LETTRE XXVI. — L'HISTOIRB DE L'ÉGLISE
qui devraient nous être familiers comme étant de notre race^ de notre famille , tandis que souvent ils sont pour nous comme étrangers ; grands faits pleins des plus grandes leçons pour qui sait les comprendre, mais qui nous sont quelquefois moins connus que les fables mythologiques. Le xvii® siècle nous était bien supérieur en ce point comme en beaucoup d'autres. Alors l'histoire sainte était vraiment un livre de famille, où l'enfant, dès qu'il pouvait en tourner les feuillets et en regarder les saintes images, se familiarisait avec les choses divines, et apprenait, comme en se jouant, l'histoire de sa religion. Au moyen âge aussi, cette connaissance des faits bibliques était beaucoup plus populaire qu'aujourd'huiv et tout le monde lisait alors, dans les bas-reliefs des vieilles cathédrales, écrite en pierre depuis la création du monde jusqu'à la fin des temps, cette sainte histoire qui est lettre close pour tant de- chrétiens de nos jours.
Quant aux livres où on peut étudier avec fruit celle partie de l'histoire du Christianisme, j'indiquerai simplement ici, comme ouvrages de peu d'étendue :
V Histoire de la Religion avant Jésus-Christ, par Lhomond : c'est son chef-d'œuvre ;
Le beau livre des Mœurs des Israélites^ par Fleury ;
Comme ouvrages plus considérables : ['Histoire des Hébreux^ par M. Rabelleau, un Orléanais ;
Et surtout V Histoire du peuple de Dieu, par Berruyer [édition de Besançon), ouvrage si étudié, si plein de haut intérêt et de lumières pénétrantes;
Et enfin, et toujours, la deuxième partie du Discours stir Vhistoire universelle^ où Bossuet a exposé toute la suite et les grands faits de l'histoire sainte avec une supériorité de génie incomparable.
Après l'histoire de la Religion avant Jé$u5-Christ vient
rhistoire de la Religion depuis Jésus-Christ, c'est-à-dire rhistoire de TEglise proprement dite. C'est là (lue se découvre visiblement la réalisation du plan divin, dont toute l'histoire de l'ancien peuple n'avait été que la préparation et l'annonce. C'est là qu'on voit la formation de l'Eglise chrétienne, sa divine constitution, son action sur l'humanité, et, parmi ses rudes combats, sa force toujours invincible et son éternelle victoire.
Il faut ajouter qu'à partir de ce moment, l'histoire de la religion se mêle à tout, remplit tout. Sans cesse, à toutes les époques, rhistoire de l'Eglise et rhistoire des sociétés temporelles se pénètrent réciproquement, et se confondent de telle sorte, que l'histoire ecclésiastique devient partie intégrante pour ainsi dire de l'histoire de l'humanité ; et c'est à ce point de vue surtout qu'on peut dire que les études historiques ont pour complément nécessaire l'histoire ecclésiastique. Si la vie et rhistoire de l'Eglise apparaissent ainsi mêlées à la vie et à l'histoire de tous les peuples et de tous les siècles, c'est que l'Eglise embrasse tous les temps et tous les pays : la vérité est que, depuis dix-huit siècles, on ne peut plus écrire l'histoire sans rencontrer à chaque pas l'Eglise, et sans être forcé ou de Tinjurier, ou de s'incliner devant elle.
Quant au grand intérêt des choses, en une telle histoire, il serait superflu d'insister. On y contemple à la fois les plus grands faits et les plus grandes âmes.
C'est d'abord rétablissement du Christianisme dans l'empire romain : ses luttes contre les empereurs, ses triomphes, ses conquêtes, sa diffusion dans tout le vieux monde.
Ce sont ensuite les nouveaux rapports de l'Eglise avec les Césars devenus chrétiens, puis le grand déploiement de la vie de l'Eglise : après les martyrs, viennent les habitants du désert, les Anachorètes, puis les grands Docteurs, les
LETTRE tXVI. — L'HISTOIRE DE L'ÉGLISE. 447
Pontifes ; les grandes assemblées d'évôques, les Conciles, foudroyant les hérésies. Dans ces luttes nouvelles se révèle le merveilleux développement du dogme chrétien, et ce progrès sans changement, où jamais aucune nouveauté doctrinale ne paraît, et qui, sans rien ajouter à la foi ancienne, ne fait que déclarer la vérité plus expressément, quand les nuages de Terreur et les subtilités de Thérésie essaient de l'obscurcir ou de la corrompre.
Le dogme est nécessairement traditionnel et immuable dans son fond : néanmoins, il peut, il doit être de plus en plus compris et expliqué, et là même, sur ce fond invariable de la vérité révélée, le progrès est possible. Non nova^ sed novè. Les Docteurs et les Conciles maintiennent avec énergie le sens traditionnel des dogmes, maisles définissent avec encore plus de clarté et de précision, pour répondre aux difficultés que les temps amènent; et c'est ainsi que chacune des hérésies, qui ont cherché tour à tour à altérer et à dissoudre le symbole, n'a fait qu'imprimer un mouvement d'expansion et d'ascension à la doctrine.
Mais l'histoire de TEglise n'est pas seulement Thistoire des plus grands faits et des plus grandes âmes; elle devient bientôt l'histoire de tout le monde civilisé, soit en Orient, soit en Occident. L'histoire politique s'y trouve mêlée de plus en plus. L'établissement impérial craque de toutes parts : il tombe; l'Eglise paraît comme la seule colonne debout au milieu des ruines. C'est elle qui amortit le choc redoutable des invasions barbares, qui menaçaient de tout mettre en poudre. Elle convertit à l'Evangile et à la civilisation tous ces nouveaux peuples.
Ce travail du Christianisme sur les races qui devaient remplacer l'ancien monde par un monde nouveau, est assurément un des plus grands spectacles qu'il puisse être donné de contempler.
Viennent ensuite les temps du Moyen Age,où bouillonnent,
encore agites et confus, les éléments des nationalités modernes; l'Eglise, parmi tous les grands événements de ces siècles tourmentés et orageux, prend une part prépondérante, et exerce en Europe ce qu'on a si bien nommé son pouvoir civilisateur. On rencontre là les Croisades, ces guerres héroïques de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane; puis ce qu'on a appelé la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, où les plus grandes questions se trouvaient engagées : on voit, en même temps, s'élever les grands Ordres monastiques et les grandes Universités chrétiennes: quel sujet encore de hautes et intéressantes études pour les hommes d'Etat, pour les politiqueSf^tfdmme pour tous ceux qui aiment à suivre les mouvements et le progrès de Tespril humain !
Les temps modernes s'ouvrent, et amènent des faits religieux non moins graves, et dont les contre-coups se font sentir à l'ordre social tout entier. La prétendue réforme ébranle l'Europe en même temps qu'elle trouble l'Eglise. Le Nouveau-Monde est découvert : les apôtres de la foi s'y élancent, et les missions catholiques renouvellent les merveilles des anciens âges. Qui ne sent encore ici combien de tels événements sont d'un intérêt à la fois élevé et dramatique ?
Et quand enfin on arrive à l'âge contemporain, Timportance des faits religieux ne diminue certes pas : riiistoire de j'Eglise continue d'être mêlée iniimemenl à toutes les affaircshumaines.Quel inlérêtdepremierordre,par exemple n'offre pas Thistoirc du clergé français pendant la révolution, les négociations pour le concordat, la captivité de Pie VI, les malheurs de Pie VII, et la suite des faits jusqu'à nos jours?
Il est donc manifeste que Tétude de Thistoire de TEglise est le complément nécessaire de toutes les études historiques, et qu'elle offre elle-même un sujet d'études de l'ordre le plus élevé et le plus attachant.
LBTTRE XXVI. — L'HISTOIRE DU L'ÉQUSE. 449
J'ajoute une considération d'une extrême importance : c'est que l'histoire de l'Eglise, malgré le mélange inévitable de l'infirmité humaine, et jusque parmi les ombres des plus mauvais siècles, offre, à qui sait regarder, le grand et beau spectacle d'une société vraiment sainte : sainteté tellement inviolable, qu'elle subsiste malgré les vices, les passions, et tous les scandales des hommes. On la voit constamment briller, avec un éclat supérieur et persévérant, non-seulement dans son enseignement toujours vrai et sa discipline toujours pure, mais dans sa vie réelle, dans ses œuvres, dans ses institutions, dans les grands faits, dans les résul* lats vrais et durables de son action sur le monde ; et surtout dans cette multitude innombrable de grands hommes et de grands saints qu'elle enfante à Jésus-Christ avec une inépuisable fécondité, partout où est annoncé l'Evangile. El quelles plus grandes âmes que celles de nos Saints et de nos Saintes, quel plus beau spectacle à étudier de près que celui de leurs vertus et de leur héroïque vie !
Tel est donc le double intérêt de haut enseignement pour l'esprit, et de profonde édification pour l'âme, que présente l'histoire de l'Eglise.
Quant à la manière de procéder en cette étude, voici quelques simples avis qui pourront n'être pas inutiles.
L'histoire ecclésiastique est sans contredit la plus vaste et la plus variée de toutesles histoires, puisqu'elle embrasse tous les peuples, et comprend une suite de dix-neuf siècles. Or, il y a trois choses à remarquer dans une telle histoire : d'abord la marche générale et progressive des faits, pendant toute la durée de l'Eglise ; la distinction de diverses époques marquées par certains caractères dominants; enfin la suite et le progrès de certains grands faits plus ou moins généraux, lesquels, pour être mieux connus et mieux jugés, ont
besoin d'être dégagés des autres faits et étudiés à part. Cela posé, je dis d'abord :
4« Que, pour l'histoire de l'Eglise, comme pour toute autre espèce d'étude, il faut prendre pour point de départ un ouvrage élémentaire, qu'on lira avec grand soin, la plume à la main, avant de s'engager dans des études plus étendues.
En voici quelques-uns parmi lesquels on peut choisir :
Le cours d'histoire ecclésiastique de M. l'abbé Blanc offre dans le premier volume une bonne introduction à l'histoire de l'Église, et dans les deux autres volumes un assez bon abrégé.
Dans V Histoire ecclésiastique d'Alzog, traduite par M. Audley (3 vol.), on trouve beaucoup de vues générales et dV porçus élevés, trop hasardés peut-être quelquefois;
Le Cows d'histoire ecclésiastique^ par un directeur du grand séminaire de Grenoble (3 vol.): c'est fort court et très-estimé;
Le résumé en quatre volumes de M. l'abbé Drioux.
Beaucoup plus sommaire, mais d'un vrai et très-rare mérite, est VlUstoire de VEgllse, par Lhomond : un seul volume. Vous qui lisez peu, qui ne lisez rien, lisez au moins Lhomond. C'est un livre très-attachant, très-complet dans sa brièveté, avec des vues toujours élevées, et un style noble. — Je maintiens qu'un homme du monde qui aura lu avcC soin l'un des ouvrages précités, soit l'abbé Blanc, Alzog, le Cours d'histoire ecclésiastique de Grenoble, ou celui de M. Drioux, et surtout Tadmirable abrégé de Lhomond, possédera sur l'ensemble de l'histoire de l'Église, au triple point de vue indiqué ci-dessus, des idées précises et justes, et aura fait un travail court, dont il lui restera une trèssolide et très-suftisante instruction.
2° Étant lue toute la suite de l'histoire de l'Église dans un àes abrégés que nous venons d'indiquer, si on veut faire