‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 19 sur 103 · LETTRE YI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE YI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE

se sont pas formés ainsi brusquement, par une sorte d'in ' vasion, d'intrusion violente de mots nouveaux, mais par l'influence insensible et lente du mouvement général des esprits el de la civilisation tout entière. Faite à la hâte et sans choix, sans précaution et sans autorité, Tintroduction de termes nouveaux dans une langue en ferait bientôt un amas grossier et informe, et ramènerait h la barbarie.

Si vraiment votre langue est moins riche que votre génie, dirais-]e à ces écrivains novateurs; si vous vous trouvez, comme dit Bossuet, dans Timpuissance d'égaler i'f)s propres idées^ eh bien! cherchez longtemps avant de créer un mot nouveau; car la somme des idées acquises et des mots Irouvés est grande, et pas n'est besoin d'introduire dans la langue un terme qui ne lui apporterait point une richesse de plus : mais enûn, si vous êtes forcés d'inventer le mot, il devra toujours être clair, voire même d'une clarté frappante, qui illumine les esprits autour de vous. Le vrai génie cherche toujours la lumière : c'est un aigle qui s'é^ lance ; quand on le suit, on ne tarde pas à voir le soleil de plus près.

Dira-t-on, mon cher ami, que ce sont là des questions de forme, de petites questions? Ce serait là, permeltez-moi à mon tour de le dire, une grand légèreté et une grande erreur. Les rhéteurs et les grammairiens ont quelquefois attaché trop d'importance à des vétilles. Mais je parle ici de la langue, delà forme de la pensée, du style. Or, rien de moins arbitraire que les lois constitutives [du langage; au fond, ce sont les lois constitutives mêmes de l'esprit humain. Gardez- vous donc de croire que la pensée soit tout, et le mot peu de chose. Je dis, moi, que c'est par le style, plus peut-être que par la pensée, que les œuvres vivent, et qu'un ouvrage mal écrit est un ouvrage sûr de mourir. Ou plutôt, entendons-nous : croyez-vous que le style soit uniquement dans les mots, et qu'en réalité le style et la pen-

sëe puissent ainsi se séparer? Non, la pensée emporte tou> jours avec elle son expression; et quand on parle de style, si on entend bien ce qu'on dit, on entend la correspondance exacte de la pensée et du sentiment avec Texpression, et par conséquent la pensée et le sentiment sont inséparables de la vraie définition du style : ils en font partie essentielle.

C*est ce qu'a senti lui-même un des principaux chefs do récole novatrice, et Taveu qui lui est échappé ici est précieux sur ses lèvres. « L'art, a dit M. Victor Hugo, outre « sa partie idéale, a une partie terrestre et positive; quoi « qu'il fasse, il est encadré entre la grammaire et la proso- « die, entre Vaugelas et Richelet. 11 a pour ses créations a les plus capricieuses des formes, des moyens d'exécution, « tout un matériel à remuer. Pour le génie, ce sont des ins- « trumenls; pour la médiocrité, des outils. »

Non, les questions de style ne sont pas des questions lé* gères; non, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit, du génie, de l'âme : tout cela n'existe, aux yeux et aux oreilles de ceux devant lesquels on étale ces trésors de l'intelligence, que par la justesse, la propriété, l'harmonie de l'expression. Il n'y a pas un sentiment touchant, une pensée sublime, une passion énergique qui, pour produire son effet, ne soit obligé de revêtir l'expression propre et convenable. C'est cette expression qui est le cachet du génie, c'est par elle seule qu'il se manifeste. Le bon sens et la vérité n'ont pas d'autres armes. On fait peu de cas de celui qui parle mal, et on a raison : les termes exacts ne manquent pas aux pensées naturelles; les expressions justes viennent avec les sentiments vrais. Et il n'y a pas d'autre manière d'apprécier et de sentir la valeur des choses que la justesse des termes. On aura beau faire, la négligence et l'incorrection du slyle, le mépris avoué des lois du langage et des principes de la grammaire, comme aussi des grands principes

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littéraires, seront toujours les tilrcs les plus contestables au talent et au génie.

Enfin, une troisième aberration de la littérature dont nous nous occupons ici, et qui la vicie encore profondément, qui en fait sans remède la littérature du mauvais goût, c'est son mépris pour ce qui est le goût même : le goût, ce quelque chose de contenu, de mesuré, de pur, d'harmonieux, qui n'est ni au-dessus ni au-dessous de la nature humaine, qui est en exacte proportion avec nos facultés : Voilà ce que cette école méprise; et ce qu'elle aime, c'est précisément le contraire du goût : l'outré, l'exagéré, le violent; j'allais dire, en me servant d'expressions qui sont de sa langue, l'échevelé et l'horripilant, le vertigineux et le monstrueux. Une comparaison mettra ma pensée en lumière. Voyez Virgile, voyez Racine, voyez Fénelon : trois génies de même ordre, de même famille. Leurs œuvres ravissent et raviront éternellement les hommes de goût. Mais pourquoi? D'où vient le charme qui vous saisit, quand vous entrez en commerce avec de pareils génies? Là, tout est beau, tout est grand, tout est noble; mais tout est dans les proportions, dans Tharmonie, dans les convenances ; rien de heurté» rien de choquant ou de criard dans le ton et dans la couleur, rien qui atteigne des proportions démesurées : c'est un art exquis, c'est le goût.

Mais, sous prétexte que ces pures et calmes émotions n'étaient pas faites pour une civilisation vieillie et blasée telle que la nôtre, on a voulu en produire de plus violentes : et pour y arriver, on a prodigué et outré les métaphores et les images; on a forcé les pensées, les sentiments, les situations, les passions : on a multiplié, compliqué les incidents et les intrigues; chargé indéfiniment la trame des récits; recouru aux inventions, aux imaginations les plus inattendues et les plus extraordinaires, en même temps

qu'on infligeait à la langue les outrages que j'ai dits, et qu'on se créait un style analogue à ce genre violent et fiévreux.

Eh bien ! tout cela, je ne crains pas de le répéter, c'est la corruption de la littérature, c'est un mauvais goût désas^ treux, qui ne peut aboutir qu'à des œuvres fausses, et qui ne produira jamais la beauté; du moins la beauté vraie, la beauté sans mélange, la beauté pure et sereine : c'est une offense perpétuelle à la délicatesse, à la justesse, à la vérité, au sens commun. Le talent môme, avec un tel système littéraire, n'arrivera jamais à rien d'achevé : il pourra jeter des éclairs, mais suivis de ténèbres; rencontrer des élans, mais qui finiront par des chutes. En perdant toute mesure, cette littérature perd la vérité, la sûreté, la clarté; elle tombe dans le vague, en même temps que dans l'excessif et le monstrueux. Son impuissance se trahit par ses efforts mêmes; cette multiplicité de moyens, cette complication de ressorts n'est que de l'artifice substitué au talent^ et n*aboutit qu'à faire de l'écrivain un machiniste, au lieu d'un artiste.

Quand aux lecteurs de pareilles œuvres, il est impossible que leur goût y résiste longtemps et-no-fljiisse bientôt par se dépraver. De telles secousses l'émoussent, le blasent, et le rendent insensible aux délicates et vraies beautés. Une grande et noble dame, trop accoutumée à ce genre, d'écrits, et dans le salon de laquelle se réunissait habituellemenl tout ce que cette littérature comptait d'écrivains le plus en renom, disait un jour : « Comment peut-on lire le Télémaque? C'est d'une froideur glaciale. » — «Madame, lui répondis-je, il y a en Angleterre, et en France même, parmi les femmes du peuple, des gens tellement habitués aux liqueurs fortes, au porter, au whisky, à Taie, que quand on leur offre un verre du vin de Bordeaux le plus exquis, ils le trouvent fade et sans saveur : c'est pour eux de l'eau claire. 11 en est de même de ceux qui se sont ha-

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