AUTRE AVANTAGE DES ÉTUDES SCIENTIFIQUES
Oserai-je ici émettre une pensée, très-réfléchie chez moi, ou plutôt un désir très-sincère et très-vif ?
Je dis et répète sans cesse dans ces lettres que je n'écris pas pour les hommes spéciaux, pour les savants : que j6 ne me propose pas de susciter des savants ; que j'écris an contraire pour les jeunes gens et les hommes du monde qui ont du loisir, mais qui n*en profitent pas, et que je ne leur demande qu'une chose^ au nom de leur propre intérêt: c'est d'occuper ces loisirs et de travailler.
Sans doute, et pour persuader ceux que j'ai particulièrement ici en vue, et les décider à s'introduire, au moins d'une manière générale, dans la connaissance des sciences naturelles, je pourrais leur dire simplement : Prenez deux petits volumes de M. Flourens, si haut placé lui-même dans les lettres comme dans les sciences, l'un ayant pour titre: Histoire des travaux et des idées de Buffon ; l'autre : Analyse raisonnée des travatix de F. Cuvier. Je n'en demande pas plus pour vous ouvrir les grands horizons de la science, et vous inspirer le désir d'y pénétrer autant que vous le permettront vos loisirs.
Voilà ce que M. Flourens dit lui-même des grands travaux dont il a écrit l'histoire : « Les grands travaux de ces « deux grands hommes lient deux siècles ; les prévisions « de l'un deviennent les découvertes de l'autre. Et quelles « découvertes î Les âges du monde marqués ; la succès-
sion des êtres prouvée ; les temps antiques restitués ; les populations éteintes du globe rendues à notre imagina- : tion étonnée. Les travaux de Buffon et de Guvier sont, : pour Tesprit humain, la date d'une grandeur nouvelle. »
J'aurais toutefois pour ceux dont je parle ici, pour un prand nombre du moins d'entre eux, une ambition plus laute, qui, pour être pleinement justifiée, ne demanderait ia*une chose, à savoir qu'ils eussent eux-mêmes cette am- Dition. J'ai sous les yeux^ en ce moment, VAnnuaire de ^Institut. Je l'ouvre au titre de l'Académie des sciences ; st qu'est-ce que je vois dans cette académie ? Onze sections |nc voici : Géométrie, Mécanique, Astronomie, Géographie 8t Navigation, Physique générale, ceci pour les sciences mathématiques ; — Chimie, Minéralogie, Botanique, Écolomie rurale. Astronomie et Zoologie, Médecine et Ghirur- Jic, ceci pour les sciences physiques. — Je passe à l'Acalémîe des sciences morales et politiques, et je vois de némes les sections suivantes : — Philosophie, Morale, Lénslation, Droit public et Jurisprudence, Économie politique st Statistique, Histoire générale et Philosophie, Politique, administration, Finances. — Je parcours la liste des membres de ses diverses sections, et j'y vois, en grand nombre, ivec des noms illustrés par eux-mêmes et par de nobles travaux, des noms tels que ceux de MM. le duc de Broglie, le duc de Luynes, le baron Séguier, Elie de Beaumont, le comte de Rougé, le comte Jaubert, et d'autres représentants de notre aristocratie française ; et en parcourant ces listes, je me dis naturellement ceci:
En vérité que d'honorables distinctions, que d'issues n'y ft-t-il pas parmi nous pour les talents divers, et que de récompenses glorieuses pour le mérite et les utiles travaux ! Pourquoi donc les jeunes gens de famille, de fortune et de loisirs, pourquoi donc tant d'hommes du monde, si bien
doués d'ailleurs, s'ils savaient cultiver ce que Dieu a mis eff eux, n'aspireraient-ils pas, par quelqu'une de ces nombreuses voies, à quelqu'une des diverses sections de nos académies^ et ne s'attacheraient-ils pas, dans ce but, aux études et aux travaux qui y conduisent ? Pourquoi se jugentils incapables ? Pourquoi s'excluent-iis eux-mêmes ? Un grand but double les efforts, et quelquefois le talent Je demandais tout à l'heure pourquoi tant de jeunes gens qui pourraient peut-être aspirer à la vie politique, s'ils s'y préparaient de bonne heure par de fortes et grandes études, ne s'y préparent pas. £h bien! je demande maintenant pourquoi tant de jeunes gens et d'hommes du monde, qui pourraient s'attacher^ avec tant de succès, à quelqu'une des nombreuses branches des sciences, n'y pensent même pas, et perdent tristement leur temps et leur vie. Certes, cet aiguillon des distinctions scientifiques^ des honneurs académiques, en vaut bien un autre. Que de gens remuent le ciel et la terre pour obtenir ce qu'on appelle parmi nous la croix d'honneur ! Je demande s'il y a plus d'honneur à porter ce ruban qu'à être membre de l'Institut.
Tout ceci est bien humain, dira peut-être quelqu'un. Sans doute ; mais depuis quand est-il défendu de s'animer par les motifs humains, quand ils sont de nobles et légitimes stimulants ? Sont-ils exclusifs d'ailleurs des motifs plus élevés et chrétiens? Et quand par ces motifs -là un jeune homme, un homme du monde, se sera décidé à consacrer ses loisirs à quelqu'une des grandes branches de la science, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas alors pour l'élever vers les grandes pensées, et vers celui qui s'est appelé le Dieu des sciences ? Ah 1 sans doute, il faut redouter la science matérialiste, la science athée ; mais c'est précisément pour que la science ne tombe pas aux mains des matérialistes et des athées, qu'il importe que les chrétiens, loin de la délaisser, s'en emparent, et lui conservent
les tendances religieuses qui sont les siennes, et qu'il est de notre devoir, à nous chrétiens, de défendre et de sauvegarder.
Oui^ la vraie science, par ses tendances naturelles^ élève rhomme vers Dieu. N'en restez pas au début et aux prétentions de chaque science ; allez au terme et aux conclusioDs dernières, à la philosophie, au résumé le plus élevé de chaque science : et vous verrez comment les progrès de l'industrie et des sciences peuvent être l'honneur de la religion, et s'harmoniser avec l'esprit chrétien et le sens le plus élevé de nos dogmes. Que trouvez-vous en effet au tenne de toutes ces sciences ? Le voici : ;
c Toutes les sciences qui établissent des lois et une harmonie au sein du monde créé, l'astronomie, les mathématiques, la physique, prouvent un Dieu sage. Toute les sciences qui démontrent la subordination et l'application des choses aux besoins divers de l'homme, la chimie^ la botanique^ la médecine, prouvent que ce Dieu sage est bon. Si je m'élève aux sciences de l'âme après les sciences du corps, la logique et ses raisonnements sont fondés sur la supposition qu'il y a une vérité absolue, ou un Dieu sage; la morale et ses prescriptions supposent un Dieu bon ; l'histoire ne se comprend pas et n'est qu'un jeu vain d'ombres mouvantes sans un Dieu juste. L'Esthétique, science des arts, partagée entre la contemplation de l'ensemble des dioses, l'admiration des détails et la poursuite de l'idéal, s'écrie : « En Dieu résident l'exquise bonté et l'éternelle beauté y » Et toutes ces siences de tous les ordres, logique et chimie, médecine et morale, astronomie et histoire,, répètent IPenvi que ce Dieu sage, bon, juste, beau, est souveraineïient libre et qu'il est tout-puissant ; puis, retrouvant les ûémes caractères dans les plus petits faits de l'âme ou lu corps du dernier homme, ou dans les plus petits détails e l'organisation du plus petit insecte ou de la moindre
plante, ces sciences ajoutent encore que cet être bon, sage, juste, beau, libre, tout-puissant, est partout présent. En sorte que le résumé de toutes les bibliothèques savantes esl exactement contenu dans un petit article du catéchisme, et ces sciences, après beaucoup de travaux, de prétentions, de menaces, de recherches et de peines, sont comme autant de degrés, taillés à coups de marteau, qui viennent se ranger Tun sur l'autre pour conduire à Tautel du Dieu que nous adorons I »
Et l'orateur catholique de Malines, auquel j'emprunte ce« belles paroles, ajoutait :
a Oui, Messieurs, encore une fois, les sciences prouvent Dieu.' Les savants s'éloignent quelquefois de Dieu; te sciences, jamais I Elles ressemblent à ces flottilles de p6' cheurs qui laissent chaque année vos rivages pour alto explorer les régions glacées du Nord. Quel triste moment Le port semble vide, les navires sont partis, tout est perdn Rassurez-vous : ils reviendront; peut-être pleurera-t-oi quelques naufrages, mais le plus grand nombre des bar ques rentrera. Elles n'auront rien emporté qu'elles n'aien reçu du port; elles n'auront rien trouvé qu'elles ne lui des tinent. Ainsi les sciences, entraînées par ceux qui les diri gent, paraissent quitter TÉglise dont elles ont tant reçu, e le port semble déserté ; mais ayez patience, elles ne s'è loignent que pour revenir. Pendant ce temps, nous, qu demeurons à terre, sachons travailler à rendre le port pluî large, et la rive plus hospitalière ! »
Voilà, mon ami, ce que j'avais à vous dire en faveur des sciences.