‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 11 sur 103 · LETTRE IV. — LES LITTÉRATURES MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRE IV. — LES LITTÉRATURES MODERNES

vrage d'un génie sérieux, et dans VEsprit des Lois, il faut le dire, le grand publiciste s'est souvent aussi séparé de son temps par les hommages qu'il rend à Tinfluence sociale du christianisme, qu'il avait raillé dans sa jeunesse légère.

Certes, c'est avec bien plus de sévérité encore, on le conçoit, que je parlerai ici de Voltaire. Qu'on vante sa fécondité et sa souplesse, son esprit et son style si français, soit. Mais Voltaire est nul comme philosophe, sans autorité comme critique et historien, arriéré comme savant, percé à jour dans sa vie privée, et déconsidéré par l'orgueil, la méchanceté, et les petitesses de son âme et de son caractère. 11 reste poète et écrivain ; poète parlant souvent une langue médiocre, et substituant la rhétorique au sentiment, mais parfois aussi plein de verve et d'éclat ; surtout écrivaiii clair, net, rapide, et maniant supérieurement deux armes redoutables, le sophisme ^t le sarcasme, qui lui donnent encore tant de prise sur la foule des esprits légers : et il faut bien parler aussi de l'odieuse licence de ses écrits, en laquelle trop de gens, même graves, se complaisent souvent, et la flétrir comme elle le mérite. Je viens de relire quelques articles de son Dictionnaire philosophiqtie : ysii vu là, avec la dernière évidence, combien la lecture d'un tel homme est dangereuse, je ne dis pas seulement pour la foi des esprits qui ne seraient pas assez chrétiens, assez pliilosophes, assez sûrs d'eux-mêmes, mais je dis dangereuse même pour la rectitude du jugement, et pour le bon sens. Je dis que de telles lectures sont malsaines et mauvaises au premier chef : pour la gravité des mœurs en même temps que pour la droiture de l'esprit ; elles désapprennent la réflexion et la bonne foi ; elles, accoutument à se laisser tromper et à y trouver plaisir ; elles habituent à rire de tout ce qui est respectable et sacré parmi les hommes *.

* Qu'on me permette, à ce propos, de dire ma pensée sur une légèreté

Cela dit sur Voltaire, volontiers j'accorderai qu'un chré- ;|

tien qui vit dans le monde peut connaître de Voltaire autre chose que son nom et la malfaisante influence de son génie ; par exemple, la partie saine de son théâtre, au risque de trouver souvent là même un étalage fastidieux de fausses maximes philosophiques, mêlées à de vraies beautés dramatiques, et une longue suite de tragédies médiocres venant après sept ou huit dignes de plus ou moins d'admiration. VHistoh'B de Charles Xll et le Siècle de Louis XIV sont remarquables, plutôt pour les qualités du style que pour leur valeur historique, et malgré les reproches graves qu'il y a d'ailleurs à faire à ces deux ouvrages. Mais je n'indique, pour ma part, à ceux pour lesquels j'écris ici, rien autre chose dans le volumineux recueil des œuvres de Voltaire. J'aurai la même réserve pour Rousseau; bien qu'il soit en apparence moins licencieux que Voltaire, et même en supposant que sa sophistique éloquence soit aujourd'hui moins contagieuse pour les esprits qu'elle ne l'a été de son temps, je ne saurais en permettre la lecture. J'ai dû, il y a quinze ans, lorsque je préparais mes livres sur l'éducation, lire

inadmissible en ce qui concerne les bibliothèques, sur une négligence véritablement intolérable, et dont quelques personnes u^ont pas même Tair de sentir la gravite. Il y a, dans des maisons même chrétiennes, où se trouvent, oîi on reçoit des jeunes gens, des jeunes personnes, il y a des bibliothèques nullement fermées, accessibles k tous, même aux enfants, aux domestiques, et où on laisse sans scrupule les livres les plus dangereux. Il pourrait suffire d'une page de ces livres pour empoisonner à jamais un jeune esprit, un jeune cœur : et on laisse ces livres sous la main de tous. Une telle habitude, qui nous vient d'un autre siècle, est absolument inconcevable dans des maisons chrétiennes. On ne peut pas oublier plus étrangement cette maxime antique : Maxima debetur puero revermtia. J'en dis autant de ces salons où on laisse, sans scrupule aucun, sur les tables, les plus mauvais journaux et les plus mauvais romans. Que si quelquefois, dans une grande et savante bibliothèque on peut, pour des motifs sérieux, et avec les autorisations nécessaires, conserver une place à certains livres, il est évident que ce doit être en un lieu spécial, absolument réservé, et que ces livres doivent être là, renfermés et BOUS cléi

Page 1