TROISIÈME LETTRE
La littérature ancienne.
Je ne vous redirai pas, mon cher ami, Timmortel éloge que faisait autrefois de l'étude des Lettres l'Orateur de Rome : « Cette noble étude, qui offre un aliment généreux a pour la jeunesse, un charme pour la vieillesse, un ornea ment dans la prospérité, un asile et une consolation dans a les revers, un doux et paisible délassement au foyer do- « mestique, un secours et une force dans l'agitation des afa faires et les surprises de la vie publique «. »
Je serais bien plutôt tenté de demander où sont aujourd'hui les hommes du monde qui, après avoir consacré à l'étude des Lettres leurs premières et plus belles années, en conservent quelque chose, je ne dis pas môme pour la lumière de leur esprit et la consolation de leur vie, mais pour l'occupation de leurs loisirs. C'est que « les premières études « littéraires, comme disait avec raison le chancelier d'A- « guesseau, ne donnent que la clé de la littérature.» S'en tenir là, comme on le fait si souvent aujourd'hui, c'est n'y pas pénétrer; c'est renoncer môme au bénéfice des premières études, car bientôt il n'en reste plus que des traces confuses. Au bout de quelque temps, on n'est plus Tnême fin état d'entendre les auteurs qu'on entendait dans son enfance.
' Hœc studia adolescentiam alunit senectutem oblectant, secundas res rnant, adversis perfugium ac solatium prœbent; délectant domiy non mpediunt foriSy etc. (Gicéron, Pro Archiâ poetâ^ vu, i7.)
LETTRE in. -* LA LITTÉRATURE ANCIENNE. SI
Ce qui fait la faiblesse et Tinstiffisance des premières études littéraires, c'est le défaut de la pensée et de la réflexion; en d'autres termes, c'est l'âge auquel on s'y applique. En Seconde, en Rhétorique, et tant qu'une forte philosophie chrétienne n'a pas affermi l'esprit d'un jeune homme^ le fond des idées manque, et par conséquent la vraie et solide littérature : l'intelligence des grands principes littéraires est nécessairement superficielle, et le sentiment du beau profond ; le côté moral et religieux des Lettres, d'où leur vient leur grandeur réelle, leur haute et féconde influence^ apparaît peu, frappe peu.
La littérature, on ne doit pas s'y tromper, n'est pas chose légère : pour en saisir la portée, la valeur, les vraies et profondes beautés, il faut une maturité de raison qui commence à peine quand finissent les études classiques : c'est alors le moment de revenir sur ses pas, de visiter de nouveau les chemins parcourus, de remonter aux sources, de jeter un coup d'œil plus sûr etpluspénéiranlsurce dont on n'avait guère aperçu que la surface brillante : en un mot, c'est le moment, non d'abandonner, mais de poursuivre cette belle étude des Lettres, et d'an point de vue plus élevé et plus chrétien^ si l'on veut y trouver la haute culture qu'elles donnent à i'âme> si Ton veut se former par là un fonds riche qui alimente la vie et où plus tard on puise chaque jour, un foyer d'où partent incessamment les illuminations utiles, les inspirations puissantes.
Si donc un jeune homme sorti du collège, ou un homme déjà mûr, voulait revenir à ces études pleines de charme, la première chose que je lui dirais est celle-ci : Quelque restreinte que puisse être la part des loisirs que vous consacrerez aux éludes littéraires, faites de la littérature sérieuse, et, dans le vaste champ des Lettres, irallez pas au caprice et au hasard; mais dans la littérature ancienne comme dans la littérature moderne, choisissez avec soin, soit les genres,
soit les auteurs, soit les époques littéraires : c'est le premier soin, et il est capital. »
Je dis qu'il faut faire un choix entre les diverses branches et les diverses époques de la littérature, et décider tout d'abord celles qu'on veut de préférence et présentement étudier; c'est le moyen d'éviter deux défauts considérables : l'éparpillement des lectures, et la légèreté des études. Je ne dis pas que ce choix doive être immuable et qu'il faille vous enfermer dans un cercle inflexible ; mais je dis que pour un temps déterminé du moins, ce choix fixera votre attention et concentrera vos efforts : deux points indispensables pour que le travail soit fructueux.
Quant aux époques, on divise ordinairement la littérature en littérature ancienne^ comprenant les deux littératures grecque et latine; et littérature moderne^ comprenant la littérature française et les diverses littératures de l'Europe. Quant à la littérature contemporaine^ elle n'a pas besoin d'être autrement définie que par son nom.
Les principaux genres, et si je puis dire ainsi, les grandes provinces de la littérature sont la poésie, l'éloquence, la philosophie et l'histoire. C'est surtout des deux premières qu'il sera question ici. Je traiterai à part des deux dernières.
Celte seule énumération démontre la nécessité de la règle fondamentale que nous posions tout à l'heure et avant fout : qu'il faut très-nettement commencer par faire son choix, et délimiter son terrain, eu égard à ses goûts et à ses loisirs.
J'ajoute maintenant ceci : c'est que, quel que soit le choix que l'on fasse, quelque étendu ou restreint que soit le champ qu'on veut embrasser, quelque époque ou quelque genre littéraire qu'on étudie^ il faut en tout s'attacher aux grands auteurs, aux grands mattres, aux grands modèles. On peut