‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 74 sur 107 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Mon cher ami,

En commençant cette lettre, une des plus importantes de toutes celles que j'avais à vous écrire, vu les périls particuliers des temps où nous sommes, je veux placer encore sous vos yeux les paroles suivantes de d'Aguesseau. Elles sont pleines de haute raison, de sens chrétien et surtout d'àpropos : car elles conviennent infiniment plus aux hommes de notre époque qu'aux contemporains et au fils de cet illustre magistrat.

« Mon cher fils, vous allez entrer dans le monde, et vous « n'y trouverez que trop déjeunes gens qui se font un faux « honneur de douter de tout, et qui croient s'élever en se « mettant au-dessus de la religion. Quelques soins que vous « preniez pour éviter les mauvaises compagnies, et quelque « attention que vous ayez dans le choix de vos amis, il sera « presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne « rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts a qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort iin- « portant pour vous de vous être fait de bonne heure un bon « fond de religion, en sorte que vous puissiez n'être ja- « mais ébranlé ou même embarrassé par des objections qui « ne paraissent spécieuses à ceux qui les proposent, que

t parce qu'elles flaltent l'orgueil de l'esprit ou la dèprava- « lion du cœur.

« Ce n'est pas, mon cher fils, que je veuille vous conseiller a d'entrer en lice avec ceux qui voudraient disputer avec « vous sur la religion. Le meilleur parti, pour l'ordinaire, « est de ne leur point répondre. Mais c'est une grande sait tisfaction pour un jeune homme aussi bien né que vous « Têtes, de s'être mis en état de sentir le frivole des raison- « nements qu'on se donne la liberté de faire contre la reli- « gion, et de bien comprendre que le système de l'incrédu- « lilé est infiniment plus difficile à soutenir que celui de la « religion, puisque les incrédules sont réduits à oser dire ou « qu'il n'y a point de Dieu (ce qui est évidemment absurde], « ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion « (ce qui est démenti par tant de démonstrations de fait, a qu'il est impossible d'y résister). En sorte que quiconque « a bien médité toutes les PREUVES, trouve qu'il est non- « seulement plus sûr, mais plus facile de croire que de ne « pas croire, et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que « la plus importante de toutes les vérités fût aussi la plus « certaine, et qu'il ne fût pas plus possible de douter de la « vérité de la religion chrétienne, qu'il l'est de douter s'il y a a eu un César ou un Alexandre. »

D'Aguesseau donne ici, dans cette remarquable page, de la nécessité d'étudier les preuves de la religion, deux raisons générales dont il est impossible de ne pas sentir la force.

La première est tirée des périls auxquels la foi d'un jeune homme est exposée dans le monde. Mais ce qui était vrai du temps d'Aguesseau l'est bien plus du nôtre. Le milieu où un jeune homme se trouve jeté, quand il sort de son collège ou de sa famille, pour entrer dans le monde, est

aujourd'hui beaucoup moins chrélien qu'au xvue siècle.

Entre le siècle où vivait d'Aguesseau et le nôtre, il y a eu Voltaire et les encyclopédistes, et on sait ce qui en reste encore chez certaines yens parmi nous. Et quoiqu'il semble superflu d'insister sur un fait malheureusement trop notoire et trop lamentable, je le redirai encore, la foi des jeunes gens, grâce au vent d'impiété qui souffle depuis quelques années avec une recrudescence nouvelle, court aujourd'hui des périls dont les parents, môme les plus attentifs et les plus chrétiens, ne soupçonnent pas toujours l'étendue.

Les attaques contre le Christianisme renaissent plus nombreuses, plusviolentes que jamais. L'irréligion a pour ainsi dire retrempé ses armes et renouvelé sa polémique. Aux vieilles objections, plus ou moins flottantes dans les esprits, ont succédé des attaques toutes modernes, et plus radicales que jamais. Le protestantisme primitif attaquait surtout TÉglise, le voltairianisme attaquait surtout le Christianisme; aujourd'hui, on attaque tout, et les dogmes surnaturels, et les vérités rationnelles; toute philosophie, comme toute religion, toute raison, comme toute foi.

Et ce qui rend aujourd'hui plus formidables que jamais toutes ces attaques de l'irréligion, ce sont les terribles moyens de propagande dont elle dispose si impunément, et qui lui permettent de pénétrer, de se faire entendre partout, d'agir sur la jeunesse, chaque jour, avec une opiniâtreté sans relâche, de l'enlacer de toutes parts et d'atteindre aussi jusqu'aux dernières couches populaires.

11 est un fait capital, dont on n'a pas été assez frappé, parce qu'il résulte de faits isolés et successifs; mais il importe de le constater, afin de se rendre bien compte de la situation où nous sommes, et de voir où nous marchons. Pour des motifs que je ne veux ni ne dois discuter ici, depuis dix ans, de nombreux journaux qui défendaient la

religion ont été supprimés en France, dans nos diverses provinces. Et tous ceux, très-nombreux, qui ont été fondés depuis ce temps, tous, à part quelques rares exceptions, sont hautement des journaux anti-catholiques. De telle sorte qu'en fait, aujourd'hui, dans l'état actuel de la presse, la religion et l'impiété sont en présence et en lutte dans les positions que voici : quelques défenseurs isolés sont ça et là sur la brèche, sans qu'on leur permette de recruter aucun auxiliaire; tandis que la grande masse des journaux et des revues attaque, avec un concert et une audace qui vont toujours croissant, non-seulement le Pape, mais Jésus- Christ, l'Évangile, l'Église tout entière, ses Ordres religieux, son Clergé, tout son Enseignement, avec les calomnies les plus odieuses, les plus perfides, et cela partout, tous les malins, dans tous les ateliers, les restaurants, les cafés, les cabarets, les gares de chemins de fer. Et il faut remarquer que certains journaux attaquent, non pas seulement le Christianisme, mais toute la Religion et Dieu môme. Les vieux systèmes de matérialisme et d'athéisme, qu'on pouvait croire morts, revivent et ont leurs organes dans la presse contemporaine, et môme dans certains journaux qui, comme le Journal des Débats, par exemple, se prétendent conservateurs. La Revue des Deux-Mondes, c'est une justice qu'il faut lui rendre, s'est fait ici, depuis quelques années surtout, un rôle à part. Je ne sais s'il est un seul de ses numéros qui ne contienne une attaque, voilée ou violenle, mais toujours profonde et perfide, contre la religion, et si les docteurs du panthéisme et du matérialisme ont une tribune qui leur soit plus volontiers ouverte, pour les aider à pénétrer là où ni leurs personnes ni leurs doctrines ne parviendraient à s'introduire : cela toutefois, je le reconnais, avec un mélange, singulièrement fait pour tromper les dupes, d'articles agréables et de bon ton.

Telle est à peu près la situation de la presse périodique dans notre pays.

Mais ce n'est là qu'une partie du mal. J'aftirme, et je n'exagère rien en l'affirmant, qu'à l'heure où j'écris ces lignes, une nouvelle et grande conspiration d'écrivains est à l'œuvre : rappelez-vous les doctrines dénoncées par moi il y a deux ans dans mon Avertissement aux pères de familles ; ces doctrines continuent à faire un chemin souterrain et des ravages profonds dans la jeunesse des écoles ; et il nie suffirait, mon cher ami, de placer sous vos yeux une simple liste d'ouvrages de philosophie, de littérature et de science, édités récemment à Paris, et de vous demander si un tel concours de publications, dirigées contre le Christianisme et contre les fondements mômes de toute religion et de toute croyance, est fortuit, et ne révèle pas un immense travail de démolition, et une conjuration patente de l'impiété contemporaine. Quant à moi, il m'est impossible de fermer les yeux et de me taire ici, et de ne pas voir là le signe caractéristique de l'heure où je parle, et la grande menace de l'avenir.

Eli bien ! je dis qu'un jeune homme, et qu'un homme du monde, dont la foi n'a pas de solides racines, et n'est pas éclairée et fortifiée par la connaissance des grandes preuves sur lesquelles repose la religion, se trouvera nécessairement exposé, au milieu de toutes ces influences, de toutes ces lectures détestables, à voir ses croyances se troubler, chanceler et périr.

D'où viennent en effet tant de naufrages dans la foi? D'où vient ce progrès effrayant de l'irréligion dans la jeunesse des écoles, si ce n'est qu'elle ferme l'oreille aux enseignements religieux et qu'elle est envahie par ces doctrines d'impiété, dont nous avons vu à Liège une explosion si révélatrice? Et ce n'est pas seulement la jeunesse : combien d'hommes mûrs en sont là, et ont arrêté, comme ils

disent, leurs idées religieuses avec une légèreté inexcusable, qu'ils ne portent dans aucune affaire : comme s'il ne s'agissait pas là de la première et plus capitale de toutes les affaires.

Je le dis, mon cher ami, avec une absolue conviction : il est indispensable aujourd'hui qu'un jeune homme étudie sérieusement la religion, s'il veut sauver sa foi, et pour cela môle à ses études quotidiennes de solides lectures qui affermissent dans son âme les principes religieux, et les fortifient contre les attaques incessantes du doute et de 1'incrédulilé. A cet âge où l'on se fait, pour la vie entière, en toute choses, des principes, bons ou mauvais, il est indispensable qu'on sache raisonner ses croyances, qu'on en connaisse les invincibles preuves, qu'on voie le solide terrain sur lequel elles reposent, afin de mépriser tous les vains sophismes, et de se tenir inébranlable à l'ancre de son symbole.

Un autre molif, qui doit engager très-fortement un jeune homme, un homme du monde, un chrétien, à s'appliquer aux études apologétiques, c'est le grand intérêt de ces études, et, comme le disait d'Aguesseau, la profonde satisfaction d'esprit et d'âme qu'on y trouve.

Les preuves de la religion, ces preuves si nombreuses et si variées, ne sont pas éparses, isolées, mais au contraire admirablement enchaînées entre elles, et font de la religion, de l'apologétique, une science véritable, un système, un tout d'une merveilleuse harmonie. Car, bien qu'elle soit naturelle dans son objet, son motif et son principe, la religion a ses preuves, et la foi est éminemment raisonnable. C'est par là que la religion satisfait à un désir, à un besoin inné de l'esprit humain : besoin qu'éprouve le croyant même le plus sincère, besoin d'ordre et de lumière, besoin de se

rendre compte, besoin de voir comment ce qu'il croit s'ordonne et s'harmonise. N'y a-t-il pas une satisfaction profonde de l'esprit à se donner ainsi plus de clartés, et, dans un siècle où la foi de tant de gens défaille, à sentir, comme dit si bien d'Aguesseau, le frivole de tous les raisonnements qu'on suppose à la religion, la solidité du terrain sur lequel on est établi, et à se reposer ainsi dans la sécurité et la lumière? Ce travail bien dirigé, bienfait, ne peut qu'affermir singulièrement la foi, et ces clartés plus grandes de l'esprit donner une force contre l'incrédulité, et amener pour la vertu même une pratique plus intelligente et plus fidèle.

Il y a des personnes qui s'effraient de cette recrudescence d'impiété qu'on remarque à certains moments. Certes, il ne faut pas s'endormir sur de tels périls ; mais il ne faut pas non plus trop craindre. Il est facile de se rendre raison de ces luttes : l'Église est nécessairement militante sur la terre : attaquée dès le premier jour de sa durée, elle le sera jusqu'au dernier. La religion, comme on l'a très-bien dit, ressemble à celte nuée qui conduisait le peuple de Dieu dans le désert. Le jour est d'un côté et la nuit de l'autre. Il y a assez de lumière, dit Pascal, pour éclairer les esprits dociles : il y a assez d'ombres pour offusquer les esprits orgueilleux. Touchant à l'infini, la religion pose nécessairement sur le mystère, et le mystère est l'écueil des âmes superbes. D'ailleurs, l'orgueil de l'esprit n'est pas le seul ennemi secret qui proteste ici : la foi aboutit à une pratique sévère ; toutes les passions du cœur humain, que celte foi réprime, lui font dans les âmes une sourde et inexorable opposition ; ajoutez l'opposition publique des mœurs contraires et des pouvoirs jaloux, et vous comprendrez pourquoi la religion est condamnée à faire icibas, contre des ennemis éternels, une éternelle apologie.

Mais quelle que soit la tristesse des luttes, c'est un grand h. É., m. 2o

et beau spectacle à contempler dans l'histoire que celai de l'apologétique chrétienne, depuis les premiers siècles jusqu'aux temps où nous sommes. On voit, à mesure queles attaques se développent, l'apologie grandir aussi, et étendre le champ de ses arguments victorieux. Mais comme au fond, la controverse ne roule que sur un petit nombre de principes, et que l'erreur est condamnée à tourner dans le même cercle, il y a un extrême intérêt à saisir, sous les objections de détails, plus ou moins multipliées, les principes généraux qui portent toute l'apologétipue chrétienne, et qui sont comme les colonnes de la démonstration évangélique.

t Une grande lumière se fait alors : l'inanité des attaques apparaît en même temps que la force et l'éclat des preuves, et on saisit, dans son harmonieuse unité, tout l'enchaînement du système chrétien et le merveilleux accord du naturel et du surnaturel, de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.

C'est ainsi que de bonnes études sur [l'apologétique chrétienne rendent, mon cher ami, les convictions plus fermes et défendent contre les sophismes.

Qu'on veuille bien d'ailleurs le remarquer, l'Apologétique, ou l'étude des preuves de la religion, se rattache à toutes les autres études : d'abord, à ces études de philosophie générale, de théodicée naturelle, dont j'ai montré l'intérêt et l'importance, aujourd'hui surtout que les bases de la religion, de la raison comme de la foi, sont attaquées de tant de manières, et menacées par tant de sophistes ; puis* plus ou moins, à toutes les autres études, car on peut dire qu'aucune ne lui est étrangère ; toutes y rentrent par un point ou par un autre, et y touchent par leur sommet. Les preuves de la religion, en effet, sont de tous les genres; il y a des preuves métaphysiques, et il y a aussi des preuves de fait. 11 y a des preuves empruntées à la morale, à l'his-

toire, à l'histoire naturelle, aux langues, aux arts, aux lettres, à tout enfin. Quelque branche des connaissances humaines que Ton cultive, on rencontre sur son chemin la religion : en sorte que les études religieuses, les études apologétiques, outre leur intérêt propre, sont pour ainsi dire d'un intérêt universel.

Vous me direz peut-être : « Oui, sans aucun doute, pour ceux qui ne croient pas, l'étude des preuves de la religion est un rigoureux devoir : c'est de toute évidence. Un homme ne peut pas rejeter la foi des siècles et du genre humain sans examiner au moins les fondements sur lesquels cette foi repose. L'incrédulité, qui est toujours un grand malheur, est de plus une déraison manifeste, quand on n'a pas tout fait pour arriver à la foi, et même un crime, quand on ne s'est pas donné la peine de consacrer le moindre temps ni le moindre effort à la capitale étude des preuves de la religion. Mais pour ceux qui ont le bonheur de croire, pour les chrétiens, comment entendez-vous le travail que vous conseillez ? Étudier les apologistes de la religion, n'estce pas étudier par là même ses adversaires? L'étude de la défense n'entraîne-t-elle pas celle de l'attaque ? Et n'y a-t-il pas un danger réel à entrer dans ces questions ? Ne vaudrait-il pas mieux croire simplement, et ne s'occuper en aucune façon d'apologétique? »

Voici, mon cher ami, ce que j'ai là-dessus à vous répondre.

Et d'abord, quant aux scepiques, nous sommes d'accord. Oui, si nous pouvions faire entendre à tant d'hommes qui n'ont pas notre foi cette nécessité, qui vous paraît si évidente pour eux d'étudier la religion, nous serions bien près de les compter au nombre des croyants heureux et sincères ! Malheureusement, ils ont bien de la peine à s'y décider, et c'est

là une inconséquence d'esprit, une mollesse de volonté, dont ils rendront compte à Dieu.

Quant aux chrétiens, assurément, mon cher ami, la foi simple est de beaucoup supérieure au doute, et il vaut mieux mille fois posséder la vérité que d'errer dans les tristes sentiers du scepticisme. Certes, je le proclame tout le premier. Mais la question est de savoir si cette foi simple est aujourd'hui mieux protégée par l'ignorance que par la connaissance des preuves de la religion; si. même cette foi toute simple est possible, dans les temps où nous sommes, du moins pour la portion cultivée et pensante de nos contemporains. J'ai dit là-dessus fortement ma pensée dans le précédent volume, au sujet des études philosophiques : je n'y insiste plus. Je maintiens seulement qu'il faut se garder ici d'une prudence qui dégénérerait en pusillanimité, et qu'il serait souverainement injurieux à la religion de penser que des études apologétiques soient par elles-mêmes dangereuses.

Il est vrai de dire néanmoins que de telles études ne doivent pas être entreprises témérairement, étourdiment, par personne, mais qu'elles demandent au contraire des hommes du monde, et surtout des jeunes gens, la gravité, la suite, le travail sérieux, et une bonne direction. Du reste, on se méprendrait étrangement sur ma pensée, si, quand je recommande l'étude des preuves de la religion, on supposait que je recommande par là même quelque chose comme le doute. Grâce à Dieu, une telle méthode n'est pas nécessaire, et de' plus elle est absurde. Jamais, pour faire la lumière dans une âme, il n'a été besoin d'y introduire préalablement les ténèbres. Il n'est pas permis de faire le vide en soi, et d'en chasser la foi, sous prétexte de la ramener ensuite par la réflexion et par l'étude. Un tel jeu, que certains philosophes préconisent pour la philosophie, n'est pas de mise en choses si graves ni dans la philosophie elle-

même. Heureuses les âmes fermes, et vierges dans la foi' que l'objection n'a même pas effleurées, et dont une éducation solide et un milieu chrétien ont protégé les croyances! Les discours, les livres, les journaux et les revues contre la foi ne doivent pas être rejetés avec moins de soin que les discours et les livres contre les mœurs; la foi est une vertu délicate comme la pudeur.

Et je le dois dire, on n'est pas toujours, il s'en faut, assez sévère sur ce point dans le monde, même dans les familles chrétiennes. On est quelquefois ici d'un laisser-aller étrange contre lequel, pour ma part, je ne saurais trop m'élever. On expose, quelquefois avec une insouciance véritablement incompréhensible, l'âme des enfants, des jeunes gens, des jeunes filles, sa propre âme, à des blessures qui peuvent être mortelles. On étale sur des tables de salon, ou dans des bibliothèques d'un facile accès, les ouvrages les plus dangereux. On se croit le droit de tout lire. Les femmes mêmes ne rougissent plus d'aucune lecture. J'en sais qui se sont cru permis de lire la Vie de Jésus, ce roman sacrilège et ridicule, le plus répugnant ouvrage que je connaisse.

Certes, il y a dans de telles libertés une absence de sens chrétien et une aberration intolérable.

Mais tandis qu'on lit les livres qu'il ne faut pas lire, ceux qu'on devrait lire et étudier, on ne les ouvre pas. Parmi les hommes du monde, en effet, combien en trouverait-on qui ont lu, je ne dis pas les longues apologies, mais les irréfutables écrits apologétiques de Pascal, Bossuet et Fênelon, trois courts volumes? Combien seraient capables de s'expliquer à eux-mêmes les motifs de leur foi ou de leur doute? Combien, parmi les chrétiens même, ignorent l'enchaînement des preuves sur lesquelles leur religion, tant attaquée aujourd'hui, repose? Des études apologétiques leur feraient connaître cet ensemble de preuves éclatantes, fortifieraient

Î.ETTRRS A UN HOMMB DU MONDE.

leurs croyances en les éclairant, et ces études, ils refusent de les faire!

Ces études, d'ailleurs, pourraient avoir un autre avantage : elles pourraient, comme elles l'ont fait tant de fois, susciter à la vérité divine, parmi les laïques, d'utiles et vaillants défenseurs. Après 1830, alors qu'au milieu de l'effervescence des esprits l'habit du prêtre inspirait une absurde défiance, l'apostolat de la charité naquit dans les rangs laïques, pour seconder auprès du peuple l'apostolat sacerdotal. Dans l'ordre de la vérité, comme dans l'ordre de la charité, les laïques peuvent donner h Tfiglise un précieux concours. Sans parler ici des contemporains dont les noms sont assez illustres, Prudence, saint Prosper, Lactance, saint Justin, Athênagore, Aristide, Minutius Félix, étaient des laïques. Certes, marquer honorablement sa place dans les rangs des athlètes de la religion, et vouer sa vie et son talent à la défense des grandes vérités religieuses, qui sont en même temps les plus hautes vérités sociales, ce ne peut être la mission de tous, mais c'est assurément une belle et grande destinée. Quand même un homme du monde ne serait pas appelé à ce grand rôle d'apologiste militant, combien de fois, s'il est solidement instruit, s'il connaît les preuves du Christianisme, ne pourra-t-il pas utilement, autour de lui, réfuter les objections misérables qui circulent, répétées par une foule de gens comme par autant d'échos, et porter la lumière, que sais-je?à un pauvre esprit retenu loin de Dieu, souvent par si peu de chose! Ce qui l'arrêtait n'était rien : une ignorance, un malentendu, une misère, un grain de sable; mais enfin, il était arrêté: aucune parole amie n'arrivait jusqu'à lui, nulle main secourable ne levait le faible obstacle. C'était vous peut-être que Dieu destinait à cette œuvre.

Je l'ajouterai même pour la jeunesse des grandes villes : quand la jeunesse catholique voit sa foi attaquée autour

d'elle, dans des conférences littéraires ou scientifiques auxquelles elle est tenue d'assister, ou dans des revues, ou des livres rapidement populaires parmi les étudiants, ne serait-il pas bon qu'elle s'armât, elle aussi, pour la défense, et qu'elle se préparât, dès ces premières années, à combattre ces mille sophismes qu'on emprunte aujourd'hui à l'histoire, aux sciences, à l'économie politique, etc., contre la religion? Sous prétexte d'une sage réserve ou d'une fuite prudente, faut-il condamner les jeunes gens catholiques à laisser humilier ou calomnier publiquement devant eux leur foi, sans qu'ils osent répliquer?

C'est du besoin que je signale ici, vivement senti autrefois par quelques jeunes catholiques, membres à Paris d'une conférence d'histoire, où la religion était sans cesse attaquée, que sont nées deux grandes œuvres de ce temps-ci : les Conférences de Saint-Vincent de Paul et les Conférences de Notre-Dame auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. Ces jeunes gens prenaient, isolément d'abord, mais hardiment, la parole dans ces réunions, à rencontre des saintsimoniens et des fourriéristes qui étaient là : bientôt, ils se reconnurent et se groupèrent; et pour se grouper, ils sentirent la nécessité d'un lien extérieur commun et public : ils choisirent les bonnes œuvres; ainsi naquirent les Conférences de Saint-Vincent de Paul, dont l'impiété a bien compris l'importance, si on en juge par la haine qui les a lâchement poursuivies après qu'elles ont été frappées. Ces jeunes gens sentirent aussi la nécessité d'un enseignement apologétique en rapport avec les controverses contemporaines, et de là la création des Conférences de Notre-Dame, qui réunissent, au moment où j'écris ces lignes, cinq mille hommes au pied de la chaire d'un Carme et d'un Jésuite. Il y a quelques années, j'avais essayé aussi dans ma cathédrale des conférences apologétiques, et cela avec une bénédiction de Dieu qui m'a fait vivement regretter d'avoir

été impérieusement obligé de les interrompre. J'ai pu du moins, Tannée dernière, grâce au zèle d'un homme apostolique, les fonder d'une manière permanente et régulière, et mon vœu serait que dans toutes les villes épisoopales de France de pareilles conférences fussent instituées. Mais ceci, mon cher ami, est l'affaire des évôques, et pas la vôtre.

Arrivons à la pratique. Quels ouvrages indiquer aux hommes qui, convaincus des raisons que je viens d'exposer, voudraient faire cette étude des preuves de leur religion? — Pour ne pas perdre de vue la généralité de ceux auxquels je m'adresse, et me tenir toujours dans la mesure nonseulement du possible, mais du facile, je me bornerai encore ici à quelques courtes indications.

D'abord, c'est dans les apologistes contemporains qu'il faut étudier l'apologétique, parce qu'ils répondent plus directement aux objections contemporaines.

Ainsi, il faut nécessairement qu'un homme du monde ail lu et relise :

Les Conférences de M. Frayssinous, admirables de noblesse, de logique et de clarté;

Le bel ouvrage de M. Nicolas : Études philosophiques sur le christianisme^ arrivé à sa seizième édition, et qui a ramené tant d'âmes au christianisme. Je ne connais pas pour un homme de plus grand honneur et de plus grand bonheur que d'avoir fait un pareil livre. Et cet homme est un laïque.

Les Conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan: Le Génie du christianisme, surtout la quatrième partie du culte chrétien et les bienfaits du christianisme. J'ajoute l'Introduction philosophique à l'étude du Chris-

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tianisme, de Mgr Affre, très-court et très-clair petit volume.

On peut joindre à ces ouvrages les Conférences de Mgr Wiseman, sur Y Accord des sciences et de la révélation;

Balraès : son très-remarquable ouvrage sur le Protestantisme et le Catholicisme comparés ;

Et le docteur DOllinger : Christianisme et Paganisme comparés.

Qu'on me permette de citer ici, à côté de ces noms plus célèbres, un ouvrage récent, peu connu encore, mais excellent, d'un de mes diocésains, un laïque, M. Baguenault de Puchesse, qui est lui-même, pour notre ville d'Orléans, un exemple des éludes que je recommande ici : Le Catholicisme présenté dans Vensemble de ses preuves.

Puis, parce que les restes du voltairianisme traînent encore au milieu de nous, et que beaucoup d'hommes de notre siècle sont attardés dans le dix-huitième siècle, il peut être bon de relire quelques apologistes de ce temps-là : le Catéchisme philosophique de Feller; les Helviennes de l'abbé Barruel ; Bergier; Le Comte de Valmont, et surtout les Dissertations de M. de la Luzerne; et les Lettres de quelques wifopar l'abbé Guénée.

Il ne faut pas oublier les grands et illustres apologistes du xvii« siècle : alors déjà se faisait entendre le bruit sourd iïimpiété que signalait Fénelon. Les Pensées de Pascal (édition de Dijon)» les Pensées de Descartes, le Christianisme de Bacon, et V Esprit de Leibnitz, publiés par M . Émery ; le Discours sur l'Histoire universelle^ grand ouvrage à la fois de philosophie, d'histoire et d'apologétique, la deuxième partie surtout; et enfin Fénelon, surtout les deux premiers volumes du Christianisme présenté aux gens du monde. Voilà des livres courts, admirables, écrits par les hommes du plus grand génie, et qu'il est absolument nécessaire

qu'un homme du monde n'ignore pas, à moins qu'il ne veuille tout ignorer,

Et pourquoi enfin quelques hommes plus instruits, quelques chrétiens plus courageux n'essaieraient-ils pas de remonter jusqu'à l'apologétique primitve, et d'étudier comment le christianisme fut attaqué et défendu dès l'origine9 On verrait que bon nombre d'objections qui se donnent comme nouvelles sont bien vieillies; et malgré certaines discussions de circonstance dont l'intérêt a diminué pour nous, l'apologétique ancienne paraîtrait souvent dater d'hier, tant elle répond encore à certains incrédules d'aujourd'hui. Voltaire par exemple, n'est souvent pas autre chose que Celse parlant français; et Origène ((loutre Celse, édit. Migne) peut souvent suffire contre les voltairiens.

Eusèbe de Cèsarée {Démonstration évangélique, et Préparation évangélique, édit. Migne), si intéressant, est peutêtre, pour quelques-uns, trop savant.

Mais les Apologétiques de Tertullien et de saint Justin, voilà des œuvres d'une admirable éJoquence et d'un intérêt, qui ne vieillit pas.

Les huit volumes de M. l'abbé Freppel sur les Pères apostoliques, les Premiers apologistes, saint Justin, saint lrénée, Tertullien, saint Cyprien et Clément d'Alexandrie, sont une excellente introduction à l'étude de ces premiers monuments de la tradition chrétienne, et j'en recommande la lecture. Je ne sais rien dans notre langue de plus instructif à lire sur les Pères et la primitive apologétique. On peut choisir entre ces volumes, selon que le nom ou le titre attirera davantage.

YINGT-SIXIÈME LETTRE

L'histoire de l'Église.

Mon cher ami,

Je vous ai écrit quatre lettres sur l'étude de l'histoire, et toutefois, ce sujet, si important, est de plus tellement vaste, que j'ai dû passer entièrement sous silence tout une grande partie des études historiques, et la plus intéressante peutêtre à plus d'un point de vue : je veux dire l'histoire de l'Eglise. Je viens vous en entretenir aujourd'hui, si vous le voulez bien.

Le sentiment chrétien seul devrait suffire pour incliner à cette étude. Il en est de l'histoire de l'Eglise pour des chrétiens comme de l'histoire de France pour des Français : l'ignorance et l'indifférence sont là moins que partout ailleurs admissibles.

Cette étude fait du reste nécessairement partie de l'étude de la religion.

La connaissance de la religion, en effet, serait plus qu'incomplète sans l'étude de son histoire, car la religion est essentiellement historique dans ses origines comme dans ses développements.

La religion n'est pas seulement une doctrine ; c'est un fait divin, posé à l'origine dans le monde, et se perpétuant à travers les âges dans l'humanité. Contemporaine de l'homme, la religion a pris naissance au berceau du genre humain, et

ut

se continuera jusqu'à la fin des temps. Il n'y a pas deux religions divines sur la terre ; il n'y en a qu'une seule, com me il n'y a qu'un seul Dieu, père commun de tous les hommes. Et comme l'institution divine de cette religion dans le monde est le fait capital de l'histoire des hommes, c'en doit être aussi le plus central et le plus éclatant. Et voilà pourquoi on en suit facilement à toutes les époques la trace lumineuse dans l'histoire.

C'est donc une erreur, que quelques littérateurs légers ont quelquefois adoptée, de regarder l'histoire de l'ancien peuple de Dieu comme important peu à l'histoire du Christianisme : ces deux histoires se tiennent si indissolublement, qu'elles n'en font qu'une ; Tune repose sur l'autre comme sur sa base, et les séparer, c'est tronquer essentiellement l'histoire de la religion.

11 y a donc d'abord à étudier, mon ami, l'histoire de la religion avant la venue de Jésus-Christ; c'est là que se voit la mission spéciale du peuple hébreu, la perpétuelle intervention de la Providence dans le gouvernement de ce peuple, et toute la suite de la préparation évangélique : Dieu créant l'homme pour une fin surnaturelle ; le relevant miséricordieusement après sa chute, par la promesse du Sauveur; renouvelant cette promesse aux patriarches; se formant des fils d'Abraham une nation à part qui gardera le dépôt de cette sainte espérance ; conservant chez ce peuple choisi son culte et sa loi ; dessinant, dans tous ses plus illustres personnages et dans les principaux événements de son histoire, la figure de Jésus-Christ et de son Eglise; multipliant, de siècle en siècle, avec une clarté toujours croissante, les prophéties qui annonçaient le Sauveur promis ; et enfin accomplissant tout au temps marqué par la venue de Jésus-Christ sur la terre.

Là, dans l'histoire hébraïque, sont donc tous nos ancêtres dans la foi, les patriarches et les prophètes : grands hommes,

qui devraient nous être familiers comme étant de notre race, de notre famille, tandis que souvent ils sont pour nous comme étrangers ; grands faits pleins des plus grandes leçons pour qui sait les comprendre, mais qui nous sont quelquefois moins connus que les fables mythologiques. Le xviie siècle nous était bien supérieur en ce point comme en beaucoup d'autres. Alors l'histoire sainte était vraiment un livre de famille, où l'enfant, dès qu'il pouvait en tourner les feuillets et en regarder les saintes images, se familiarisait avec les choses divines, et apprenait, comme en se jouant, Thistoire de sa religion. Au moyen âge aussi, cette connaissance des faits bibliques était beaucoup plus populaire qu'aujourd'hui, et tout le monde lisait alors, dans les bas-reliefs des vieilles cathédrales, écrite en pierre depuis la création du monde jusqu'à la lin des temps, cette sainte histoire qui est lettre close pour tant de chrétiens de nos jours.

Quant aux livres où on peut étudier avec fruit celte partie de l'histoire du Christianisme, j'indiquerai simplement ici, comme ouvrages de peu d'étendue :

V Histoire de la Religion avant Jésus-Christ, par Lhomond : c'est son chef-d'œuvre ;

Le beau livre des Mœurs des Israélites, par Fleury ;

Comme ouvrages plus considérables : Y Histoire des Hébreux, par M. Rabelleau, un Orléanais ;

Et surtout VHistoire du peuple de Dieu, par Berruyer (édition de Besançon), ouvrage si étudié, si plein de haut intérêt et de lumières pénétrantes;

Et enfin, et toujours, la deuxième parlie du Discours sur l'histoire universelle, où Bossuet a exposé toute la suite et les grands faits de l'histoire sainte avec une supériorité de génie incomparable.

Après l'histoire de la Religion avant Jésus-Christ vient

l'histoire de la Religion depuis Jésus-Christ, c'est-à-dire l'histoire de l'Eglise proprement dite. C'est là que se découvre visiblement la réalisation du plan divin, dont toute l'histoire de l'ancien peuple n'avait été que la préparation et l'annonce. C'est là qu'on voit la formation de l'Eglise chrétienne, sa divine constitution, son action sur l'humanité, et, parmi ses rudes combats, sa force toujours invincible et son éternelle victoire.

Il faut ajouter qu'à partir de ce moment, l'histoire de la religion se mêle à tout, remplit tout. Sans cesse, à toutes les époques, l'histoire de l'Eglise et l'histoire des sociétés temporelles se pénètrent réciproquement, et se confondent de telle sorte, que l'histoire ecclésiastique devient partie intégrante pour ainsi dire de l'histoire de l'humanité ; et c'est à ce point de vue surtout qu'on peut dire que les études historiques ont pour complément nécessaire l'histoire ecclésiastique. Si la vie et l'histoire de l'Eglise apparaissent ainsi mêlées à la vie et à l'histoire de tous les peuples et de tous les siècles, c'est que l'Eglise embrasse tous les temps et tous les pays : la vérité est que, depuis dix-huit siècles, on ne peut plus écrire l'histoire sans rencontrer à chaque pas l'Eglise, et sans être forcé ou do l'injurier, ou de s'incliner devant elle.

Quant au grand intérêt des choses, en une telle histoire, il serait superflu d'insister. On y contemple à la fois les plus grands faits et les plus grandes âmes.

C'est d'abord l'établissement du Christianisme dans l'empire romain : ses luttes contre les empereurs, ses triomphes, ses conquêtes, sa diffusion dans tout le vieux monde.

Ce sont ensuite les nouveaux rapports de l'Eglise avec les Césars devenus chrétiens, puis le grand déploiement de la vie de l'Eglise : après les martyrs, viennent les habitants du désert, les Anachorètes, puis les grands Docteurs, les

Pontifes ; les grandes assemblées d'évêques, les Conciles, foudroyant les hérésies. Dans ces luttes nouvelles se révèle le merveilleux développement du dogme chrétien, et ce progrès sans changement, où jamais aucune nouveauté doc- trinale ne paraît, et qui, sans rien ajouter h la foi ancienne, ne fait que déclarer la vérité plus expressément, quand les nuages de l'erreur et les subtilités de l'hérésie essaient de Pobscurcir ou de la corrompre.

Le dogme est nécessairement traditionnel et immuable dans son fond : néanmoins, il peut, il doit être de plus en plus compris et expliqué, et là même, sur ce fond invariable de la vérité révélée, le progrès est possible. Non nova, sed novè. Les Docteurs et les Conciles maintiennent avec énergie le sens traditionnel des dogmes, mais les définissent avec encore plus de clarté et de précision, pour répondre aux difficultés que les temps amènent; et c'est ainsi que chacune des hérésies, qui ont cherché tour à tour à altérer et à dissoudre le symbole, n'a fait qu'imprimer un mouvement d'expansion et d'ascension à la doctrine.

Mais l'histoire de l'Eglise n'est pas seulement l'histoire des plus grands faits et des plus grandes âmes; elle devient bientôt l'histoire de tout le monde civilisé, soit en Orient, soit en Occident. L'histoire politique s'y trouve mêlée de plus en plus. L'établissement impérial craque de toutes parts : il tombe; l'Eglise paraît comme la seule colonne debout au milieu des ruines. C'est elle qui amortit le choc redoutante des invasions barbares, qui menaçaient de tout mettre en poudre. Elle convertit à l'Evangile et à la civilisation tous ces nouveaux peuples.

Ce travail du Christianisme sur les races qui devaient remplacer l'ancien monde par un monde nouveau, est assurément un des plus grands spectacles qu'il puisse être donné de contempler.

Viennentensuite le» temps du Moyen Age,où bouillonnent,

encore agités et confus, les éléments des nationalités modernes; l'Eglise, parmi tous les grands événements de ces siècles tourmentés et orageux, prend une part prépondérante, et exerce en Europe ce qu'on a si bien nommé son pouvoir civilisateur. On rencontre là les Croisades, ces guerres héroïques de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane; puis ce qu'on a appelé la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, où les plus grandes questions se trouvaient engagées : on voit, en même temps, s'élever les grands Ordres monastiques et les grandes Universités chrétiennes : quel sujet encore de hautes et intéressantes études pour les hommes d'Etat, pour les politiques, comme pour tous ceux qui aiment à suivre les mouvements et le progrès de l'esprit humain !

Les temps modernes s'ouvrent, et amènent des faits religieux non moins graves, et dont les contre-coups se font sentir à Tordre social tout entier. La prétendue réforme ébranle l'Europe en même temps qu'elle trouble l'Eglise. Le Nouveau-Monde est découvert: les apôtres de la foi s'y élancent, et les missions catholiques renouvellent les merveilles des anciens âges. Qui ne sent encore ici combien de tels événements sont d'un intérêt à la fois élevé et dramatique ?

Et quand enfin on arrive à l'âge contemporain, l'importance des faits religieux ne diminue certes pas : l'histoire de .l'Eglise continue d'être mêlée intimement à toutes les affaires humaines. Quel intérètdepremierordre,par exemple n'offre pas l'histoire du clergé français pendant la révolution, les négociations pour le concordat, la captivité de Pie VI, les malheurs de Pie VII, et la suite des faits jusqu'à nos jours ?

Il est donc manifeste que l'étude de l'histoire de l'Eglise est le complément nécessaire de toutes les études historiques, et qu'elle offre elle-même un sujet d'études de l'ordre le plus élevé et le plus attachant.

LETTRE XXVI. — l/lllSTOIRE DE L'ÉGLISE. 449

J'ajoute une considération d'une extrême importance : c'est que l'histoire de l'Eglise, malgré le mélange inévitable de l'infirmité humaine, et jusque parmi les ombres des plus mauvais siècles, offre, à qui sait regarder, le grand et beau spectacle d'une société vraiment sainte : sainteté tellement inviolable, qu'elle subsiste malgré les vices, les passions, et tous les scandales des hommes. On la voit constamment briller, avec un éclat supérieur et persévérant, non-seulement dans son enseignement toujours vrai et sa discipline toujours pure, mais dans sa vie réelle, dans ses œuvres, dans ses institutions, dans les grands faits, dans les résultats vrais et durables de son action sur le monde ; et surtout dans cette multitude innombrable de grands hommes et de grands saints qu'elle enfante à Jésus-Christ avec une inépuisable fécondité, partout où est annoncé l'Evangile. El quelles plus grandes âmes que celles de nos Saints et de nos Saintes, quel plus beau spectacle à étudier de près que celui de leurs vertus et de leur héroïque vie !

Tel est donc le double intérêt de haut enseignement pour l'esprit, et de profonde édification pour l'âme, que présente l'histoire de l'Eglise.

Quant à la manière de procéder en cette étude, voici quelques simples avis qui pourront n'être pas inutiles.

L'histoire ecclésiastique est sans contredit la plus vaste et la plus variée de toutes les histoires, puisqu'elle embrasse tous les peuples, et comprend une suite de dix-neuf siècles. Or, il y a trois choses à remarquer dans une telle histoire : d'abord la marche générale et progressive des faits, pendant toute la durée de l'Eglise ; la distinction de diverses époques marquées par certains caractères dominants; enfin la suite et le progrès de certains grands faits plus ou moins généraux, lesquels, pour être mieux connus et mieux jugés, ont

besoin d'être dégagés des autres faits et étudiés à pari. Cela posé, je dis d'abord :

Que, pour l'histoire de l'Eglise, comme pour toute autre espèce d'étude, il faut prendre pour point de départ un ouvrage élémentaire, qu'on lira avec grand soin, la plume à la main, avant de s'engager dans des études plus étendues.

En voici quelques-uns parmi lesquels on peut choisir : Le cours d'histoire ecclésiastique de M. l'abbé Blanc offre dans le premier volume une bonne introduction à l'histoire de l'Église, et dans les deux autres volumes un assez bon abrégé.

Dans V Histoire ecclésiastique d'Alzog, traduite par M. Audley (3 vol ), on trouve beaucoup de vues générales et d'aperçus élevés, trop hasardés peut-être quelquefois;

Le Cours d'histoire ecclésiastique, par un directeur du grand séminaire de Grenoble (3 vol.): c'est fort court et très-estimé;

Le résumé en quatre volumes de M. l'abbé Drioux.

Beaucoup plus sommaire, mais d'un vrai et très-rare mérite, est Y Histoire de l'Eglise, par Lhomond : un seul volume. Vous qui lisez peu, qui ne lisez rien, lisez au moins Lhomond. C'est un livre très-attachant, très-complet dans sa brièveté, avec des vues toujours élevées, et un style noble. — Je maintiens qu'un homme du monde qui aura lu avec soin l'un des ouvrages précités, soit l'abbé Blanc, Alzog, le Cours dC histoire ecclésiastique de Grenoble, ou celui de M. Drioux, et surtout l'admirable abrégé de Lhomond, possédera sur l'ensemble de l'histoire de l'Église, au triple point de vue indiqué ci-dessus, des idées précises et justes, et aura fait un travail court, dont il lui restera une trèssolide et très-suftisantè instruction.

2° Étant lue toute la suite de l'histoire de l'Église dans un des abrégés que nous venons d'indiquer, si on veut faire

sur cette histoire un travail plus étendu, on peut entreprendre Tétude que voici :

Reprendre cette histoire par époques, puis comparer les époques entre elles et les éclairer les unes par les autres. C'est dans un tel travail qu'on remarquera les causes des événements, qu'on rapprochera les effets des causes, qu'on suivra dans leurs développements les grandes lignes de l'histoire, et qu'on pénétrera enfin dans la philosophie de l'histoire, étude si hasardée et souvent si fausse, quand elle est égarée par l'esprit de système, mais si profondément instructive, lorsqu'elle ne s'appuie que sur l'analyse consciencieuse des faits.

3° Enfin, on peut étudier séparément, dans toute leur suite, certains grands faits, qui, à raison de leur haute importance historique, méritent d'être plus sérieusement approfondis : les Croisades, par exemple, ou la lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

Cette manière d'étudier l'histoire peut sembler longue; mais il n'y a qu'elle qui soit grande, tout à fait lumineuse, et véritablement complète.

4° J'ai pu indiquer, pour la suite des faits de l'histoire ecclésiastique, plusieurs auteurs élémentaires; mais si on me demande une bonne histoire générale de l'Église, j'avouerai mon embarras. Il y a cette lacune dans notre littérature ecclésiastique : nous manquons d'une histoire de l'Église qui soit à la fois complète et à l'abri de graves critiques. Le xvne siècle nous a laissé des collections et des travaux, incomparables sous le rapport de l'érudition, et nous avons le grave tort aujourd'hui de les trop négliger. On dirait que ces grands travaux nous font peur. Mais une histoire véritable, c'est-à-dire une œuvre d'art en môme temps que de science, le xvne siècle ne nous en a légué qu'une, celle de Fleury. Fleury est incontestablement un historien éminent : rien n'égale la simplicité grave et noble

de son style ; le charme de ses premiers volumes est extrême; mais le développement du dogme est trop peu marqué dans son histoire, et ses opinions relativement à la Papauté sont souvent très-répréhensibles. Il serait indispensable de lire concuremment la Critique de son histoire, par Marchetti.

L'abbé Rohrbacher a, dans une œuvre considérable, amassé et compilé d'immenses matériaux : mais on sait assez quels justes reproches la critique lui a faits.

L'histoire de Berrault-Bercastel, continuée par M. Henrion, n'est .que de second ordre.

5° Nous sommes plus riches en travaux partiels sur l'histoire de l'Église :

Soit l'histoire d'une Église particulière, telle que Y Histoire de l'Eglise gallicane, par le P. Longueval, continuée par les PP. Brumoy et Berthier, œuvre du plus grand intérêt, récemment rééditée par l'abbé Jager;

Soit l'histoire d'un grand fait, telles que YHistoire de Photius et du schisme grec, par l'abbé Jager ; YHistoire de la réforme en Suisse, par Halier;

Soit l'histoire des grands Papes, des grands Évêques et des grands Moines, où l'art des écrivains modernes résume souvent toute une époque. Par exemple, YHistoire de saint Chrysostome, par l'abbé Martin, ou celle par l'abbé Hochet;

V Histoire d'Innocent III, par Hurter;

Et de Grégoire VII, par Voigt;

L Histoire de la Papauté aux XVI* et XV II 6 siècles, par Ranke : on y trouve sans doute encore bien des préjugés protestants, et moins d'impartialité au fond qu'on ne le croirait; cependant il a complètement renouvelé l'impression générale sur la Papauté au xvie et au xvir5 siècle. Personne avant lui n'avait révélé ou connu ces grands et bons papes que Dieu a donnés à son Église, depuis Pie IV jusqu'à Clément XI;

On peut lire encore Y Histoire de la lutte des Papes avec la maison de Souabe, par M. Cherrier, écrite avec science et noblesse;

Et aussi YHistoire des Papes pendant leur séjour à Avignon, par l'abbé Christophe.

J'ajoute ici, pour ce qui concerne les missions catholiques, l'admirable collection, trop négligée aujourd'hui, des Lettres édifiantes, continuées par les Annales de la Propagation de la Foi ;

Et pour des temps plus près de nous, les Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiastique au XVIIIe siècle, par M. Picot;

Les Mémoires du cardinal Pacca;

Ceux du cardinal Consalvi, récemment publiés, si curieux et si instructifs;

VHistoire de la captivité de Pie VI, par M. l'abbé de la Couture, et YHistoire de Pie VII, par M. le chevalier Artaud.

Un des grands intérêts de l'histoire de l'Église, pour l'instruction non moins que pour l'édification, je l'ai dit, c'est la vie des Saints ou des grands personnages de l'Église, et rien en môme temps n'est d'une plus facile lecture que les ouvrages de ce genre.

Quel charme élevé pour l'esprit et pour l'âme à lire, par exemple :

Les Actes des Martyrs;

La Vie des Pères du désert ;

Les Moines d'Occident, par M. de Montalembert;

La Vie de saint Dominique, par le P. Lacordaire ;

De saint François d'Assise, par M. Chavin de Malan;

De sainte Elisabeth de Hongrie, par M. de Montalembert, ouvrage dont l'Introduction est une étude admirable sur le Xllf siècle;

De saint Pie K, par M. de Falloux;

454 LBTTHKS A UN HOMMl, DU MONDE.

De saint l'rançois de Sales, par M. l'abbé Hamon ;

De saint Vincent de Paul, par Abely ;

De M. Qtier% par l'abbé Faillon ;

De Vénelon, par le cardinal de Bausset ;

De JJ. Emeryy par M. Gosselin.

Voilà incontestablement de très-excellentes et do trèsintéressantes lectures pour les hommes du monde.

ie compléterai du reste ces indications dans un spécimen de bibliothèque, que je me propose de placer sous vos yeux.

Je termine tout ceci par un avertissement qui est âmes yeux d'une capitale importance.

Un danger qui se pourrait rencontrer pour quelques-uns dans l'étude de l'histoire ecclésiastique, se serait de s'étonner outre mesure et de se scandaliser môme, là où les grands et humbles esprits ne font que s'élever et s'affermir dans la foi. La suite de la religion et de l'Eglise est un fait divin, mais qui s'accomplit dans l'humanité. Dans cette histoire il y a Dieu et il y a l'homme; Dieu avec sa force toutepuissante, et l'homme avec son éternelle misère ; l'homme qui pèche et se peut corrompre, quand il lui plaît, et Dieu qui soutient l'Église, qui la conserve et y fait son œuvre, malgré l'infirmité ou la perversité humaine. Une société en laquelle, pendant une durée de dix neuf siècles, nul scandale ne se verrait, et qui ne compterait que des saints pour membres, serait un miracle que Dieu n'a pas promis, et qui n'était pas nécessaire pour faire resplendir le côté divin de l'Église. Le côté divin, celui dont, pour ma part, j'ai toujours été profondément frappé, le voici : c'est que, malgré les infirmités et les défaillances des hommes, l'Église ellemême ne défaille pas : une Église toujours pure dans sa doctrine, toujours irréprochable dans ses lois, et toujours

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