LETTRE XXVIII. — RÉCAPITULALION ET CONCLUSION
réservées, sacrées, il faut savoir les défendre, et se défendre soi-même, non-seulement contre ses mollesses, ses laisser-aller et ses nonchalances naturelles, mais encore, le dirai-je ? contre ce qu'on a de plus cher au monde, contre sa femme, ses enfants, ses affaires, les relations, les visites, en un mot, contre tout ce qui attaque et envahit un homme qui se laisse faire et ne se défend pas.
Je le répète, quiconque ne sait pas se défendre, n'est capable de rien.
Mon cher ami, pardonnez-moi, et faites-moi pardonner la rudesse de mes déclarations.
Tout à vous en Notre-Seigneur.
t FÉLIX, Êvêque d'Orléans.
Me voici enfin au terme de l'œuvre que j'avais entreprise. J'ai pu, grâce à Dieu, avec le temps, et à travers bien d'autres travaux, achever ce grand ouvrage sur l'Education. J'ai dit ma pensée à peu près tout entière sur cette œuvre si importante et si élevée, si vaste et si complexe dans ses détails, si laborieuse dans son exécution, mais si consolante et si féconde dans ses résultats. Je l'ai considérée dans sa plus haute origine, dans celui qui en est le premier auteur, Dieu ; dans ceux qui en sont l'objet, les Enfants, ces aimables et redoutables créatures, dont on a pu dire qu'ils font toujours tout craindre et tout espérer, et qui sont tout l'avenir ; dans ceux auxquels est confiée cette grande tâche d'élever les enfants, le Père et la Mère d'abord, représentanis immédiats et délégués de Dieu, puis les Maîtres, représentants et délégués des parents, et je n'ai pas cru trop faire en consacrant un volume entier aux Hommes de l'éducation; enfin nous avons considéré celte œuvre en elle-même : dans ses grands caraclères, qui en font une œuvre d'autorité et de respect, de douceur et de force, de labeur surtout ; dans son étendue, car elle ne s'applique pas seulement à développer rinlelligence, mais à élever Tâme tout entière, à former tout Thomme; elle n'est pas seulement l'Instruction: elle est l'Education. Ici nous avons traité du grand moyen de l'Education, les Lettres, si bien nommées les Humaniiis^
parce qu'elles nous font plus hommes, et nous avons essayé d'envisager ce grand sujet sous tous ses aspects, soit en luimême, dans sa dignité et sa fécondité, soit en regard des autres moyens de culture intellectuelle, les arts et surtout les sciences. Enfin, nous n'avons pas craint d'entrer dans tous les détails pratiques sur les moyens de TËducation, ses ressources, ses industries, ses méthodes, son organisation.
Nous n'avons pas cru devoir nous en tenir là ; mais considérant que l'influence de TEducalion peut se conserver ou se perdre, ses meilleurs résultats périr ou se perfectionner encore, par la continuation ou la cessation de la culture intellectuelle, qu'en un sens donc l'homme doit continuer toute sa vie son Education, parce qu'il peut et doit toujours apprendre et s'élever, sous peine d'oublier et de descendre, nous avons adressé, sous une forme directe et par manière de lettres ou d'entretiens, aux jeunes gens et aux hommes du monde, un ensemble de conseils pratiques pour les guider dans les études et les travaux que réclament leur position sociale et la dignité de leur âge mûr. C'est ainsi que notre dernier volume, différent des premiers par la forme, s'y rattache étroitement par le fond, et sert de couronnement à rédifice que nous avons voulu élever.
Mais avant de poser la plume et de clore tout cet ouvrage, je voudrais reporter une dernière fois mes regards sur l'ensemble de cette grande œuvre à laquelle j'ai consacré tant d'années de ma vie, et, considérant l'Education dans ce qui en est pour ainsi dire l'idée-mère et le principe générateur, dans ce qui renferme, inspire, et explique tout, je voudrais m'arrêter quelques instants à ces hautes pensées, qui, en même temps qu'elles élèvent nos âmes sur les sommets où sont les sources desquelles tout ici découle, répandront sur les diverses parties de cette grande œuvre une vive lumière.
Quelles sont ces hauteurs et ces sources ? Quelle est cette idée mère, principe générateur de tout, dans l'œuvre de l'E-
ducation ? Pourquoi cette autorité et cette tendresse, cette douceur et cette force, cette vigilance et ce labeur, ces industries et ces puissants moyens, ces règlements et ces méthodes, cette organisation savante et sage, et tous ces détails infinis? Le voici:
Il s'agit dans l'Education de former l'homme : or, former l'homme, ce n'est rien moins que développer toutes les nobles facultés physiques, intellectuelles et morales, qui constituent la nature et la dignité humaine ; cultiver, polir, fortifier, épanouir tout ce qu'il y a de merveilleux et de caché dans cet abîme qui s'appelle le cœur de l'homme, — tel est le «om que l'Ecriture lui donne, cor hominis abyssus^ — en un mot, élever cet homme, cet enfant, pour tous les devoirs, tous les droits, tous les labeurs de la vie présente ; que dis-je ? pour quelque chose de plus que la vie présente et la patrie terrestre, pour le ciel et pour l'éternité.
C'est la plus grande œuvre qui se puisse entreprendre.
Si grande, que pour en concevoir l'étendue et la hauteur, la largeur et la profondeur, comme dit saint Paul, latitudo, sublimitas^ et profundum, il ne suffirait pas de dire que c'est le but même et l'œuvre du Créateur, et par conséquent, dans ceux qui s'y dévouent et y concourent, l'association sublime à l'action même de Dieu.
Il faut aller plus loin, et regarder plus haut.
Il faut comprendre — tout est là — que l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu ; que Dieu a mis dans l'homme le reflet de ses perfections; que la lumière de son visage, comme dit l'Ecriture, rayonne dans l'âme et sur le front de l'homme, signatiim est super nos lumen vultûs tuiy Domine ; en sorte que, tout bornés et limités que nous sommes, nous portons en nous les traits glorieux de l'être infini : en un mot, Dieu est là, et Tœuvre de l'Education n'est rien moins que la noble et grande tâche de faire resplendir dans l'homme l'image de Dieu.
Voilà le point de vue fixe, dont ne doit jamais détourner son regard quiconque travaille à l'œuvre de l'Education : c'est ici le principe fondamental, l'idée mère qui engendre el contient tout.
De là^ malgré des faiblesses, des défaillances, des imperfections inévitables, la grandeur, l'immensité de l'âme humaine, et aussi de l'Education.
Voilà la grande idée sur laquelle il faut, en terminant, arrêter notre pensée, et reposer quelques moments nos regards: par là nous verrons s'illuminer d'une dernière splendeur tout l'édifice que nous avons essayé d'élever ; comme on voit, au déclin du jour, l'ouvrier fatigué, qui a fini sa tâche, jeter un coup d'œil heureux sur l'édifice achevé, qu'illuminent tout à coup les derniers rayons du soir.
Quels sont donc les trésors divins cachés dans notre âme ? Déployons-les en quelque sorte à nos regards ; et, sans nous trop préoccuper de la division et de la classification scientifiques, voyons les grands faits de l'âme humaine et ses hautes facultés.
Quel étonnant spectacle I Que de richesses, que de forces, que d'élans, que de vie ! quelles puissances variées dans ces dons de Dieu, qui se nomment Raison, Imagination, Sensibilité, Volonté ; et néanmoins quelle unité !
Nous ne scruterons pas de nouveau à fond ces grandes facultés, nous l'avons déjà fait : nous dirons seulement quelque chose de ce qui est comme leur épanouissement dans Tftme, et nous verrons par là nettement la grandeur de l'Education, dont la tâche est d'amener à leur plein développement ces admirables puissances.
Dans la raison seule, dans l'intelligence, que de dons divers et supérieurs ! La conception des choses, la perception des idées, la comparaison des idées entre elles, le jugement,
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le raisonnement, Tattention, la méditation réfléchie, la prévoyance et le souvenir, la mémoire. Et pour ne parler ici que de cetle dernière faculté, quel n'est pas son rôle dans la vie intellectuelle !
Hélas ! toute créature de son fond est fluide, fugitive, ruineuse et périssable ; et Thomme, cooime toute créature, peut se troubler, défaillir, crouler et se fondre ; volontairement, car Dieu Ta créé libre, ou bien involontairement, car, de son fond, il s'en va. Et c'est par là que toute créature, malgré les prérogatives dont elle fut ornée, est devant Dieu comme si elle n'était pas.
Oui, rhomme, ce chef-d'œuvre des mains de Dieu, malgré son intelligence si pénétrante, son imagination si vive, sa sensibilité si profonde, est si inconsistant, si fugitif de sa propre nature, que tout lui échapperait après rimpression passagère du moment, et que ses nobles facultés, réduites à ne percevoir et à n'aimer que la vérité, la beauté et la bonté actuellement présentes, seraient bientôt sans aliment, sans lumière et sans vie, si Dieu n'avait pris soin d'ajouter aux facultés fondamentales de la nature humaine, comme des facultés supplémentaires au service des premières, pour entretenir et garder leurs trésors ; ou plutôt s'il n'avait communiqué à ces facultés fondamentales une force de conservation, qui est comme une image de son immutabilité divine: c'est la Mémoire.
C'est elle qui retient en l'homme les idées, les images, les sentiments : tour à tour au service de la raison et de la sensibilité, elle est mémoire de l'esprit ou mémoire du cœur, et nous rend à chaque heure les plus inappréciables services.
C'est par son secours que l'esprit perçoit les rapports; car elle place sous sun regard les idées diverses qull compare ; et Vintellige7ice, qui par elle-même ne produit que VidéCy enfante ainsi, à l'aide de la mémoire, \e jugement et
CONCLUSION OÉNÉRALIS. i89
le raisonnement^ vraie force et vrai privilège de la raison humaine.
Et, ces trois degrés de l'intelligence humaine étant ainsi constitués, on voit apparaître encore dans Tâme de Thomme :
Le bon sens^ qui comprend et saisit les vérités, les rapports ordinaires, et en juge avec droiture et exactitude ; le bon sens, raison moins élevée, sagesse moins hardie que ce qu'on appelle la raison pure, mais plus ferme et plus assurée : véritable philosophie pratique, universelle ; car le bon sens s'étend à tout, juge de tout, et Bossuet ne Ta pas nommé vainement le Maître de la vie humaine;
Le bon goût^ mélange exquis du bon sens et de la sensibilité, tact sûr et délicat des choses de l'esprit et de TÂme ;
Vimagination^ qui donne aux conceptions de Tentendementréclat et la vie; qui orne, embellit, colore, tandis que la sensibilité échauffe, anime, entraîne^ et que la raison elleHEUême, si elle communique à Timagination et à la sensibilité sa justesse, sa sublimité, sa majesté, sa force, reçoit d'elles la grâce, la splendeur, la douceur, la tendresse, Ténergie du sentiment;
Ce qu'on nomme Vesprit, faculté brillante, qui saisit encore, et plus vivement, les rapports ordinaires, mais les plus éloignés, les plus fins, les plus gracieux, les plus délicats;
Le talent qui se spécialise, qui s'adapte avec souplesse et bonheur à tel genre de vérités déjà connues, se les approprie, les ordonne, les dispose, les fait valoir;
Le génie enfin, roi de Tintelligence, plus fort, plus haut, plus prompt, plus pénétrant, plus fécond.
Bon sens et bon goût^ imagination^ esprit^ talent, génie, admirables degrés de Tintelligence humaine, par lesquels Dieu la fait de plus en plus se rapprocher de lui, et lui donne de monter de clarté en clarté jusqu'à une contempla-
tion plus parfaite de réternelle vérité, de la beauté et de la bonté suprêmes!
£b bien I tous ces dons, c'est à TEducation qu'il appa^ tient de les cultiver. Et voilà pourquoi il est nécessaire que les hommes de l'Education étudient de près et connaissent à fond toutes ces richesses de l'âme humaine, puisqu'ils ont mission de les développer et de les élever à toute leur valeur.
C'est, en effet, l'Education qui seule, par une suite d'exercices intelligents et proportionnés, par une discipline habile et sagace, rend peu à peu Tesprit studieux, appliqué, pénétrant, propre aux diverses études et aux divers emplois, et lui fait enfin saisir avec facilité et promptitude les choses quelquefois les plus difficiles, les rapports les plus déliés, les vérités les plus cachées ; c'est FEducation qoi exerce la mémoire^ qui la rend souple, prompte, ferme, fidèle; c'est à l'éducation, autant qu'à la nature, qu'est due la conception nette et vive, qui épargne les longueurs, qoi donne l'aptitude aux sciences, aux arts, aux affaires; le/iigement solide et clairvoyant, qui fait discerner vite et distinguer nettement; le rae^onn^men^ progressif et méthodique, qui développe, qui enchaîne, qui rattache; le bonsem^ simple et sûr, qui va droit au vrai, et guide avec certitude; le bon goût^ source des plus délicates jouissances; Vimagi' nation^ prisme qui colore toutes choses ; Vesprit qui voltige, qui effleure, et fait jaillir l'étincelle; le talent, souple, facile, liant, maître de ce qu'il possède, ordonnateur habile de ce qu'il a su acquérir ; le génie enfin, le génie lui-même!
Oui, le génie^ cette raison si prompte, cette imagination si féconde, ce sentiment si vif, cette perception si rapide de ce qui est bon, de ce qui est beau, de ce qui est vrai, que Bossuet a cru devoir l'appeler une inspiration, une illumination soudaine!... Eh bien! le génie lui-même a besoin d'être découvert, cultivé, élevé, et c'est à l'Education qu'il
appartient d'en pressentir, d'en préparer la flamme, de le susciter là où Dieu en a déposé le germe.
Arrêtons-nous un moment ici sur ce sommet de l'esprit humain, pour contempler de près le grand don de Dieu à l'homme : certes, il en vaut la peine; et n'est-ce pas d'ailleurs la plus précieuse et la plus riche matière que l'Education soit appelée à travailler? Rien ne résumera mieux cette œuvre dans sa plus haute plénitude, comme rien ne résume mieux Tintelligence humaine dans sa plus haute perfection.
Qu'est-ce donc que le génie ?
On emploie ce mot dans des sens bien divers. Dans un lens relatif, on désigne par le mot génie, soit le caractère propre d'un auteur, soit un penchant, une inclination, une disposition naturelle pour tel art, pour telle science.
On dit dans ce sens : forcer, suivre, consulter son génie; -* on dit encore* dans le même sens : génie facile, délicat, -" génie superficiel et borné.
Hais il y a dans ce mot un sens plus grand. On prend en effet le mot génie dans un sens absolu, comme un don à part, comme une faculté transcendante.
Chose remarquable ! ce mot, dans ce sens absolu et supérieur, ne se trouve en aucune langue européenne ancienne ou moderne, si ce n'est dans la langue française. C'est un mot nouveau, un mot, je ne dirai pas essentiellement et uniquement français, mais primitivement français, d'origine et de création française : c'est nous qui l'avons donné à TEurope. 11 n'existait avant nous dans aucune autre langue. J'ai consulté autrefois à cet égard l'homme le plus étonnant pour la science des langues, le cardinal Mezzofante, qui parlait cinciuante-trois langues, idiomes, oupa-
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toîs. Le mot génie, dans son sens absola, n'existe primitivement que chez vous, me dit-il. Le fait est que c^^t notre mot, parce que c*est notre idée; c'est nous qui avons fait violence au langage humain, qui avons donné un sens absolu et sublime à un mot commun qui n'avait qu'un sens relatif et vulgaire. Je le répète, ce sens magniflque du mot génie ne se trouve dans aucune langue : les Latins Tignoraient ; leur mot ingeninm ne fut jamais synonyme de notre génie; les Grecs ne le connurent pas; la savante Allemagne nous Ta emprunté, et est heureuse de s'en servir; mais elle lui a conservé la prononciation française, tant 11 est vrai que le mot génie n'est pas allemand, ou si l'on veut, est français même en Allemagne.
Ainsi, c'est notre mot, parce que c'est notre idée; l'idée amenait Texpression, et le fait inspirait l'idée : fait si puissant qu'il condamna la langue à l'exprimer, à le traduire, à le donner à la France, à l'Europe et au monde : grâce à cette popularité glorieuse qui fait de la langue française la langue de la plus haute civilisation, et le lien commun de tous les peuples qui pensent, et aussi parce que la France, marchant par le génie, les idées et la parole, à la tête des nations européennes, est la reine du monde civilisé.
Autre particularité remarquable : c'est à dater du XVII" siècle, siècle où le génie guerrier, le génie politique, le génie religieux, le génie conquérant, le génie législateur, le génie des arts, des lettres, de la poésie, de Téloquence, s'élevèrent chez nous à leur plus haute puissance, c'est alors que le génie est né dans la langue, Ta enrichie de cette idée si haute, et de cette expression si belle.
Mais enfin, quel est le sens vrai et total de ce grand mot: le génie?
Détinir celte faculté puissante est peut-être impossible; c'est du moins au-dessus de nos forces;
La décrire sera plus facile :
CONCLtSION GÉNÉRALE. 493
Le génie est à la fois plus intérieur que le talent^ plus vaste et plus sérieux que V esprit.
Le génie est plus naturel, le talent plus acquis : on dit le génie de la poésie, et le talent d'écrire.
Vesprit effleure, le génie creuse ; le talent embellit, le génie crée.
Le domaine naturel du génie, ce sont les arts sublimes, les vastes sciences, les grandes choses.
Le génie, c'est la supériorité de Tesprit et du talent : c'est l'élévation et l'étendue de Tintelligence, la sensibilité profonde, la splendeur de Timagination, et Tactivité de l'âme, réunies ;
C'est cette qualité des esprits transcendants, qui les rend capables de créer, d'inventer, d'entreprendre des choses extraordinaires.
Tout ce qui s'élance, tout ce qui brille d'un éclat inaccoutumé, lui convient. On dit l'essor, le feu du génie ; l'enthousiasme, l'ascendant du génie. On l'appelle beau, vaste, puissant, brillant, étonnant.
En un mot, il est le degré de la perfection de l'intelligence humaine, qui la fait le mieux ressembler à l'intelligence de Dieu;
Il est comme une perception plus intense et plus vaste de la vérité, de la beauté et de la bonté ;
Il est l'accord, la sublime harmonie de la raison, de l'imagination, et de la sensibilité, élevées à leur plus haute force, à la force créatrice.
En lui surtout se trouve la raison, cette faculté qui connaît, qui éclaire, qui discerne, qui guide, qui juge ; la raison ferme, pénétrante, froide et forte, haute et décisive, réfléchie et étendue, embrassant d'un regard profond les ensembles, donnant ce coup d'œil sûr et pénétrant, qui révèle les sciences, qui fait vaincre dans les batailles, ou triom- B. É., m. SI8
pher dans les luttes politiques. C'en est le fond, la vraie force et la vraie grandeur ;
Puis \ imagination brillante, enthousiaste, qui orne, qui embellit, qui charme ;
Et la sensibilité^ la tendresse, l'amour, cette faculté généreuse, ardente, qui échauffe, qui anime, qui compatit ; qui aime, qui se dévoue.
Et puis cette mémoire^ sans laquelle nul puissant exercice de l'esprit n'est possible : la mémoire, vaste et sûre, fidèle pourvoyeuse et gardienne des trésors du génie.
Dans le génie, il y a tout à la fois la clarté, la profondeur, la sublimité, l'étendue, la subtilité, Tenchainement, la vigueur ; et c'est le domaine de la raison : la grâce, Téclat, la splendeur, le coloris, la vivacité; et c'est Tapanage de rimagination ; et enfin la douceur, la tendresse, le sentiment, propres à la sensibilité ; tout cela vivant et présent, et mis en la pleine possession de Tâme par une mémoire prompte et vive, ferme et puissante.
Ainsi, le génie eist moins une faculté spéciale qu'un puissant déploiement des grandes facultés humaines.
Pour qu'il y ait génie, il faut que les grandes facultés de l'esprit humain s'excitent, se soutiennent, se balancent, sinon dans une parfaite égalité, au moins dans une parfaite harmonie, chacune à sa place, sans domination despotique pour aucune d'elles, sans que l'imagination usurpe les droits de la raison ou égare la sensibilité, sans que la raison éteigne l'imagination ou étouffe la sensibilité ; il faut qu'il y ait équilibre, avec une force supérieure, transcendante, portée à cette puissance de conception, à celte puissance d'action, qu'on est convenu d'appeler la puissance créatrice.
Le génie n'aura plus dès lors qu'à se produire au dehors, il sera cette puissance qui saisit, qui étonne, qui confond, qui ravit, qui communique avec la rapidité de l'éclair des
émotions subites, profondes, invincibles, comme rétincelle électrique : par les idées les plus générales et les plus simples, par les rapports les plus inattendus et les plus justes, par les synthèses les plus vastes, par la lumière, Ténergie, la tendresse, la sublimité des expressions les plus neuves, et quelquefois les plus vulgaires, mais rajeunies par une force intime et toute-puissante.
Eh bien I chose capitale à remarquer, qui étonnera peutêtre les hommes du monde, et dont les hommes d'éducation eux-mêmes ne sont pas assez préoccupés I Si inné que soit le génie, il faut que l'Éducation étudie, discerne dans une âme d'enfant les germes de cette puissante faculté, et tout système de grande Éducation doit être disposé dans son ensemble et poursuivi dans ses détails de telle sorte, que ces merveilleuses aptitudes des hommes nés avec une étincelle quelconque de génie puissent se développer, se dégager, briser leurs entraves, arriver à l'épanouissement, et trouver enfin leur voie et leur élan. En un mot, l'Éducation doit être combinée de manière qu'elle puisse discerner, susciter les divers génies, et qu'elle n'en étouffe aucun.
Je dis les divers génies : car, nous l'avons vu dans le cours de cet ouvrage, il y a des génies divers, et TEducation est au service de chacun d'eux. Il y a le génie des sciences^ qui parcourt rapidement les sommités, qui saisit d'un coup d'œil la multitude des faits, découvre les rapports éloignés, les causes supérieures, les conséquences fécondes, rapproche, enchaîne et lie fortement par des synthèses simples et immenses, après avoir analysé avec profondeur: génie où la raison domine, presque seule;
Il y a le génie des lettres^ de l'éloquence, de la poésie, où la raison gouverne, mais où Timaginalion et la sensibilité ont une grande part ; qui saisit les grands traits, produit les images sublimes, atteint la majesté, provoque l'émotion.
Il y a le génie des arts, de la peinture, de la musique, de
496 l'éducation.
la sculpture, de Varchilecture, qui découvre, conçoit, invente et réalise puissamment le beau, tel qu'il apparaît, soit dans les œuvres de la création, soit dans Thomme ; qui exprime la physionomie de Tâme, la grandeur, la noblesse, la grâce, la pudeur, la générosité, la force, le courage.
11 y a le génie industriel, qui, appuyé sur les découvertes de la science, s'empare des forces matérielles, et quelquefois de l'élément le plus léger, le plus mobile, le plus fugitif, pour le contenir, le diriger, le maîtriser impérieusement; de la lumière, pour lui faire imprimer son image sur de délicates substances ; de la vapeur, pour l'obligera pousser rhomme en frémissant au port, ou lui faire franchir l'espace sur des pieds de fer et avec des ailes de feu ; et même de ce fluide subtil et terrible qui est la foudre, mais qui, dans les mains de Thomme, devient un serviteur docile et industrieux des arts, et un messager rapide comme l'éclair, pour porter instantanément la pensée humaine à travers l'espace, à travers les mers, d'un bout du monde à l'autre.
Il y a enfin, à des jours trop rares, le génie que j'appellerai universel^ le génie des scietices comparées^ qui, selon la magnifique expression d'un orateur, élève, sans les confondre, les sciences les unes sur les autres, et dominant luimême cette hauteur, marche avec toutes les forces de l'esprit humain rassemblées à la conquête des vérités les plus importantes pour l'avenir et le bonheur du monde.
Eh bien I voilà les génies divers, dont Téducalion doit favoriser l'éclosion, auxquels elle doit donner des ailes et préparer des issues !
Mais il ne faut pas s'y tromper, et, puisque la beauté et la grandeur d'un pareil sujet nous entraîne, il y a ici une observation importante à faire:
On dit d'ordinaire, et je viens de redire moi-même, que le propre du génie c'est de créer : toutefois, il le faut bien entendre, la puissance créatrice proprement dite n'ap-
partient pas à l'homme : c'est une puissance réservée.
Non, si grand que soit le génie, il n'est pas, au sens rigou* reux du mot, créateur.
Il y a quelqu'un au-dessus de lui, de qui lui-même a tout reçu, et de qui tout dépend ; quelqu'un qui sait toujours tout avant nous; qui le sait plus et mieux que nous, qui le sait toujours et ne l'oublie jamais... C'est Celui que les saintes Écritures appellent Pater luminum, et dont il est dit : Omnedatum optimum et omne donum perfectum desursiim est, descendens à Pâtre luminum, apud quem non est transmutation nec vicissitudinis obumbratio:
Voilà Celui qui seul est Créateur.
Le génie ne crée pas; il découvre; il conquiert la vérité, mais elle le précède, et c'est elle qui, l'éclairant, le domine et l'appelle, l'invite et l'inspire.
Pour cela, il a les grands pressentiments, les grandes vues, les grandes découvertes.
Il y a en ce monde, dans les régions de l'intelligence et de la vérité, comme de vastes mers non encore explorées, comme des terres inconnues; le génie les découvre, les parcourt, il ne les crée pas : elles existaient avant lui. Les voyageurs audacieux qui trouvèrent le Nouveau-Monde ne le firent pas; ils le découvrirent. Une heureuse et puissante audace inspirée de Dieu les pousse devant eux, et ils abordent.
Quelquefois, de ces terres inconnues s'échappent des parfums, des brises mystérieuses qui avertissent, qui ap* pellent le génie : Christophe Colomb sentait l'Amérique; il la prophétisait; il la réclamait, contre les tempêtes des mers et de l'envie, contre les soulèvements redoutables des faibles esprits qui ne le comprenaient pas ; il brava ces orages, il obéit à son sublime pressentiment, et bientôt TAmérique fut sa conquête!
Le génie, c'est la puissance des découvertes; le génie, c'est le Christophe Colomb de l'intelligence !
i98 L'ÉDUCATION.
' Heureux les mortels privilégiés, en qui ce grand don des cieux est descendu, et qui sont marqués à ce signe de gloire !
Mais le génie n'est pas seulement le privilège des individus. Le génie est dans l'Humanité, dans un peuple, dans un siècle, dans une grande époque.
Il y a des époques, des siècles, des assemblées, des peuples, où le génie a ses chances, ses élans, ses prodiges, comme dans l'individu. Et cela se conçoit, puisque le génie, c'est l'âme de l'homme à 'sa plus haute puissance, c'est la magnifique nature que Dieu nous a faite : il suit de là que tous ne s'élèvent pas au génie, mais tous en ont les éléments; et il y a dans toute âme humaine, à des degrés inassignables, à des limites qui peuvent s'élever et s'étendre toujours, le germe de toutes les grandes choses.
Eh bien ! voilà le but, le vaste champ^ la tâche immense de l'éducation. Toutes ces facultés si variées et si riches, et quelquefois si grandes, que Dieu a mises en nous, c'est l'Éducation qui les doit cultiver et développer : elles sommeillent dans les profondeurs d'une âme d'enfant; elles sont là, à l'état latent, à l'état de germe, de virtualités, de puissances; il faut les exciter, les éveiller, les faire jaillir. Autrement, elles seront comme n'étant pas, et les plus heureuses natures elles-mêmes, les intelligences les mieux douées, auront en vain recules dons de Dieu. Ces dons magnifiques sont les conditions sans doute, et le point d'appui de l'Education ; mais l'Education leur est nécessaire; et l'homme, quel qu'il soit, portera toujours, et dans tout le fond de sa vie, les traces de son éducation ; souffrira de ses faiblesses, si elle fut faible; de ses erreurs, si elle fut fausse; de ses lacunes, si elle fut incomplète ; et fût-il né même avec ce don rare et éminent qui s'appelle le génie, le génie lui-même, ou ne se déploiera pas, si l'Education lui manque,
OU se déploiera mal, si un mauvais esprit a présidé à son Education. Oui, il faut que le génie lui-même soit élevé et formé, avant de pouvoir s'élancer, et voler de ses ailes.
Quelle œuvre donc que cette œuvre de l'Education ! mais ce n'est pas tout, nous n'avons vu encore jusqu'ici qu'une région de l'âme, la région de l'intelligence ; et par conséquent qu'une région, une partie de ce grand ministère de l'Education.
Poursuivons.
Tous ces dons de Tintelligence sont grands : toutefois, il faut le dire, ce n'est pas là tout l'homme. Il faut dans l'âme une baèe, pour donner à tout cela de la consistance. Avec les plus nobles dons de Tesprit, un homme peut avoir quelquefois les plus tristes défaillances, s'il n'a de plus l'énergie, le ressort viril de la volonté, ce qu'on nomme, en un mot, le Caractère.
Ce qui soutient tout dans l'homme, c'est cela : c'est la Volonté, c'est le Caractère. Le grand honneur de l'Education, et c'est même par là qu'elle est à proprement parler l'Education, c'est de former le Caractère, et c'est à quoi doivent tendre tous ces grands moyens d'éducation qui s'appellent la règle, la discipline, Tautorité. Former dans les enfants et les jeunes gens le Caractère et la Conscience, voilà l'œuvre : Hoc opus^ hic labor est : le Caractère, cette fermeté, celte constance, ce courage persévérant, par lesquels l'âme persiste dans ses résolutions et en poursuit raccomplissement, malgré toutes les difficultés et tous les obstacles.
Ce que la Mémoire est à Tintelligence, le Caractère l'est à la volonté.
La volonté s'attache aux choses que l'intelligence saisit, ou bien les repousse; et quand les choses sont là présentes.
c'est la volonté proprement dite qui agit, qui fait le choix, qui décide, et qui forme les résolutions;
Mais les résolutions ne sont maintenues que par le Caractère, force de conservation pour la volonté, comme la Mémoire est la force de conservation pour Tintelligence.
La mémoire fait la stabilité de la pensée, le caractère fait la statibilité de la volonté; et la Mémoire et le Caractère sont dans Thomme le trait qui rappelle rimmutabilité divine.
C'est par ces deux facultés puissantes qu'il retient sa propre nature, si Guide et si fugitive.
C'est par elles qu'il conserve sa raison, son imagination, et sa sensibilité; ses idées, ses résolutions, et jusqu'à ses goûts ; toujours riche de pensées et d'images par la mémoire; ferme et persévérant dans ses desseins, par le caractère, prêt à résister à la séduction, aux forces étrangères, à luimême; constant, par le caractère encore, dans les penchants où l'entraîne sa sensibilité.
On a fait une remarque bien souvent justifiée: c'est que les hommes échouent plus souvent dans la vie par défaut de caractère que par manque d'esprit.
Si le caractère est faible, léger, inconstant, mobile, accessible aux séductions, aux découragements, pliant et cédant aux obstacles, nulle confiance sérieuse n'est possible avec un homme qui en est là, quelles que soient d'ailleurs ses qualités d'esprit.
Mais le caractère n'est pas seulement la fermeté et la constance, Ténergie virile; c'est lui qui fait aussi la dignité, l'élévation morale, la noblesse de Tànie, et au besoin Tliéroïsme.
De là les fidélités généreuses, les longs dévoûments, les services désintéressés, les abnégations glorieuses, les résistances invincibles.
IJn grand caractère n'est guère d'ailleurs sans un grand
esprit, ou du moins sans un ferme et bon esprit ; mnis il le complète, il l'achève; et un des plus beaux éloges qu'on puisse faire d'un homme sera toujours d'en pouvoir dire ; C'est un grand Caractère.
Mais le caractère est chose plus rare encore que l'esprit, et si l'on se plaint aujourd'hui, avec tant de raison, de ce qu'il y a si peu d'hommes, disons-le, c'est qu'il y a peu de Caractères.
Toutefois, le Caractère, si nécessaire pour former, pour achever un homme, et sans lequel, à proprement parler, l'homme, l'homme véritable, le Vi7\ est comme s'il n'était pas, ne suffit point encore à cette grande œuvre. Non, l'homme, tel que Dieu le veut, tel que sa noble nature le réclame, tel que l'Education doit le faire, n'est pas encore donné par l'esprit et le caractère : il y faut de plus une troisième force, il y faut la Conscience. L Car ce n'est pas tout d'avoir en soi les puissances viriles, si on ne les tourne pas vers Dieu, si on en fait des puissances pour le mal, et non ce qu'elles doivent être toujours, des puissances pour le bien.
L'homme est libre : liberté, don sublime, mais périlleux, qui peut élever l'homme sur les sommets ou le précipiter dans les abîmes.
11 ne faut pas seulement employer sa liberté et jouir de ses puissances : il faut les gouverner saintement, les diriger avec fermeté, dans la \oie, vers le but.
11 faut plus encore, et ici une nouvelle et grande tâche de l'Education se découvre : si l'on a fait de ses facultés un emploi coupable, si on les a abaissées, perverties, il faut les redresser, les relever, les rendre au vrai, au bien, à l'honneur.
C'est pour tout cela que Dieu donna à l'homme la Conscience; et c'est par là aussi que la Conscience est un objet suprême de sollicitude pour l'Homme d'éducation; la Cons-
cience, fondement de notre être moral, faculté directrice, qui, dès le premier âge, met Tenfant dans les voies de la sagesse, et fait de lui un être bon ; la Conscience, discernement intime, sentiment délicat du bien et du mal, qui pousse àrunetéloignedeTautre; la conscience enfin, puissante ressource d'une nature qui peut s'égarer, mais qui conserve encore dans son naufrage la force de se relever, et peut toujours retrouver l'harmonie avec la vérité, la beauté et la bonté divines, quand elle s'est mise dans le faux, dans le laid, dans le mal.
C'est comme la compensation, ou mieux, c'est la sauvegarde de la liberté, don trop redoutable, ou plutôt impossible, si Dieu n'y avait joint la Conscience, mais qui, avec la conscience, donne naissance à cette grande chose qui se nomme la Vertu.
C'est la Conscience, s'ajoutant à l'énergie du caractère et à la hauteur de l'esprit, qui a inspiré à l'antiquité sa grande image du justum ac tenacem proposai Virum : l'homme inébranlable dans la justice, que rien ne fait plier ni déchoir, ni les passions du moment, ni les craintes vulgaires, ni les misérables intérêts.
C'est la conscience qui a mis dans le cœur des vrais grands hommes tant de nobles sentiments, et sur leurs lèvres tant de belles paroles, qui seront à jamais le juste orgueil de rhumanilé.
C'est Tesprit, le caractère et la conscience qui dictaient, dans la primitive Église, à un saint Basile ces paroles: « Vous n'avez donc jamais rencontré un évêque! »
Et dans les temps modernes, à un grand magistrat, celle réponse : « Mon ami, il y a loin du poignard d'un assassin « au cœur d'un honnête homme. »
Aussi la Conscience est la dernière force de l'âme et la plus résistante, le dernier asile de l'honneur et la plus inviolable protection de la liberté.
GONGLDÔK^ GÉNÉRALE. 503
Ce n'est pas seulement l'esprit, ni môme le Caractère seul, c'est surtout la Conscience qui sauve des bassesses, des félonies, des apostasies !
Aussi le génie et l'esprit éblouissent, le caractère frappe; mais c'est la conscience qui obtient le plus noble de tous les hommages, l'estime, le respect et Tamour des hommes I
Voilà ce qu'est la Conscience, et, on le voit, de môme que la mémoire et le caractère, la conscience est moins une faculté spéciale qu'une résultante des facultés fondamentales de l'homme.
Elle est Intelligence^ Volonté^ Mémoire et Caractère : Intelligence de ce qui est dû à la vérité, à la beauté, à la bonté; Mémoire de la vertu, de la justice, du devoir; Mémoire de ce qui était dû, et n'a pas été rendu ; Volonté ferme de le rendre; ou enfin Caractère, c'est-à-dire énergie tournée ou retournée vers le bien.
Comme Intelligence, c'est une lumière, c'est une perception intérieure, c'est une connaissance intime de la loi.
Comme Volonté, c'est une force qui nous porte vers le devoir déjà compris par Tintelligence, et qui entre en combat avec ce qui voudrait nous en détourner.
Comme mémoire, elle nous conserve dans la pensée du devoir que l'intelligence avait révélé ; et, comme caractère, elle nous affermit dans la résolution d'accomplir jusqu'au bout ce devoir.
Je pourrais pousser plus loin ces études sur l'âme humaine ; mais ces simples aperçus suffisent et révèlent assez toute la beauté de cette œuvre qui se nomme TÉducation. Nous avons entrevu les grands dons que Dieu déposa dans riiomme en le faisant à son image, et du même coup d'œil les difficultés de la tâche que les instituteurs ont à remplir. Car, hélas! à côté de ces grandeurs de l'homme, quelles lacunes î quelles misères 1 quelles défaillances ! Et il le faut
dire, c'est de là que viennent les plus rudes labeurs pour THomme d'éducation.
« Etrange contradiction que l'homme! dit Pascal; s'il I s'abaisse, je l'élève ; s*il s'élève, je l'abaisse. » L'homme, en effet, est un assemblage étonnant des choses les plus contraires, signe manifeste que l'image divine n'est pas restée pure en lui, et qu'un grand trouble a passé parla.
La première misère que nous remarquons en nous, c'est que Tordre, l'harmonie, entre les dons de notre nature, est souvent troublé.
L'homme, il faut bien l'avouer, quoique réuissant presque toujours les diverses facultés dont nous avons essayé de décrire les traits principaux, les possède à des degrés très-divers, et dans des mesures très-différentes. Il est bien rare de les trouver toutes à un degré éminent dans le même homme, et surtout en ce parfait accord qui fait leur vraie force et leur perfection.
La raison trop souvent est opprimée par l'imagination et par la sensibilité; souvent aussi elle épuise et dessèche ces facultés.
La mémoire est quelquefois plus forte que le jugement; quelquefois le caractère chasse la sensibilité, ou c'est la sensibilité qui énerve le caractère et trouble la conscience.
Il y a des hommes d'imagination et de raisonnement, mais sans jugement, sans vues claires; avec des idées fausses, et un jugement de travers; qui déduisent bien, mais qui pensent mal ;
Il y en a d'autres, au contraire, chez qui l'idée première est Juste, qui ont un certain jugement et de l'imagination, mais qui manquent de raisonnement.
Ils sont rares, bien rares, les hommes qui réunissent tout au même degré et dans une parfaite harmonie.
Outre ce défaut d'harmonie en beaucoup d'hommes, quel lëfaut de développement dans les dons mêmes qu'ils ont •eçus! Combien de facultés qui auraient dû se déployer, mais qui ont avorté tristement 1 Quel homme peut se flatter l'être complètement lui-même, c'est-à-dire d'être arrivé là yîx les germes déposés par Dieu en lui auraient pu, auraient lu le faire parvenir?
L'humanité cache de plus grandes faiblesses encore. Que l'êlres humains, non pas seulement imparfaitement déveoppés, mais nés dans un état incomplet, privés du germe nême des facultés qui constituent l'intégrité de la nature lumaine, frappés de quelqu'une de ces infirmités de Tâme, ion moins nombreuses que les maladies du corps I [^serait là, hélas! une nomenclature trop triste à faire. Sommons-en toutefois quelques-unes.
On l'a dit avec un juste discernement:
A l'esprit s'oppose la bêtise ; à la raison, la folie ; au bon >ens, la sottise; au jugement, l'élourderie, la légèreté; à 'entendement, l'imbécillité; à la conception, l'ineptie; à 'intelligence, l'incapacité; au génie, la stupidité.
La mémoire fait défaut et réduit à une sorte d idiotisme ; e caractère s'endurcit et devient l'opiniâtreté; ou bien l faiblit et ouvre la porte à l'inconstance, à la timidité pusillanime.
La conscience enfin s'étourdit, s'aveugle, s'égare, et finit nême quelquefois par s'oblitérer ot disparaître.
Ajoutez à tout cela cette cause permanente de trouble et rabaissement qui s'appelle^ dans le rude langage des Livres saints, la triple concupiscence; ajoutez le travail souterrain, incessant, dans l'âme de cette funeste puissance, Bl vous concevrez comment se fait, dans une créature humaine, peu à peu, la dégradation de l'image divine.
Il y a encore d'autres misères. Si nos facultés avortent, ou s'étiolent et fléchissent, de leur côté, la vérité , la beauté, H. É., III. 29
506 L*ÉDUCATIOIf.
et la bonté dans les choses créées, se troublent à nos regards incertains ; elles se divisent, se séparent, et se présentent à nous tronqués et désunies.
Entre la vérité, la beauté et la bonté suprêmes, il n*y a jamais séparation; il y a, au contraire, harmonie parfaite, essentielle, absolue; mais entre la vérité, la beauté et la bonté des choses créées, la séparation est possible, et trop souvent elle a lieu : leur harmonie nous échappe.
Par exemple, dans les vérités mathématiques:
La vérité pure et simple, les rapports essentiels, la raison toute seule, dominent : elles ne semblent avoir ni splendeur, ni chaleur, ni beauté, ni bonté attrayantes.
Sans doute, elles n'en sont pas dépourvues, quand elles s'élèvent à leur plus hautes généralités; et en Dieu, leur source première, elles vont à une splendeur et à une ardeur infinies. Platon disait de la Divinité : kh -YsàagTpst : Elle géométrise éternellement.
Mais dans Thomnae, les mathématiques ont souvent une prédominance tyrannique; et de telles études, imposées avant le temps, ou poussées au delà d'une juste mesure, n'enlèvent-elles pas à l'intelligence la splendeur, la grâce, et au cœur la sensibilité, la vivacité, la délicatesse, et même quelquefois la justesse morale?
On le voit donc, en lui-même, hors de lui-même, Thomme rencontre le trouble, la perturbation de ses facultés. Ou elles ne s'harmonisent pas, ou elles ne se développent pas, ou elles fléchissent, et manquent; et tandis qu'il y a des natures si riches, si brillantes, si fortes, si magnifiques, il y en a de vicieuses, d'altérées, de profondément pauvres et misérables ; spectacle digne de pitié : voilà les faits.
Qu'en conclure? La conclusion ne ressort-elle pas d'ellemême? A l'Education, et à elle seule, il appartient de développer dans la juste mesure ces facultés de l'homme si diverses et en apparence si contraires, de mettre entre
elles rharmonie et Téquilibre, de combler les lacunes, de relever les ruines, de donner en un mot à Thomme tout entier ces proporlions, cet ordre, cette unité d'où résultent la véritable beauté et la force. C'est là le suprême labeur. Il y laut mettre toute son âme, tout son cœur, tous ses efforts, toutes ses prières, quelquefois toutes ses larmes; vieillir, blanchir, et au besoin mourir à la peine I
Au terme de ce grand sujet, quelque chose reste encore à dire : les grands instituteurs, les Hommes d'Education dignes de ce nom, me pardonneront ce dernier mot.
La beauté de Thomme n'est pas seulement dans ces belles facultés que nous venons de décrire : elle se révèle, elle éclate par un trait plus majestueux encore, plus sublime, et qui résume tout. Et c'est par là même que l'œuvre de l'Education revêt une grandeur plus haute> et en quelque sorte sacrée. Je veux, en finissant, inviter à celte dernière contemplation les pères et mères de familles , les instituteurs, et tous ceux que l'œuvre regarde ; je crois nécessaire de mettre ainsi sous les yeux de tous la haute origine et l'idée primordiale de l'œuvre.
Rappelons-le encore une fois: Dieu a tellement mis sur nous son empreinte, lumen vultûs sut, il s'est tellement déposé lui-même au fond de notre âme, dans notre raison^ dans notre cœur, qu'il n'y a pas, comme on l'a souvent remarqué, une seule des avenues légitimes de la pensée humaine à Textrémité de laquelle n'apparaisse Dieu, illuminant l'avenue tout entière.
La nature extérieure le révèle, parce qu'il a mis aussi son empreinte sur la nature, mais l'âme humaine bien plus que la nature, car elle est bien plus son image : l'être resplendit incomparablement plus dans l'esprit que dans la matière.
Cherchons donc au fond de nous-mêmes, dans ces gran-
308 L'ÉDUCâTIOll.
des idées que notre esprit porte, et qui sont le fond de notre raison ; et bien que Tinfini nous dépasse absolument et nous accable de tous côtés par son infinité même> bien que le verbe bumain défaille devant rineffable et ne fasse que bégayer, essayons cependant de scruter'cet abîme, et de nous exprimer à nous-mêmes ce que nous voyons de Dieu en nouS; et ce que nous pouvons voir et devons admirer dans rame du plus simple enfant confié à nos soins.
Nous sommes faits à Timage de Dieu : c'est la distinction et la gloire de notre création. « Faisons Thomme à notre « image et à notre ressemblance. » a dit Dieu, en nous créant. « A ces admirables paroles, s'écrie Bossuot, élèvea toi au-dessus des cieux, et des cieux des deux, et de tous < les esprits célestes, âme raisonnable, puisque Dieu t'ap- « prend que pour te former, il ne s'est pas proposé un autre « modèle que lui-môme. » Et aussitôt après, Bossuet, expliquant les singularités glorieuses de notre nature, affirme, d'accord en cela avec tous les saints Pères, qu'il y a dans nos âmes une image de la Trinité même : « Une Trinité créée que Dieu a faite en nos âmes nous représente la Tria nité incréée, » dit-il.
En effet, si nous nous replions sur nous-mêmes pour regarder ce que nous sommes, que voyons-nous ? Quelque cbose qui reflète d'une manière, encore qu'imparfaite, l'élrc divin, etquelque chose aussi qui correspond, dans les limites d'une nature finie, aux actes divins et éternels, à la vie divine.
Nous touchons sans doute ici aux plus hauts sommets de la pensée philosophique, et aux plus grands mystères de noire foi ; appliquons-y donc la plus religieuse aitentiQn de notre esprit, et nous en verrons sortir, pour la vie humaine et pour la grande loi de l'éducation, les conséquences les plus lumineuses et les plus consolantes. — Je ne dis pas que tous ceux qui font, à quelque degré que ce soit, l'œuvre de
rÉdncation, doivent toujours avoir les yeux fixés sur ces hauteurs ; mais je dis que ceux qui s'élèveront jusque là, et considéreront de ces grands points de vue leur mission, auront, pour la remplir, des lumières que les autres n'auront jamais.
Dieu est donc la vérité ou Têtre infini, la beauté et la bonté suprêmes. De même, il y a en nous, comme sur toutes les créatures, mais bien plus que sur toute créature corporelle, un rayon de la vérité, de la beauté et de la bonté de Dieu ; car tout ce qu'il y a de vérité et d'être, de beauté et de bonté, dans toutes les créatures et dans nous^ vient de cette source infinie qui s'est épanchée dans le monde sans sortir d'elle-même, et sans se perdre dans ses ouvrages.
Mais les singularités glaireuses de notre nature, où sontelies ? où surtout les saisissons-nous ? Dans nos âmes. Que sont donc nos âmes ? Quelque chose d'un et de simple sans doute, mais où une rigoureuse analyse remarque cependant la diversité : des facultés qui se pénètrent mutuellement, mais qui se distinguent, puisqu'elles sont irréductibles l'une à l'autre, et données par des concepts très-différents.
La science philosophique, en effet, distingue en nous, et, je le répète, dans le plus humble enfant, des facultés primordiales, auxquelles se rapportent toutes les autres, et dont les actes constituent toute la vie de notre âme.
Laissons encore ici parler Bossuet ; « Nous sommes, dit- « il, nous entendons, nous voulons, d
Ainsi, cet enfant, que vous avez à élever, il est, il entend, il veut : il porte ainsi en lui-même l'image de la vie divine, et c'est cette image et cette vie que vous devez fortifier, développer, élever en lui par l'éducation !
Insistons sur ces grandes vérités.
Notre âme donc existe ; non par elle-même, car elle est contingente et créée, mais en elle-même, quoiqu'aussi en Dieu. En Dieu, puisque l'infini contient et porte tout, bien
510 L*ÉDUCATI01I.
qu'il se distingue de tout ; en elle-même, car elle n^est pas un accident, un mode, ayant besoin d'un sujet d'inhérence ; elle est quelque chose de subsistant, suj< t elle-même des modifications et des attributs, une substance ; et non pas une substance vide et inerte^ mais une substance ayant des puissances et une vie : notre âme aussi, comme Dien, est essence et vie. Voilà ce que l'analyse distingue d'abord.
Mais en quels actes se déploie cette vie ; « Nous sommes, a dir Bossuet, nous entendons, nous voulons. » Et par vouloir, il entend Tamour. Connaître, aimer : voilà donc la vie de tout âme; c'est-à-dire que toute âme a un double mouvement vers rintelligible et le désirable : elle se déploie dans la lumière, et elle se déploie dans l'amour. C'est à ce double mouvement fondamental que se peuvent et se doivent ramener tous les innombrables mouvements partiels par lesquels l'âme exerce ses facultés et déploie ses puissances. Et quiconque n'a pas vu, n'a pas regardé tout cela de près dans toute âme d'un enfant qui lui est confié, et n'a pas dirigé toute son éducation dans cette lumière, ne tient pas en main la clé de son œuvre.
Et tout cela, selon Bossuet, commentant ici saint Augustin, c'est Pimage même de la Trinité dans l'homme, c'est la Trinité créée qui est en nous, et qui nous offre l'idée et l'ombre glorieuse de la Trinité incréèe.
Saint Augustin disait :
a Je voudrais que les hommes apprissent à voir en eiix- <( mêmes ces trois choses : l'Être, la connaissance, la vo- « lonté. Je suis, je sais, je veux. Je suis un être qui sait et « veut ; je sais que je suis, et aussi que je veux ; et je veux « être, et je veux savoir. Quelle inséparable vie en ces trois « choses ! Une seule vie, une seule âme, une seule essence •i en ces trois distinctions.,. Ces trois termes sont insépa- « rabies, et cependant chacun des trois est ma substance, * et les trois sont une seule substance... Lorsque l'âme
« connaît et aime, son verbe tient à elle par Tamour. £t « parce qu'elle aime sa connaissance et connaît son amour, « il s'ensuit que son verbe est dans son amour, et Tua et t l'autre dans celui qui aima et qui parle '• »
Bossuet reprend :
c Soyons attentifs à nous-mêmes, à notre conception, à « notre pensée ; nous y trouverons une idée de cette imma- « térielle, incorporelle, pure, spirituelle génération, que c rËvangile nous a révélée.
a Sans cette révélation, qui oserait porter les yeux sur cet t admirable secret de Dieu ? Mais, après la foi^ nous osons « non-seulement le contempler, mais encore en voir en nous « une image ; nous sommes, nous entendons^ nous voulons,.. € Ainsi, entendre et aimer sont choses distinctes, mais tel- « lement inséparables, qu'il n'y a point de connaissance « sans quelque volonté... Ces trois choses : être, connaître « et vouloir, font une seule âme... qui ne pourrait ni être « sans être connue, ni être connue sans être aimée, ni dis- « traire de soi-même une de ces choses sans se perdre tout « entière... Ainsi, à notre manière imparfaite et défectueuse, € nous représentons un mystère incompréhensible : une « triniU créée que Dieu fait dans nos âmes nous représente « la Trinité inçréée. » {IV Èlév. sur les Mystères,)
Quoi qu'il en soit de la profondeur et de la beauté de ces explications et de ces images, ce qui est incontestable,
* Vellem ut hœc tria cogilarent homines in seipsis, Dico dico qutem hœc tria, EssR, noscë, velle. Sum eninif et novi^ et volo : sdm scibns et vo- JMU% et 8C10 we esse et vslle, et tolo esse ei scihe. In hit igiiur tribus ^uam iuieparafdlis vita, et una vita, et una mens, et una esseutia ! quam denique inseparabilis distinctio et tamen distinctio. {Confess,, lib. XIII, «. XI.) — Ailleurs : Miro itaque modû tria ista inseparabiUa sunt à semetipgis, et tamen eorum singulum quedque substantia est, et stÊUtl ûmnia uma substantiat vel essentia. [De Trinit.fVih. W, c. t.) ~ Et plus bas ^ Cum itaque se mens novil et amat, jungitur ei amore verhum ejus. El quoniam amat notitiam, et novit amorem, et verbum in amore est, et ûmor in verbo, et uirumque in amante atque dicente. {Ibid, cap. %.}
c'est la grande vérité morale qui se dégage de tout ceci.
De là découle, en effet, toute la loi de la vie humaine, et par une conséquence nécessaire, la loi supérieure de Tédu* cation ; la loi de la vie, disons-nous, c'est-à-dire du développement libre et régulier, supérieur et complet dans rhomme, de l'image de Dieu : loi simple et sublime, dont l'accomplissement volontaire et libre donne à l'homme une incomparable dignité.
a Chrétiens, s'écrie Bossuet, élevons-nous donc à notre « modèle, et n'aspirons à rien moins qu'à imiter Dieu. »
Telle est la magniûque loi, le grand but de la vie, et aussi de l'Education humaine : imiter Dieu.
Evidemment, si l'homme est fait à l'image de Dieu, le grand devoir de Thomme est de maintenir en soi cette ressemblance, et le grand devoir de l'Education c'est de l'y aider. Platon l'avait entrevu, et c'est le plus haut point où se soit élevé ce divin génie, et c'est ce qui donne aux pages qu'il a écrites sur l'Education une beauté dont rien n'approche dans l'antiquité, jusqu'au Christianisme. Mais l'Evangile a fait plus que proclamer de nouveau cette loi : il en a mis sous les yeux du monde la réalisation totale dans un homme qui est Dieu ; il a montré aux hommes la perfection divine exprimée dans une vie d'homme. Le dogme de l'Incarnation et celui de la Trinité ont jeté sur ce point fondamental les plus vives lumières, et montrent admirablement comment la vie humaine peut et doit imiter la vie divine.
Ne craignons donc pas d'entrer encore plus avant dans cette métaphysique divine et ces profondeurs mystérieuses du dogme, puisqu'il en découle de si belles applications pratiques à la grande œuvre dont nous cherchons à découvrir la haute origine et l'idée primordiale.
La vie de Dieu en lui-même, telle que la foi nous la révèle, consiste en ceci :
Dieu est. Dieu se connaît, Dieu s'aime. De l'Être divin,
principe et Père de la vie divine, procède, par voie de génération nécessaire, le Fils, parfaite image du Père, sa conscience de lui-même, mais conscience vivante et personnelle. En effet, l'Être éternel ne peut pas ne pas se penser luimôme ; c'est la nécessité de Tintelligence divine, c'est sa loi, d'être à elle-même son objet et de se connaître elle-même ; et cet acte divin que la raison conçoit, étant, la raison le conçoit encore, adéquat à son objet, nécessaire et infini comme lui, pose, nous dit la révélation, une personne divine, égale en tout, semblable en tout à son principe. Voilà le premier acte de la vie divine.
Mais la vie divine ne peut se terminer là, et de cette nécessité suit une seconde nécessité, de cette loi une autre loi : nécessairement, le Père aime celte image de lui-même ; il ne peut pas ne pas l'aimer ; car autrement elle ne serait pas infiniment aimable, ou lui-même ne serait pas infiniment bon, s'il n'aimait pas la souveraine amabilité.
Mais par la même raison, par la même nécessité, par la même loi, le Fils aime son Père, et d'un amour égal à son infinie perfection ; et de là un autre acte divin, posant une autre personne divine, l'amour substantiel du Père et du Fils : et ainsi, dans ces deux actes infinis, nécessaires et éternels, se complète la vie de Dieu.
Voilà le grand et profond mystère de la Trinité, de la vie en une seule essence des trois personnes divines. Mais qu'est-ce que cela ? La loi même, la loi évidente autant que magnifique, le type divin de la vie humaine, de cette vie que rSducation doit étudier, former, développer, élever dans les jeunes âmes qui lui sont confiées.
Oui, c'est de la même sorte et sous la même loi que l'intelligence et l'amour humain, que les deux actes de la vie de Pâme auxquels l'éducation nous prépare, se doivent déployer ; car, évidemment, l'objet de l'intelligence, c'est l'intelligible.; l'objet de l'amour^ c'est le désirable ; et puisque
5U L^ÊOCCâTHm.
fiDieltigible el le désirable, c'est Diea, poisque rien n'est intelligible el dé^irable que parce qnll reflète Dieo, c'est donc à Dieu que riatelligeoee el Fanour huinain doivent teodre ; c'est donc à Dien, finalement à Dieu, que TEducation doit les éiever. Dieu est dooc la loi et la fin de la vie humaine et de l'E'lucation, comme il en est le principe.
Il en est, répéioa$-le, le seul, unique, et divin principe : c'est de lui seul que vient cette âme, douée comme lui, vivant comme lui d'intelligence et d'amour, c'est-à-dire vivant de lui-même, puisqu il est souverainement l'intelligible et le désirable. Mais puiïquc notre âme vient de Dieu, puisqu'il en est le Père, Pater spiriluum^ nous sommes donc des fils de Dieu, nous sommes des images de Dieu, et la grande gloire et le grand devoir de l'Education, c'est de travailler à une telle œuvre dans les enfants qu'elle élève.
Oui, par ce que nous sommes, par ce que Dieu a mis en nous, nous sommes tous fils de Dieu, une parole divine, et je le dirai, des verbes divins, créés et finis.
Et à cause de cela. Dieu nous aime, comme il aime son Fils, son Verbe éiernel ; et son amour est en rapport avec la pt^rfeciion qui est en nous, avec ce que nous reflétons de lui, avec l'image divine que nous sommes.
Noire loi est donc nécessairement celle même du Verbe divin, de nous tourner comme lui vers notre Père, et de renvoyer à Dieu notre amour, comme Dieu envoie vers nous le sien, de telle sorte qu'il y ait aussi entre lui et nous, comme entre lui et son Verbe, une aspiration ineffable, un suprême embrassement : voilà comment la vie humaine peut imiter la vie divine, et comment la loi de la vie divine est la loi même de la. vie humaine.
D'où il suit, manifestement, que la loi générale et supérieure de TEducaiion doit être de seconder et de favoriser, par toutes s^^s influences, cette loi de la vie humaine, et de tourner aussi vers Dieu toute la vie de Fenfant. C'est-à-dire
que la grande idée de Dieu doit présider à réduoation de rhomme ; que TEducaiion doit être faite tout eotière dans un sentiment et un esprit religieui, et que toute éducation d'où l*idée de Dieu est absente, à laquelle cette idée ne préside pas, sera une éducation déplorable, une éducation impie, c'est-à-dire la dépravation ou le renversement dans rame de Tceuvre et de Tirnage même de Dieu.
J*avais besoin d'insister sur toutes ces idées et sur tous ces principes pour les mettre, autant du moins que je Tai pu, dans leur pleine et profonde lumière, et en tirer, dans le détail, toutes les conséquences qui en découlent pour la grande œuvre de TËducation.
£t maintenant donc, c'est de ces hauteurs où nous sommes élevés, que la mission des instituteurs se découvre à nous dans toute sa vérité, dans toute sa grandeur.
En effet, si 1 homme est l'image de Dieu, il est manifeste que la gloire de l'homme et sa loi, c'est de conserver en luimême dans loute son intégrité cette image.
£t si Dieu l'a imprimée en traits si magnifiques, cette image divine, dans l'âme humaine, assurément il a voulu que tous les traits en fussent respectés, et qu'aucun des riches dons qu'il nous a départis si libéralement ne périt, ou ne restât enfoui. Voilà la conséquence première, évidente, indéclinable, qui découle des principes posés plus haut , et qui est elle-même féconde en grandes conséquences.
Enfouir les dons de Dieu I laisser sans culture, comme une terre en friche, une âme où Dieu a si magnifiquement semé; empêcher la semence divine de croître et de porter les fruits d'honneur que le Maître attend, n'est-ce pas le irahir, étouffer ses dons, n'est-ce pas la plus grande insulte
546 L*ÉDUGATION.
au Créateur, comme le plus grand malheur de la créature ?
Non : évidemment, une grande œuvre, un grand devoir, ont été laissés, imposés ici à Phomme.
Dieu n*a pas voulu faire tout. A Torigine, il a créé Thomme adulte, daris le plein développement de sa nature et de ses facultés. Il se contente désormais de tracer dans Tâme de Tenfant les linéaments de Timage divine, d'y déposer les dons splendides qui doivent un jour faire Thomme parfait^ mais il les dépose en germe seulement, en puissance ; de telle sorte que tout le travail du développement, c'est à rhomme même qu'il le réserve : c'est l'homme lui-même qu'il appelle, par une disposition glorieuse de sa Providence, à coopérer avec lui dans une si grande œuvre ; à se développer tout entier dans la sphère de l'intelligence, et tout entier aussi dans l'ordre de l'amour.
Mais cette coopération, comment se fera-t-elle ? Par le travail personnel de l'enfant sans doute, mais aussi par la grande œuvre de TEducation. Et ici, Pères et Mères, comprenez tout le profond bienifait de Dieu, son étonnante confiance en vous, et la grandeur de voire vocation ! Videte vocationem vestram !
Cet enfant qui vient de naître, ce fils de l'homme et ce fils de Dieu, tout dort, tout sommeille en lui ; mais dans cette frêle créature, que de forces ! que de puissances ! que de germes appelés à l'épanouissement et à la vie !
C'est l'image de Dieu même, imprimée là, invisible encore, mais qui doit resplendir un jour.
De même que par un art merveilleux, sur une plaque de verre recouverte d'une substance délicaie, et impressionnable à la lumière, un objet a déposé une empreinte de luimême : d'abord, l'empreinte ne paraît pas; l'œil qui regarde la plaque de verre ne voit absolument rien ; mais peu à peu, sous l'action d'un liquide préparé, l'image invisible ressort, accuse un à un tous ses traits, tous ses contours, et enfin
représentant, dans une ressemblance merveilleuse, ^éri; 'ans rame de cet enfant qui vient de naître, ** -agile comme un verre, une divine image
nble encore, facile, hélas! à être altérée,
V^ *ais : Tart merveilleux qui la fera peu
^ j^ * briller dans tout son éclat, c'est TEdu-
\ jù œuvre, sa nécessité, sa sainteté, son ad-
' .acité.
^ii Mères, c'est vous donc qui êtes appelés d'abord mneur de dégager dans cette jeune âme les premiers ; de la divine image, vous à qui il appartient de tirer ar enveloppe les trésors cachés dans cet enfant, de pré- •en lui le premier éveil des nobles facultés qui font une humaine, et de susciter dans cette âme les actes qui iront sa vie à la ressemblance de la vie divine; et Dieu, oujours dispose merveilleusement les moyens pour la 'ous a donné à cet effet ce qui n'appartient qu'à vous : oeurs de père et de mère, cette autorité, cette tendresse, sais quel accent, je ne sais quelle pénétration mysté* e, quel ascendant sur cette délicate créature, qui vous lettent de faire l'œuvre sacrée avec une puissance là la hauteur de votre mission, et à toute la gravité tel devoir I Non, jamais vous ne serez assez convain- [e ce que vous devez et de ce que vous pouvez ici. is, vient l'heure où les parents ont besoin d'auxiliaires représentants, où cette première éducation de la faî doit être complétée par une autre, et par là se con- 1 la grande œuvre; et c'est ici que commence la noble ton de l'instituteur : et on peut maintenant mesurer, •es la rapide étude que nous venons d'en faire, toute idue de l'œuvre et la multiplicité des devoirs qu'elle se.
rsque, regardant jusque dans son fond l'âme humaine,
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iious disions naguère tout ce qu'elle renferjne de dons magnifiques, et aussi de faiblesses et de tristes misèrea» que taisions-nous? Nous indiquions la double lâche de Téducation et de Tlnstituteur.
L'idéal serait que les doos divins dans Famé humaine reçussent tout leur développement, et que rien ne périt de ce qui est venu d'en haul dans cette intelligence et dans ce cœur; que toutes les forces fussent déployées et toutes les lacunes comblées; que l'Education, en un mot, fît des hommes; et nous comprenons maintenant tout ce que ce mot veut dire : des hommes, c'est-à-dire, des images de Dieu.
C'est ce que l'Education doit à l'enfant d'abord; mais elle le doit aussi à la famille, elle le doit à la patrie, elle le doit à l'Eglise, elle le doit aux hommes et à Dieu, au temps et à l'éternité.
Si elle ne le fait pas, ou si elle le fait mal, c'est un affreux malheur. Cet enfant ne sera jamais un homme, dans le seos élevé, dans le sens total et divin du mot : il y aura à jamais soit dans son intelligence, soit dans son cœur, soit danssoD caractère, soii dans sa conscience, des lacunes, des défaillances, que rien ne réparera; une déplorable dégénérescence de l'image divine.
Et si toute la jeunesse d'un pays, si toute une génération avait le malheur irréparable d'être élevé de la sorte, Tavenir, et un avenir prochain, verrait l'infaillible abaissement de ce pays, et d'inévitables catastrophes.
La question de l'Education est donc, parmi les plus hautes qui se puissent poser, sans contredit la plus sérieuse et la plus haute.
Œuvre toute sainte, œuvre capitale, œuvre divine, peulelle être, dans ceux qui en acceptent la mission, autre chose qu'un apostolat et un dévoûment? En serait-on digne, en serait-on capable, si on n'était point par le cœur et par Tâme à sa hauteur, si on n'en concevait pas comme il con-
vient la digoilé, la gravité, la délicatesse, la sublimiié, et si on n'en acceptait pas sans réserve les infinis détails, le doux mais toujours rude labeur?
Mais s'il y faut avant tout le dévoûment, — sans quoi tout croulerait par le fond, — à quel degré aussi n'y faut-il pas llntelligence ? L'intelligence de l'enfant, de sa nature, de ses qualités, de ses défauts, de ses besoins, de son caractère, de son âme, de son cœur; Tinlelligence de Tœuvre même, de ses moyens, de ses ressources, de ses méthodes, de la mesure et de l'organisation de toute chose dans un travail si complexe et si délicat I
Entend-on maintenant combien il importe de ne pas mutiler l'éducation, de ne pas l'amoindrir, l'abaisser ou l'égarer dans des voies fausses?
Et s'il importe de ne pas Timmobiliser, l'emprisonner dans la routine, s'il est nécessaire au contraire de l'étudier sans cesse pour l'améliorer, la fortifier, la rendre de plus en plus efficace et féconde, combien aussi ne faut-il pas se garder ici des innovations téméraires, qui ne vont à rien moins qu'à briser l'œuvre des siècles, à fouler aux pieds les expériences du passé, et à jeter dans ce grand travail de l'éducation les perturbations les plus orageuscN î
Ce que la sagesse des âges a consacré, ce que la nature <les choses, qui doit être la règle suprême ici, exige et impose, il le faut profondément respecter, en le combinant, sans le détruire, avec ce que peuvent réclamer aussi les t)esoins nouveaux, la marche des temps, les progrès de l'esprit humain, et les changements survenus dans les sociétés.
Eternellement, tant que les facultés humaines subsisteront, tant que l'homme sera l'homme, à la base de la haute éducation de l'esprit humain resteront les Lettres humaines, les Humanités. Les Lettres de moins dans Téducation, c'est de moins dans l'âme humaine toutes ces riches et brii-
•réducation, une matière inerte, où la force aveugle, la dare •contrainte, la brutale compression paissent tout : doq,yous travaillez sur des âmes libres, sur des natures généreuses; vous faites une œuvre d'expansion bien plus que de répression, et si vous n'aviez à votre service qu'une discipline matérielle, vous trouveriez bientôt dans la liberté blessée, dans la dignité des enfants méconnue, dans la noblesse de certaines natures comprimées, des obstacles invincibles. .Soyez assez forts pour être doux, toujours assez fermes pour être indulgents au besoin; donnez à votre éducation une tendance élevée; déployez, en un mot, tous les grands et nobles ressorts de Fâme.
Et pour cela, gardez*vous bien de méconnaître jamais la ipvi&^ance de la religion. Si la religion n'est pas au premier •rang parmi vos moyens d'éducation, si elle ne pénètre pas ■irotre œuvre tout entière, si vous n'élevez pas vos enfants jusqu'à elle, chez vous la discipline morale fléchira; et ce frein de moins à la jeunesse, ce frein, le plus libre et leplas puissant de tous, fléchissant, toutes ces forces fougueuses, qui dévastent les jeunes âmes, emporteront bientôt tout le fruit de vos impuissants efforts. Hélas! la religion elle-même ne suffîi pas toujours à dompter ces puissances redoutables; mais sans elle, sachez-le bien, c'est en vain que vous l'essaierez.
Ah ! s'il y a encore parmi nous des hommes qui croient ^pouvoir, sans Dieu, former une conscience, et développer dans une âme un sentiment moral, je veux Tignorer !
Quoi ! il s'agit précisément dans Tœuvre de Téducation •de faire resplendir l'image divine dans une âme, et le nom et la vertu de Dieu ne présideraiert pas à cette œuvre !
Et il y aurait encore des gens qui voudraient ici repousser le ministre de Dieu, nous inlerdir l'éducation delà jeunesse, et qui parieraient de séparer chez nous l'Education -de la Religion !
L'absurde ici le dispute à l'odieux.
Non, je l'affirme, tant qu'il y aura une étincelle de bon sens, de loyauté et d'honneur dans notre pays, on comprendra qu'il n'y a pas de véritable Education sans la Religion, que le ministère de 1 Education est comme un sacerdoce, et que le prêtre est plus que personne Thomme, de l'Education !
Et tant qu'il y aura un reste de liberté parmi nous, nous travaillerons avec courage à élever la jeunesse de notre pays.
Quels que soient les labeurs de celte œuvre, nous ne l'abandonnerons jamais.
Et si revenaient les mauvais jours, si on apportait encore à notre dévoûment d'odieuses entraves, outrageant avec notre liberté celle des enfants et l'autorité des pères de famille, nous ne cesserions jamais, au nom des enfants, au nom des pères de famille, au nom de la société, comme au nom de l'Eglise, de protester contre ces entraves.
Et tant qu'on nous laissera, comme en ce moment encore, la liberté du dévoûment, jamais le sacerdoce ne fera défaut à la jeunesse.
Pour moi, je l'ai dit souvent, et il m'est doux de le répéter encore en terminant ce grand travail sur l'Education, la jeunesse, qui a été le premier amour de ma vie, en sera le dernier.
Il m'est doux, en ce moment, où la fatigue de l'âge m'avertit que le temps ne sera bientôt plus pour moi des grandes luttes et des longs travaux, il m'est doux d'avoir pu au moins achever cette œuvre; et si les réflexions, les expériences, les conseils que j'ai déposés dans ces volumes pouvaient servir de quelque manière à maintenir en France les bonnes traditions, le vrai esprit, et les grandes et nobles tendances de l'Education chrétienne, je croirais avoir fait dans ma vie, grâce à Dieu, quelque chose pour la jeunesse, pour mon pays, pour TËglise et pour Dieu.
APPENDICE '