‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 27 sur 103 · LETTRE VIII. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LETTRE VIII. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES

sont, dans les liltèratures anciennes et dans les littératures modernes, les génies et les chefs-d'œuvre dont Tétude vous offrirait, en dehors de la littérature du mauvais goût et de la littérature corruptrice, un emploi aussi agréable qu*utile de vos loisirs.

Vous en tombez d'accord, et vous m'écrivez : « J'en conviens, il est vraiment impossible de se résigner à ignorer (le telles choses, et honteux de dire, devant de telles œuvres, qu'on ne sait à quoi occuper son esprit. Mais, ajoutez-vous^ voici un nouvel embarras : comment étudier tout cela ? C'est immense I c'est à s'y perdre! Vous m'avez promis un plan, un ordre pour ces études ; et voici que, par toutes ces indications d'auteurs anciens et modernes, je me trouve jelé comme dans un océan. Comment s'y prendre? par où commencer? Quels auteurs étudier d'abord^ et comment étudier? »

C'est à ces justes questions que je vais essayer de faire droit, en vous indiquant quelques méthodes entre beaucoup d'autres, quelques procédés d'étude plus ou moins larges, et en y ajoutant, sur la conduite de votre travail, quelques conseils pratiques d'une utilité certaine.

rai dît d'abord, et je répète qu'il faut commencer par faire son choix et arrêter son plan. Ce choix et ce plan devraient même être faits pour plusieurs années, car on a du temps devant soi quand on est jeune comme vous l'êtes : et c'est là sans contredit le meilleur, si on a la persévérance de suivre et d'exécuter, année par année, ce qu'on a résolu. Mais au moins faut-il, chaque année, dès le commencement, arrêter son cadre d'études pour l'année tout entière, et dire : « Cette année, j'étudierai ceci, je lirai cela; » le direct le faire.

Ce plan pourrait être conçu de diverses manières^ selon

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les goûts, les aptitudes, le courage que ron a, et le degré de culture intellectuelle où Ton est déjà parvenu.

On peut, par exemple, pour commencer, n^ëtudier d'abord, mais à fond, qu'un seul beau et grand livre; — plus tard, étudier Tœuvre entière d'un grand génie, Tensemblc de ses écrits; — puis* étendant ses lectures, on arriverait à étudier quelqu'un des principaux genres littéraires, Téloquence par exemple, ou la tragédie, comparant entre eux les grands orateurs ou les grands tragiques de l'antiquité et des temps modernes ; — ou bien encore on étudierait à fond, dans les plus illustres auteurs qui le représentent, un des quatre grands siècles que comptent les Lettres; — enfin, si l'on pouvait élever ses travaux jusque-là» une étude du plus haut intérêt serait de prendre une littérature à toutes les époques de son histoire; et même ensuite, si on en avait le temps et l'ardeur, de faire une étude comparée des diverses littératures des divers pays : — voilà, mon cher ami, autant de méthodes diverses entre lesquelles on peut choisir.

4° Donc, un premier genic de travail restreint, et par lequel on peut très-bien commencer, pour s'élever ensuite, si on en a l'attrait, .à des études plus larges, le voici.

Vous craignez que les grandes études d'ensemble n'exigent un temps, une suite, une application, dont vous n'êtes pas encore capable? Eh bien ! ne prenez d'abord qu'un seul ouvrage, mais de premier ordre, et étudiez-le à fond : le Discours sur VHistoire universelle de Bossuet, par exemple; la Grandeur et Décadence des Romains de Montesquieu ; les Caractères de La Bruyère; le Télémaque de Fénelon ; le Papt ou les Soirées de M. de Maistre; le Traité Qi les différents écrits de M. de Bonald sur le Divorce, Ce conseil, si facile à suivre, serait en môme temps le timeo virum unius libri des anciens, et ce n'est pas peu dire. Etudiez, dis-je, un ouvrage à fond ; car, quelque méthode qu'on adopte, il ne faut pas d'études superficielles; quoi qu'on étudie, il faut

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qu'on rapprofondisse et qu'on le possède : cela seul donne une valeur et une puissance réelle à l'esprit. Mon avis est tout à fait qu'on applique aux études cet axiome d'une vôritë universelle : Qui trop embi'asse mal étreint.

Cet ouvrage étudié et su à fond, vous passerez à un autre, jusqu'à ce que vous soyez capable des études d'ensemble, qui ne larderont pas à vous solliciter, à vous saisir, à vous entraîner malgré vous : heureuse violence ! En attendant, une étude plus circonscrite se fera plus facilement ; et^ qu'on ne s'y trompe pas, l'intérêt n*en sera pas médiocre, car pour peu que celte étude soit profonde, bientôt elle s'étend et s'agrandit. Une question, disait M. de Maistre, tient à mille antres, et un sujet unique, pour peu qu'on le pénétre, ouvre des perspectives et des horizons qui s'appellent les uns les autres. Je ne sais si les études superficielles offrent plus de séduction ; mais un travail h fond, si particulier qu'il soit, est sans contredit plus puissant, et seul efficace pour fortifier l'esprit et féconder le talent.

2» Ce premier travail accompli, voulez-vous vous élever à

une étude moins restreinte, et toutefois, sans être immense,

d'une étonnante utilité? Prenez simplement un auteur, un

seul, mais un grand génie, Platon, Tacite, Fénelon, Bossuet,

par exemple ; ou dans des temps plus voisins de nous, M. de

Maistre, un des écrivains modernes dont les œuvres, par

Tunitë générale de la pensée, du sentiment, du but, ont le

plus d'ensenible, et se répondent le mieux les unes aux

autres ; et mettez-vous à en faire une étude complète, selon

les procédés de la critique moderne : le replaçant dans son

siècle, vous onquérant à fond de sa biographie, recherchant

comment, sous quelle influence son génie s'est formé, quelle

a été Toccasion, le but, la date de chacun de ses ouvrages :

je dis la date, car rien n'est moins indifférent, notamment

pour les écrivains français, aux époques où la langue se

formait, pour Amyot, pour Bossuet, par exemple. Entrer

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ensuite à fond dans l^examen de chaque écrit, pour en dé« couvrir Tidée mère, le plan^ Texécution, tout l'ensemble et tous les détails^ voir pour ainsi dire Touvrage nattre et se former dans la pensée de son auteur, surprendre Tinspiration à Tœuvre, saisir comme par une vivante expérience les vrais procédés du grand art de composer et d'écrire. Gber* chez surtout à découvrir, dans Thomme de génie dont vous faites votre étude, le lien secret de toutes ses œuvres et Tu* nité intime de sa pensée : c'est ainsi que vous parviendrez à sentir vive et profonde en vous l'impression du beau, à éle* ver votre âme, à fortiûer votre talent, à épurer votre goût. Une telle étude, à la fois circonscrite et approfondie, serait assurément très-utile.

£t, je le demande : qui est-ce qui ne peut pas entreprendre une telle étude? Ce n'est là, évidemment, qu'une question de bonne volonté et de temps ; car qui ne peut se procurer et avoir dans sa bibliothèque un de ces grands écrivains ? 11 n'y a que les esprits légers et paresseux qui puissent se récrier ici et se déclarer incapables. Mais quand un homme aurait ainsi étudié à fond Bossuet ou Fénclo)i, par exemple, Gicéron ou saint Augustin, ne sentez-vous pas quelles lu» mières il aurait acquises, quelles forces, quelles armes il aurait données à son esprit?

Et veuillez remarquer que Tétude suivie, persévérante, approfondie, d'un grand génie, n'empêche pas qu'on ne lise et qu'on n'étudie en même temps, dans la mesure qui conviendra, autre chose. En conseillant une telle étude, j'entends qu'elle soit, pendant le temps qu'il faudra, non l'étude unique, exclusive, mais l'élude principale, constante, toujours là sous les yeux, qu'on n'interrompra un moment que pour la reprendre ensnile, jusqu'à ce qu'elle soit achevée. Je dis qu'une telle étude est possible à tous, agréable, attachante et féconde : notre temps en a vu beaucoup de ce genre.

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On pourrait encore ne lire, dans un grand génie qui a écrit dans plusieurs genres^ que les ouvrages qui se rapportent au genre qu'on étudie soi-même plus spécialement. Voilà Cicéron, par exemple, grand rhéteur, grand orateur, ^and philosophe, grand écrivain épistolaire. On pourrait n'éludier que ses œuvres de rhétorique, ou ses discours, ou ses traités philosophiques, ou ses lettres. Mais avant cette étude partielle, il serait bon de lire dans Tédition de M. Loclerc, par exemple, la Vie de Cicéron par Plutarque, Thlstoire littéraire de Cicéron par l'éditeur lui-même, puis les chapitres de Bossuet, Discours sur l'histoire universelle^ et de Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains^ qui remettraient sous les yeux Thistoire générale du siècle de Cicéron ; après cela, les sommaires mis en tête des œuvres qu'on veut étudier ; et enfin, ces œuvres mêmes.

De môme pour saint Augustin, lisez telle ou telle partie que vous voudrez de ses œuvres, soit les Confessions et les Soliloques^ soit, si vous avez ce courage, la Cité de Dieu^ soit quelques-uns de ses traités philosophiques, mais en ayant 8oas les yeux son histoire par M. Poujoulat, et V Étude philosophique sur ses œuvres par M. Nourrisson. — Voilà des exemples d'études restreintes, mais très-étendues encore et très-fécondes. *

3« Voici maintenant un travail plus étendu que le précédent, mais facile néanmoins, très-intéressant et très-fructueux. Ce serait de choisir pour objet de vos éludes toute une école d'écrivains, ou un grand genre littéraire, l'épopée, par exemple, ou la tragédie, ou l'éloquence, et puis lire successivement, et en les comparant entre eux, les grands poètes épiques ou tragiques, ou les grands orateurs des grands siècles et des grandes nations. Quand vous ne feriez que cette part à vos études littéraires, assurément elle serait belle, et pourrait fournir longtemps à votre âme, à votre esprit, à votre style, de solides aliments.

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Vous donc qui dites que vous n'avez rien à faire, eh bien ! lisez par exemple les quatre ou cinq grandes épopées qu'à produites l'esprit humain : VIliadey VOdyssée^ VEnéidey la Divine Comédie^ le Paradis perdUy la Jérusalem délivrée. Lisez cela dans une année^ la plume à la main, avec réflexion, comme je dirai tout à l'heure qu'il faut lire, et à l'aide des critiques et des historiens qui pourront vous faciliter l'étude de ces poèmes. Est-ce que cela n'en vaut pas grandement la peine? est-ce que ce serait sans charme?

Ou hien prenez les trois grands tragiques grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide ; lisez les chefs-d'œuvre qui nous restent de ces grands poètes, et comparez-les ; et si vous voulez pousser plus loin celte étude d'un grand art, après avoir étudié l'art tragique des Grecs, étudiez l'art des modernes : d'abord notre tragédie française, fille de cette tragédie grecque, puis, dans les plus belles œuvres de Shakespeare et de Schiller, la tragédie anglaise et la tragédie allemande, si différentes de la nôtre et de celle des Grecs. Comparez ces diverses scènes, ces divers arts, toutes ces situations, tous ces caractères, et cherchez à reconnaître, sous des faits, des costumes et des langages si variés, l'éternelle unité et l'inépuisable richesse de l'âme humaine. Est-ce que vous n'aurez rien appris ? Est-ce que vous aurez mal employé vos loisirs ?

De même si, pendant un certain temps, vous vous mettiez h lire les principaux chefs-d'œuvre oratoires de Démosthônes, de Cicéron, de saint Chrysostome et de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, auriez-vous perdu votre temps?

Je conseille fortement les études comparées. Il y a toujours un grand attrait dans les parallèles. Je sais qu'en histoire ils peuvent être quelquefois forcés, et que l'ingénieux Piutarque, par exemple, s'est un peu joué dans ses rapprochements. Mais en littérature, en critique, c'est autre chose, et on ne peut que trouver un profit et un charme de plus

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dans de toiles ^tudrs. Que si vous n'avrz pns le conrngo de comparer de si graiid«^s oetivres, choisisM z et co;ii[»an z des morceaux, des pages détachées ; par exemple : le Tarlan» et les Champs-Elysées dans Homère, Xl« chant de VOdyssde ; et dans Virgile, le VP livre de rfc'r?(/^cf6';et dans Fénelon, les livres XVIII-XIX du Telémaque ; — ou bien la touchante déprécalion de Philoctète à Néoptolème, dans Sophocle et dans Fénelon, autre parallèle ; — la péroraison de Bossuet [Oraison funèbre du prince de Condé) et celle de saint Grégoire de Nazianze [Oraison funèbre de saint Basile), alc^ etc.

4» Quelque chose de plus grand que ce que je viens d'indiquer, et néanmoins de très-précis et de tros-circonscrit dans son étendue, ce serait, mon cher ami, de se proposer, pendant plus ou moins de temps, selon ses loisirs, l'élude d'un grand siècle littéraire, soit le siècle de Périclès, soit le siècle d'Auguste, soit celui de Louis XIV ; ayant soin toutefois de lire, pour se faire une idée d'ensemble, au moins une histoire abrégée de toute la littérature dont on n'étudierait qu'une époque ; car je n'admets guère, pour ma part, qu'on puisse étudier utilement une partie d'un tout quelconque, sans avoir une connaissance au moins sommaire du tout, de ce qui précède et de ce qui suit la partie dont on s'occupe^ Une époque littéraire étant donc choisie, eh bien ! qu'on lise et qu'ion étudie successivement les plus illustres auteurs de ce temps, dans les différents genres de littérature.

Vous voulez, par exemple, entrer en commerce avec les grands esprits de la belle époque du génie grec. Eh bien ! je vous conseillerai de commencer d'abord par les poêles : Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare,vous aidant dans ces lectures de VEssai sur les tragiques grecs, de M. Patin, et du beau volume de M. Villeraain sur Pindare. Ce serait déjà là une lecture du plus haut intérêt.

Voulez-vous aller plus loin dans ces lectures ? Prenez ensuite les historiens : Hérodote, Thucydide, Xénophon.

Et cela fait, il vous reste encore les œuvres de Platon et d'Arislote, où vous pouvez à votre gré choisir tel dialogue ou tel traité de premier ordre.

Est-ce aux écrivains du siècle d'Auguste que vous auriez résolu de consacrer vos loisirs? Vous pouvez de même lire d'abord Virgile, Horace, Ovide; prenez ensuite, si les historiens et les philosophes de Rome vous agréent, Salluste, César, Tite-Live, Tacite, Cicéron ; puis les deux Pline et les deux Sùnèque.

Ou bien est-ce le grand siècle de Louis XIV que vous voudriez étudier et connaître, et la belle langue française de ce temps -là? Oh ! voilà assurément une grande, noble et féconde étude à essayer I Certes, ici, les grands écrivains abondent. Vous pouvez lire d'abord Corneille et Racine, Boileau, La Fontaine. Pour cette étude, la partie du lycée de La Harpe, qui se rapporte à ces auteurs, vous serait fort utile, ainsi que le cours de littérature de M. Saint-Marc Girardin, et aussi celui de Frédéric Schlegel. — Vous avez surtout dans Bossuet et Fénelon, dansBourdaloue et Massillon, la plus riche source de lectures et d'études. Pour l'étude de Bossuet et de Fénelon, des secours très-précieux sont la vie de ces deux grands hommes, par le cardinal de Beausset,et V Histoire littéraire deFénelofi, par M. Gosseliu. Prenez après cela les Pensées de Pascal, La RochefoucauU, La Bruyère. — Vous avez enfin M"^« de Sévigné et M™*^ de Maintenon. Voilà donc encore un autre et très-beau plan que vous pouvez vous faire, une autre et très intéressante manière d'étudier.

Croyez-vous, mon ami, qu'un jeune homme, qu'un homme de loisir qui se dirait : « 11 faut que j'arrive à connaître à fond la littérature du xvn« siècle ; et pour cola je vais, cette année ou en deux ans, lire d'abord une bonne histoire de ce grand règne ; puis lire les grands poètes de ce temps-là, puis les grands prosateurs, historiens, philosophes, ora-

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teurs; » qui le dirait et qui le ferait, croyez-vous que cet homme ferait là une œuvre vaine, et n'arriverait pas bientôt par là à une grande culture d'esprit? Et toutefois, qui empêche de faire cela ? Pourquoi si peu, si peu le font-ils ? NVt-on pas tout le xvii* siècle sous la main dans toutes les bibliothèques? Ce qui manque, ce ne sont ni les livres, ni les hommes de génie, ni les grands maîtres ; ce sont les disciples, les disciples sincères, appliqués, laborieux.

5<» Ënûn, voici une autre méthode d'études, mais graiide, ïaste, complète, qui ne peut convenir, évidemment^ à la gèDèralitë des esprits, mais que je conseille, pour ma part, sans hésiter, aux esprits laborieux et courageux, aux véritables hommes d'étude. Ce serait de prendre une littérature, la littérature française, par exemple, ou la littérature anglaise, si on sait l'anglais, ou une des littératures anciennes, et de rétudier successivement à toutes les époques de son histoire, et selon la grande méthode critique, c'est-à-dire en s'aidant, pour Tintelligence de chaque auteur, de tous les renseignements biographiques, historiques, philologiques, littéraires; en ne lisant toutefois, cela est toujours sousentendu, que les grands et bons auteurs, ceux qui renrésentent dignement une époque. Oui, c'est là, sans contredit, une grande et belle étude, un travail plein de charme ; c'est suivre tout le progrès et tout le développement du génie d'une nation ; c'est se donner le plaisir de connaître tout ce qu'un peuple, une civilisation a produit de plus élevé et de plus beau; et je n'hésite pas à dire qu'un homme qui ferait ce travail, comme il peut et devrait être fait, avec quelque profondeur, donnerait par cela seul à son esprit ane étendue, une élévation et une force rares, — et un bomme qui aurait fait un tel travail serait digne assurément de voir s'ouvrir devant lui les portes de l'Institut.

Voilà donC; mon cher ami, quelques plans et quelques choix d'ëtudes qu'on peut faire entre beaucoup d'autres. H. É., iii. T

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L'important est de choisir, de bien choisir^ de ne pas rester incertain, indécis, oscillant, sans savoir que faire; pnîs, le choix lait, de se mettre à Tœuvre. — Maintenant, comment étudier ce qu'on aura choisi, et à quels travaux personnels s'exercer, pour parvenir à tirer profit de ses lectures et de ses études ?

Je vais essayer encore d'être aussi précis, positif et pratique que possible.

40 Quoi qu'on étudie, quoi qu'on lise, il est absolument nécessaire de ne pas s'arrêter en route, de finir ce qu'on a COMMENCÉ, d'aller jusqu'au bout, ^ du commencement à la fin. Lire autrement, passer d'un livre à un autre, ou ne faire que parcourir un livre, c'est une manière infaillible de perdre son temps.

Bossuet était de cet avis, et il le mettait en pratique dans réducation du Dauphin :

« Nous n'avons pas jugé à propos de lui faire lire ses au- « teurs par parcelles, c'est-à-dire de prendre un livre de a V Enéide ou de César séparé des autres. Nous lui avons fait « lire chaque ouvrage en entier, de suite et comme tout « d'une haleine, afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à ff considérer seulement chaque chose en particulier, mais à « découvrir tout d'une vue et dans l'ensemble, avec le but « principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses « parties, étant certain que chaque endroit ne peut s'en- « tendre clairement et ne paraît avec toute sa beauté qu'aux <c regards de celui qui a considéré tout l'ouvrage, et en a « pris tout le dessein et toute l'idée. » (Bossuet, De Insiit. DelphinL)

%^ Lircy ce n'est rien, je ne saurais trop le redire : ure AVEC RÉFLEXION, c'est-à-diro étudier ce qu'on lit, s'en rendre

LETTRE Vm. — GONDUrre DES ÉTUDES LITTÉRAIRES. 1f1

compte, cela senl est un travail utile^ et offre un rëel Intérêt, un profit sérieux. Pour cela, il est capital de bien voir le fond des choses dans ce qu'on lit, de le résumer, de Tanalyser, d*en bien posséder Tensemble et les détails, et enfin d'en porter un jugement II faut, en un mot, quand on a lu un ouvrage, le savoir. Pour cela, il importe de prendre def; HOTES en lisant, et quand la lecture est achevée, de résumer et de rédiger son jugement.

Ainsi, quel est le but, la pensée fondamentale d'un discours, d'un plaidoyer, d'un poème ou d'un drame? Vaction marche-t-elle? Les preuves sont-elles solides? Vintérêt se soutient-il ? Les incidents se rapportent-ils à Tobjet, au but principal? Les épisodes ont-ils de l'intérêt et de l'à-propos ? Que penser des divers personnages, des caractères^ des fictions poétique»^ du style, etc. ? Voilà ce qu'il faut se demander et à quoi il faut savoir répondre avec justesse et certitude. Quelle que soit l'œuvre à critiquer, à analyser, on doit se faire, avec les modifications convenables, des questions analogues. En un mot, il faut toujours résumer une étude dans un jugement, et formuler par écrit ce jugement.

Cet esprit d'analyse est une habitude souveraine à acquérir : autrement, tout glisse dans Tesprit, comme de l'eau dans un crible. Et cette habitude s'applique à tout, nonseulement à la lecture d'un grand ouvrage^ mais à un discours, mais, j'irai jusque-là, à un article de revue, à une polémique de journal. — Il y a des gens qui se laissent absolument mener par leur journal, et qui sont même toujours de l'avis du dernier article qu'ils ont lu, comme ce personnage qui, après avoir entendu un avocat, disait : t En vérité, celui-ci a raison ; » et après avoir entendu l'autre avocat : « En vérité, celui-là n'a pas tort. » Il est de fait qu'il y a une foule de gens qui en sont là. — Eh bien ! je dis qu'il faudrait appliquer aussi l'esprit d'analyse, de rèfleiLion et de jugement, à la polémique des journaux, —

car ceux qui ne lisent rien lisent au moins les journaux, — quand la polémique en vaut la peine. Voilà une question grave, qui préoccupe tous les esprits, sur laquelle les journaux discutent avec ardeur; par exemple, en économie politique, la question du libre Échange; en politique, laques» tion des Duchés; dans un autre ordre de choses, V Instruction primaire gratuite et obligatoire. Eh bien I les vaines paroles mises à part, quels sont les vrais arguments pour et contreT Résumez -les, par 4^,2% 3% avec la rigueur scientifique de saint Thomas, et ensuite discutez-les : vous aurez bientôt analysé et jugé une polémique, et vous aurez une opinioii personnelle, au lieu d'être mené. Seulement, vous aurei souvent lieu d'être effrayé de la quantité d'inepties et de mensonges qui se débitent chaque jour et sont acceptés dans notre pays et dans tout pays. Et même quand vous ne faites que lire les articles détachés que chaque jour apport^» pour que cette lecture ne soit pas vaine et ait une utilité, ayez à la main, en lisant, un crayon rouge ou bleu^ et notez, au passage, ce qui vous frappe. En un mot, il est capital d'accoutumer son esprit à ne glisser légèrement sur rien de ce qui mérite une réflexion.

a<» Ce RÉSUMÉ, quoique sommaire, doit néanmoins être COMPLET, et ne rien omettre d'important. S'attacher avant tout aux pensées fondamentales, aux idées mères, à ce qui est le vrai plan d'un livre, d'un discours, d'un poème, d'un drame ; descendre de là aux idées particulières, aux détails, aux épisodes; et enfin au style, qui pénètre et soutient tout; voilà ce à quoi il faut tout d'abord, et quoi qu'il en coûte, accoutumer son esprit, quand on se remet aux études. Cela demande d'abord un effort : facilement l'esprit se répand dans une lecture; il a plus de peine à se replier sur lui* même pour la réflexion. Mais ce travail, je l'ai dit, est indispensable, et en cela comme en tout le reste, l'habitude facilite tout. On en vient même bientôt, quand on s'est plié

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