LETTRE VI. — LE MAUVAIS OOIIT LITTÉRAIRE
bituès à ne lire que certains ouvrages i leur goût est telle* ment émoussé, que les plus belles et les plus nobles exprès* siens du génie éclairé et guidé par la raison la plus haute, leur paraissent froides, sans couleur et sans vie. Ayez le courage de ne lire pendant un mois q\x'Athalie et le Dis* eour9 sur l'Histoire universelle, et vous verrez si vous no finirez pas par y prendre goût. » Cette dame eut le bon es* prit de suivre ce conseil, et s'en trouva bien.
De cette théorie littéraire si manifestement outrée et intempérante, devait naître, et est née en effet, une langue intolérable, incorrecte, bizarre, forcée, et par suite obscure, et quelquefois absolument inintelligible, une langue, je le dirai, voisine de la barbarie. Et il est certes impossible que la clarté ne manque pas dans une littérature où Timagina* tion et la fantaisie n'ont plus de frein et ne reconnaissent plus de lois; où les mots nouveaux abondent; où ces mots apparaissent la plupart du temps sans autre motif que leur singularité, uniquement parce qu'on veut éviter de parler comme tout le monde ; où Timage écrase la pensée ; où le le sentiment s'égare en rêveries; où les passions bouillonnent : toutes choses peu propres à produire la propriété des termes, et Texactitude de langage, qui font comprendre aux autres ce que Ton veut dire.
C'est le genre, dirais-je, de ceux qui pensent sans savoir précisément ce qu'ils pensent, qui veulent sans savoir précisément ce qu'ils veulent, et par conséquent qui parlent sans savoi'r précisément ce qu'ils disent.
Cette littérature d'imagination a tellement aimé l'image, qu'elle a cru que l'image pouvait suppléer à la pensée. Mais une image qui n'est pas le vêtement d'une idée, qu'est-ce pour l'esprit? L'image peut embellir une pensée, elle ne peut pas en tenir lieu. Quand il n'y a qu'image ou sensation, mais rien dessous, et que Tidée manque, c'est le vague, c'est le vide : si h côté de l'imagination qui parle à Timagi-
nation, du sentiment qui parle au sentiment, il n'y a pas Tesprit qui parle à Tesprit, il y a nécessairement impossibilité de comprendre.
Un tel genre, évidemment, est un genre faux; de telles œuvres ne peuvent plaire qu'aux esprits déjà dévoyés, et leur succès serait la ruine même du bon goût. Elles peuvent séduire et attirer; mais elles n'éclairent pas, elles égarent, comme ces lueurs douteuses qui vous font sortir infailliblement du vrai chemin, si vous courez à leur trompeuse clarté. Avec de tels guides, Ton vit perpétuellement comme dans des régions fantastiques. Ton côtoie sans cesse l'abîme^ Ton marche haletant et comme pris de vertige.
Il faut donc en revenir aux éternels principes, aux immuables lois de la raison, du bon sens et du bon goût. En dehors de là, il n'y a, il ne peut y avoir rien de beau et rien de durable.
M. de Donald, en parlant d'autres principes, d'autres lois, des principes et des lois de l'ordre moral, a dit une belle parole, qui s'applique parfaitement à la littérature : « Que « les écrivains y prennent garde : tous les ouvrages où les « principes de l'ordre seront niés ou combattus disparaî- « tront de la mémoire des hommes, quelque bruit qu'ils f aient pu faire parmi les contemporains, et il n'y aura que « ceux où ils seront défendus ou respectés qui passeront V avec gloire à la postérité, et quelquefois mériteront l'hon- « neur, le plus grand de tous, d'être comptés parmi les « livres classiques qui servent à former l'homme pour la « société. V Cela est vrai, d'une vérité absolue. Et c'est pourquoi la fausse littérature, qui renverse Tordre et l'harmonie des facultés humaines, qui, en faisant prédominer l'imagination et la sensibilité, facultés secondaires, sur la raison, première et fondamentale faculté, se place nécessairement dans le faux, cette littérature peut avoir des succès de séduction et de surprise; mais ce seront des succès