LETTRE III. — LA LITTÉRATURE ANCIENNE
plus OU moins négliger ]es autres, si on est obligé d'imposer une limite plus ou raoius étroite à ses études, mais jamais ceux-là.
Cela posé, parlons de la littérature ancienne.
Les grands maîtres, les immortels génies qui ont été les princes.de la parole humaine, ce sont les Anciens.
M'arréierai-je ici à établir l'utilité d'une sérieuse lecture de la littérature ancienne, d'un commerce fréquent avec les granfls auteurs grecs et latins, et à combattre le préjugé on le mauvais goût qui ferait considérer une telle lecture comme peu attrayante, ou entachée de pédantismc pour un homme du monde? Non certes; je Tai fait ailleurs*; je n'y reviendrai pas ici. La cause de la littérature ancienne est gagnée aujourd'hui, et les théories qui avaient attaqué bruyamment, il y a quelques années, au point de vue du goût, les classiques anciens, sont tombées d'ellesmêmes.
Je me bornerai à rappeler ici deux points de vue fondamentaux et absolument décisifs pour la question : c'est d'abord que les chefs-d'œuvre de l'antiquité sont et seront éternellement les modèles du beau langage du grand stylo et de la grande composition; et, en second lieu, que toutes les origines de la littérature sont là.
Ne sufiit-il pas d'ailleurs simplement de les nommer, ces grands auteurs, ces illustres esprits, qu'il ne faut jamais délaisser, auxquels il faut toujours revenir? Qui sont-ils donc?
C'est d'abord, pour l'épopée, Homère, le père de toute la littérature antique : c'est de lui que tous, poète, orateurs, statuaires, se sont inspirés, ainsi que Ta magnifiquement
^ l>e la haute Éducation inteUeetuelU, t, 1'% Uy, II, ch. i, |ii, iv, v(.
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montré dans un de ses chefs-d'œuvre notre grand peintre, H* Ingres. J*ai déjà dit mon admiration pour Homère au premier volume de cet ouvrage; je n'ajouterai ici que quelques mots :
Homère, c*est la simplicité antique, unie à la majesté; une simplicité et une majesté que la Bible seule à dépassées ; Les mœurs primitives; des caractères vivants, variés, éternellement vrais : Ajax, Diomède, Nestor, Âgamemnon, Ulysse, Mentor, autant de héros avec lesquels ils nous semble avoir vécu : types immortels des grands côtés de rame humaine, à jamais gravés dans toutes les mémoires ; Puis des scènes qui nous remuent jusqu'au fond des entrailles, parce qu'elles sont puisées dans ce que notre nature a de plus intime et de plus profond : les adieux d'Andromaque , Achille pleurant. Patrocle , Priam implorant Achille et lui rappelant Pelée ;
C'est la peinture de Tâge héroïque, le tableau des mœurs antérieures à l'histoire. C'est aussi une mythologie relativement primitive, et qui, à elle seule, mériterait une étude spéciale ;
C'est enfin une langue étonnamment riche et harmonieuse; mélange singulièrement attachant d'une naïveté charmante et d'un art qui s'ignore encore lui-même et atteint sans effort et sans étude à tous les effets d'un art con-* sommé :
Voilà Homère : je dis qu'il n'y a pas une bibliothèque digne de ce nom où ne devraient se trouver avec honneur VIliade et Odyssée, ces deux sœurs immortelles. Mais qui étudie, dans le monde, ces grandes œuvres? qui ne croit superflu de les lire? Et cependant, quel immense intérêt, quelle lumière y trouvent encore les hommes qui n'ont pas perdu le culte du grand et du beau I
Pour la grande poésie dramatique, c'esiEschyle, Sophocle^ Euripide, ces trois illustres maîtres qui dominent encore
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les poêles tragiques de tous les temps et de tous les pajs. Dans Eschyle^ si l'art manque un peu, la conception est puissante. Dans Euripide, Tart est grand, mais parait déjà trop; la recherche, le raffinement se fait quelquefois sentir. Sophocle^ génie serein et lumineux, est au vrai point : il est venu, comme M. Cousin Ta dit de Pascal, à cet heureux moment de la littérature où Tart se joignait à la nature dans une juste mesure, pour produire des œuvres accomplies.
Pour la poésie lyrique, Pindare suffit; Pindare, dont la poésie descend, ainsi que Ta dit son timide imitateur, comme un torrent des montagnes. Ses odes ont une autre grande source d'intérêt ; elles sont Tunique monument qui nous reste de la civilisation de la race dorienne; c'est-à-dire de toute une moitié de la Grèce.
Pour l'éloquence, à Démosthènes^ l'éternel et vigoureux modèle des orateurs de la tribune et du barreau, au discours pour la Couronne et aux Philipplques^ je n'empêcherais pas qu'on ne joignît aussi Isocrate^ si bien traduit récemment par M. le duc de Clermont-Tonnerre, de regrettable mémoire*; Isocrate, modèle delà parole élégante et ornée, de l'éloquence académique. Voilà pour les auteurs grecs, — car il sera question ailleurs des historiens et des philosophes : Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Platon, Aristote, etc., —voilà ceux dont il sera toujours utile et vrai de redire :
Exemplaria grœca Nocturnd versate wianw, versate diurnâ*
* Je ne puis m'empêcher de rendre ici hommage k ce noble vicillarçi( et de dire toute Tadmiration que m'inspire le grand exemple qu'il a donné,' lui qui, après avoir été vaillant soldat, puis ministre de la guerre, a si dignenaent honoré sa retraite par le culte des lettres, et enrichi, avant de mourir, notre Uttérature et notre langue de cette traductioB d7lMfal9f qui est véritablement une œuvre achevée.
Parmi les Lalins, ceux qu'il faut lire, c'est, avant lous les autres, Virgile, harmonieux, tendre, profond, produit le plus noble et le plus exquis du génie romain ; et avec Virgile, Horace, son ami, âme non moins belle, esprit non moins charmant, pélri de grâce et de finesse; puis Ovide, abondant, facile, ingénieux; mais Ovide et Horace, surtout Ovide, avec choix. Il va sans dire que je ne conseille ici que les éditions expurgées.
Dans la même mesure, et avec un choix non moins sévère, j'ajouterai Plante et Térence, Tun pour sa verve comique, vis comica, l'autre pour son urbanité altique et romaiue. Bossuet faisait lire Térence au fils de Louis XIV^ et indiquait dans sa lettre à Innocent XI avec quelles précautions et quelle utilité.
Quant à la tragédie, les Latins, on le sait, n'en ont pas. Le cirque chez eux avait tué le théâtre. Les tragédies de Sénèque n'ont pas été, je le crois, composées pour la scène : ce sont des déclamations en vers.
Mais plus encore que les poètes, je conseille de lire les grands orateurs et les grands historiens de Rome.
Les Discours et les Lettres de Cicéron, indépendamment d'une éloquence et d'un style incomparables, offrent, au point de vue de la politique, de la jurisprudence et de l'histoire, un intérêt, une science, des lumières que bien peu d'écrivains présentent au même degré.
 un jeune homme désireux de s'instruire, ou à tant d'hommes du monde qui ne savent que faire de leurs journées, je dirai donc hardiment : « Prenez l'édition de Cicéron de M. Victor Leclerc, et failes-en, pendant une année, voire lecture assidue, et vous serez étonné vous-même du profit que vous aurez trouvé à cette étude. »
Et certes, je puis bien citer ici, en preuve du charme et de la fécondité de cette lecture, l'exemple d'un homme du monde, notre contemporain, assurément des plus aimables
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el des mieux instruits, et de Tamitié duquel je m'honore, ancien ministre des travaux publics, qui, au sortir des affaires, cherchant dans les lettres cette douceur et cette lun;ière dont parle Torateur romain, se mit à lire de suite et d'un bout à l'autre, dans le latin même, toutes les œuvres de Cicéron*.
De même que ses orateurs, les historiens de Rome s'étaient formes sur les Grecs. Je vous parlerai, quand lé temps en sera venu, de ceux de ces historiens, César, Tite- Live, Salluste, Tacite, dont je conseille encore, et instamment, la lecture aux hommes du monde; car le grand style de l'histoire est là.
Tels sont donc ceux des auteurs anciens qu'il faut absolument relire, dès qu*on a compris le charme et Tintèrêt des sérieuses études littéraires. Mais quelle méthode suivre pour cette lecture?
Je vous le disais, mon ami, dans ma première lettre, et c'est sur quoi d^bord j'insisterai encore ici. 4*» Donc je voudrais au moins qu'on n'oubliât pas ce qu'on a déjà su, qu'on reprît ce qui a été déjà étudié. Cet oubli, celte perte de tout le travail fait pendant sept ou huit années d'études serait vraiment trop regrettable. Car, en définitive, c'est avec les princes, avec les chefs-d'œuvre de la pensée et de la parole humaine, qu'on a vécu pendant les sept ou huit
1 M. le comte Jaubert — £t ici je suis heureux d'adresser publique^ ment Thommage de ma reconnaissance kM. le comte Jaubert, auquel mon petit Séminaire de La Chapelle, outre tant d'autres marques de généreuse bienveillance, doit sa belle collection botanique et sa collection d'histoire naturelle. Remercié par nos élèves en vers latins, M. le comte Jaubert leur fit la charmante surprise de leur adresser une spirituelle épiire, également en vers, qui montrait que le docte membre de l'Institut sait parler la langue de Virgile et d'Horace aussi bien que ceUe des sciences.
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années des études classiques; mais alors on était trop jeune pour en goûter toutes les immortelles beautés; on épelait plutôt qu'on ne lisait ces livres incomparables; on les expliquait lentement, péniblement, par Iragments, par lambeaux, jamais dans leur ensemble et leur harmonieuse unité. Qui a jamais lu dans ses classes les vingt-quatre chants de VIliade ou de l'Odyssée^ ou même les douze chants de VEnéide? Quand, avec un esprit mûri par l'âge, avec une pensée fortifiée par tant d'études parcourues et de connaissances acquises, on revient à ces grands maîtres, ce qu'il faut, c'est de les- reprendre d'un point de vue supérieur, les lire avec réflexion, à loisir, du commencement à la lin; s'attacher non plus seulement à la langue, à la forme, mais au fond même des choses, aux pensées, aux sentiments, à l'étude des caractères, à la conception générale, et en même temps étudier de plus près toutes les beautés de détail : alors quel profit nouveau, et aussi quel charme !
Voilà donc le premier conseil que je donne à ceux qui auront la sage et courageuse pensée de rouvrir leurs vieux classiques, de revoir toutes ces vieilles connaissances, tous ces auteurs plus ou moins chéris ou maudits autrefois : c'est de les lire sérieusement et jusqu'au bout, et je leur réponds qu'à ce prix ils y trouveront un attrait nouveau et surprenant.
2® Et cela, s'il se peut, dans le texte même, ce qui a toujours infiniment plus de charme et de profit que dans une traduction. Et qu'on ne s'effraie pas de ce que je conseille ici : ce retour aux langues anciennes est beaucoup plus facile qu'on ne le croirait; car on les connaît déjà, on les a vues de près, quand on a fait ses études. On les connaît mal, dites-vous. Sans doute; mais ce qu'on en a su aide singulièrement à les rapprendre, et j'affirme qu'il n'y a pas un seul homme, quelque incomplètes qu'aient été ses pre-