LETTRE XI. — PHILOSOPHIE AU POINT DE VUE RELIGIEUX
vigueur et rétendue d*esprit sans lesquelles il serait peu capable de prendre une part sérieuse aux luttes de doctrines, mais encore pour une raison plus intime et plus directe que je vais vous indiquer.
Voyez quels sont en effet, mon cher ami, les rapports des vérités révélées et de la philosophie. Les vérités révélées présupposent comme base, comme fondement, les vérités rationnelles; et d'ailleurs, cet ordre de vérités fait partie de la révélation. Tous les grands théologiens, d'après saint Thomas, les appellent les préambules des articles de foi ; et à un autre point de vue, elles sont elles-mêmes articles de foi. Or, on nie aujourd'hui les unes commes les autres. On nous attaque sur le terrain de la révélation et des livres saints; mais on nous attaque aussi sur le terrain des vérités premières et fondamentales : toutes les écoles dont je rappelais les noms tout à l'heure, les panthéistes, les matérialistes, les positivistes et les autres, en sont là, frappant ainsi tout à la fois le christianisme et la raison humaine à la racine. L'apologétique chrétienne doit donc défendre toutes ces vérités, à commencer par les vérités naturelles : tout le cbampde la philosophie lui est donc ouvert.
Comment, en effet, réfuter les systèmes d'incrédulité radicale et totale; comment établir les vérités rationnelles^ contre ceux qui les nient avec audace, si on ne se pose pas d^abord sur le terrain des adversaires, si on ne répond pas à leurs arguments et à leucs sophismes, ou si on leur oppose des armes qu'ils soient dialectiquement en droit de récuser? L'apologétique chrétienne doit donc commencer par établir les vérités naturelles, sous peine de n'avoir point de base, ou de débuter par un paralogisme, en supposant ce qui est précisément en question contre elle, et ce qu'elle doit prouver tout d'abord avant d'être admise à marcher plus avant.
Telle est précisément la méthode de saint Thomas dans
sa Summa contra gentes^ livre admirable où, par les seules lumières de la raison naturelle, par la pure philosophie, le docteur angëllque établit, contre les incrédules de son temps et de tous les temps, Texistence de Dieu, la création, la Providence, la liberté et la responsabilité de Tâme, et la vie future : tous ces dogmes que le théologien doit défendre, et qu'il ne peut défendre contre les adversaires que j'ai signalés par la théologie pure, mais par la philosophie.
C'est ce que les grands apologistes, dans tous les temps, ont toujours compris; et c'est ainsi qu'au commencement de ce siècle l'illustre évéque d'Hermopolis, qui a paru le premier dans la chaire apologétique en France^ avant de donner les preuves de fait de la révélation, a commencé par combattre, avec les seules armes philosophiques, le philosophisme du xviii* siècle, encore triomphant.
Aujourd'hui, sous des formes nouvelles, à des points de vue divers, avec des nuances chaque jour changeantes, les vieilles erreurs, cent fois confondues, se reproduisent: c'est à l'apologiste chrétien à suivre toutes ces évolutions, à faire face aux adversaires qui apparaissent, à répondre aux arguments qui surgissent, à rajeunir la défense quand l'attaque se rajeunit, à prendre enfin corps à corps tous ces systèmes éphémères qu'un jour amène, qu'unjour emporte, mais qui, en passant, séduisent les âmes; à recommencer enfin, avec des armes toujours nouvelles, contre d'éternelles attaques Téternelle apologie.
Le rôle est d'ailleurs trop beau pour l'abandonner; il est trop glorieux pour la religion d'être ainsi le plus ferme appui de la raison elle-même; et c'est une grande et belle thèse à continuer, une belle démonstration k poursuivre, que de prouver toujours au monde que les grandes vérités naturelles et morales n'ont pas de plus invincible défenseur que le christianisme, que d'ailleurs tous les plus grands esprits s'accordent avec lui et combattent pour lui, et <iue