‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 3 sur 103 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

TOUB TROISIÈME

fardeau, il faut ajouter qu'un homme qui ne fait rien fait bientôt le mal : et quand il n'irait pas aux excès qu'enseigne Toisiveté, il n'en serait pas moins tristement à charge à luimôme et aux autres. Qui ne sait combien un homme oisif pèse dans sa famille, sur sa femme, sur ses enfants, sur tout le monde? La pauvre femme qui ne fait pas un pas dans la maison sans le trouver toujours là, en face d'elle, désœuvré et chagrin, ne peut s'empêcher quelquefois, fûtelle la meilleure et la plus douce créature, de dire tout bas : « Oh ! que n'a-t-il donc quelque chose à faire, et que n'étudie-t-il, n'importe quoi! » Mais cet homme donne de plus un exemple déplorable à ses fils. L'expérience m'a démontré qu'il n'y a rien de plus difficile que de faire travailler et d'élever sérieusement un enfant dont le père ne fait rien. Quand on lui dit : a Que fercz-vous un jour? » il a une prompte et simple réponse : « Je ferai comme mon père. » Assez souvent j'ai averti de ce péril et déclaré bien haut à ceux que cela regarde* où aboutit la fuite du travail, dans quels malheurs l'inertie et l'oisiveté précipitent les grands noms, les grandes familles, les grandes fortunes. Je n'ai rien à en redire ici; mais il y aurait sur ce point une curieuse et effrayante statistique à faire.

Mais, mon cher ami, cette première classe de jeunes gens et d'hommes du monde n'est pas la seule chez qui cette perte du temps et cette absence du travail élevé, de l'esprit se fassent tristement remarquer : ma pensée s'est souvent arrêtée, avec regret, sur d'autres homifnes, sur d'autres vies plus occupées, où cependant bien des loisirs m'apparaissaient encore; loisirs qu'on emploie en pure perte^ en futilités, étonnantes chez des hommes graves,

* De l'Éducaiion, yoI. I, Ht. IV, ch. iv et v.

LETTRE I'*. — WÉCESSITÉ DU TR/IVAIL. 47

quand il serait si facile de consacrer une partie de ces loisirs h étendre ses connaissances et à se donner une féconde culture d'esprit.

Je m'explique.

Ma conviction est que dans les carrières les plus libérales, il se fait une déperdition de temps et de forces considérable, et que si chacun voulait s'interroger, beaucoup trouveraient qu'ils ne font pas ce qu'ils peuvent faire, et par suite qu'ils ne sont pas ce qu'ils devraient être.

Parcourons les différentes carrières sociales, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles. Voici d'abord les magistrats, les hommes du barreau : carrières éminemment honorables. £h bien ! aux jeunes magistrats, aux hommes du barreau, j'oserais conseiller de ne pas s'emprisonner dans leurs études spéciales, d'en sortir quelquefois, et de porter sur d'autres branches du savoir humain l'activité d'un esprit si bien préparé d'ailleurs par ces études mêmes. Je n'ignore pas combien une vie de magistrat, d'avocat est noblement occupée; néanmoins, qui ne sait ce qu'un grand nombre d'entre eux ont de loisirs, dont ils pourraient tirer grand profit pour d'autres travaux? Pourquoi, par exemple, ne pas unir à la science du Droit et des affaires, les études littéraires, historiques, philosophiques? Dans ces études, dans cette haute culture de Tesprit et de toutes les facultés brillantes de l'âme, il y a plus encore qu'un charme : il y a une lumière et un secours pour la science du Droit ellemême et pour le talent de la parole. Est-ce que la parole d'un magistrat ou d'un avocat lettré, comme l'étaient d'Aguesseau, Patru, Cochin, philosophe érudit comme Portails l'ancien, versé dans l'histoire comme le président Hénault, profondément instruit de sa religion comme le fut Domat et notre Pothier, comme Tétaient Mathieu Mole, Lamoignon, tous les grands magistrats du XVII* siècle : est-ce que la parole, dis-je, d'un tel magistrat, d'un tel avocat, n'em-

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prunterait pas à ces connaissances une élévation, une gravité, un attrait, une dignité, une puissance de plus? Est-ce qu'il n'y a pas entre les facultés de l'esprit humain de secrètes harmonies? Est-ce que toute culture élevée, généreuse, féconde, ne profile pas, en définitive, à l'esprit luimême, et ne grandit pas l'homme tout entier?

Ce que je dis des magistrats et des avocats, de combien d'autres ne pourrais-je pas le dire? C'est une noble profession et qui exige une sérieuse culture intellectuelle que celle des ingénieurs; mais leurs sciences spéciales, ce sont les sciences exactes. Or, y a-t-il tout dans ces sciences? Et si importantes qu'elles soient, s'y tenir rigoureusement cantonné, ne serait-ce pas se fermer plus d'un grand horizon, et laisser en souffrance de riches facultés et de nobles besoins de l'âme? Au contraire, unir aux savants travaux des ponts et chaussées de belles et intéressantes étude littéraires ou sociales, comme M. le Play, comme M. le baron Dupin, comme on nous en offre le modèle dans notre ville même d'Orléans, n'est-ce pas s'honorer, s^élever, s'agrandir encore?

Et les militaires eux-mêmes! Qui ne connaît les loisirs, les ennuis et les dangers de la vie de garnison? Il n'y a pas de carrière où le désœuvrement soit poussé plus loin, on le sait : à une telle vie, les jeunes gens, quelquefois si distingués, qui sortent de nos écoles Polytechnique et de Saint- Cyr, ne peuvent rien gagner pour leur développement intellectuel, rien pour la vie morale et chrétienne ; et si tout d'abord ils ferment les livres, s'ils se désaccoutument de l'étude sérieuse, s'ils passent au café les loisirs qui leur restent, s'ils ne savent lire que le Siècle^ il ne se peut qu'à la longue leur esprit n'en souffre étrangement, et que, malgré les manières élégantes dont ils conservent encore les apparences, on ne sente en eux, quand on les fréquente, une penséû qui ne se meut plus que dans un horizon abaissé, et

quelquefois m6roe une langue qui nVst plus assez celle de la société française. Et cependant, que do ressources n'offrent pas à un nùlitaire studieux les bibliotlièqucs de nos grandes villes 1 Je suis sûr que les hommes remarquables, que nous avons en si grand nombre dans Tarm^e, sont ceux qui ont su mettre & profit ces ressources et ces loisirs. I.a bibliothèque du Sénat, par exemple, est tr^s•riche en belles collections militaires; c'est là, et ailleurs, qu'il faut lire nos grandes campagnes, et, je rajouterai, mOmo dans les récits de nos adversaires : les Anglais, les Allemands et les Russns ont des ouvrages sérieux qui complètent et quelquefois corrigent les nôtres.

Et tous ces jeunes sous-lieutenants, auxquels Louis XVIII disait agréablement à Saint-i'yr qu'ils portaient dans leur giberne le bAton de maréchal de France, ne devraient-ils pas étudier tout cela, et bien d'autres choses encore?

Quoi qu'il en soit, on peut affirmer qu'un jeune officier, capable d'un travail suivi et intelligent, acquiert par cela seul une juste considération dans le monde, et, je l'ajoute pour l'avoir vu, l'estime et même la confiance de ses camarades. Il n'est pas besoin d'ailleurs qu'on dise d'un militaire : « C'est un écrivain; il a fait un livre, » pour lui gagner les suffrages; il suffit qu'on dise : « 11 s'instruit; il est appliqué;» et le voilà dès lors grandement distingué. D'où vient cela? C'est que non-seulement son esprit s*est poli, élevé dans ce noble commerce avec d'autres esprits; mais sa vie morale surtout a été ennoblie par le généreux effort qui lui fait subir librement la grande loi du travail. Quoi qu*il en soit, il me semble, mon ami, que de telles pensées ne peuvent être mal venues dans la patrie de Vauban, de Catinat, de Berwick, de Turcnne et do Condé.

N*esMl pas vrai encore que, dans nos innombrables administrations, dans nos bureaux de toutes sortes, une quantité d^bomnieSf déjeunes gens, s'ils ne se désaccoutumaient

pas déplorablement du travail d'esprit, pOHrraient trouver aussi un temps précieux pour de nobles et religieuses éludes?

Et parmi les hommes d'affaires, les hommes de finance, et ces hommes du haut commerce, qui ont quelquefois tant de talent naturel, combien n'y en a-t-il pas qui, avec une sage direction et une volonté persévérante, pourraient ise mettre, par la culture de leur intelligence, h la tête d'une cité!

Je le dirai à tous ces hommes : « Mais n'est-ce pas même là un besoin pour vous? Quand vous sortez de vos bureaux ou de vos comptoirs, ne sentez-vous pas qu'il vous faut un air plus pur et un horizon plus large? que votre âme, fatiguée, resserrée, demande à respirer, à se dilater plus à Tair dans une région plus élevée? »

« Mais, me direz-vous, aj)rès une journée consacrée aux affaires, le seul besoin que l'on éprouve, c'est de retrouver sa famille ; c'est de se réunir, de se retremper dans une causerie d'amis ou un honnête divertissement. » J'admets ce besoin, et suis loin d'y contredire; mais ce qui reste vrai, néanmoins, c'est qu'il serait possible et désirable de trouver aussi quelque temps pour la vie intellectuelle; c'est qu'il y a dans la culture de l'esprit, pour des hommes considérables et considérés dans leur.pays, une nécessité de premier ordre, qu'il ne faut pas sacrifier.

Du reste, je suis heureux de le reconnaître, depuis trente ans, Tindustrie, le commerce, les grandes compagnies se sont recrutés parmi les hommes delà plus haute valeur, qui, ne voulant pas être fonctionnaires, voulaient néanmoins, honorablement pour eux et leur famille, la fortune et l'indépendance. Et parmi ces hommes, il y en a qui ont su allier le culte des lettres aux plus grands travaux industriels.

pe bonne foi, je le demande h tout jeune homme intelli-'

UETTRB 1*^. — NÉCESSITÉ DU TfiAVAIL. SI

gent^ à ceux-là môme qui travaillent dans des bureaux plusieurs heures chaque jour : « Quoi! vous ne pourriez pas trouver, le matin ou le soir, régulièrement, une heure ou deux pour des études suivies, qui vous apprendraient une foule de choses que vous ignorez? »

Non, ce n'est pas ici une question de temps; c'est une question de bonne volonté. Il s^agirait de comprendre ce qui vaut le mieux pour vous : de la paresse du malin et des futiles amusements du soir, ou des études sérieuses qui pourraient combler tant de lacunes dans vos connaissances, et vous donner une valeur intellectuelle que vous n'avez pas et que vous pourriez avoir. Embrassez moins de choses, je le veux bien, n'ayez qu'un cercle d'études circonscrit; mais ayez au moins quelque travail suivi, qui entretienne la vigueur de votre intelligence, et empêche cette rouille que contracte à la longue tout esprit qui ne s'exerce pas.

Vous, artistes, qui sculptez le marbre, ou qui animez la toile, est-ce que vous ne sentez pas que les arts touchent aux lettres, à la poésie, à l'histoire, à la religion, et que le commerce avec les grands génies de l'antiquité et du Christianisme ne peut qu'élever votre âme et y susciter l'enthousiasme?

N'a-t-on pas même vu autrefois des imprimeurs, des libraires, les Ëstienne, par exemple, nom mémorable, qui marchaient à Tégal des premiers hommes de leur temps pour l'érudition et la science ? Aujourd'hui nous avons encore dans nos grands typographes MM. Mame, Didot, Hachette, Delalain, Dézobry, - pour ne nommer que ceuxjà, » des hommes d'une vraie culture d'esprit, en même temps que d'une grande capacité industrielle : pourquoi nos imprimeurs et nos libraires ne seraient-ils pas tous lettrés, dans cette mesure au moins qui est si nécessaire à leur profession?

2S LETTRES A UH HOllME DU IfONbB.

Vous le voyez donc, mon ami, j'invite aux études suivies, élevées, libérales, religieuses, non pas seulement les jeunes gens, les hommes de fortune et de loisir qui n'ont pas de carrière, mais encore les hommes qui en ont une, quelle qu'elle soit, judiciaire, administrative, militaire, indus^ trielle ou commerciale. Assurément, ce n'est pas l'abandon de leur profession spéciale que je viens conseiller* à ceux-ci } mais ce que je maintiens, c'est qu'il ne leur est nullemetit impossible, et qu'il leur serait infiniment avantageux, d'élargir leur horizon, d'élever le niveau de leur esprit, et c'est à eux aussi, dans la mesure qui convient, que s'adressent les conseils que vous me demandez et que je comtuencerai dans ma prochaine lettre à vous offrir.

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