LETTRE IV. — LRS LITTÉRATURES MODERNES
VEmile de Rousseau. Je n'ai pu l'achever ; et ce n'est pas tant le dégoût de l'irréligion et de l'immoralité, c'est le dégoût du sophisme perpétuel qui me fit tomber le livre des mains. Il m'en est resté un sentiment de profonde pitié pour ceux qui se nourrissent de telles lectures : il est presque impossible, je ne dis pas seulement que leur foi, mais que leur bon sens n'y périsse pas. Rien n'est plus fait pour surprendre les esprits, égarer et perdre les cœurs qui ne sont pas assez sur leurs gardes, ni assez forts d'ailleurs pour démêler ce perpétuel mélange de faux et de vrai dans les raisonnements et les sophismes de celui qu'on a nommé le Philosophe de Genève.
Buffon n'est pas de cette école, et sans croire l'auteur des Epoques de la nature et de VHistoire naturelle un puissant philosophe, sans dissimuler non plus les justes critiques qu'on a faites à sa manière, un peu emphatique et solennelle, je n'en considère pas moins Buffon comme un grand écrivain, et nullement inférieur à Rousseau. Tout le monde sait que Buffon, dans son système cosmogonique, condamné d'ailleurs par la science, s'est livré à des hypothèses téméraires, en contradiction avec la Genèse; mais du moins, il ne nie pas la création, comme l'école positiviste et athée de nos jours, et dans son Histoire des animaux^ titre principal de sa gloire, le nom du Créateur est toujours prononcé avec respect *.
* Buffon a fait, dans une lettre k la Sorbonne, la déclaration suivante :
« Je déclare :
« 1* Que je n'ai eu aucune intention de contredire le texte de TÉoriture ; que je crois très-fermement tout ce qui y est rapporté sur la création, soit pour Tordre des temps, soit pour les circonstances des faits...
m 20 Que les objets de notre foi sont très-certains sans être évidents; et que Dieu qui les a révélés, et que la raison même m'apprend ne pouvoir me tromper, m^en garantit la vérité et la certitude ; que ces objets sont pour moi des vérités de premier ordre, soit qu'ils regardent le dogme, soit qu'ils regardent la pratique dans la morale. » (Buffon, liéponse à la Faculté de théologie^ t. V, Paris, 1769.)
Que VOUS dirai-je enfin, mon cher ami, de la littérature contemporaine? Assurément, il faut la connaître ; mais là surtout, pour des raisons et des délicatesses de tout genre, je dois faire, je fais des réserves. Certes, je ne suis pas de ceux qui accusent et dénigrent leur siècle ; je ne crois pas, il s'en faut, le xix* siècle égal au xvii«; mais je le crois supérieur au xviii», en tout à peu près : éloquence, poésie, philosopliie, histoire, industrie et science. Les noms célèbres, mes lecteurs les prononcent ici d'eux-mêmes. D'ailleurs, le cours de ces lettres, surtout quand je traiterai de la philosophie et de Vhistoire, qui sont les branches de la littérature que notre siècle a peut-être le plus travaillées, m'amènera à prononcer plus d'un nom illustre parmi nos écrivains encore vivants. Mais, outre les délicatesses spéciales qu'il y aurait à parler des contemporains, les productions médiocres ou funestes abondent tellement dans ce siècle mêlé, que je me sens plutôt porté à mettre en garde contre toute cette littérature vaine et corruptrice qui fait tort à la grande littérature de notre temps, et qui règne surtout au théâtre, dans le roman et le feuilleton. Malheureusement, à côté des grands écrivains qui gardent encore parmi nous le culte des lettres, et dont le^ travaux sont illustres en France et en Europe, il y a les scribes, qui font de la littérature un métier. Mais je puis du moins parler des morts, et nommer ici, pour ne citer que les sommités : MM. de Maistre et de Bonald , tous deux esprits très-divers , mais écrivains supérieurs :' M. de Maistre, génie original et vigoureux ; M. de Bonald, surtout dans la philosophie morale, éminent aussi. Je nommerai même, à cause de son chefd'œuvre sur Fénelon, M. de Bausset; puis M. de Chateaubriand, avec des réserves qui n'amoindrissent pas l'admiration et la reconnaissance qu'il inspire à tout cœur fait pour aimer la vérité, la religion et la gloire de la France; l'infortuné Lamennais lui-même > pour quelques-uns de