LETTRE III. — LA LITTÉRATURE ANCIENNE
les poêles tragiques de tous les temps et de tous les pays. Dans Eschyle, si Part manque un peu, la conception est puissante. Dans Euripide, Part est grand, mais parait déjà trop; la recherche, le raffinement se fait quelquefois sentir. Sophocle, génie serein et lumineux, est au vrai point : il est venu, comme M. Cousin Ta dit de Pascal, à cet heureux moment de la littérature où l'art se joignait à la nature dans une juste mesure, pour produire des œuvres accomplies.
Pour la poésie lyrique, Pindare suffit; Pindare, dont la poésie descend, ainsi que Ta dit son timide imitateur, comme un torrent des montagnes. Ses odes ont une autre grande source d'intérêt ; elles sont Tunique monument qui nous reste de la civilisation de la race dorienne; c'est-à-dire de toute une moitié de la Grèce.
Pour Téloquence, à Démosthènes, l'éternel et vigoureux modèle des orateurs de la tribune et du barreau, au discours pour la Couronne et aux Philippiques,ie n'empêcherais pas qu'on ne joignît aussi Isocrate, si bien traduit récemment par M. le duc de Clermont-Tonnerre, de regrettable mémoire1; Isocrate, modèle delà parole élégante et ornée, de l'éloquence académique. Voilà pour les auteurs grecs, — car il sera question ailleurs des historiens et des philosophes : Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Platon, Aristote, etc., — voilà ceux dont il sera toujours utile et vrai de redire :
Exemplaria grœca Nocturnd versate manu, versate diurnâ.
1 Je ne puis m'empecher de rendre ici hommage à ce noble vieillard» et dédire toute l'admiration que m'inspire le grand exemple qu'il a donné, lui qui, après avoir été vaillant soldat, puis ministre de la guerre, a si dignement honoré sa retraite par le culte des lettres, et enrichi, avant de mourir, notre littérature et notre langue de cette traduction d'/socrate, qui est véritablement une œuvre achevée.
3(1 LETTfiES A W HOUMII DU NONOB.
Parmi les Latins, ceux qu'il faut lire, c'est, avant tous les autres, Virgile, harmonieux, tendre, profond, produit le plus noble et le plus exquis du génie romain ; et avec Virgile, Horace, son ami, Ame non moins belle, esprit non moins charmant, pétri de grAce et de finesse; puis Ovide, abondant, facile, ingénieux; mais Ovide et Horace, surtout Ovide, avec choix. 11 va sans dire que je ne conseille ici que les éditions expurgées.
Dans la môme mesure, et avec un choix non moins sévère, j'ajouterai Plante et Térence, l un pour sa verve comique, vis comica, l'autre pour son urbanité attique et romaine. Bossuel faisait lire Térence au fils de Louis XIV, et indiquait dans sa lettre h Innocent XI avec quelles précautions et quelle utilité.
Quant à la tragédie, les Latins, on le sait, n'en ont pas. Le cirque chez eux avait tué le théAtre. Les tragédies de Sénèque n'ont pas été, je le crois, composées pour la scène : ce sont des déclamations en vers.
Mais plus encore que les poètes, je conseille de lire les grands orateurs et les grands historiens de Home.
Les Discours et les Lettres de Cicéron, indépendamment d'une éloquence et d'un style incomparables, offrent, au point de vue de la politique, de la jurisprudence et de l'histoire, un intérêt, une science, des lumières que bien peu d'écrivains présentent au môme degré.
A un jeune homme désireux de s'instruire, ou à tant d'hommes du monde qui ne savent que faire de leurs journées, je dirai donc hardiment : « Prenez l'édition de Cicéron de M. Victor Leclerc, et faites-en, pendant une année, votre lecture assidue, et vous serez étonné vous-même du profit que vous aurez trouvé à celte étude. »
Et certes, je puis bien citer ici, en preuve du charme et de la fécondité de cette lecture, l'exemple d'un homme du monde, notre contemporain, assurément des plus aimables