TTRAITS ET INFLUENCÉ DES ÉTUDES ESTHÉTIQUES
Ici, je n'en doute pas, je rencontre plus de dispositions favorables que de préjugés contraires. Qui ne se sent attiré par l'idée du beau ? Qui ne désire, sinon réaliser des œuvres d'art, du moins en goûter les délicates jouissances, et, au milieu de tous les monuments de Fart ancien et de Fartmo- ^ derne qui nous entourent, ne pas rester, par Fimpérilie du goût, comme un étranger ou un barbare au milieu d'une société civilisée? Mais qui ne comprend aussi qu'une telle étude, pour qu'on en retire les avantages qu'elle peut don- ^ ner, ne doit pas être abaissée par la frivolité et la légèreté, r,. ni égarée par une direction coupable ou dangereuse ? ]
Il y a en France, comme dans d'autres pays de l'Europe, ^ plusieurs grandes institutions consacrées aux arts : nons y avons une Ecole des Beaux-Arts, dont nous envoyons les k grands prix à Rome; pour un art spécial, la musique, noos
rons un Conservatoire ; et enfin, à l'Institut de France, ras avons l'Académie des Beaux-Arts.
En ouvrant ainsi aux beaux-arts les portes de Tlnstitut, en voulant qu'ils fussent une des cinq Académies qui mposent cet illustre corps, le génie français a placé lesaux-^artssar la même ligne que les lettres et les sciences ; les a honorés à l'égal de tout ce qu'il y a de plus grand os resprit humain. Or, dans un pays qui honore à ce gré les arts, qui en recueille les chefs-d'œuvre dans ses mnments publics, et qui possède sur son sol et dans se& isées d'incomparables richesses artistiques, bien qu'il I soit pas l'Italie ni la Grèce, il est manifeste qu'un homme en élevé ne peut pas se tenir en dehors de cette impor- Qte partie de la science philosophique et des œuvres du mie humain. On le sent si bien que, dans la société culvèe, tout le monde s'occupe d'art, ou du moins en a la rétention. Une multitude de gens font du dessin, de la îinture, de l'aquarelle ; chacun veut avoir son album ; on I visiter les musées, les expositions. On fait passer aux iunes gens et aux jeunes personnes, dans les pensionnats, n temps considérable à apprendre le chant, le piano : faire e la musique, c'est souvent l'occupation la plus sérieuse 'an salon. Avec tout cela, devient-on artiste? Est-ce vrailent de l'art qu'on fait ? Non ; et pourquoi ? Parce qu'on 'a de l'art une idée ni assez juste ni assez haute; on le aîte avec trop de légèreté, on ne se place pas au point de ne élevé de l'art ; en un mot, on en fait un pur amusetent, au lieu d'en faire aussi, et avant tout, une culture de Ime.
Certes, Tart — ce que nous en avons dit dans la précéente lettre le prouve assez — n'est point une chose friolc; sa mission n'est pas seulement de plaire ; il peut avoir es résultats plus sérieux ; il a une portée plus haute. Fidèle M- même, à sa mission vraie, il peut avoir une influence
réelle, profonde, dans la vie sociale comme dans la vie privée, sur les peuples comme sur les individus. Il est une des ailes données à noire âme pour nous élever, au-dessus de la vie vulgaire et de ses tristes réalités, dans les pures régions de Tidéal. C'est par là que Tart, et que l'élude de l'art, TËsthéiique, contribue au développement des grandes puissances de l'âme.
Celte étude, en effet, perfectionne la perception et toales les plus vives facullés intellectuelles;
Elle ennoblit et épure le sentiment ; elle en cultive la délicatesse et la fleur ;
Elle ouvre à l'imagination les grandes perspectives delà nature, et les horizons si grands aussi el si beaux des créations artistiques.
Son but direct, c'est le beau ; mais l'émolion du beau, nous l'avons dit, est une émotion noble et salutaire, qui, de sa nature, élève l'âme el le cœur jusqu'à la suprême beauté, qui est Dieu, et donne à l'homme plus de délicatesse, plus d'élan généreux, plus de désintéressement : autant de forces précieuses pour le bien. Je le crois fermement, les dispositions élevées, que le goût sérieux de l'art met dans une âme seraient un puissant auxiliaire pour la vertu même.
Mais ce n'est pas seulement aux individus que se borne l'influence de l'art: elle s'étend sur une société, sur une civilisation tout entière. Elle agit sur les idées, sur les sentiments, et par conséquent sur les mœurs d'une génération, d'une époque, d'un pays. L'art sans doute, je l'ai dit aussii subit l'action du milieu où il se produit. Il ne sort pas seulement de lu tête ou du cœur d'un artiste ; il sort, on peut le dire, du génie et des entrailles d'un peuple. Il est marqué à son empreinte ; il l'exprime et se reproduit. Ce qu'on a dit de la littérature, qui n'est, dans son sens le plus générait que le plus élevé des beaux-arts, est vrai de tous : l'art est l'expression d'une société. Mais à son tour l'arl agit profoii-
dément sur elle, et il lui renvoie avec usure ce qu'il en reçoit. Prenons pour exemple la poésie, un poème épique. Est-ce que c'est un poète tout seul qui produit une épopée? Est-ce que ce grand poëme ne préexiste pas nécessairement dans les idées, dans les traditions, dans Timagination d'une race, d'un pays, avant de prendre sa forme et de trouver son expression dans le génie d'un poêle? Est-ce que V Iliade ne vivait pas déjà dans les souvenirs de la Grèce héroïque, quand Homère l'a chantée ? Et Homère aurait-il pu la redire de ville en ville, et ses chants auraient-ils trouvé dans les (imes l'écho qui les a rendus immortels, si toutes les imaginations contemporaines n'eussent été remplies encore delà grande lutte de la Grèce et de l'Asie? Mais qui peut nier aussi la profonde influence des chants d'Homère sur la Grèce? Le génie hellénique en a reçu et gardé longtemps le contre-coup : longtemps l'idéal homérique a inspiré les descendants des Achéens, mais pourquoi? Parce que le gëoie grec se reconnaissait dans ces chants, parce que l'âme delà Grèce pour ainsi dire avait passé dans l'âme d'Homère. C'est là ce qui fait le grand artiste, de pouvoir sentir ainsi et exprimer ce que sent tout un peuple ; et c'est là aussi ce qui fait la profonde influence de l'art.
Ce que je dis de la poésie, je le dirai de tout l'art. Voyez le Parthénou d'Athènes, par exemple. La conception si humaine et si limitée que les Grecs avaient de la divinité a donné à ce temple, comme à la plupart des temples anti* ques, sa forme restreinte, et l'a proportionné à ces dieux Il semblables aux mortels ; comme aussi les horizons si purs et si harmonieux de la Grèce, la douceur de son climat, rëclat de sa belle lumière^ toutes ces influences extérieures ont contribué à former ce génie hellénique^ calme, luesurë, gracieux, délicat, et marqué de leur empreinte rœuvre d'Ictinus. Mais en même temps ce Parthénon, une bis sous le beau ciel d'Athènes^ et en face de ces flots » É., m 20
azurés qui baignaient TAliique, restait là sous les yeux de^ artistes, comme un modèle permanent du goût grec, d^ ridëal hellénique, et maintenait Tart des Hellènes dans le ^ traditions d'élégance, de proportion, de mesure et d'har-^ monie, qui l'avaient lui-même produit.
La cathédrale gothique, au contraire, née d'une autre croyance, et d'autres mœurs, demeure immense d'un Dieu infini, élançant vers le ciel, avec ses ogives et se^ flèches, toutes les pensées, toutes les aspirations d'une génération pleine de foi et d'espérance, atteste l'idéal nouveau qui Ta conçu, et en même temps perpétuait cet idéal.
Et on conçoit d'ailleurs sans peine cette influence de l'art. L'art prend en effet les peuples, comme les individus, par les facultés les plus riches, les plus brillantes, les plus généreuses. Il est le plus haut degré de leur culture spirituelle ; il est comme la fleur d'une civilisation.
Si telle est donc la portée de l'art, qui ne sent combien il importe de le maintenir à la hauteur où il doit rester toujours? Qui ne sent tout ce qui peut résulter, pour la culture supérieure des âmes, de la haute culture des beaux-arts? Combien la vie y perdrait de vulgarité, de grossièreté, et y gagnerait de finesse et de délicatesse I et combien l'âme tout entière pourrait s'élever par une telle étude!
Je ne fais donc pas difficulté de dire qu'une vie d'homme et de femme du monde, dans laquelle l'art, compris comme il doit l'être, aurait une grande part, serait une vie noblement occupée : je ne parle pas seulement des plaisirs délicats, des jouissances exquises qui s'attachent à ces sortes d'études ; je parle de la noblesse communiquée à l'esprit, aux sentiments, à l'âme tout entière, par.cet amour du beau pour lui-même, où l'âme prend comme des ailes qui la tiennent soulevée au-dessus des passions, des vils intérêts, et de toutes les choses qui abaissent vers les sens.
Je voudrais donc plus d'art, plus de sentiment ,de l'art
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éms la vie humaine, et cela afin d'y voir moins de vulgarité et de prosaïsme, plus d'élan et de désintéressement ; et je n'hésite pas à dire que non-seulement les individus, mais qu'une époque, qu'une société tout entière y gagnerait en élévation intellectuelle et en dignité morale. Mais à quelles conditions ? Le voici.