‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 43 sur 103 · H. É., UI. U · texte numérisé non relu

H. É., UI. U

Dans ce siècle même, et surtout depuis quelques années, le centre de TAfrique, qui était demeuré inaccessible pour les voyageurs européens, a été attaqué de divers côtés par lu Gailiié,les d'Âbbadie, les Glapperton, les 6urton,lesBarAt les Speke, etc. Des mers plus grandes que la mer Caspienne ont été découvertes dans le centre de cet immense nent. On y a rencontré des montagnes plus élevées que tlas^ et on a vu briller des neiges sur leurs cimes, tout des feux de Téquateur. Mais on y a trouvé aussi des nai barbares, des populations cannibales, et les sacrifices mains tellement enracinés dans les mœurs, que le plus despotique de la terre, le roi de Dahomey, ne pou les abolir sans courir le danger de perdre sa couronne vie.

Aussi, en même temps que les missions scientifiquesi missions religieuses se sont dévouées avec un zèle h que, pour civiliser ces pauvres nègres restés presque à Y\ sauvage. v^'

Et maintenant, de même que du xvi^ au xviii® siècle, hll Lettres édifiantes complétaient les relations des voyagerijj qui exploraient r Amérique, les Indes et la Chine, auxix'iii cle, les Annales de la propagation de la Foi deviennent ni complément nécessaire des voyages si intéressants dtt Barth et des Spekc.

On ne saurait croire, mon ami, tout ce que ces étadi donnent à Tesprit d'impartialité, de largeur et d'élévatioai En acquérant des preuves nouvelles de rinfériorité des peuples non chrétiens dans Téchelle de la civilisation, on apprend à bénir Dieu des bienfaits dont il nous a comblés in sein de notre vieille Europe, dans l'ordre nioral comnu dans Tordre physique. Et puis on perd cet égoïsme ètroU ce patriotisme exclusif et faux, qui rétrécit le cœur en mômÉ temps que Tintelligence. On se sent pris d'un désir passionné de communiquer à toutes les nations de la terre ta

oièresqui nous inondent, et de relier moralement à nous A les peuples, en les abritant sous Tétendard d'une me foi et d'une même civilisation.

1 7 a donc là toute une littérature spéciale à étudier ; et ft qui cherchent dans leurs lectures un intérêt de curiotel une sotirce d'émotions n'ont pas besoin de recourir Sfomaiis pour satisfaire ce besoin de leur esprit. Les aven- Itt de Jacquemont dans les Indes, celles des frères Laniiqtd après la mort de leur maître Clapperton, en Afrique, Mennent esclaves des nègres, et ne retournent en Europe, IWii courant mille affreux périls ; les voyages de l'abbé le en Chine, au Thibet, à travers des montagnes plus Qtes que le mont Blanc, et parmi ces Tartares, tour à tour Mpitaliers et brigands, entîn les voyages si intéressants de kfiral Jurieu de la Gravière; voilà des ouvrages dont la Hté même a quelque chose de plus saisissant que les fie- Ml composées avec le plus d'art et le plus de charme, te pourrais nommer ici un géographe amateur qui confit parfaitement la terre entière, sans être presque jamais El de sa chambre. Il est attentif à toute publication noue en ce genre. Dans sa bibliothèque se trouvent un miller de cartes et cinq à six mille volumes, tous composés de Wts de voyages. Et dès que notre expédition projetée dans } Cambodge aura été exécutée, il en saura tous les détails tesi bien peut-être que les membres mêmes de cette expéition lointaine.

Enfin, mon cher ami, je terminerai tout ceci par un der- 1er conseil. Dans les livres historiques modernes que vous rez, attachez-vous à ceux qui ont un style grave, comme il envient à Thistoire, et qui surtout respectent la vérité his- )riqDe. Et la vérité historique, ne vous y trompez pas, elle 'est pas là où certains écrivains modernes ont affecté de la oir seulement, dans ce qu'ils ont appelé la couleur locale.

La couleur locale fait partie sans doute de la vëritë historique, mais elle n'est pas toute cette vérité. La vérité historique n'est pas à la surface, mais au fond des choses, et c'est dans le cœur même de Toeuvre historique qu'elle doit résider, et non pas, si je le puis dire ainsi, dans les vignettesdei pages et sur la couverture du livre. La vérité hîstoriqae est surtout dans le fond des faits, dans le fond des caractères;, dans le fond des pensées, dans la trame générale du rèdl, et de là elle se répand facilement à la superficie et dans les formes descriptives.

Pour certains auteurs, au contraire, la vérité historique n'est qu'un vrai charlatanisme, une sorte de mise en scènes qui fait illusion, un pur décor; mais ils ne vont pas jusqu'à fond des choses, et ne pénètrent pas les événements à cette profondeur où ils apparaissent ce qu'ils sont dans leur iltime réalité. La représentation des costumes du temps, des usages extérieurs; quelques dialogues de forme archtûqoe, puisés dans les vieux récits, c'en est assez pour faire croire | à certains écrivains qu'ils ont fait le tableau vrai d'une épp- ' que, le récit complet d'un événement; mais ceci, si on nevi . pas plus loin, n'est pas plus la vérité historique que les orne- 4 ments d'un théâtre ne sont la vérité d'un drame. Encore une fois, il faut des détails extérieurs sans doute, qui donnent du relief et de la couleur au fond, il faut un cadre à un tableau; mais c'est au fond môme que se trouvent la vérité des faits, l'esprit du temps, le caractère réel des hommes et des choses, et le tableau n'est pas le cadre.

Un exemple fera saisir ma pensée et le défaut capital que je signaleici. Qu'un auteur ayant à raconter le règne de Henri 111, s'évertue à nous dire : 1° que la cour en grande tenue ne ressemblait pas mal à un jeu de cartes; 2» que le pont Neuf fut commencé sous son règne, et conçu par un nommé Ducerceau qui fut anobli ; 3° qu'on allait alors en chaise à porteurs; 4® que le jeu de bilboquet fut importé alors

aussi à la cour de France; 5» que les comédiens donnèrent alors des représentations à raison de quatre sols par tête de spectateur; 6° que Ton brûlait de la cire rouge dans les flambeaux; et enfin huit ou dix autres circonstances historiques de la même importance ; mais que sur les intérêts, les passions et Tesprit de Tépoque, sur ce qui caractérise le déplorable règne du dernier des Valois, que sur tout cela rhistorien ne dise rien, à quoi bon tout ce pittoresque, toute cette prétendue couleur locale? La vérité historique y a-t-elle gagné quelque chose? N'est-ce pas sacrifier la vérité vraie et essentielle à des détails accessoires et inutiles?

Nous demandons l'esprit de l'histoire, et il y a des écrivains à prétentions qui nous jettent à la tête de l'esprit sur l'histoire, des romans, des ana historiques, qui ne sont pas même toujours conformes aux mémoires.

Sans doute, aimons les historiens, mais les historiens dignes de ce nom , et sachons discerner le grand art de rWstoire des procédés à Tusage des écrivains, plus romanciers qu'historiens, qui remplacent l'étude approfondie des événements par le travail facile des descriptions et des décors.

Et maintenant, mon cher ami, voilà bien des indications et bien des lectures assurément; mais, vous l'avez bien compris, tout ce que j'ai conseillé là ne peut se faire par tous, ni de suite, ni tout à la fois et dans une seule année. 11 faut choisir en tout cela, puis calculer son temps, et ordonner son plan d'études en conséquence. Je le répète, et ne saurais trop insister : il ne s'agit pas de se préparer h devenir membre de l'académie des inscriptions, mais uniquement à devenir un homme instruit, qui, tout en restant homme du monde et homme aimable, comprendrait les événements de son temps, et suivrait complètement, M.

soit les discussions des assemblées, soit les débats des feuilles publiques, soit enfin les conversations sérieuses qui peuvent s'engager sur les affaires politiques. Et si le goût de rétude, comme il arrive presque toujours, vient avec rétude même, si la connaissance de notre propre histoire suggère le goût des autres histoires plus ou moins mêlées à la nôtre, je dis que Thistoire de TAngleterre, ceUe de l'Italie, celle de l'Espagne, celle de la Pologne, celle de l'Amérique anglaise ou de l'Amérique espagnole, que même l'histoire de tous les peuples chrétiens rentre pleinement dans les études d'un homme du monde de notre temps; et si ces simples et sommaires indications pouvaient inviter quelques-uns de mes lecteurs à entreprendre dételles études, j'aurais atteint ici encore le but que je me propose dans ces lettres, qui n'est pas autre que d'inviter aux utiles travaux.

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