LETTRE XXIII. — NÉCESSITÉ D'ÉTUDIER LA RELIGION
essentiels, rien de sa constilutioD, de sa liturgie, de ses preuves, rien de ses droits, de son action dans le monde, presque rien de ses origines, de son histoire, de l'histoire même de Jësus-Gbrist; on ne comprend pas ses intérêts les plus évidents; on est incapable de les servir et de les défendre. Et s'il y a une chose qui paraisse superflue à beaucoup de gens irréfléchis, et dont la pensée ne leur vienne jamais, c'est de faire quelque effort pour sortir de celte ignorance et s'instruire sérieusement du christianisme.
Je le demande : que peut devenir une génération chrétienne qui en est là? Ma conviction profonde est que là se trouve, pour les âmes et pour l'Ëglise, une cause incalculable de faiblesse.
Voilà pourquoi nous voyons tant de chrétiens mous, faibles, flottants, et si peu de ces mâles et forts chrétiens, enracinés et fondés dans la foi, comme disait saint Paul ; si peu de grandes âmes et de grandes vertus.
Il n'y a que la foi à Télat de lumière et de flamme qui puisse faire des âmes énergiques et vaillantes, comme il en faudrait aujourd'hui.
Plus la foi est éclairée, plus la pratique est ferme : mais avec l'ignorance delà religion, la foi elle-même languit et s'en va, comme un feu qui ne jette plus que de faibles étincelles, et s'éteint faute d'aliment.
Il faut absolument fortifier, nourrir notre foi, si nous voulons qu'elle se soutienne et nous soutienne nous-mêmes dans la vie. Il faut plus, aujourd'hui surtout, il faut la défendre, car de toutes parts elle est attaquée, et celui qui ignore sa religion est assurément peu propre à résister aux attaques dirigées contre elle.
Je dirai ici ma pensée dans toute sa rudesse : Tignorance volontaire du christianisme, dans un homme qui professe le christianisme, est tout simplement absurde. Et qu'on ne me parle pas de la foi du charbonnier. Celte foi du char-
bonnier ne suffît pas au charbonnier lui-même ; il faut, lui aussi, qu'il connaisse, autant qu'il le pourra, sa religion, ei par conséquent qu'il s'instruise autant que cela dépend de lui. La religion ne veut ngnorance et Taveuglement pour personne. Et vous, qui n'êtes pas charbonnier, qui avez l'esprit ouvert, cultivé, appliqué à tout le reste, mais jamais à la religion, il est évident que vous ne faites pas votre devoir.
Chose étrange I ce sont précisément ceux qui nous reprochent cette foi du charbonnier, et qui accusent nos croyances d'être aveugles, ce sont eux que nous ne pouvons décider à étudier la religion et à s'éclairer. Eh bien, non, nous ne l'entendons pas ainsi. Nous entendons qne la foi soit instruite, et nullement qu'elle soit ignorante. Même ce qu'on ne comprend pas dans la religion, il faut savoir pourquoi on le croit; il faut en entendre tout ce qu'on peut en entendre, et cela est immense et admirable. Penser que tout dans la religion soit ténèbres et obscurités, et qu'on ne puisse rien voir dans la lumière des vérités révélées, est vraiment trop ridicule.
Et, je rajoute, se complaire dans les ténèbres, non de la religion, mais de son ignorance, par pure paresse d'esprit, ou par mollesse de volonté, est aussi coupable que malheureux. C'est se priver de tout ce qu'il y a de plus consolant et de plus fortifiant dans la religion. Tous ces biens si précieux du croyant, le calme profond de l'âme, la sécurité dans la foi, la joie de ces grandes admirations que donnent les choses de Dieu, le bonheur de posséder la vérité, et de se sentir ici-bas en pleine lumière, d'avoir, ce que si peu d'hommes ont en ce monde, une vie digne, gouvernée par des convictions et non par des habitudes, une vie sûre d'elle-môme et de sa voie, voilà ce qu'ignoreront à jamais les hommes qui, sous prétexte de la foi du charbonnier, n'ont de la religion que l'écorce, et ne cherchent pas à la pénétrer par une connaissance approfondie.
LETTRE XXm. — NÉCESSITÉ D'ÉTUDIER LA RELIGION. i\\
Car enfin, il le faut aussi bien entendre^ il en est de la religion comme de toutes choses : pour la bien savoir, il âmt rëtndier. Je n'ignore pas qu'on renseigne dans les catéchismes et dans les chaires ; mais, de ces deux enseignements^ Fun est nécessairement très-élémentaire, trop fiigîtif, l'autre malheureusement trop peu suivi et trop incomplet, pour donner toutes les lumières nécessaires et suffire pleinement dans le siècle où nous sommes.
Sans doute, un homme du monde ne peut embrasser dans toute son étendue Tétude de la Religion, et en faire sa spécialité comme le prêtre ; aussi n'est-ce point là ce que Je propose : mais il y a dans les études qui se rapportent à la Religfon des points absolument essentiels , dont rignorance laissera toujours dans Tin telligence et dans la' vie une lacune lamentable, et qui sollicitent, certes, à autant de titres que toute autre étude profane, au moins ces longues heures dont les hommes du monde ne savent que fldre.
Mais ce n'est pas seulement aux chrétiens qui ne veulent pas être frivoles, et qui ont pour leur âme et pour leur foi le respect qui leur est dû, que j'estime nécessaire l'étude sérieuse de la Religion ; c'est à ceux aussi dont la foi aurait pu être ébranlée, ou qui n'auraient pas le bonheur d'être croyants.
A ceux-là je demanderai nettement si les questions religieuses sont des questions absolument indifférentes ou d*oiseuses spéculations qu'on peut négliger à son gré ; je leur demanderai même s'il est digne d'un homme sérieux de professer l'insouciance sur des choses graves entre tontes assurément, et qui impliquent les premiers et plus grands devoirs de la vie humaine. Non, non, comme disait autrefois Pascal, « il faut faire une extrême différence de « ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'instruire, « à ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y
« penser.... Ceux-ci, ajoutait Pascal, ont perdu tout sen- « timent. »
Et cependant, où en est-on sur ces études? On dit quelquefois : < Mais j'ai des idées arrêtées sur tout cela. » Je dirais, moi, avec plus; de raison, et j'aurais pour le dire des expériences qui m'ont plus d'une fois stupéfait, c Non, vous n'avez sur ces choses que des ignorances arrêtées, dans lesquelles vous vous cantonnez obstinément, et vivez, les yeux fermés, aveugles volontaires et par conséquent coupables! Car à quelle époque de votre vie vous êtesvous sérieusement occupé de religion ? Quand se sont formées en vous ces idées sur lesquelles vous avez décidé de ne plus revenir? Quel vent d'opinion soufQait alors, et emportait votre jeunesse ? Quelle part de vos jours avez-vous donnée à ces graves études, que les plus grands génies n'ont pas épuisées, après y avoir consacré leur vie entière? Quel livre avez-vous lu, non avec un parti pris de scepticisme, mais avec l'honnête et sérieuse bonne foi d'un homme qui veut connaître la vérité, et l'embrasser, si elle se montre ? Et vous dites : « J'ai vu le fond de ces choses, je connais toute cette théologie, toute cette apologétique, toute cette histoire, » quand vous ne connaissez pas même quelquefois le seul énoncé de nos dogmes, ni les plus simples termes des questions religieuses, quand, pour dissiper vos doutes, il suffirait souvent de bien poser les questions; et vous, homme sincère, homme grave, vous en restez là, avec quelques lambeaux d'histoire altérée, avec quelques débris de sophistique vieillie ; vous en restez là, attardé dans des objections misérables, mille et mille fois réfutées; vous en restez là, sur la plus capitale des questions, qui importe à votre âme et à votre salut éternel! Je n'ai ici qu'un mot à redire : « Non, cela n'est pas digne de vous. »
C'est ce que Pascal appelle « le repos de l'ignorance; » et il Ta combattu avant moi dans un langage d'une beauté,