BUT MORAL DES ÉTUDES ESTHETIQUES. — DOIOBAUTA POSSIBLE
Pour retirer de l'élude des beaux-arts de tels résultats, pour que les études esthétiques exercent, sur les individus comme sur une société, la haute et salutaire influence que nous venons de dire, il est nécessaire de ne pas les détourner du but qu'elles doivent avoir, et de s'y appliquer avec les dispositions élevées qu'elles exigent.
Quelles sont donc ces dispositions et quel est ce but ?
Le but des études esthétiques, mon cher ami, doit être, je le dis sans hésiter, un but moral, et, je l'ajouterai, un but religieux.
C'est-à-dire, il faut étudier l'art et les œuvres d'ërt avec une sévérité de pensées et une pureté de sentiments telles, que l'art puisse élever l'âme à l'amour de Dieu même, et devienne ainsi un point d'appui et un élan vers la vertu : sinon l'art s'abaisse, et s'abaissant il abaisse et corrompt tout avec lui.
Voilà, mon cher ami, ce que je voudrais en ce moment examiner avec vous, et je crois que la question vaut la peine d'être regardée de près.
Et tout d'abord, mon cher ami, l'art doit être pris, non comme un simple divertissement, mais comme une culture <ie l'âme : ce qui revient à dire qu'il faut traiter l'art
comme une chose aussi élevée, et, je ne crains pas de le dire, malgré les effroyables abus dont je vais tout à Theure parler, comme une chose aussi sainte demande à être traitée.
Ai-je besoin de prouver que c'est abaisser tristement une grande chose, que de faire de l'art, comme on dit, uniquement pour s'amuser ? Âh ! sans doute, les arts distraient, occupent agréablement ! mais n'y voir et n'y chercher que de l'agrément, qu'une manière de remplir quelques heures • vides, quand on peut les cultiver à un point de vue supérieur et fécond, c'est une grande pauvreté.
Je prends, par exemple, la musique, et j'en dirai un simple mot. On fait beaucoup de musique dans le monde, mais le plus souvent dans quel but frivole et amollissant ! Or, il y a, qui le pourrait nier ? dans une telle pratique d'un tel art, un danger à la fois pour les mœurs et pour l'art lui-même. Pour les mœurs : « Une musique efféminée, a disait Fénelon, énerve les hommes et rend les âmes voce luptueuses. » Pour l'art ; car le plus souvent l'oreille et les doigts sont seuls en jeu ; l'âme n'écoute plus ; la main devient une sorte de mécanique, et il n'y a plus là qu'une exécution où le talent n'a aucune part. N'y aurait-il donc aucun moyen de faire de la musique elle-même une occupation plus noble, sans lui ôter ses charmes ! Ne pourraiton la prendre de plus haut ? y intéresser l'âme plus que les sens ? N'y aurait-il aucune étude vraiement grave à faire sur cet art, qui a son histoire, ses grands artistes, son génie, ses chefs-d'œuvres, ses mystérieux accents, ses émotions irrésistibles et quelquefois si élevées, et qui fixait autrefois i'alteniion des esprits les plus éminents ? Platon, saint Augustin, ont écrit sur la musique.
Ce que je dis de la musique, je le dirai de la peinture, je le dirai de tous les arts : il faut en faire une véritable culture intellectuelle et morale; il faut cultiver par eux en
soi les riches facultés de l'Ame, rintelligence, le cœur; s'en
servir comme d'un degré pour monter des réalités tristes on grossières de la vie dans des régions plus éclairées et meilleures.
Non, occuper agréablement les longues heures d'un homme de loisir, ce n'est évidemment pas tout ce que peut faire le goût des arts pris du point de vue véritable; les études esthétiques sont des études délicates et nobles, qui, en môme temps qu'elles charment, doivent élever, purifier, éloigner des trivialités et des bassesses, incliner aux sentiments généreux, rendre meilleur et inspirer la vertu. L*art, cultivé comme il doit Têtre, doit faire cela. Que s'il ne se préoccupe pas de ce grand but, s'il ne cherche qu'à plaire, n'importe à quel prix, s'il flatte les goûts pervertis de l'humanité, s'il s'adresse aux mauvais instincts, et non pas aux nobles puissances de l'âme, il déchoit de sa dignité et n'est alors qu'une honte et un péril. Oui, infidèle ou fidèle à sa mission, l'art a inévitablement une influence profonde sur les mœurs générales d'une époque, et, selon les tendances auxquelles il obéit, il devient un instrument puissant de civilisation ou une force corruptrice redoutable.
Mais c'est surtout pour les individus qui s'y adonnent qu'il devient dangereux; il peut les égarer, les avilir prodigieusement, s'il est lui-même égaré et avili.
Chose étrange et triste à la fois, Tart de sa nature n'est pas corrupteur; au contraire, il est moral, nous l'avons assez dit. A regarder le fond des choses, il est évident que le beau, le vrai, le bien, qui coexistent en Dieu, qui sont Dieu même, ne peuvent jamais être réellement opposés l'un à l'autre. Il n'en est pas moins vrai cependant que de îait, l'art est souvent corrupteur. Que dis-je ? c'est l'art peut-être, un certain art, qui, sur la terre, a le plus travaillé * corrompre l'humanité. Qu'on regarde dans l'histoire ce
que les arts ont fait pour réhabiliter les mauvaises passions^ pour les parer du moias, en dissimuler la honte, les rendre aimables et séduisantes!
Cet effort de Tart, dans un sens si contraire à sa vraie nature, cet effort en bas vers la matière, et non plus en haut vers Tesprit, est quelque chose d'effrayant à voir de près.
Ce que tous, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, dans les temps païens, et même dans les temps chrétiens, ont dépensé h celte œuvre corruptrice, de délicatesse, de talent, de génie même, passe tout ce qui se peut imaginer.
Le mystère de notre double nature explique en partie sans doute ce lamentable abus des plus grands dons; mais le mystère du péché originel jette sur la question une plus vive lumière encore, car il nous montre dans Thomme plus que la faiblesse native de la chair : il nous y révèle une positive et profonde corruption, une révolte coDtre Tesprit, pouvant s'emporter à des excès dont il est impossible d'assigner les limites. Quoi qu'il en soit, la conspiration de l'art contre la vertu est flagrante dans Thisloire.
Le rôle de la passion dépravée en ce monde, hélas! et dans le pauvre cœur humain, a été prodigieux : il se rencontre Ih, entre les sens inférieurs et Timaginalion trompée, entre la sensibilité du cœur et Témotion grossière, une affinité redoutable, et qui fait comprendre comment, de l'amour pur à l'amour impur, de rimmatôrielle beauté qui Irappe Tàme à la terrestre beauté qui sollicite les sens, la chute est quelquefois si prompte et si terrible. Dans l'étal d'innocence, la raison, Thonneur, la vertu, auraient toujours tout dominé et gouverné ; depuis la chute, l'équilibre a été rompu, et la passion est devenue aveugle, violente, emportée, tyrannique : et les arts, et c'est là mon accusa-
lion contre eux, mon grief sanglant, les arts ont tout fait pour précipiter la vie humaine du côté de ces abaissements.
Il y a eu, sur ce point, contre la loi de Dieu, contre la sainteté, contre la pudeur, des efforts désespérés, sans relâche. Dira-t-on que j'exagère? Et peut-on nier que tous les arts ne s'y soient dévoués comme à l'envi, que la poésie, la sculpture, la peinture et la musique, n'aient déployé, au service de cette indignité, toutes leurs plus vives ressources?
Oui, on a tout épuisé pour la réhabiliter, l'embellir, la décrire et l'égayer. Les génies les plus délicats y ont mis leur délicatesse la plus exquise, toute leur sensibilité et leur enthousiasme : dans l'antiquité, presque sans exception, tous les poètes et les artistes s'y sont tour à tour essayés et déshonorés.
Car on ne réhabilite pas de telles choses^ on n'essaie pas impunément de forcer les barrières éternelles de la vertu et de la pudeur. Non, en dépit de l'art, cela est honteux et restera tel éternellement : et quand les hommes, malgré la hâssesse inhérente à ces tristes choses, malgré la honte que la concupiscence y ajoute, malgré la révolte contre la raison çii est là, viennent, à cause même de cette bassesse, de cette concupiscence, de ce plaisir misérable, ennoblir, exalter, égayer tout cela, je dis que c'est le dernier terme de la misère humaine.
Elles arts sont tombés jusque là. Ces misères, il les ont préconisées, à tous les degrés, depuis cette chimère de l'amour platonique qui se précipite si vite dans l'amour grossier, jusqu'à ces ignominies que saint Paul a flétries, dont toute l'antiquité est pleine, et qui, passant au delà des instincts, au delà des répugnances mêmes de la natore, ont jeté l'homme dans des hontes que lui seul contait; oui, cela même a trouvé des poètes, des artistes.
YOns y verrez exhumées au grand jour ces hontes antique et de Tidolâtrîe païenne.
La vérité est qu'on n'a rien épargné pendant ( siècles pour se débarrasser du sens moral, et depui a pas renoncé; dans tous les âges, les efforts des de chair et de sang contre la chasteté, furent in l'art, et c'est là sa honte, a été le complice et l'ina de ces efforts.
Cette corruption a survécu même au paganisme, e les âges chrétiens : les xiv« xv« et xvi® siècles, en Itî porté le scandale au comble, et rappelé le paganisn
C'est alors que la licence de la poésie et des arts a tous les voiles, brisé tous les freins, dépassé toutes les Et chez nous particulièrement, au xviii* siècle, on p que les hommes ont tout fait pour se débarrasser e temps du sens moral et du christianisme, tout fait j trir la vertu et honorer le déshonneur.
LETTRE XX. — L'ESTHÉTIQDB. 367
Oui, la religion qui a lutté et lutté efficacement pour la vertu et le sens moral, cette religion est divine.
Étant donnés Thomme et ses tristes penchants, il en fallait une ; il n'y en a eu, il n'y en a qu'une.
Seul, le christianisme a combattu contre tout cela, victo- *ieusenient^ dans la mesure delà liberté humaine.
Le Symbole chrétien est venu, et n'a jeté qu'une parole, nais souveraine, à travers toutes les indignités humaines: Satus ex Maria virgine.
Puis le Beau mundo corde!,,. Bienheureux ceux qui ont îe cceur pur^ car ils verront Dieu,
Une vierge, un enfant, la crèche ; voilà ce que le Chrislialisme a substitué à tous ces types impurs. Et de là une rénovation de l'âme humaine qui devait amener une rénoiration dans l'art, et susciter des chefs-d'œuvre, un idéal de pureté et de grâce, inconnus à l'antiquité.
Puis aussi une croix, et la nudité de la croix, un corps mortiGé, déchiré, sanglant; puis une humble hostie, un agneau, l'Eucharistie. Voilà ce qui a triomphé I
Voilà les symboles nouveaux que la religion du Christ a apportés dans le monde. La mortification et la croix, Jesum erucifixunij mortiftcate corpora vestra^ voilà la prédication qu'il a opposée à toutes les voix corruptrices de Tancien monde.
Et c'est avec cela qu'il a vaincu I Certes, ce fut là, s'il en fut jamais, un triomphe glorieux et mémorable entre tous.
Car tout était contre; rien n'était pour; le vice de la nature, la concupiscence, la dépravation étaient partout triomphants, sur la terre avec les hommes, dans le ciel avec les dieux.
Le Christianisme paraît et se déclare par la chasteté virginale, et il est entendu, accepté ! Et des hommes, qui étaient aussi de chair et de sang, viennent à lui, se réunissent dans ses temples, au pied de ses autels, pour entendre parler de
3o8 LETTRES A UN HOMMB DU MONDE.
la chasteté, et ils en font la loi de leur vie, le but de leurs efforts ; et ils y parviennent !
Le Christianisme a fait plus : il a créé dans le monde des institutions publiques de cette vertu.
Il a fait les vierges et les veuves, telles que saint Paul en trace le portrait ;
Il a fait la pudeur chrétienne ;
Il a fait les mariages chastes, féconds, sans tache; konorabile connubium, thorus immaculatus : il a mis là une délicatesse et un respect inconnus hors de lui ;
II a fait renfant, le jeune homme pur;
11 a fait le sacerdoce catholique ; et TËglise, malgré la faiblesse de la nature humaine et les fautes des hommes, garde encore, et gardera éternellement sur son front cette auréole.
Il a fait cela, et seul Ta fait, et pu faire; car, je le demande encore, qui, hors du christianisme, a lutté dans le monde, lutté sérieusement et efficacement, contre ce torrent qui entraîne tout ?
La philosophie, disait autrefois saint Chrysostome aux habitants de Gonstantinople, n'oserait pas mettre ici ses créations en regard des créations de la chasteté chrétienne. Elle a fait quelquefois des hommes forts, qui ont méprisé la richesse ou la douleur; mais des hommes qui se soient élevés jusqu'à la continence parfaite, mais des créatures comme nos vierges, jamais. « Non, disait l'éloquent évêque, la phi- « losophie ne songe pas même à nous disputer cette gloire. » Il est certain qu'il y a là, pour tout homme qui réfléchit, un admirable et divin contraste.
Particulièrement en ce qui touche l'art, le Christianisme l'a purifié, comme il a purifié tout le reste.
Le souffle chrélien, en passant sur l'art, Ta élevé à ud idéal plein de beauté comme de pureté.
il Jui a donné des conceptions inflnies, des types radieux, des inspirations divines.
On a dit qu'il avait précipité Fart dans un autre excès, et trop sacrifié la forme à Tidée.
L'école matérialiste surtout, qui étouffe, elle, l'idée sous la forme, a exagéré avec passion ce reproche. Le professeur I TEcole des Beaux-Arts, dont nous avons déjà parlé, va jusqu'à accuser avec amertume le Christianisme d'avoir mené la décadence de l'art sensuel et païen.
Le Christianisme, sans doute, a précipité cette décadence, lui eut aussi d'autres causes; il a tué cet art en ce qu'il ivail d'impur et de malsain, mais pour le transformer par m idéal nouveau et supérieur; et toutefois, en portant ainsi i*tn à des hauteurs qu'il n'avait jamais atteintes, le christianisme n'a pas renoncé à unir dans une convenable mesure l'idée et la forme; et il est vrai de dire que de toutes les inspirations qui peuvent venir à l'art d'une doctrine, nulle De le peut mieux élever à la vraie beauté que l'inspiration chrétienne. Elle réprouvera éternellement dans l'art ce qui est corrompu et corrupteur, ce que ce professeur, par exemple, appelle crûment l'étalage et le triomphe du nu; mais Talliance nécessaire du beau, de la beauté la plus parfaite avec le bien et le vrai, cette alliance sans laquelle la science comme l'art ne peuvent que s'égarer et se perdre, DuUe doctrine ne peut mieux la réaliser que le Christianisme.
Que l'art ne doive jamais porter au mal; que le beau ne se doive jamais séparer ni du vrai, ni du bien, c'est, mon cher ami, d'après ces principes éternellement vrais qu'il faut toiger ses études esthétiques. Ce n'est pas aujourd'hui ce îûi se fait. L'art se précipite d'un autre côté. La peinture, la musique, la sculpture, la poésie, parlent aujourd'hui beau- ^up plus aux sens qu'à l'âme, et leur parlent le langage le plus fait pour exciter et exalter les instincts les plus péril-
leux de noire triste humanité. Et les vieilles théories sei sualistes, qu'on renouvelle jusque dans renseignement offi ciel, viennent favoriser encore ces tendances.
Il iaut que les grands artistes et les grands esprits, ( toutes les âmes honnêtes réagissent énergiquement contr un tel enseignement et contre un tel art. Quiconque s'oc cupe d'art doit le faire en philosophe spiritualiste^ et surtout en chrétien. Cherchons dans Tart, non ce qui s'adress aux misères de notre nature, et nous pousse, hélas ! da cèti où nous ne penchons que trop; cherchons au contraire» qui peut ennoblir notre âme, et donner un essor plus han à nos sentiments et à nos pensées.
En un mot, nous sommes des êtres tombés, mais qui pea vent remonter. Les traces de notre gloire perdue s'aperçoi vent partout comme aussi, hélas! celles de notre dto dence. Eh bien ! effacer partout, autan tque possible, ta traces de notre abaissement, retrouver et faire resplendii les rayons de la primitive beauté, voilà le grand but de Tart, telle est la mission la plus élevée de Tartiste, et la vraie tendance des études esthétiques.