‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 24 sur 75 · LBTTRE XI. — PHILOSOPHIE AU POINT DE WB RELIGIEUX · texte numérisé non relu

LBTTRE XI. — PHILOSOPHIE AU POINT DE WB RELIGIEUX

le plus difficile à faire, puisqu'il me reste, je le vois, à persuader votre volonté, et à vous faire mettre décidément la main à Tœuvre.

Vous m'avez dit en effet et vous m'écrivez de nouveau : t Oui, tout cet ensemble d'études est grand et beau; les questions philosophiques sont de belles questions, les livres des vrais philosophes d'admirables livres; je comprends qu'on s'y applique. Mais cependant, y est-on obligé? Au fond, et après tout, la philosophie a-t-elle vraiment quelque chose d'indispensable à m'apprendre? J'ai le bonheur d'être chrétien; je sais par la foi tout ce que la philosophie pourrait m'enseigner : est-il donc nécessaire de consacrer une part de mon temps à ces études dont j'admets bien les avantages, mais qui sont toujours fort abstraites et difficiles, quoique belles, et dont je ne suis peutélrepas très-capable? Je ne le pense point; et j'aime mieux, quant à moi, donner tout ce que j'ai de loisirs aux Lettres, qui ont bien plus de charmes, et à l'histoire, qui a bien plus d'utilité. »

Voilà, mou cher ami, une fin de non recevoir bien positive el bien nette. Mais je vous aime et je vous estime trop et j'ai trop à cœur les vrais intérêts de votre intelligence, la bonne et haute direction de votre vie, pour accepter une telle excuse ; et sans vous faire ici d'un simple conseil une obligation positive, je ne puis vous laisser dans cette opinion, erronée et funeste selon moi, que les études philosophiques, telles que je les entends, sont, pour un homme comme vous et dans votre position, des études qu'on puisse si facilement écarter de son programme.

Bien au contraire, mon cher ami, de toutes les études, dont j'examinerai successivement l'utilité avec vous dans la suite de ces lettres, celles que je vous verrais embrasser avec le plus de plaisir, ou avec le plus de peine négliger, ce sont les études philosophiques.

Et savez-vous pourquoi? Non pas seulement à cause de la grande culture intellectuelle, de la forte et féconde discipline d^esprit que donnent de telles études, mais pour une raison spéciale encore, tout à fait décisive, et qui va à rencontre même de votre objection : vous devez vous appliquer aux études philosophiques, dans l'intérêt de votre foi ellemême et de votre religion.

Vous vous étonnerez peut-être de ce que je viens de dire. Eh bien ! oui, je le maintiens : c'est ma thèse, et vous en serez bientôt convaincu comme moi, je l'espère. Oui, pour un homme comme vous, cultivé comme vous Têtes, vivant dans le siècle et le milieu où vous vivez, de grandes et fortes études philosophiques sont une sorte de besoin religieux; et je crois qu'à moins de se placer à un point de vue tout à fait exclusif et étroit, timide, arriéré, intelligent des nécessités de son temps et de tous les temps, et des tendances les plus vives et les plus certaines de l'esprit humain, ^on ne peut pas voir autrement les choses.

Et d'abord, laissez-moi vous dire, mon ami, que vous êtes plus propre que vous ne le pensez aux études philosophiques, et que vous n'y trouverez pas d'ailleurs les difficultés que vous craignez. Je n'entends pas, vous le savez assez, dans ces lettres, vous faire de vains compliments ; il est question entre nous d'autre chose. Mais enfin, mon cher ami, je ne puis pas ne pas vous dire ce qui est : c'est que, par la grâce de Dieu, vous et plusieurs de vos amis, que j'aime comme vous, ainsi qu'un nombre d'hommes du monde plus considérable qu'on ne le croit, nés et cultivés comme vous l'avez été, êtes parfaitement capables de ces fortes études ; et précisément parce que vous en êtes capables, je vous dis : Vous ne pouvez pas les négliger.

Elles vous sont nécessaires à un grand point de vue d'abord : pour éclairer votre religion, fortifier et défendre dans le temps où nousvivons votre foi et la fol de vos enfants.

TTP- Jî»?

TT^ ^TS ^r-"-

^fS. "H?

-X^-sr

"Cira ^

CZt^ T*:-*t*'n ■*- -^

"SUffiL

* O- taH-L »;

en Dous, la philosophie les démontre et les éclaire, et par ces démonstrations et ces clartés nouvelles, elle les enracine et les affermit.

Que sont en effet, mon ami, les démonstrations dont la philosophie, telle que je vous la conseille, entoure les grandes vérités rationnelles? G*est tout simplement le travail, de siècle en siècle renouvelé, des plus grands esprits, tout ce que les méditations les plus profondes d'hommes tels que Platon, Anstote, saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, ont accumulé de lumières sur les questions fondamentales. Peut-on dire sérieusement que cela n*est rien, et que la croyance à ces grandes vérités ne puisera pas dans de telles lumières une nouvelle fermeté et une nouvelle puissance ?

£t veuillez bien le remarquer, mon ami, le travail que provoquent les études philosophiques sur les vérités qui en sont l'objet, c'est le travail le plus actif et le plus personnel, car c'est le travail de la réflexion. L'étude de la philosophie n'est pas autre chose que la culture de la pensée par la réflexion. Quand on reçoit simplement par voie d'autorité et de tradition une doctrine, une croyance, assurément, cette croyance n'est pas inefficace dans Tâme ; mais quand la réflexion personnelle s'exerce sur cette vérité, quand on voit, quand on sait, quand on découvre, quand on a pénétré, aussi bien qu'on l'a pu, les raisons intrinsèques qui Tappuient,qui la démontrent, qui l'illuminent^ alors la croyance à cette vérité est bien plus éclairée et plus puissante. C'est par le travail de la réflexion surtout qu'on la fait passer en soi, qu'on se l'assimile profondément, qu'on s'en nourrit, et qu'elle devient dans l'esprit une connaissance lumineuse, et par conséquent une force active et vivante. Lorsque, par un solide enseignement philosophique, un esprit a saisi les vérités traditionnelles, qu'il a pu les voir dans sa raison et dans sa conscience, et dans leur propre lumière, qu'il en a

l^ ^^ ilT-.-» T

ix— ^ «- — « —

m:-:- îL ii^in- r.

II II&- r*

Et veuillez bien encore le remarquer, mon amî, les attaques de rincrédulitè moderne ne portent pas seulement contre les dogmes de la foi; c'est peut-être aux vérités naturelles, base de toute croyance surnaturelle, que les sophistes font aujourd'hui la guerre la plus acharnée. Vathéisme^ le panthéisme^ sous toutes ses formes, le matérialisme qui renaît sous le nom de positivisme^ le scepticismcj et toutes ces doctrines modernes sur la vie future renouvelées des vieux systèmes de métempsycose^ toutes ces erreurs-là, qui vivent, qui parlent, qui ont des organes au milieu de nous, ce n'est pas seulement la foi, ce sont les vérités philosophiques elles-mêmes^ c'est directement la raison qu'elles attaquent. Eh bieni vous avez à vous défendre vous-même contre tout cela; et croyez-vous que ce soit toujours une défense suffisante que d'opposer à des arguments captieux, à des sophismes séduisants, à des théories d'apparence savante et brillante, votre foi simple et nue, sans aucune réponse directe, sans aucune réfutation formelle? Oh! certes, vous êtes sage, je m'empresse de le dire bien haut, absolument sage et raisonnable, de leur opposer, à toutes ces éphémères constructions de la sophistique moderne, la simplicité et la fermeté de votre Credo^ et de les écarter nettement par celte fin absolue de non recevoir: Je crois I Mais cela est-il toujours aussi facile à faire qu'à dire? Et n'y a-t-il pas quelquefois tel sophisme obstiné, qui, comme une mouche importune, bourdonne sans cesse à vos oreilles, et qu'un peu de logique ou de science philosophique chasserait en un instant?

D'ailleurs, vous n'avez pas que vous à défendre ; vous n'êtes pas seul au monde : vous avez près de vous vos jeunes frères, vous avez vos enfants qui grandissent, et il est bon que la foi de toute cette jeunesse trouve son premier appui près de vous, et qu'elle ait confiance en vos convictions puissantes et raisonnèes. Ah ! je vous en réponds, un père

LETTRE XI. — PHILOSOPHIE AU POmT Dfi VUE RELIGIEUX. 463

qui non-seulement eroit^ mais sait sa religion, a une toute autre autorité pour maintenir dans ses enfants la foi qui leur est enseignée. J'ai eu dans l'un et l'autre sens des exemples décisifs. Un jeune homme qui a entendu son père tenir léte à rimpiété, et répondre à tout, n'abandonne pas facilement la foi de son père. Mais s'il s'aperçoit que son père ne sait pas le fond des choses, s'il soupçonne sa religion de n'être qu'une routine, un tel exemple est sur lui sans antorité»

Je vais encore plus loin : vous avez des amis, une société au milieu de laquelle vous vivez; sans cesse, dans le monde, vons pouvez trouver des esprits touchés par quelques sophistes, atteints de quelques doutes : et si on attaque devant vousvos croyances, ou si on vous demande quelque lumière, quelque réponse^ sera-ce vraiment assez de ne savoir que répondre, ou de n'avoir pas autre chose à dire, sinon : Je crois, parce que je crois; et de ne pouvoir rendre raison de ce que vous croyez? Certes, l'Apôtre l'entendait autrement, quand il disait que le chrétien devait être prêt à reddere ratianem omni poscenti.

Ceci m'amène à la seconde considération que je voulais vous présenter sur la nécessité des études philosophiques pour vous et les hommes du monde placés dans les mêmes conditions que vous.

£t d'abord il faut que je vous dise, mon ami, toute ma pensée sur vous, et sur beaucoup de jeunes gens et d'hommes comme tous, dont, sans vouloir les élever plus haut qu'il D€ convient, je puis bien penser enfin qa'ils ne sont pas la foule, et qu'on pourrait attendre d'eux autre chose que ces quelques heures d'étude que je demande à tout prix à ceux qui ne font rien. Ma conviction est que vous et cette élite pourriez remplir en ce monde un rôle plus grand et plus beau que vous ne le soupçonnez peut-être, devenir, en ce siècle, où la foi attaquée de tous côtés a besoin d'être partout

défendue, des athlètes de la vérité, et prendre enfin place parmi les rangs glorieux des apologistes.

Oui, pourquoi un jeune homme chrétien, plein de foi et d'intelligence, n'aspirerait-il pas à ce grand rôle, et, sans quitter le monde et sans se Youer à Tapostolatdu sacerdoce, ne se ferait-il pas à lui-même une sorte d*apostolat laïque, et n'aurait-il pas à cœur d'apparaître, dans cette mêlée des doctrines, dans cette irruption de toutes les erreurs, à son poste de combat, comme un soldat de Dieu et de la vérité dans le monde? D'autant plus que le champ de Fapologétique est immense : tout peut devenir une arme contre la religion, et tout peut servir à sa défense; toutes les sciences peuvent être invoquées contre elle, et toutes peuvent témoigner pour elle. Les études laïques elles-mêmes, quelles qu'elles soient, peuvent donc être ramenées à Tapologétique, si on leur donne cette direction. Et pourquoi ne pas la leur donner? Eht-ce qu'à toutes les époques du christianisme, et de nos jours même, comme dans les premiers temps de l'Eglise, la parole laïque ne s'est pas mêlée à la parole des docteurs dans la grande lutte que la vérité soutient et doit soutenir contre Terreur jusqu'à la fin des temps? Aussi, mon cher ami, n'ai-je pas craint d'indiquer à vous et à vos collègues laïques de l'Académie de Sainte-Croix ce but supérieur de leurs études, et dans votre programme, et même, je crois, au premier rang, figure en effet l'apologétique chrétienne*.

Mais voici ce qu'il est essentiel de bien entendre : c'est que pour défendre utilement la religion, il faut être philosophe ; c'est ce que l'apologétique chrétienne ne peut se passer de philosophie. Et cela, non pas seulement parce que la culture philosophique et la méthode philosophique en général sont nécessaires pour donner à un homme la

' Titre V, an. 30.

Page 1