‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 76 sur 107 · VINGT-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIÈME LETTRE

Étude de l'Écriture saiute.

Mon cher ami,

J'arrive enfin, — et c'est par là que je terminerai ce que j'avais à vous dire sur les études qui se rattachent à la grande science de la religion, — j'arrive à un point très-important, très-intéressant, mais qui a ses difficultés et ses délicatesses : je veux dire l'étude de la sainte Écriture.

« Je ne crois pas avoir besoin de vous recommander la « lecture de l'Écriture sainte, » écrivait le président d'Aguesseau à son fils. « Je prie Dieu, mon cher fils, que t vous vous y attachiez toujours avec fidélité pendant le t cours de votre vie. »

tel était le sentiment de ce grave magistrat sur la lecture de l'Écriture sainte. Cette lecture lui paraissait si naturelle et si nécessaire à un chrétien, qu'elle allait, selon lui, comme de soi, et ne devait jamais être abandonnée.

D'Aguesseau était dans le vrai, et comme lui je conseille

sans hésiter la lecture de l'Écriture sainte, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, aux laïques instruits de la religion, suffisamment préparés à cette étude, et par là même en état d'en profiter.

Je vais expliquer ma pensée et entrer dans le détail.

L'Eglise, on le sait, a mis, pour de très-sages motifs, des restrictions à la lecture de l'Ecriture sainte en langue vulgaire; mais l'esprit de l'Eglise est certainement que les fidèles, qui en sont capables, connaissent et lisent les livres saints avec les autorisations et les précautions nécessaires.

Cette lecture était très-ordinaire dans les premiers siècles de l'Eglise.

C'est ce que Fénelon démontre avec étendue» et c'est là son point de départ dans sa grande et belle lettre sur la lecture de l'Ecriture sainte en langue vulgaire. Cette lettre se trouve dans ses œuvres, et aussi dans le recueil intitulé : La vraie et solide piété, d'après Fénelon ; et je conseille fort aux hommes du monde de la lire :

« Les laïques, dit Fénelon au début de cette lettre, lift saient les saintes Ecritures dans les premiers siècles de « l'Eglise. Pour s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les « livres de saint Chrysostome; il dit, par exemple, dans sa « préface sur l'épitre aux Romains, qu'il ressent une vive « douleur de ce que beaucoup de fidèles n'entendent pas « saint Paul comme il le faudrait, et de ce que l'ignorance « de quelques-uns va jusqu'à ne savoir pas le nombre de ses « épîtres; il ajoute que ce désordre vient de ce qu'ils ne « veulent pas avoir assidûment ses écrits dans leurs mains; « il ajoute que l'ignorance des sainles Ecritures est la « source de la contagion des hérésies et de la négligence « dans les mœurs. Ceux, dit-il, qui ne tournent pas les « yeux vers les rayons des Ecritures tombent nécessaire-

a ment dans des erreurs et dans des fautes fréquentes. Tout • a ce discours regarde les laïques qui écoutaient les sermons « de ce père.1 »

Fénelon cite ensuite l'autorité de saint Jérôme.

Saint Jérôme, on le sait, recommandait la lecture de la sainte Ecriture à tous ces grands chrétiens, à toutes ces femmes illustres qu'il dirigeait à Rome; et non-seulement, aux vierges et aux veuves, à Paula, à Marcella, à Blesilla à Eustochium, mais encore aux mères de famille et aux enfants. Lui-môme leur expliquait les saints Livres, et il avait enflammé d'une si grande ardeur pour cette étude ces illustres Romaines, qu'elles lisaient la Bible, non-seulement dans l'édition latine, mais encore dans la version grecque, et même dans le texte hébreu.

Il écrivait à la vierge Eustochium, fille de Paula : « Lisez a sans cesse l'Ecriture; que le sommeil vous surprenne ce « saint livre à la main, et si votre tête s'incline fatiguée, « qu'elle tombe sur les pages sacrées. »

Il recommandait même aux femmes chrétiennes d'apprendre tous les jours par cœur un nombre déterminé de versets. Il voulait que cette étude fit partie du travail de leur journée : t Ne vous livrez jamais au repos, leurdisait- « il, qu'après avoir rempli de ce travail la corbeille de « votre cœur.

* Intérim tamen dolco ac moleste fero quoi virum hune non omnes , sicut par est, cognoscunt; verum ita illum nonnulli ignorant, ut ne Epistolurum quidem ejus numerum plané sciant. Hoc xtero non imperitia facit, sed quod nolint beati hujus viri scripta assidue in manibus habere.

Siquidem hinc in/inita exorta sunt mala, ab ipsa videlicet sacrarum Scripturarum ignoratione : hinc multa hœreseon lues pullulavit : hinc vitœ in multis neglectus : hinc inutiles ac lucro carentes labores. Nam quemadmodum qui luminis hujus usura sunt privati, ncquaquam recta ingredi possunt ; ita qui ad divinarum Scripturarum radios oculos non intenduht, necessario in multa fréquenter errata incurruntf perinde ac si in lenebris periculosissimis ambularen*. ; id quod ut ne eveniat, oculos ad ipsum apostolicorum verborum fulgorem adaperiamus.

« Ayez toujours, leur disait-il encore, la sainte Ecriture « dans les mains. »

Saint Jérôme voulait même que récriture sainte entrât dans l'éducation, et fût le livre avec lequel surtout on formerait l'âme des jeunes enfants. Et dans sa belle lettre à LaHa, sur l'éducation de sa tille, il lui disait expressément : a Dès sa plus tendre enfance, apprenez-lui nos doux t psaumes... Et quand elle commencera à être un peu plus a grande, qu'on la cherche en vain sur les routes du siècle, t et qu'on ne la trouve que dans le sanctuaire des Ecritures, « consultant les prophètes et les apôtres. » Il ajoute : « Qu'elle vous apporte tous les jours son ouvrage réglé, qui « sera un recueil des fleurs de l'Ecriture; qu'elle apprenne o le nombre réglé des versets grecs, et qu'ensuite elle s'ins- « truise sur l'édition latine. • Au goût des pierreries et des étoffes de soie, si naturel à ce jeune âge, il demande qu'on substitue un goût plus digne d une chrétienne, l'amour des Livres saints.

« Que si ce Père, ajoute avec raison Fénelon, voulait « qu'une très-jeune tille apprit ainsi toutes les saintes Ecri- « tures, et les sût presque toutes par cœur, que ne doit-on « pas conclure pour tous les hommes d'un âge mûr, et pour « toutes les femmes d'une piété et d'une discrétion déjà « éprouvées? »

Aussi, ce n'était pas seulement aux femmes, mais encore aux hommes du monde, à ses amis, au sénateur Pain machins, à l'avocat Magnus, à saint Paulin de Noie, poète et littérateur renommé avant d'être un grand et saint évêque, et à bien d'autres, que saint Jérôme conseillait cette étude des Livres saints. Et cela, non pas seulement pour leur âme, mais encore pour leur talent. Après avoir reçu du disciple d'Ausone une lettre élégante, accompagnée d'un panégyrique éloquent de l'empereur Théodose, il lui écrivait : « Oh! s'il m'était donné de conduire un génie tel que

« vous, non sur les monts. Aoniens, ou sur les sommets de « l'Hélicon, comme disent les poêles, mais sur les cimes « sacrées du Sinaï ou du Thabor, il naîtrait, parmi nous « quelque chose que la docte Grèce nous envierait. »

En un mot, il n'y a rien de plus fréquent dans la vaste correspondance de saint Jérôme que le conseil répété sans cesse et à tous, de lire, de méditer les Livres saints.

Ce goût des premiers âges chrétiens pour les Livres saints est bien facile à concevoir. Qu'est-ce en effet que l'Ecriture? L'Ecriture est la parole de Dieu : c'est la vérité éternelle, c'est la lumière divine cachée sous les saintes lettres. Comment ne pas sentir qu'il y a là le plus riche des trésors, et le meilleur des aliments pour l'intelligence comme pour le cœur?

Quand nous lisons les Ecritures, ce n'est pas avec un sage, avec un génie, si grand fût-il, que nous entrons en commerce, mais avec l'Esprit de Dieu lui-même; ce sont les pensées mêmes de l'éternelle sagesse que nous entendons, que nous recueillons, et cela sur les sujets les plus hauts et les plus divins, touchant aux profondeurs les plus intimes et les plus délicates de notre être, aux intérêts les plus graves de notre vie temporelle et de notre éternité! « Tout « ce qui a été écrit, et divinement inspiré, a dit saint Paul, « l'a été pour nous instruire, nous exhorter, nous corriger, a nous élever dans la justice. » En un mot, les plus hautes vérités, les plus pures et les plus sûres lumières dont les ûmes aient besoin sur la terre, sont dans ces pages sacrées. 11 n'y a pas un sentiment du cœur humain, pas une douleur, pas une tristesse, pas une aspiration, pas une joie, pas une espérance, à laquelle elles ne répondent.

Quand même l'Ecriture sainte ne serait qu'un livre humain, on pourrait dire que nul livre sur la terre n'est com-

parable à celui-là. C'est le plus ancien monument écrit dans la langue des hommes; c'est la seule histoire des origines du monde et des premières races humaines; il y a dans la Bible la cosmogonie la plus rationnelle, la philosophie la plus élevée, les traditions les plus antiques, la vérité de toutes les fables qui composent les antiquités des nations, l'histoire la plus authentique et la plus suivie, les plus grandes choses, en un mot, et dans le plus grand langage.

Au simple point de vue littéraire, en effet, il est reconnu sans conteste par tous les hommes de goût que nulle littérature n'est comparable à la littérature biblique; nulle n'est plus variée et plus riche, plus colorée, plus éclatante, plus hardie. 11 serait superflu d'insister sur un point si universellement admis. Nulle poésie, nulle éloquence ne pourrait soutenir le parallèle avec la littérature et l'éloquence des Livres saints. Moïse, Job, Isaïe, David et tous les prophètes laissent loin derrière eux les plus grands poètes. L'Evangile présente des caractères différents, mais plus beaux encore: c'est un charme inimilable dans une divine simplicité. Rousseau n'a pas dit vainement : « La majesté des Ecritures « m'étonne, et la sainteté de l'Evangile parle à mon cœur. » Saint Paul a une verve, une vigueur et une grandeur qui n'appartiennent qu'à lui. Saint Jean, dans ses Epîtres, a une douceur et une élévation qui se sentent de ses communications plus intimes avec le Maître : « Dans son Evangile, a tout est sensiblement divin, » dit Fénelon. Son Apocalypse clôt splendidement le grand livre des révélations, et résume en quelque sorte toutes les beautés littéraires du texte sacré, de même qu'elle en est la divine conclusion.

On ne saurait donc trop exalter les beautés littéraires de la Bible, et à une telle étude, on le sent assez, le style comme l'âme ne peuvent que s'élever. Racine doit à son commerce

avec les Livres saints sa plus sublime poésie, et Bossuet sa plus haute éloquence, celle du Discours sur Vhistoire universelle, des Oraisons funèbres, et des Elévations sur les mystères.

Pour toutes ces diverses raisons donc, que je ne fais, mon cher ami, que vous indiquer rapidement ici, je désirerais vivement voir les chrétiens de nos jours revenir à la lecture, à Tétude, à la méditation des saints Livres.

Cependant, quel que soit l'intérêt capital d'une telle lecture, il ne faudrait pas s'y jeter imprudemment. Ce sujet, ai-jc dit, a ses délicatesses et ses périls, qu'il ne faut p?.s se dissimuler.

Saint Jérôme, qui recommandait si expressément et à tous l'étude des saints Livres, rappelle avec non moins de force que cette étude est difficile, que la Bible renferme des obscurités et des mystères, et qu'il serait téméraire de s'y engager sans préparation, sans précautions et sans guide. « Il y a un voile, » disait-il dans son langage biblique et figuré, « non-seulement sur la face de Moïse, mais sur celle « aussi des évangélistes et des apôtres. » C'est ce que Notre- Seigneur lui-même donnait à comprendre, quand, après avoir exposé ses paraboles à la foule, il ajoutait: «Que « celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »

Indépendamment même des obscurités et des difficultés qui résultent de l'éloignement des temps, de la diversité des mœurs, du fond même des choses, les saints Livres renferment plus d'un récit, plus d'un détail qui, mal compris, pourrait troubler, scandaliser, blesser même certaines âmes mal préparées et incapables d'entendre comme il faut ces passages des Écritures.

Aussi, conçoit-on sans peine encore que l'Eglise, tout en continuant à souhaiter que les fidèles fussent toujours en

état de s'abreuver îi cette source profonde des Ecritures divines, ait pu, à certaines époques, et sous l'empire de certaines circonstances, qui rendaient plus particulièrement dangereuse la lecture indiscrète des Livres saints, modifier sur ce point l'ancienne discipline, a L'Eglise, dit Fénelon, • sentit par une triste expérience que le pain, même quo- « tidien, ne devait pas être abandonné aux enfants; qu'ils « avaient besoin que les pasteurs le leur rompissent, et que « ce même pain qui nourrit les âmes humbles et dociles a empoisonne les esprits indociles et présompteux. »

Que suit-il de tout ceci? Qu'il faille abandonner la lecture des saints livres, parce qu'elle exige des préparations et des précautions? Non, assurément. — Ou bien, qu'il faille prendre ces précautions et se donner ces préparations néressaires, afin de n»î passe priver d'une lecture dont les fruits peuvent être si grands? C'est évidemment cette dernière conclusion qui est ici la bonne. C'était celle de Fénelon. « Ma conclusion, disait-il, est qu'il faut travailler sans « relâche à préparer les fidèles à cette lecture, et qu'on « ne doit compter au nombre de ceux qui sont vérita- « blement instruits et solidement affermis en Jésus-Christ, a que ceux qu'on a mis en état de digérer x:e pain des t forts. »

Voilà la vérité. Je souhaite donc vivement, pour ma part, mon cher ami, que les chrétiens sérieux, dans le monde, reviennent à cette étude qui était à la fois la lumière et la consolation des premiers chrétiens ; et ma conviction est qu'une génération nourrie de cette forte méditation des saints Livres serait aussi vigoureuse dans la foi et la pratique chrétienne, que nous sommes aujourd'hui faibles et hésitants.

Je le dis donc aux hommes du monde : Non, ne vous privez pas des incomparables ressources, des hautes lumières et des solides consolations que le trésor des Ecritures offre

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à qui sait y puiser. Revenez à ce grand livre qui ne doit pas rester pour vous scellé et fermé, puisque tout ce qui a été écrit, comme disait l'apôtre, Ta été pour notre instruction dans la Justice. Préparez-vous du moins à cette divine lecture. Et bien que tous les enseignements de l'Eglise vous en renvoient comme les reflets, combien ne serait-il pas bon pour votre âme que vous puissiez en contempler vousmême la vive et pure lumière !

Mais comment faire utilement cette lecture des Livres saints? Voici à cet égard quelques conseils, qui me semblent tout à la fois très-simples, très-modérés, et pratiques.

\° Avant tout, il faut ouvrir la Bible, non comme un livre ordinaire, niais comme un livre divin, et le lire, non pas avec une vaine et profane curiosité, mais avec esprit de foi et religion : voilà la première condition et disposition que je demande aux hommes du monde pour cette lecture de l'Ecriture sainte. Ce qu'il faut y chercher avant tout, c'est l'édification. Dans ce but, il faut y voir et y écouter avec respect Dieu présent et parlant sous la lettre; il faut contempler, adorer le rayon divin, quand il brille; le désirer, l'appeler quand il se cache; il faut bénir le Maître intérieur, l'Esprit divin qui, en éclairant l'entendement, échauffe le cœur. C'est ainsi que les Pères de l'Eglise et tous les saints Docteurs conseillaient de lire les Livres sacrés ; c'est ainsi que tout chrétien doit faire cette lecture, s'il veut y puiser de pures lumières pour son esprit, en môme temps que de solides consolations pour son cœur.

2° De môme qu'il faut éviter de lire les Livres saints à un point de vue profane, il faut se garder, et plus sévèrement encore, de les lire avec un esprit critique. Il faut porter au contraire dans cette lecture un esprit d'humilité, en même temps qu'un esprit de foi. Critiquer et juger la parole de

Dieu, c'est ce qu'ont fait les hérétiques de tous les âges, et ce que le protestantisme, dans les temps modernes, a posé tristement en principe, et mis en pratique. Ce principe n'a pas tardé à porter ses fruits: il a précipité rapidement et fatalement — on le lui avait prédit — le protestantisme dans le rationalisme; et le rationalisme, dans les pays protestants, a porté la critique des Livres saints aux derniers excès de témérité.

Ces discussions intempérantes, que le rationalisme allemand a soulevées comme une poussière autour du Livre divin, aujourd'hui une école sans frein ni loi essaie de les exploiter et de les introduire parmi nous, avec une témérité de confiance et d'orgueil moins digne encore de colère que de pitié. Triste spectacle, que de voir ces hommes d'un jour, avec une science de fantaisies et d'hypothèses, déjà toute jonchée de ruines, s'attaquer a. ce monument indestructible, qui est assis sur tant de siècles, et contre lequel tant de générations d'hérétiques et de sophistes sont venues s'user tour à tour, pareils à des insensés ou à des enfants qui, avec des boules de neige, tenteraient d'ébranler les pyramides.

Chaque siècle voit se renouveler ces tristes efforts, et chaque siècle enterre, les uns après les autres, tous ces adversaires éphémères de la parole de Dieu : ils passent , et le monument éternel demeure. 11 en sera des modernes critiques comme de tous ceux qui les ont précédés : ils tomberont, malgré leur vaine science, malgré leur critique audacieuse, et leurs écrits chargés de textes, ils tomberont, écrasés sous les masses de mots entassées par eux, et il ne restera de leur tentative insensée que ce qui reste après un orage, quand la pluie a cessé, et qu'un vent du ciel, balayant les nuages, laisse apercevoir l'astre, un moment obscurci, et qui rayonne d'un plus pur éclat dans les cieux.

Mais quelle que soit l'inanité radicale des efforts tentés

par quelques hommes contre l'œuvre de Dieu, il n'en est pas moins yrai que les hommes du monde, que les femmes surtout, et en général tous ceux qui n'auraient pas été préparés, par une éducation et une vocation spéciale, à ces controverses, seraient plus que téméraires de s'en occuper, ou de lire les Ecritures à ce point de vue.

On ne se tient pas assez sur ces gardes là-dessus dans le monde aujourd'hui. Une présomptueuse curiosité emporte facilement ici des hommes du monde, croyants sincères, et même des femmes chrétiennes. Plus de réserve serait nécessaire en matière si délicate et si grave ; et môme, je le dirai à un autre point de vue, plus de fierté serait permise à notre foi. Du haut de nos certitudes et de nôs fermes croyances, nous pouvons sourire à ces efforts misérables qui, après avoir fait plus ou moins de bruit, et répandu plus ou moins de fumée, s'en iront rejoindre tant d'autres tentatives avortées, et à jamais ensevelies dans l'oubli des âges. Non, ne faisons pas à ces tristes amateurs de scandale un honneur qu'ils ne méritent pas, et gardons aussi avec un soin plus jaloux l'intégrité de nos croyances et la virginité de notre foi.

3° Je l'ai dit encore, ce n'est pas une simple lecture, c'est une méditation de nos Livres saints que je recommande. Il faut non-seulement lire des yeux le texte, mais l'approfondir par la réflexion et par le cœur. C'est là seulement que se trouve la sève, la vie, et la grande lumière des Ecritures. C'est là que les saints Pères ont puisé cette science si abondante, si vive, si pleine, qui remplit tous leurs écrits. Il faut lire la sainte Ecriture pour son âme plus encore que pour son esprit; creuser, autant qu'on le pourra, les mots divins, afin d'apercevoir les sens profonds cachés sous la lettre. C'est ainsi qu'on fera de la parole de Dieu un aliment véritable, un pain de vie. Il est incroyable à quel degré les Livres saints se prêtent à cette méditation, à cette

pénétration profonde, et comment, sous le regard attentif de Pâme, les mots du texte sacré s'ouvrent pour ainsi dire, et laissent échapper leurs richesses, pourvu que cette étude ge fasse avec un cœur humble et pur.

Plus on étudie ainsi la parole de Dieu, et moins on répuise; à chaque fois, de nouveaux aspects se révèlent, des choses qu'on n'avait pas encore aperçues se découvrent, et on sent bien que cette sainte parole découle d'une source infinie, puisqu'on peut y creuser, y puiser toujours, sans l'épuiser jamais.

4° Comme je demande certaines dispositions d'esprit et de cœur pour une lecture utile des Livres saints, je demande aussi, à l'exemple des Pères , et notamment de saint Jérôme, un choix et une préférence pour certains livres de l'Ecriture sainte. Parmi les saints Livres, en effet, il en est qui, au point de vue de l'édification et de l'utilité pratique, ont une plus grande importance, et qu'il faut aussi relire plus souvent: tels sont les saints Evangiles, les Actes et les Epitres des Apôtres. Dans Y Ancien Testament, ou peut joindre Job, Isaïe, Jérémie, les Machabées, l'histoire de Ruth et de Tobie, aux Proverbes et aux livres Sapientiavx ; mais il faut lire surtout ces Psaumes incomparables, que nulle autre littérature ne possède, et qui seront l'éternelle poésie et l'éternelle prière de l'âme religieuse.

5° L'Écriture sainte a des difficultés, disions-nous, même pour un chrétien instruit de sa religion : tous les anciens textes en offrent ; mais la Bible, comme nous le disions tout à l'heure, par l'éloignement si grand des temps, la différence non moins grande de nos mœurs et de nos usages, le génie d'une langue si éloignée de la nôtre, présente des difficultés particulières et considérables. Il faut donc à cette étude une initiation, une préparation sérieuse.

L'étude de l'histoire hébraïque, dont nous parlions dans la précédente lettre, est déjà une première et nécessaire

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préparation; je voudrais, avant qu'on ouvrît la Bible, qu'on connût au moins la suite de l'Histoire sainte, et les trois époques, patriarchale, mosaïque et prophétique, de la religion avant Jésus-Christ. Ceci est de rigueur.

Des commentaires bien choisis sont un autre secours indispensable : par exemple , pour l'étude des Psaumes et pour Isaïe, le P. Berthier ; pour les Épîtres de saint Paul, Piquigny. J'indiquerai tout à l'heure les principaux de ces ouvrages.

6° Mais auparavant, je ferai une observation importante : c'est qu'il ne faut pas trop s'effrayer ni se décourager des obscurités du texte : ce qu'on n'a pas saisi une première fois, on le comprendra souvent sans difficulté dans une seconde ou une troisième lecture; les choses s'éclaircissent peu à peu les unes par les autres. Quand par une étude attentive et persévérante on est entré dans le génie et l'esprit des auteurs sacrés, l'on entend alors aisément beaucoup de choses qui avaient arrêté d'abord; et ce qu'on parvient à comprendre ainsi par d'humbles et religieux efforts donne bien plus de lumière et s'imprime beaucoup plus profondément dans la mémoire que ce qu'on reçoit en quelque sorte passivement par les explications d'autrui.

7° J'ajouterai enfin qu'une préparation et un secours indispensable pour que celte leciure de l'Écriture sainte produise ses fruits, c'est la prière. C'est à Dieu surtout qu'il appartient de nous révéler le secret de ses pensées, caché dans les saintes Ecritures ; c'est à lui seul qu'il est réservé de lever pour nous ce voile qui se trouve, comme saint Jérôme nous le rappelait, sur la face de Moïse, des prophètes et des apôtres. Il ne faut pas oublier la parole de Notre- Seigneur : « Je vous rends grâce, ô mon Père, de ce que « vous avez dérobé ces mystères aux superbes, et de ce que « vous les avez révélés aux petits et aux humbles. » La présomption orgueilleuse mérite de s'aveugler ; la lumière ar*

rive aux cœurs simples et purs. Et c'est encore l'Esprit- Saint qui a dit cette parole dont l'application est si juste ici: « La science enfle, mais la charité édifie. »

Maintenant, de quels livres peut-on s'aider dans la lecture de l'Écriture? —Voici quelques-uns des principaux.

1° En résumé, une Bible, et quelques bons livres, soit d'introduction, soit de commentaires, voilà ce qui peut suffire à un homme du monde pour l'étude des Livres saints.

Une Bible, dis-je, complète, Ancien et Nouveau Testament, bonne et belle édition : il n'est pas indifférent qu'elle soit sur beau papier, avec des marges sur lesquelles on puisse au besoin écrire des notes.

La Bible de Carrières, à la fois texte latin et traduction française, avec les commentaires de Menochius au bas des pages, est excellente pour un homme du monde.

%° Au point de vue purement littéraire, j'indiquerai: l'ouvrage du docteur Lowth, de la Poésie sacrée des Hébreux; et celui de M. l'abbé Henri, de la Poésie des Livres saints.

3° Comme ouvrage d'explication littérale et d'édification morale, j'ai indiqué déjà Isaïe, par le P. Berthier; les Psaumes, par le môme. — Pour les Évangiles, les Méditations de Bossuet sur l'Évangile, principalement dans l'admirable recueil que vient d'en publier M. Wallon; — pour les Êpitres de saint Paul, Picquigny ;

4e Pour les prophètes, une très-utile leclure préliminaire serait les Dissertations du cardinal de la Luzerne sur les Prophéties ;

5° Maintenant, à ceux qui ne chercheraient pas seulement l'édification et le grand intérêt littéraire dans la lecture de l'Écriture sainte, mais qui voudraient en faire une étude plus étendue et plus savante, j'indiquerai comme prépara-

tion générale à la lecture de la Bible, et comme prolégomènes généraux : les deux volumes d'Hanneberg, traduite en français, — Y Herméneutique sacrée de Jansseils; — comme introduction plus particulière au Nouveau Testament, le bel ouvrage de M. Wallon, de l'Institut : de Y Autorité des Evangiles (1 vol. in-18) ; les deux savants volumes du P. de Valroger : Introduction historique et critique à V étude du Nouveau Testament.

Si Ton voulait étudier plus spécialement, à ce même point de vue historique -et critique, certaines parties de l'Écriture sainte, on aurait: pour la Pentateuque, par exemple, les Prophéties messianiques, de M. l'abbé Meignan, aujourd'hui évêque de Soissons.

Il ne faut pas oublier surtout la Bible vengée, de Duclos, et les Lettres de quelques Juifs, de l'abbé Guénèe, péremptoire réponse aux objections du xvnie siècle.

Enfin, un exercice des plus utiles serait d'étudier à fond, dans tout l'ensemble des Livres saints, certains sujets donnés, comme tel point du dogme, telle vérité morale, tel vice, telle vertu, etc. C'est précisément un travail de ce genre que le chancelier d'Aguesseau recommandait à son fils. « Je « vous conseillerai, pour vous mieux remplir de toutes les « vérités que l'Écriture sainte renferme, de vous prescrire « un travail que je regretterai toujours de n'avoir pas fait « pendant ma jeunesse : c'est d'extraire des livres sacrés « tous les endroits qui regardent les devoirs de la vie civile « et chrétienne, de les ranger par ordre et d'en faire comme « une espèce de corps de morale qui vous soit propre. Il « y a des auteurs qui ont travaillé sur l'Écriture sainte « dans cette vue ; mais je ne suis point d'avis que vous « vous serviez de leurs ouvrages, si ce n'est peut-être après h. É., ni. 27

« que vous aurez fait le votre, pour voir s'il ne vous sera a rien échappé.

« La grande utilité et le fruit solide de ces sortes de trao vaux n'est que pour celui qui les fait lui-même, qui se « nourrit par là à loisir de toutes les vérités qu'il recueille « et qui les convertit dans sa propre substance.

« Je n'ai garde d'exiger que vous fassiez cet ouvrage dans « le terme d'une année; il faudrait pour cela quitter toutes « vos autres études. Je serai bien content si vous commen- « cez, et si vous le continuez avec persévérance. C'est un de « ces travaux qu'il n'est pas nécessaire d'avoir achevé pour a en recueillir le fruit : il est bon môme qu'il dure long- « temps pour le faire avec plus de réflexion et de sentiment, « et je ne sais s'il n'y a pas au moins autant d'avantage à « le faire qu'à l'avoir fait.

Pour cet excellent travail, voici, selon moi, la méthode à suivre : 4° rechercher et recueillir, à l'aide d'une Concordance ^ tous les endroits des Livres saints qui se rapportent au sujet qu'on veut étudier : rien n'est plus facile; il faut, [ pour cela, avoir simplement chez soi, prés de son bureau, sa Bible avec sa Concordance; 2° transcrire au fur et à mesure tous les textes qu'on trouve sur ce sujet, mettant, au besoin, en marge une note, un mot qui indique ce qu'on a cherché, ce qu'on a trouvé dans le texte; 3° réunir ensuite et grouper tous ces divers passages sous certains titres généraux ; 4u composer du tout un ensemble de doctrine et môme de discours suivi sur le sujet proposé, en conservant non-seulement les pensées, mais le style, autant que pos- i sible, de l'Ecriture sainte.

L'expérience seule peut apprendre quel est le vif intérêt et le charme d'une telle étude sur les Livres saints, quelle pure et haute lumière jaillit de tant de paroles divines ramassées sur un même sujet comme en un faisceau.

Tels sont, mon ami, les simples conseils que je crois pou-

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