INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE DES GRANDS INDUSTRIELS
Il est encore, pour encourager à l'étude des sciences les hommes riches et de loisir, un point de vue particulier, dont pour ma part je suis beaucoup frappé, et qui, dans notre société si troublée et si incertaine de l'avenir, devrait, ce me semble, frapper aussi tous les bons esprits, tous les
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hommes désireux de voir parmi nous de nouveaux éléments d'ordre et de sécurité.
Je parlais tout à Theuredes applications merveilleuses des sciences à Tindustrie. C'est là, à mes yeux, un des grands motils qui devraient aujourd'hui faire bien venir, auprès des hommes possesseurs d'une grande fortune, l'industrie, et par conséquent aussi les sciences, qui permettent d'élever l'industrie à une hauteur d'où elle brave tous les dédains et provoque tous les hommages. — Et ce que je dis là de l'industrie, je le dirai bientôt de l'agriculture.
Qui pourrait nier la grande position et la haute influence que donne à un homme^ dans un pays, une puissante industrie, une vaste usine, occupant quelquefois un nombre considérable d'ouvriers pères de famille? Et aujourdlim surtout que les suffrages se comptent par tête, et que chaque ouvrier a droit de suffrage, qui ne sent combien cette influence du grand industriel peut devenir en ses mains nne arme précieuse ou redoutable ?
Les ouvriers, en France, quand ils sont laissés à leurs instincts vrais et droits, sont en général bons et honnêtes. Il y a chez nos familles laborieuses des qualités et des vertus dignes de tous les respects, La reconnaissance en est une; et tout chef d'industrie qui fera du bien à ses ouvriers, à leurs femmes, h leurs enfants, est sûr de ne pas trouver en eux des ingrats : ils lui rendront en affection tout ce qu'ils recevront de lui en bienfaits.
Mais d'autre part il ne faut pas oublier que les ouvriers sont aujourd'hui activement travaillés par les sociétés révolutionnaires, auxquelles ils se laissent trop souvent affilier. Raison de plus pour travailler à gagner leur confiance, et se donner par l'affection un légitime crédit auprès d'eux. Toute influence doit toujours être conquise, et ne s'acquiert que par qui sait la mériter.
Quoi qu'il en soit, il est évident qu'aujourd'hui les ou-
vriers sont une force sociale redoutable ; ou plutôt la plus grande force sociale est là, puisqu'ils sont le nombre, et que le nombre, par le suffrage universel, fait la loi. Il y a donc une nécessité sociale de premier ordre à gouverner cette force, qui pourrait, dans un jour d'aveuglement ou de oolëre, tout mettre en poudre. Or, parmi les influences légitimes qui peuvent s'imposer aux classes ouvrières, les plus naturelles, les plus facilement acceptées, pourvu qu'elles se soucient de Tétre, ce sont celles incontestablement des chefs d'industrie. Voilà donc encore un genre d'occupation, une carrière que, pour ma part, je considère non-seulement comme très-noble, mais comme très-utile et nécessaire au premier chef dans les temps où nous vivons, et qne je serais charmé de voir embrasser par les héritiers des grandes fortunes et des grands noms. Ce serait là une manière aussi sûre qu'honorable de recréer, au profit des grande familles, et à l'avantage de tous, les anciennes influences féodales; la religion y gagnerait autant que. la société. Oui, je le dis hautement, quel bonheur ce serait pour la France, où la société menace ruine par sa base, si des hommes dévoués s'emparaient de l'industrie nationale, pour moraliser les classes populaires à l'aide de ce puissant levier; si surtout ces hommes étaient des chrétiens, et comprenaient la nécessité et la puissance du secours que leur offrirait la religion pour cette œuvre moralisatrice et sociale !
Un des griefs, très-fondé, que plusieurs ont contre la grande industrie, c'est l'impossibilité matérielle, à laquelle beaucoup d'ouvriers et d'employés, notamment dans les chemins de fer, sont réduits pour l'accomplissement de leurs devoirs religieux; c'est leur éloignement forcé &e l'église, leur asservissement aux machines, sorte d'esclavage qui fait revivre parmi nous l'ilotisme antique. Pour peu que les choses continuent ainsi, il est sûr qu'il y aura
bientôt en France des milliers et des milliers d'hommes ah^. solumenl sans pratiques religieuses, et cela par la nécessité de leur position, par le déplorable oubli où la religion a ét^ tenue dans Torganisalion de la grande industrie.
Quelques personnes, très-préoccupées des conséquences qui peuvent résulter à la longue d'un tel état de choses, ont songé à rétablissement de chapellenies près des gares de chemins de fer. Rien ne serait plus désirable.
Je connais également quelques grands propriétaires d'usines en France, qui ont bâti des églises à la portée de leurs ouvriers, et qui ont tout fait pour répandre parmi eux Tinstruction religieuse, et honorer à leurs yeux la religion. Cest ce qu'avait fait également en Toscane, dans ses beaux établissements de Monte-Gerboli,— aujourd'hui Lardarello,pourses six cents familles d'ouvriers, l'honorable comte de Larderel.
Quoi qu'il en soit, l'abus que je signalais tout à l'heure lient à un vice dans l'organisation de l'industrie parmi nous, et non pas à l'industrie elle-même ; et revenant à la question qui m'occupe, j'applaudis, quant à moi, de toute mon âme, aux hommes qui, à l'aide des sciences appliquées à rindustrie, cherchent à doter leur pays d'importants établissements industriels.
Sans doute, il ne faudrait pas se lancer dans l'industrie sans avoir les qualités nécessaires pour y réussir. Un esprit calculateur, dont la hardiesse serait tempérée de prudence, un jugement sûr, de l'autorité dans le caractère, une volonté capable de s'imposer, un stage spécial et pratique dans l'industrie que l'on veut établir, et par dessus tout la volonté arrêtée et l'habitude prise de s'occuper par soimême de chaque chose et de voir de près les détails : voilà ce qui est requis absolument sous peine de ruine. Je ne conseillerai à aucun de ceux qui ne sont pas doués ainsi de s'embarquer dans de semblables entreprises. Le but le plus
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obic ne justifie pas des imprudences toujours graves, car Lies menacent la fortune des familles, et peuvent aboutir à es catastrophes.
Mais, je le répète, l'homme qui, convenablement doué our les affaires industrielles, et préparé à ces affaires, oudrait consacrer une grande fortune et sa vie à faire de industrie en grand, tenterait une chose infiniment utile au •ays et à lui-même, et donnerait aux possesseurs oisifs des tandes fortunes et des grands noms un bon exemple. Voilà 6 qui est de toute évidence ; et ce qui ne Test pas moins, 'est que Tétude des sciences est absolument nécessaire à a grande industrie, puisqu'il n'y a pas une seule industrie [lû ne puisse, d'un jour à l'autre, être modifiée et perfecionnée par une découverte nouvelle, par un nouveau ^Tocédé.
En tout cas, devant ce grand développement de la science t de rindustric modernes, qui pourrait méconnaître l'imortance nouvelle qu'ont prise les sciences? Aussi, a-t-il été éCessÀire de leur donner une place, et une place considéftble, dans l'organisation de l'enseignement public. Certes, ) n*ai pas applaudi à la bifurcation ; je ne l'ai pas jugée ropre à résoudre le problème qui se posait. Mais je n'en ens pas moins l'étude des sciences pour une grande et elle étude, infiniment avantageuse, quand elle a lieu dans es conditions convenables, et qu'on ne lui sacrifie pas ce ni, dans Téducation ne doit jamais lui être sacrifié, l'étude es Lettres. Je me suis expliqué longuement sur ce point Ans mon précédent volume. Pour en revenir donc à l'objet ropre de ces lettres-ci, je ne saurais trop applaudir à un omme du monde, qui consacrerait ses loisirs à la culture ëriense et suivie d'une science quelconque : seulement, je le permettrais de lui conseiller d'y mêler quelque étude ;ttèraire, de même que je conseille aux hommes qui font es Lettres leur occupation principale de ne pas rester
étrangers aux Sciences, de se tenir pour le moins au courant de leurs progrès, par la lecture de quelques livres bie faits :
Âlterius sic Altéra poscit opem res et conjurât amicè.