ce qu'avait fait également en Toscane, dans ses beaux établissements de Monte-Cerboli,— -aujourd'hui Lardarello,— pour ses six cents familles d'ouvriers, l'honorable comte de Larderel.

Quoi qu'il en soit, l'abus que je signalais tout à l'heure tient à un vice dans l'organisation de l'industrie parmi nous, et non pas à l'industrie elle-même ; et revenant à la question qui m'occupe, j'applaudis, quant à moi, de toute mon âme, aux hommes qui, à l'aide des sciences appliquées à l'industrie, cherchent à doter leur pays d'importants établissements industriels.

Sans doute, il ne faudrait pas se lancer dans l'industrie sans avoir les qualités nécessaires pour y réussir. Un esprit calculateur, dont la hardiesse serait tempérée de prudence, un jugement sûr, de l'autorité dans le caractère, une volonté capable de s'imposer, un stage spécial et pratique dans l'industrie que l'on veut établir, et par dessus tout la volonté arrêtée et l'habitude prise de s'occuper par soimême de chaque chose et de voir de près les détails: voilà ce qui est requis absolument sous peine de ruine. Je ne conseillerai à aucun de ceux qui ne sont pas doués ainsi de s'embarquer dans de semblables entreprises. Le but le plus

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noble ne justifie pas des imprudences toujours graves, car elles menacent la fortune des familles, et peuvent aboutir h des catastrophes.

Mais, je le répète, l'homme qui, convenablement doué pour les affaires industrielles, et préparé h ces affaires, voudrait consacrer une grande fortune et sa vie à faire de Tindustrie en grand, tenterait une chose infiniment utile au pays et à lui-même, et donnerait aux possesseurs oisifs des grandes fortunes et des grands noms un bon exemple. Voilà ce qui est de toute évidence ; et ce qui ne Test pas moins, c'est que l'étude des sciences est absolument nécessaire à la grande industrie, puisqu'il n'y a pas une seule industrie qui ne puisse, d'un jour à l'autre, être modifiée et perfectionnée par une découverte nouvelle , par un nouveau procédé.

En tout cas, devant ce grand développement de la science et de l'industrie modernes, qui pourrait méconnaître l'importance nouvelle qu'ont prise les sciences? Aussi, a-t-il été nécessaire de leur donner une place, et une place considérable, dans l'organisation de l'enseignement public. Certes, je n'ai pas applaudi h la bifurcation ; je ne l'ai pas jugée propre à résoudre le problème qui se posait. Mais je n'en tiens pas moins l'étude des sciences pour une grande et belle étude, infiniment avantageuse, quand elle a lieu dans des conditions convenables, et qu'on ne lui sacrifie pas ce qui, dans l'éducation ne doit jamais lui être sacrifié, l'étude des Lettres. Je me suis expliqué longuement sur ce point dans mon précédent volume. Pour en revenir donc à l'objet propre de ces lettres-ci, je ne saurais trop applaudir à un homme du monde, qui consacrerait ses loisirs h la culture sérieuse et suivie d'une science quelconque : seulement, je me permettrais de lui conseiller d'y mêler quelque étude littéraire, de même que je conseille aux hommes qui font des Lettres leur occupation principale de ne pas rester

étrangers aux Sciences, de se tenir pour le moins au courant de leurs progrès, par la lecture de quelques livres bien faits :

Allerius sic

Altéra poscit opem res et conjurât amicè.

Ai. Iftl AVANTAGE DES ÉTUDES SCIENTIFIQUES

Oserai-je ici émettre une pensée, très-réfléchie chez moi, ou plutôt un désir très-sincère et très-vif ?

Je dis et répète sans cesse dans ces lettres que je n'écris pas pour les hommes spéciaux, pour les savants : que je ne me propose pas de susciter des savants ; que j'écris au contraire pour les jeunes gens et les hommes du monde qui ont du loisir, mais qui n'en profitent pas, et que je ne leur demande qu'une chose, au nom de leur propre intérêt : c'est d'occuper ces loisirs et de travailler.

Sans doute, et pour pérsuader ceux que j'ai particulièrement ici en vue, et les décider à s'introduire, au moins d'une manière générale, dans la connaissance des sciences naturelles, je pourrais leur dire simplement : Prenez deux petits volumes de M. Flourens, si haut placé lui-môme dans les lettres comme dans les sciences, l'un ayant pour titre : Histoire des travaux et des idées de Buffon ; l'autre : Analyse raisonnée des travaux de F. Cuvier. Je n'en demande pas plus pour vous ouvrir les grands horizons de la science, et vous inspirer le désir d'y pénétrer autant que vous le permettront vos loisirs.

Voilà ce que M. Flourens dit lui-môme des grands travaux dont il a écrit l'histoire : « Les grands travaux de ces « deux grands hommes lient deux siècles ; les prévisions « de l'un deviennent les découvertes de l'autre. Et quelles « découvertes ! Les âges du monde marqués ; la succès-

LETTRE XXI. — LES SCIENCES

« sion des êtres prouvée ; les temps antiques restitués; les « populations éteintes du globe rendues à notre imagina- « tion étonnée. Les travaux de Buffon et de Cuvier sont, « pour l'esprit humain, la date d'une grandeur noua velle. »

J'aurais toutefois pour ceux dont je parle ici, pour un grand nombre du moins d'entre eux, une ambition plus haute, qui, pour être pleinement justifiée, ne demanderait qu'une chose, à savoir qu'ils eussent eux-mêmes cette ambition. J'ai sous les yeux, en ce moment, V Annuaire de r-Institut. Je l'ouvre au titre de l'Académie des sciences ; et qu'est-ce que je vois dans cette académie? Onze sections que voici : Géométrie, Mécanique, Astronomie, Géographie et Navigation, Physique générale, ceci pour les sciences mathématiques ; — Chimie, Minéralogie, Botanique, Économie rurale, Astronomie et Zoologie, Médecine et Chirurgie, ceci pour les sciences physiques. — Je passe à l'Académie des sciences morales et politiques, et je vois de mêmes les sections suivantes : — Philosophie, Morale, Législation, Droit public et Jurisprudence, Économie politique et Statistique, Histoire générale et Philosophie, Politique, Administration, Finances. — Je parcours la liste des membres de ses diverses sections, et j'y vois, en grand nombre, avec des noms illustrés par eux-mêmes et par de nobles travaux, des noms tels que ceux de MM. le duc de Broglie, le duc de Luynes, le baron Séguier, Elie de Beaumont, le comte de Rougé, le comte Jaubert, et d'autres représentants de notre aristocratie française ; et en parcourant ces listes, je me dis naturellement ceci:

En vérité que d'honorables distinctions, que d'issues n'y a-t-il pas parmi nous pour les talents divers, et que de récompenses glorieuses pour le mérite et les utiles travaux ! Pourquoi donc les jeunes gens de famille, de fortune et de loisirs, pourquoi donc tant d'hommes du monde, si bien

LETTRES A UN HOMME h'C MONDE

doués d'ailleurs, s'ils savaient cultiver ce que Dieu a mis en eux, n'aspireraient-ils pas, par quelqu'une de ces nombreuses voies, à quelqu'une des diverses sections de nos académies, et ne s'attacheraient-ils pas, dans ce but, aux études et aux travaux qui y conduisent ? Pourquoi se jugentils incapables ? Pourquoi s'excluent-ils eux-mômes ? Un grand but double les efforts, et quelquefois le talent. Je demandais tout à l'heure pourquoi tant de jeunes gens qui pourraient peut-être aspirer à la vie politique, s'ils s'y préparaient de bonne heure par de fortes et grandes études, ne s'y préparent pas. Eh bien! je demande maintenant pourquoi tant de jeunes gens et d'hommes du monde, qui pourraient s'attacher, avec tant de succès, à quelqu'une des nombreuses branches des sciences, n'y pensent même pas, et perdent tristement leur temps et leur vie. Certes, cet aiguillon des distinctions scientifiques, des honneurs académiques, en vaut bien un autre. Que de gens remuent le ciel et la terre pour obtenir ce qu'on appelle parmi nous la croix d'honneur ! Je demande s'il y a plus d'honneur à porter ce ruban qu'à être membre de l'Institut.

Tout ceci est bien humain, dira peut-être quelqu'un. Sans doute ; mais depuis quand est-il défendu de s'animer par les motifs humains, quand ils sont de nobles et légitimes stimulants ? Sont-ils exclusifs d'ailleurs des motifs plus élevés et chrétiens? Et quand par ces motifs-là un jeune homme, un homme du monde, se sera décidé à consacrer ses loisirs à quelqu'une des grandes branches de la science, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas alors pour l'élever vers les grandes pensées, et vers celui qui s'est appelé le Dieu des sciences? Ah I sans doute, il faut redouter la science matérialiste, la science athée; mais c'est précisément pour que la science ne tombe pas aux mains des matérialistes et des athées, qu'il importe que les chrétiens, loin de la délaisser, s'en emparent, et lui conservent

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les tendances religieuses qui sont les siennes, et qu'il est de notre devoir, à nous chrétiens, de défendre et de sauvegarder.

Oui, la vraie science, par ses tendances naturelles, élève Thomme vers Dieu. N'en restez pas au début et aux prétentions de chaque science ; allez au terme et aux conclusions dernières, à la philosophie, au résumé le plus élevé de chaque science : et vous verrez comment les progrès de l'industrie et des sciences peuvent èlrc l'honneur de la religion, et s'harmoniser avec l'esprit chrétien et le sens le plus élevé de nos dogmes. Que trouvez-vous en effet au terme de toutes ces sciences ? Le voici : t

« Toutes les sciences qui établissent des lois et une harmonie au sein du monde créé, l'astronomie, les mathématiques, la physique, prouvent un Dieu sage. Toute les sciences qui démontrent la subordination et l'application des choses aux besoins divers de l'homme, la chimie, la botanique, la médôcine, prouvent que ce Dieu sage est bon. Si je m'élève aux sciences de l'âme après les sciences du corps, la logique et ses raisonnements sont fondés sur la supposition qu'il y a une vérité absolue, ou un Dieu sage ; la morale et ses prescriptions supposent un Dieu bon ; l'histoire ne se comprend pas et n'est qu'un jeu vain d'ombres mouvantes sans un Dieu juste. L'Esthétique, science des arts, partagée entre la contemplation de l'ensemble des choses, l'admiration des détails et la poursuite de l'idéal, s'écrie : « En Dieu résident l'exquise bonté et l'éternelle beauté ! » Et toutes ces siences de tous les ordres, logique et chimie, médecine et morale, astronomie et histoire, répètent à l'envi que ce Dieu sage, bon, juste, beau, est souverainement libre et qu'il est tout-puissant ; puis, retrouvant les mêmes caractères dans les plus petits faits de l'âme ou du corps du dernier homme, ou dans les plus petits détails de 1'organisaiion du plus petit insecte ou de la moindre

plante, ces sciences ajoutent encore que cet être bon, sage, juste, beau, libre, tout-puissant, est partout présent. En sorte que le résumé de toutes les bibliothèques savantes est exactement contenu dans un petit article du catéchisme, et ces sciences, après beaucoup de travaux, de prétentions, de menaces, de recherches et de peines, sont comme autant de degrés, taillés à coups de marteau, qui viennent se ranger l'un sur l'autre pour conduire à l'autel du Dieu que nous adorons ! »

Et l'orateur catholique de Malines, auquel j'emprunte ces belles paroles, ajoutait :

a Oui, Messieurs, encore une fois, les sciences prouvent Dieu. Les savants s'éloignent quelquefois de Dieu; les sciences, jamais! Elles ressemblent à ces flottilles de pêcheurs qui laissent chaque année vos rivages pour aller explorer les régions glacées du Nord. Quel triste moment! Le port semble vide, les navires sont partis, tout est perdu. Rassurez-vous : ils reviendront; peut-être pleurera-t-on quelques naufrages, mais le plus grand nombre des barques rentrera. Elles n'auront rien emporté qu'elles n'aient reçu du port; elles n'auront rien trouvé qu'elles ne lui destinent. Ainsi les sciences, eniraînées par ceux qui les dirigent, paraissent quitter l'Église dont elles ont tant reçu, et le port semble déserté; mais ayez patience, elles ne s'éloignent que pour revenir. Pendant ce temps, nous, qui demeurons à terre, sachons travailler à rendre le port plus large, et la rive plus hospitalière! »

Voilà, mon ami, ce que j'avais h vous dire en faveur des sciences.

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