LETTRE XXIII. — NÉCESSITÉ D'ÉTUDIBR LA RELIGION
d'une raison, et d'une énergie souveraine. « L'immortalité c de l'âme, dit-il^ est une chose qui nous importe si fort, c qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu a tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce c qui çn est.
« ... Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux c qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regara dent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant t rien pour en sortir, font de cette recherche leur princi-
< pale et leur plus sérieuse occupation ; mais quant à ceux
< qui ne s'en mettent pas en peine, cette négligence en une
< affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur « tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne a et m'épouvante. C'est un monstre pour moi. Je ne dis pas t ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. J'en- « tends au contraire qu'on doit avoir ce sentiment par un
< principe d'intérêt humain et par un intérêt d'amour- « propre. » Puis, après ces pages admirables où ce grand esprit pousse à bout l'indifférence en matière de religion, il conclut par ces paroles : « Rien n'accuse davantage une
< extrême faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel c est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque « davantage une mauvaise disposition du cœur que de ne c pas souhaiter la vérité des promesses éternelles ; rien « n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils « laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés
< pour en être véritablement capables; qu'ils soient au « moins honnêtes gens s'ils ne peuvent être chrétiens , et « quMls reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes « de personnes qu'on puisse appeler véritablement raison- « nables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur parce
< qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout « leur cœur parce qu'ils ne le connaissent pas. »
L'étude de la religion, d'ailleurs, et c'est ce que Pascal
ilëmontre encore admirablement, ne le cède en intérêt à aucune étude profane quelconque. Dans Fimmense variété -des sujets qu'elle embrasse, elle touche à toutes les antres études par leurs points les plus élevés. Eloquence, poésie, philosophie, histoire, arts, sciences, on rencontre tout cela dans une étude un peu étendue de la religion. La vérité est que cette fille du ciel n'est étrangère à rien de ce qui intéresse rhomme ; et de même que tontes les avenues de la pensée, quand on les suit jusqu*an bout, vont jusqu'à Dieu, de même toute étude, poussée un peu loin, a son heure de rencontre avec la religion : mais pour étudier avec quelque profondeur les différentes branches du savoir humain dans leurs applications à la religion, de justes et saines idées sur la religion sont nécessaires. Et voilà pourquoi rien n'égale, à tous les points de vue, Tintérêt des études religieuses.
Je sais bien, mon cher ami, que vous, personnellement, TOUS n'avez pas besoin d'être pressé sur ce point important de la religion. Vous vous en occupez grâce à Dieu. Néanmoins, peut-être vous-même n'essayez-vous pas encore ici tout ce que vous pourriez, et avez-vous plus d'efforts à faire, et d'utiles progrès à réaliser. Mais je crains que beaucoup de vos amis ne se laissent aller sur ce point à une négligence, funeste, dont je serais^ heureux de leur avoir fait comprendre par celte lettre le malheur et le péril.
Et mainlenani en quoi consistent précisément les études religieuses que je vous conseille? « Deux choses peuvent « être entendues sous ce nom. La première est l'étude des « preuves de la vérité de la religion chrétienne ; la seconde « est rôtude de la doctrine qu'elle enseigne, et qui est, ou « l'objet de notre foi, ou la règle de notre conduite. » Voilà comment d'Aguesseau entendait l'étude de la Religion pour un jeune homme destiné à vivre dans le monde, pour son fils. Il y ajoutait comme complément indispensable l'élude
de l*histoire ecclésiastique, et celle de TEcriture sainte. Je passerai en revue avec vous, si vous le voulez bien, ces quatre sortes d^ëtudes.
TINGT-QUATEIÈME LETTRE
Étude des dogmes chrétiens.
Mon cher ami ,
Cette grande étude de la religion se partage donc en diverses sortes d'études : j'entrerai aujourd'hui dans le détail pratique, et je commencerai par l'étude des dogmes chrétiens.
t Pour ce qui est de l'étude de la doctrine que la religion c nous enseigne, disait d'Aguesseau, et qui est l'objet de « notre foi ou la règle de notre conduite, c'est l'étude de f TOUTE notre vie, mou cher fils. » D'Aguesseau avait raison : cette étude est fondamentale et inépuisable.
Cette étude est fondamentale : ce sont les dogmes de la reBgionqui portent pour ainsi dire tout l'édifice du Christianisme ; c'est d'eux que découle, dans toute sa pureté et sa snbKmité, avec ses applications si nombreuses et si élevées, la morale chrétienne, et aussi toute sa liturgie et le culte sacré. Il est donc nécessaire de bien connaître les dogmes, non-seulement dans leur énoncé doctrinal, dans leur formule précise, mais encore dans leur enchaînement harmonique et leur sens profond, pour avoir de sa religion une connaissance, une entente véritable.
C'est là évidemment la première chose à étudier dans la religion, les dogmes. C'est le fond, c'est le terrain solide
sur Jequel un vrai chrétien doit tout d'abord s'établir. Bien posé là, sa foi demeure ferme, éclairée, inébranlable.
Cette étude est d'ailleurs singulièrement attachante.
Que sont en effet les dogmes du christianisme? Ils ont pour objet les plus grandes questions, les vérités les plus hautes, et sur ces questions capitales ils nous apportent, par TËvangile, la parole de Dieu même, c'est-à-dire la sagesse divine communiquée à la raison hamaine. Qui ne voit dès lors quelles profondeurs ils doivent renfermer, et quelles perspectives ils ouvrent à nos méditations et à nos études?
Il faut ajouter que c'est le propre des dogmes chrétiens, de présenter une lumière simple et accessible à toutes les intelligences, et de contenir aussi des clartés supérieures, où les plus grands esprits peuvent à leur aise se plonger.
Ils renferment des solutions à tous les grands problèmes philosophiques: domaine immense, on le sait; mais, de plus, ils nous transportent dans un monde plus grand, plas vaste encore, dans le monde surnaturel, qui achève et couronne le monde de la nature, en conservant avec lui une merveilleuse harmonie.
Ils nous révèlent Dieu : le Dieu de la raison, dont ils affirment avec netteté et précision les grands attributs; et le Dieu de la foi, le Dieu de la Trinité, avec les merveilles de son être éternel, que la raison toute seule n'aurait pu découvrir, mais qui, une fois révélées, jettent sur les idées rationnelles elles-mêmes de nouvelles et splendides lumières ; le Dieu de Tlncarnation et de la Rédemption, avec les prodigieuses conséquences qui découlent de ces grands mystères.
Ils nous révèlent Dieu et ses œuvres : non pas seulement la création, dogme que l'ancienne philosophie n'availpas soupçonné, et qui éclaire toute la science, mais aussi les profondes pensées de Dieu dans le gouvernement moral
nde, pour la Rédemption et le Salut final de Thu-
révèlent aussi Thomme, et à des profondeurs où . toute seule n'avait pas [pénétré : son origine, sa j, sa fin, et les moyens d'arriver à cette fin. Ici encore nouveaux horizons se découvrent, toute une morale surnaturelle apparaît, en rapports étonnants avec les lois morales et physiques qui régissent l'humanité et qui sont du domaine de la science ; car le monde de la nature et le monde surnaturel n'ont qu'un seul et môme auteur qui est Dieu, et il a marqué toutes ses œuvres de son empreinte; en sorte qu'une admirable unité se révèle au fond de l'œuvre de Dieu tout entière, dont le Christianisme est pour ainsi dire le faîte et le couronnement. Mais pour retrouver et reconnaître cette unité, il faut évidemment avoir fait une étude sérieuse des dogmes du christianisme; quelques notions vagues et superficielles, comme celles dont on se contente et sur lesquelles on vit trop généralement dans le monde, ne suffisent pas.
M. de Maistre était bien dans ces pensées, lorsqu'il écrivait : « Il n'y a pas de dogmes dans l'Eglise catholique, il « n'y a pas môme d'usage général appartenant à la discif pline^ qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs « de la nature humaine. Le développement de cette propo- « sition fournirait le sujet d'un ouvrage intéressant. »
Puis M. de Maistre donne de cette harmonie des dogmes chrétiens avec la nature humaine un exemple frappant dans la confession : « Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme, « dit-il, que ce mouvement d'un cœur qui se penche vers % un autre pour y verser un secret? Le malheureux, déchiré € par le remords ou le chagrin, a besoin d'un ami, d'un • confident qui l'écoute, le console, et quelquefois le dirige. « L'estomac qui renferme un poison, et qui entre de lui- < même en convulsion pour le rejeter, est Hmage naturelle
« d'un cœur où le crime a versé ses poisons. 11 souffre, il « s'agite, il se contracte, jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'o- « reille de Tamitié, ou du moins celle de la bienveillance.» Et M. de Maistre fait ensuite l'application de la même théorie à un point de haute discipline^ le célibat ecclésiastique, et il en démontre philosophiquement les impérieuses convenances, en même temps qu'il en retrouve la trace dans les traditions antiques de tous les peuples du monde.
Voilà tout à la fois une preuve et un exemple des belles et intéressantes études qui se peuvent faire sur nos dogmes.
On pourrait en citer bien d'autres : V économie politique^ par exemple; ne semble-t-il pas au premier abord que cette science n'a rien de commun avec le religion ? Cependant, à Malines^ dans son beau discours sur le progrès des sciences et de l'industrie, dont j'ai placé déjà sous vos iyeux quelques passages, M. Gochin démontrait encore à quel point ï économie politique elle-même est d'accord avec les vérités chrétiennes :
« L'économie politique, Messieurs, pouvait à bon droit « inquiéter les chrétiens. Son origine, ses prétentions, son « langage et ses résultats, tout était de nature à nous alar- « mer. Elle prétendait tout réduire en ce monde à Tordre « matériel... Qu'est-il arrivé. Messieurs? A mesure que l'on « avance dans celle belle élude, au bout du chemin, on « rencontre Dieu. La recherche de la vérité, en tous les « genres, est comme un rendez-vous que Dieu donne secrè- K lement aux hommes, et auquel il ne manque jamais, « quand on Tallend un peu, et qu'on s'y rend de bonne foi.»
Puis M. Cochin entrait dans les détails les plus ingénieux, les plus solides et les plus concluants, et il achevait par ces paroles, qui furent universellement applaudies : a Un auteur « vient d'écrire un catéchisme de l'économie politique; moi, a Messieurs, je me chargerais d'écrire une économie politi- « que du catéchisme.»
Je me complais dans ces citations^ mon ami, parce qu'elles prouvent ce que je tiens à bien établir ici» à savoir combien rétude de nos dogmes est féconde» ainsi que le disait d'Aguesseau, soit qu^on les ë(udie en eux-mêmes, dans leur admirable enchaînement et dans leurs divines profondeurs^ soit qu'on recherche leurs rapports et leurs harmonies avec les grandes lois de la nature, de la société humaine, avec nos diverses sciences.
A ceux donc qui voudraient entreprendre une étude quelque peu approfondie des dogmes chrétiens, j'ose promettre de hautes et délicates jouissances. Les plus grands et plus beaux sujets de méditation sont là. Je ne parle pas seulement de cette nourriture solide pour l'âme, pour la vie chrétienne, qu'on y trouverait avec une douceur égale à sa fécondité : je parle, même au point de vue du simple travail d'esprit, je parle des plaisirs intellectuels que de telles études présentent. Quels que soient les progrès de la pensée philosophique et des sciences historiques, sociales ou naturelles, les dogmes chrétiens ne seront jamais dépassés, et j'affirme que celui qui en connaîtrait les richesses cachées, inépuisables, non-seulement ne resterait pas en arrière de son temps, mais se placerait au contraire à la tête des plus nobles progrès intellectuels. Et j'ose estimer assez les hommes de mon siècle, pour penser que, si une lumineuse et complète exposition de la pure doctrine chrétienne leur était faite, rien ne les jetterait dans une plus vive admiration.
Le futur orateur de Notre-Dame qui, jugeant l'œuvre importante de ses devanciers achevée, et le terrain bien préparé pour lui-même, voudra faire l'expérience de ce que je dis là, et croira pouvoir entrer enfin dans les splendeurs du dogme catholique, s'il est théologien en même temps qu'orateur, pourra rencontrer des magnificences qui raviront ce siècle. Mais il faudra qu'il soit théologien. C'est la théologie
qui introduit au cœur des dogmes, et qui en montre les profondeurs, les lumières et l'harmonie.
L'exposition des dogmes chrétiens est la plus belle et plus éloquente partie des écrits des Pères ; mais elle se trouve aussi dans les théologiens et dans les grands sermonnaires. Pour arriver à la pratique, ce que je conseille donc d'abord, et sans hésiter, aux hommes du monde qui voudraient, et sans qu'il leur en coûtât beaucoup, ou plutôt avec un trèsgrand plaisir d'esprit, pénétrer avec quelque profondeur dans les dogmes chrétiens, dans le vrai génie du christianisme, ce que je leur conseille, ce sont les grands sermonnaires, et parmi eux je ne leur en indique ici que deux, Bordaloue et Bossuet. Bourdaloue : ses Sermons sur les niTjstères sont une admirable théologie à l'usage de tout le monde ; Bourdaloue, on le sait, est un orateur clair, solide, plein de doctrine, pénétrant, profond et élevé, aussi substantiel que le plus fort théologien. Il y a tel de ses discours qui est à lui seul tout un traité de théologie aussi simple que lumineux.— Quant à Bossuet, je conseille ses Sermons choisis^ où il unit tant de doctrine à tant d'éloquence. Je m'occupe, en ce moment, de faire publier le Credo catholique, expliqué par Bossuet. C'est un recueil fait avec le plus grand soin, et dans lequel tout ce que Bossuet a écrit de plus beau sur les dogmes est classé selon les différents articles du symbole. Ce recueil sera, je l'espère, une des plus belles expositions du dogme chrétien à l'usage des hommes du monde. — Je nommerai encore Massillon, écrivain si pénétrant, si harmonieux, si touchant dans ses discours de morale, si ferme et si décisif dans ses trop rares discours dogmatiques *.
Celte lecture des sermonnaires, faite avec suite, pendani
* Lire particulièrement ses deux beaux discours sur la DioinUé deNolrt- Seigneur et sur la Vérité de la vie future. i
LETTRE XXIV. — ÉTUDE DES DOGMES CHRÉTIENS. 48t
''une année, selon que les grandes fêtes litur-
nt les grands mystères, serait à la fois d'un
et d'une grande utilité. Je sais des gens du
^: chrétiens, qui y trouvent un véritable
ine jouissance littéraire. Et de plus, je
.ime qui lirait avec soin les trois ou quatre
.,1'daloue ne tarderait pas à savoir à fond sa
.st^illerais encore volontiers aux hommes instruits loisir la lecture des Pères ; non pas tous les Pères, ni ouvrages tout enliers, mais dans leurs œuvres choisies, ccture régulière et bien ordonnée. Au simple point de les lettres, c'est assurément une grande littérature que des Pères de TÉglise, et ils forment une partie trop dèrable du patrimoine intellectuel de l'humanité, pour s mériter l'attention de tout homme qui tient compte :randes œuvres de l'esprit humain.
Vlllemain a très-bien montré, dans un livre célèbre, les trésors d'éloquence renfermés dans celle liltéract le profond intérêt qu'un esprit élevé y pourrait cr. A ce point de vue, son ouvrage doit être lu par LOmme du monde qui s'occupe de littérature sérieuse. un seul volume. — Les volumes de M. l'abbé Freppel, •ai déjà signalés, sont faits à un point de vue plus docl que récrit de M. Villemain, bien que le côté littéraire >it pas négligé. Ce sont de très-solides introductions à store des Pères eux-mêmes et aux questions de patroà Tordre du jour parmi les critiques modernes. 11 n'y aestion, toutefois, que des prosateurs ou des orateurs remiers siècles de l'Église.
I Pères et les poêles chrétiens du iv« siècle, saint Au- D, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Prosper, Pru- 3, saint Paulin de Noie, mériteraient assurément aussi 6tre pas oubliés. La transformation faite par eux de la
poésie païenne en une poésie toute chrétienne serait encore, sans contredit, un très-intéressant sujet d'études. Mais ici, c'est surtout de Tétude du Christianisme que nous parlons: c'est la belle exposition de nos dogmes et de la morale chrétienne que nous invitons à demander aux Pères de TËglise. — Le recueil des Pères de TÉglise, publié par M. Nourrisson, pourrait ici fournir de très-beaux et très-bon sujets de lecture aux hommes du monde.
J'ai parlé aussi des théologiens ; j'étonne et épouvante peut-être quelques personnes.
Si, sous le nom de théologie, on se représente une suite de subtilités scolastiques, de questions abstraites et sans application possible aux choses de notre temps, je comprends que ce mot soulève une certaine répugnance. Mais si Ton a de cette science une idée plus juste ; si l'on fait réflexion que les plus hautes questions de droit, de philosophie, d'histoire même, s'y rattachent, — car, en définitive, la théologie, c'est la religion elle-même, c'est l'étude de ces dogmes chrétiens, qui touchent à tout, comme nous le disions tout à l'heure, — on comprendra que les études Ihéologiques ne sont pas un domaine réservé, où il soit interdit à un homme du monde d'entrer. D'illustres écrivains laïques ont dû beaucoup à un commerce fréquent avec la théologie. Je considérerais, pour ma part, comme une prévention très-préjudiciable à la grande culture de l'esprit, de regarder les œuvres des théologiens comme absolument exclues des études laïques: je suis pleinement convaincu que dans ces trésors de forte raison et de grandes pensées, les esprits d'élite gagneront souvent beaucoup.
C'est ce que M. de Talleyrand n'hésitait pas à affirmer dans son célèbre discours, prononcé à l'Académie des sciences morales et politiques, en 1838. C'était trois mois avant sa mort, et tout le monde remarqua combien il se complut à dire qu'au fond des plus grands diplomates il y
LETTRE XXIY. — ÉTUDE DBS DOGMES CHRÉTIENS. 423
avait eu souvent d'habiles théologiens; qneles négociateurs qui avaient le mieux conduit les grandes affaires de leur temps avaient puisé dans leurs études théologiques une force et une souplesse de raisonnement dont on trouve la preuve dans les pièces sorties de leur plume ; et il cita, à Pappui de ses assertions^ le cardinal chancelier Duprat, le cardinal d'Ossat, le cardinal de Polignac, M. de Lyonne, M. Reinardb, sans parler de Ximenès, de Gommendon, de Richelieu^ de Mazarin, et, sans dire sinr ce point autre chose, de lui-même.
Sans vouloir faire d'un homme du monde un théologien, serait-ce donc lui indiquer une tâche fastidieuse et inutile que de lui conseiller d'entrer quelquefois en commerce avec un grand théologien tel que saint Thomas ou Thomassin ? Croit-on que même à un homme de notre temps la Somme de saint Thomas, quelquefois consultée, n'aurait rien à apprendre ? On ne sait pas assez dans le monde quelle science c'est que la théologie. Cependant, M. Saint-Marc- Girardin, un jour, ayanl fait cette déclaration dans son cours : t J'aime la théologie et les théologiens, » fut couvert d'applaudissements par toute cette vive et intelligente Jeunesse française.
Que les personnes auxquelles je m'adresse comprennent toutefois bien ma pensée. Si je venais dire à un homme du monde, en lui montrant la Somme de saint Thomas : « Voilà un livre admirable, qu'il faut lire d'un bout à l'autre, » il me répondrait, et avec raison, que le livre peut être admirable, mais n*est pas à son adresse. Ce n'est donc pas cela que je viens dire. Je considère ici la généralité des hommes chrétiens dans le monde qui, sans aspirer à la gloire de l'écrivain, du publicisle ou du philosophe, veulent du moins employer leurs loisirs à cultiver leur intelligence, et orner leur esprit en fortifiant leur foi.
Eh bien ! c'est à eux que je ne crains pas de dire : « Il y
42 i LBTTRBS A UN HOMME DU MONDE.
a une cerlaine partie de la vaste science thêologiquey dont la connaissance me parait pour vous tout à fait intéressante, par exemple ce que dans les traités élémentaires on appelle le Traité de VÉglise. » — Au xvii« siècle, la plupart, nonseulement des magistrats, mais des hommes instruits, avaient étudié spécialement ces matières. Tous les anciens jurisconsultes, Dumoulin, Gujas, Lhôpital, Domat, Pothier, les grands magistrats, Mathieu Mole, les deux Talon, le grand président de Lamoignon, d'Aguesseau, avaient une forte instruction théologique. Et certes, il est permis de le dire : si certains magistrats, si certaines gens qui se prétendent aujourd'hui catholiques sincères, si nos adversaires de bonne foi connaissaient mieux la constitution de TËglise, les droits et les devoirs respectifs des deux puissances, les droits du Pape et des évêques, les vrais principes sur les matières mixtes, on ne verrait pas tant de confusions de toutes sortes faites par les uns et acceptées par les autres.
Si donc quelques hommes plus sérieux et plus courageux étaient amenés par leur goût ou par le cours de leurs études à étudier plus spécialement certaines grandes questions théologiques, j'applaudirais de toute mon âme à ces études, et voici quelques ouvrages que je puis leur indiquer: Bossuet, les Avertissements aux Protestants^ l'Exposition de la doctrine catholique^ qui a converti Turenne ; VHistoire des variations : — j'indiquerai encore le livre Du Pape, par M. de Maistre, bien que tous les arguments de l'illustre écrivain n'aient pas une égale solidité.
Puis encore : VEglise et les Eglises^ par Dôllinger (irad. de l'abbé Bayle) ; les Conférences de l'Oratoire de Londres du P. Newmann ; les Entretiens sur VEglise catholique, de 'notre si cher et si regrettable abbé Perreyve.
11 y a encore pour la théologie en général des livres excellents, sorte de répertoires de théologie, qu'on pourrait au moins consulter de temps en temps : par exemple, le Die-
LBTTftE XXIV. — ÉTUDB DES DOGUES CHRÉTIENS. 425
tionnaire de théologie de Bergîer ; je' voudrais que tout homme studieux eût dans sa bibliothèque un Bergier. L'utilité d'un pareil livre, pour les hommes du monde, serait inappréciable. Il se présente une question, on a rencontré dans un livre une difficulté, on voudrait un renseignement important, on ouvre son Bergier, et, de suite, clairement et en peu de paroles, on trouve ce que Ton cherche. J'en dis autant de V Encyclopédie théologique de M. Goschler, laquelle, malgré ses nombreux volumes, je serais charmé de voir figurer dans la bibliothèque d'un homme du monde.
Résumons brièvement tout ceci en finissant, et concluons :
4® Je conseille donc aux hommes du monde les sermons dogmatiques de Bourdaloue, les Sermons choisis de Bossuet, et quelques-uns de Massillon : j'ai dit que là on trouvera une belle exposition des dogmes chrétiens.
J'ai conseillé aussi des lectures choisies dans les Pères, et comme introduction à ces lectures j'ai indiqué l'ouvrage de M. Villemain sur les Pères du iv® siècle, et le cours d'éloquence sacrée de M. Tabbé Freppel.
2*» J'ai dit que certaines questions en particulier, et notamment la question de TEglise, demanderaient, surtout aux temps où nous sommes, d'être étudiées spécialement; et j'ai indiqué Bossuet, Dôllinger, Newmann, elle récent ouvrage de l'abbé Perreyve.
3*» Mais si ces diverses études paraissaient à quelques-uns trop étendues, il y a quelque chose au moins qu'il faut de toute nécessité étudier et connaître. C'est la formule précise et l'énoncé doctrinal de nos dogmes : autrement on ignore sa religion, on ne sait pas ce qu'on croit.
Quelle raison, quelle objection sérieuse peut-on m'opposer quand je viens dire h un homme, à un jeune homme : Vous ne savez pas votre religion ; vous le sentez, vous en convenez vous-même : eh bien ! commencez par l'apprendre, e^
étudiez une exposition simple, mais suivie et complète de nos dogmes. — Mais où?— Dirai-je dans le Catéchisme? Plût au ciel qu'on sût ce que c'est qu'un Catéchisme, et qu'on n'eût pas en absurde dédain ce nom, et qu'on prît la peine de relire de temps en temps ce merveilleux abrégé de toute la doctrine chrétienne, dont la rédaction a coûté, je le sais par expérience, tant de réflexion et tant de peine ! Le Catéchisme est une merveille : je l'ai récemment démontré, et je sais plus d'un homme du monde, et de ceux qui auraient eu le moins besoin, ce semble, de revenir à ce petit livre, qui m'ont écrit avec quel charme ils s'y étaient remis*. Il n'y a que la religion chrétienne, il n'y a que cette seule science qui se prête ainsi à ce résumé et à celte condensation en quelques formules simples, accessibles aux enfants mômes, et sujet de graves méditations pour les plus hauts esprits!
Mais pour conclure par un conseil définitif, facile, pratique, et aller jusqu'aux dernières limites de la condescendance, qu'on lise à tout le moins quelques-uns de ces bons livres, si inconnus à la plupart des hommes du monde aajourd'hui; je me contente d'eu nommer trois, qui sont, selon moi, dans leur genre, et pour leur but, des ouvrages de premier ordre: la Doctrine chrétienne de Lhomond, livre très-sommaire, mais très-clair, très-touchant, très-solide ; le Catéchisme de Bossuet ; la bonne édition du Catéchisme historique de Fieury, que Fénelon et Bossuet recommandaient de leur temps aux gens du monde.
Voilîi ce qui ne se peut refuser.
* Une expérience r<5ceTite m'.i appris combien le simple exposé de nos dogmes peut intéresser les esprits sérieux, puisqu'en très-peu de temps près de dix mille exemplaires de mon catécliisme a l'usage des bomiDCS du monde ont été écoulés.
LETTRE m. — ÉTUDE DE t'APOLOCÉTIQUE. 427
YINGT-CINQUIÊME LETTRE
LL'étude de la religion.
(sniTB)
JÈTUDS DE L'aPOLOGÂTIQUK
Mon cher Aiiit
En commençant cette lettre, une des plus importantes de toutes celles que j'avais à vous écrire, vu les périls particuliers des temps où nous sommes, je veux placer encore sous vos yeux les paroles suivantes de d'Aguesseau. Elles sont pleines de haute raison, de sens chrétien et surtout d'àpropos : car elles conviennent infiniment plus aux hommes de notre époque qu'aux contemporains et au fils de cet illustre magistrat.
« Mon cher fils, vous allez entrer dans le monde, et vous t n'y trouverez que trop de jeunes gens qui se font un faux « honneur de douter de tout, et qui croient s'élever en se « mettant au-dessus de la religion. Quelques soins que vous « preniez pour éviter les mauvaises compagnies, et quelque « attention que vous ayez dans le choix de vos amis, il sera « presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne « rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts « qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort im- » portant pour vous de vous être fait de bonne heure un bon n fond de religion, en sorte que vous puissiez n'être ja- « mais ébranlé ou même embarrassé par des objections qui « ne paraissent spécieuses à ceux qui les proposent, que
« parce qu'elles flattent Torgueil de Tesprit ou la déprava- « tion du cœur.
« Ce n'est pas, mon cher fils, que je veuille vous conseiller f d'entrer en lice avec ceux qui voudraient disputer avec « vous sur la religion. Le meilleur parti, pour l'ordinaire, « est de ne leur point répondre. Mais c'est une grande sa- « tisfaction pour un jeune homme aussi bien né que vous «( Têtes, de s'être mis en état de sentir le frivole des raison- « nements qu'on se donne la liberté de faire contre la reli- < gion, et de bien comprendre que le système de l'incrédu- <K lité est infiniment plus difficile à soutenir que celui de la « religion, puisque les incrédules sont réduits à oser dire ou « qu'il n'y a point de Dieu (ce qui est évidemment absurde], « ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion « (ce qui est démenti par tant de démonstrations de fait, « qu'il est impossible d'y résister). En sorte que quiconque
« A BIEN MÉDITÉ TOUTES LES PREUVES^ tTOUVC qu'll CSt DOU-
a seulement plus sûr, mais plus facile de croire que de ne « pas croire, et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que « la plus importante de toutes les vérités fût aussi la plus « certaine, et qu'il ne fût pas plus possible de douter de la « vérité de la religion chrétienne, qu'il l'est de douter s'il y « a eu un César ou un Alexandre. »
D'Aguesseau donne ici, dans cette remarquable page, de la nécessité d'étudier les preuves de la religion, deux raisons générales dont il est impossible de ne pas sentir la force.
La première est tirée des périls auxquels la foi d'uu jeune homme est exposée dans le monde. Mais ce qui était vrai du temps d'Aguesseau l'est bien plus du nôtre. Le milieu où un jeune homme se trouve jeté, quand il sort de son collège ou de sa famille, pour entrer dans le monde, est