‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 2 sur 103 · II. R , ÏH · texte numérisé non relu

II. R , ÏH

ce moment avec bonheur se réaliser un vœu que j'avais formé, je Tavoue, depuis longtemps.

« Notre ville d'Orléans n'est pas seulement la ville des grands souvenirs, des glorieuses délivrances ; elle n'a psus seulement abrité de courageux citoyens derrière ses vaillants remparts : vous le savez, autrefois elle était florissante par ses écoles renommées, par ses maîtres illustres, par ses jurisconsultes dont le nom est immortel, et par le concours de cette nombreuse jeunesse qui venait quelquefois, des contrées les plus lointaines, y étudier les sciences divines et humaines, dans la paix de son enceinte tranquille, et dans le charme exquis de ces mœurs austères et douces qui sa^ vaient se conserver à la fois graves et hospitalières.

c Dans cet Orléans qui a su si bien garder la dignité de son caractère, où les vieilles traditions n'ont pas péri, où les familles savent se défendre contre les envahissements en même temps que se prêter à toute alliance et toute amitié honorable ; dans cette ville où le culte des belles et bonne» choses s'est maintenu, à côté des sociétés savantes qui l'hcnorent depuis longtemps déjà, il y avait place encore, au vaste champ des lettresi pour une société nouvelle. Vous surgissez. Messieurs, et vous serez un foyer de plus qui nourrira au milieu de nous la flamme antique et perpétuera, en dehors de toutes les exclusions de parti et des agitations politiques, la tradition des saines et grandes études, et la généreuse activité des Lettres.

c C'est la gloire des Lettres, Messieurs, de résider sur ces hauteurs sereines dont parlait autrefois le poète :

Edita doctrinâ sapientûm templa serena ;

dans ces régions de lumière et de paix, où n'arrive pas le bruit des &pres intérêts et des luttes passionnées, mais où les esprits se rapprochent, où les cœurs se rencontrent dans le culte éieviSTet le ctfmitierce délicat des dioses de Tàme.

« G*est là, sur ce terrain neutre et pour ainsi dire sacré, sur ce sommet pacifique, que vous avez bien voulu, Messieurs, à l'invitation de votre Evoque, vous réunir pour mettre en commun vos talents, vos lumières, vos expériences et tos travaux : voilà. Messieurs, ce dont je suis heureux et fier^ ce dont je vous demande permission de vous féliciter et de féliciter cette ville.

« Bien des progrès, et des progrès glorieux, seront Thonneur de notre temps. Les Sciences étendent chaque jour leur empire, soumettent de plus en plus la matière au service de Tesprit, et enrichissent la vie de leurs utiles et fécondes inventions.

« Mais les Lettres, Messieurs, c'est-à-dire la culture exquise de râme^ la fleur de la civilisation et de Turbanité, sont une richesse aussi, qu'il ne faut pas délaisser : elles sont tout à la fois un charme, une lumière, une puissance.

« Et je dois l'ajouter : elles font partie de la fortune nationale^ elles sont une des grandes gloires de notre patrie ; par elleS) l'esprit français a conquis en Europe un rang qui n'est pas contesté.

« Eh bien 1 vous réunir, Messieurs, pour de sérieux travaux littéraires, substituer à l'isolement qui fait la faiblesse l'union qui double les forces^ associer tos intelligences et vos efforts, pour qu'il y ait dans cette cité et eu France un centre de plus où rayonnent les Lettres, pour qu'Orléans s'élève plus haut encore parmi les cités françaises fidèles à l'esprit français, c'est une noble et grande pensée qui Vous honore. Messieurs, et qui honore ce pays.

« Ce n'est pas tout : il y a une pensée encore plus haute et plus féconde dans la fondation de votre Société.

« Ah ! assurément, j'aime les Lettres, et volontiers je dis avec lé poète:

Quarum sacra feros ingenti perculsus (im&re

cbarmant emploi des loisirs, mais sont de plus si bien faits pour donner à un homme sa valeur personnelle, je me demande ce que deviennent et ce que pourraient devenir, à ce point de vue, les jeunes gens et les hommes de fortune et de loisir qui n'ont pas de carrière.

£t d'abord, les jeunes gens, que font-ils ? A quoi se passent leurs longues journées? Que demandent-ils aux riches Acuités que Dieu souvent leur a données? Que savent-ils tirer d'eux-mêmes ? La vérité est qu'un grand nombre, les premières études terminées, ne font plus rien, pas même leur Droit ; car est-ce faire son Droit que de le faire avec la légèreté, la vulgarité qu'on y met si souvent, sans rien , prendre de haut, sans rien approfondir, pour se hâter ensuite, les premiers grades reçus, de fermer les livres de Droit comme on a fermé tous les autres ?

Je vous le demande, mon ami, une jeunesse ainsi passée, quand elle ne ruine pas absolument Tesprit, le cœur, ïa vie entière, quels fruits produit-elle? quels talents peutfclle développer ? quels hommes prépare-t-elle pour l'avenir d'un pays?

Je prends les meilleurs de ces jeunes gens ; — ceux qui, grâce h des influences d'éducation et de famille, ont eu le bonheur de se conserver bons et honnêtes, — la jeunesse écoulée, que deviennent-ils? Savent-ils alors du moins s'occuper? Non: hommes faits, ils continuent l'oisiveté d'esprit où s'est passée leur première jeunesse : ils s'en tiennent à ces études classiques, d'ordinaire si médiocres; et, satisfaits des commodes avantages d'une existence assurée ef tranquille, ils passent le reste de leur vie dans l'abandon de tout travail intellectuel, non-seulement sans rien produire , mais sans jamais rien étudier avec constance, sans rien apprendre à fond ; les moins désœuvrés, avec un semblant d'occupation qui les trompe et les amuse, mais ne les mène à rien, ni pour eux, ni pour les autres.

lETTRE I". — NÉCESSITÉ DU TRAVAIL. 13

Plusieurs lisent, je le sais, et beaucoup trop quelquefois. Car que lisent-ils^ et comment? Avec quelle méthode, quelle saite, quelle application ? Ces lectures, je les ai prises sur le fait : j^en ai vu de ces jeunes gens, dans leur cabinet, enveloppés de leur robe de chambre, étendus dans leur fauteuil et les pieds sur leurs chenets, un livre frivole, un roman, à la main : c'était tout. D'autres choisissent mieux leurs livres, mais lisent sans jamais prendre une note, rien rédiger, rien résumer. Je me souviens d'avoir vu dans quelques papiers de M. de Talleyrand ces paroles : « Il est bien plus doux et plus paresseux de lire que d'écrire. » Lire, et faire de sa lecture un travail ; lire et profiter de sa lecture, c'est ce qui se fait rarement.

Et que dire, mon ami, de ceux qui ne lisent même pas ; rien, jamais ; qui non-seulement ne soqt pas de force à lire en entier un livre, quel qu'il soit, si ce n'est un roman^ mais ne peuvent pas même aller jusqu'au bout d'un article de revue un peu sérieux? Oui, il y a des femmes du monde, des hommes *du monde, des jeunes gens, qui en sont là ! J'en ai connu à qui j'avais fait prendre un abonnement au Con^espondanty pour les forcer à lire au moins une fois par mois quelque chose d'utile, et qui m'ont avoué que cela même était trop fort pour eux ; leur esprit n'en pouvait pas tant porter ! Non, il le faut dire, l'attrait, le goût n'est pas là ; il est ailleurs. Et on le voit bien, quand on les rencontre dans l'exercice le plus important de leur journée, la promenade au bois^ et cela quelquefois, dès le matin, à ces heures si favorables pour le travail d'esprit : eux, il vont^ dans leur élégant tilbury, les guides à la main, le cigare à la bouche, leur groom à côté d'eux, avec un air de satisfaction qui semble dire : « Je suis un homme et je jouis de la vie! » oubliant totalement dans ce contentement d'eux-mêmes leur parfaite nullité.

Et cependant ceux qui lisent le moins ne sont-ils pas

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