II. — THÉORIE DE L*ART
L'art aspire à reproduire toutes ces beautés de la nature physique, intellectuelle et morale : c'est là son but ; et à les exprimer sous une forme sensible, soit par la parole, soit
par le son, soit avec la couleur, ou avec le marbre et la pierre; ce sont là ses moyens.
IMais ce n'est pas tout, et quelques vastes que soient ces domaines de la beauté que nous venons de traverser, Tart va plus loin et plus haut encore ; et au delà et au-dessus des choses belles, il aspire à Tldéal, et tend à le réaliser. Gomment cela ? Le voici :
Le point de départ de l'art, — la théorie spiritualisle de Tart ne fait pas difficullé d'en convenir, — c'est la beauté réelle, le modèle réel que la nature met devant lui.
Mais toutes les beautés créées, nous le rappelions tout à l'heure, sont nécessairement limitées, imparfaites, défectueuses par quelque endroit ; nous ne rencontrons point icibas une seule chose belle qui le soit parfaitement et autant qu'elle pourrait l'être, qui réalise toute son idée, tout son type ; mais telle est la corrélation mystérieuse de notre âme avec la beauté, qu'aucune beauté imparfaite ne nous suffit, et que notre pensée et notre amour s'élancent immédiatement vers une beauté plus pure, plus achevée, qui n'est pas sous nos yeux, mais que la beauté qui est sous nos yeux fait entrevoir par delà aux regards de notre âme : c'est ce qu'on appelle le beau idéaU
£t ce beau idéal, nous l'avons dit, n'est pas non plus une chimère, un rêve ne correspondant à aucun objet.
Il y a en effet un modèle des choses : toutes choses ont été faites d'après un type, qui est leur perfection relative, et elles sont plus ou moins belles, selon qu'elles participent plus ou moins de l'immatériel et immortel exemplaire. £h bien l c'est ce modèle immatériel, idéal, entrevu, aimé, que Tari aspire à reproduire ; même quand il a un modèle réel sous les yeux, c'est vers cette idée, vers cette lumière qu'il aperçoit briller sur tout objet réel, que l'artiste s'élance ; et c'est par là qu'il n'est pas seulement imitateur, copiste, mais qu'il
LETTRE XIX. — L'BSTHÉTIQUE. 327
est aussi, dans un sens très-vrai, créateur. Saisir et réaliser ridéal, voilà Teffort de Tari, et ce que tente le génie du beau. C'est ainsi que tous les grands esprits l'ont toujours compris : là est la véritable théorie de l'art.
C'est dans cette pensée que Platon disait : « L'artiste qui, « le regard fixé sur Tôtre immuable, et se servant d'un pa- « reil modèle, en reproduit l'idée et la vertu, ne peut man- « quer d'enfanter un tout d'une beauté achevée, tandis que « celui qui a l'œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle pétf rissable, ne fera rien de beau. »
Non pas que Platon voulût défendre aux artistes de regarder le modèle créé ; mais il voulait qu'en même temps ils en regardassent un autre ; et Cicéron, interprète éloquent de la pensée platonicienne, dans un célèbre passage où il explique la manière de travailler des grands artistes, en rappelant celle de Phidias, c'est-à-dire du maître le plus parfait de l'art antique, dit de même : « Phidias, ce grand artiste, « quand il faisait une statue de Jupiter ou de Minerve, n'a- « vait pas seulement sous les yeux un modèle particulier « dont il s'appliquait à exprimer la ressemblance : au fond a de son âme résidait un certain type accompli de la beauté, « sur lequel il tenait ses regards attachés, et qui conduisait a son art et sa main. »
Mais cette beauté idéale, que l'art tend à exprimer, et vers laquelle les beautés réelles qu'il a sous les yeux relèvent, — de même que la raison s'élève des idées relatives et contingentes aux idées nécessaires et absolues, — où a-t-elle son objet, sa substance ? Redisons-le encore : dans la beauté absolue, de môme que les idées nécessaires ont leur substance dans la vérité absolue. La beauté a sa source et son plein rayonnement en Dieu seul, qui est la beauté suprême. 11 est. Lui, le beau absolu, incréé, éternel ; il est la substance de toutes les idées, de tous les types, de tous les exemplaires, de toutes les beautés intelh'gibles, comme il est l'ar-
tiste premier et suprême qui a réalisé dans ses œuvres Tidéale beauté.
Toutes les belles choses dans la nature ne sont belles que parce que Dieu a répandu sur elles un rayon de sa beauté, de même que les choses vraies et bonnes ne le sont que par un reflet de sa vérité et de sa bonté ; et toutes les belles œuvres de Tart ne sont belles que si Tartiste y a mis quelque chose de Téternelle beauté, d'où dérive toute beauté particulière. Dieu, et Dieu seul, à la fois beau réel et beau idéal, est aussi Tartiste suprême, modèle de tous les artistes. D'où il suit qu'en dernière et sublime analyse, le bût de Part c'est Dieu, comme le modèle de l'artiste, c'est Dieu : et de là, la dignité de Tart, et le grand devoir de l'artiste. L'art aspire toujours à la plus haute beauté ; et par là même, par son naturel élan, il tend à nous élever de la terre, et à susciter en nous la pensée et l'amour de la beauté éternelle, dont toutes les choses belles, œuvres de l'art ou de la nature, ne sont que le reflet.
C'est pourquoi M. Cousin^ interprète à son tour des grandes traditions platoniciennes sur ce sujet, disait : a L'art est par a lui-même essentiellement religieux, car à moins de mana quer à sa propre loi, à son propre génie, il exprime par- « tout dans ses œuvres la beauté éternelle...
a Toute œuvre d'art, quelle que soit sa forme, petite ou « grande, figurée, chantée ou parlée, vraiment belle ou su- « blime, jette Tâme dans une rêverie gracieuse ou sévère, « qui élève vers Tintini. L'infini, c'est là le terme commun c où l'âme aspire sur les ailes de l'imagination comme de la « raison, par le chemin du sublime et du beau, comme par « celui du vraixCt du bien. L'émotion que produit le beau « tourne l'âme de ce côté ; c'est cette émotion bienfaisante « que l'art procure à l'humanité. »
Voilà pourquoi c'est une si grande chose que l'art, et pourquoi aussi il doit être traité avec gravité et respect.
LETTRE XIX. — L'ESTHÉTIQUB. 329
comme une sorte de culte, et avec tout le sérieux qui convient à un culte. Je ne crains pas de le dire : Fart me paraît un intermédiaire entre la terre et le ciel. Je le vois resplendir au-dessus des passions, des vils intérêts, des plaisirs sensuels, et même de cette raison étroite^ froide, et, on peut le dire, quelquefois si pleine d'ennui, qui fait le fond et comme l'aspect général de la vie vulgaire. Je le vois portant les hommes dans une région plus haute, où Ton respire un air plus pur, où, si je puis m'exprimer ainsi. Ton devient plus âme, c'est-à-dire où se développe plus heureusement en nous cette existence immatérielle, toujours en lutte ici-bas avec la vie grossière, et dont la perfection ne se trouve qu'au sein de Dieu.
Les arts me semblent analogues à ces sommets resplendissants « où, comme disait saint Bernard, Dieu paraît plus « familier ; » qui ne sont pas encore le ciel, mais qui élèvent nos regards au-dessus de la terre et les dirigent vers la sphère des choses célestes et éternelles.
On n'exagère donc rien quand on dit que l'art est d'origine divine. L'esprit de Dieu même l'a consacré, dit Fénelon. Et voilà pourquoi l'art doit remonter à Dieu comme un hommage, et doit être pour l'homme le point d'appui d'un élan vers le ciel.
Tels sont les vrais principes sur le beau et sur l'art. Disons maintenant un mot de quelques fausses théories, qui se sont produites sur le sujet qui nous occupe.
m. — FAUSSE ESTHÉTIQUE
La question est plus vaste qu'au premier abord elle ne le paraît. Car une esthétique, une théorie quelconque du beau, implicite ou explicite, domine toujours les artistes, et une théorie du beau se rattache nécessairement à tout un système de philosophie. C'est pourquoi aujourd'hui, où tant d'erreurs philosophiques ont cours parmi nous, on voit aussi
330 LBTTABS A UN HOMUB DU MONDE.
tant de fausses esthétiques. Je ne veux pas en entreprendre ici la réfutation étendue ; je dois cependant, mon cher ami, vous prémunir, par quelques mots du moins, contre elles.
Les principales erreurs contemporaines, vous le savez, c'est le matérialisme, renaissant sous le nom de positivisme, et le panthéisme.
Ces tristes écoles ont leur esthétique, mais une esthétique fausse et désastreuse comme elles, et elles ne peuvent pas en avoir une autre.
En effet, si Tart n'imite pas seulement les réalités qu'il a sous les yeux, s'il aspire à Tidéal, c'est-à-dire à la beauté idéale de chaque chose, à celle qui vient à chaque chose de sa conformité avec son type originel, avec son exemplaire éternel ; et si ces types^ ces exemplaires éternels des choses que la raison conçoit par l'idée du beau, ont en Dieu leur réalité et leur substance, si par conséquent l'art, en définitive, tend à exprimer dans ses œuvres la beauté divine, comme Dieu l'a exprimée dans les siennes, il s'en suit que les doctrines qui nient l'âme et qui nient Dieu, j'entends le Dieu réel et vivant, le Dieu personnel, les théories matérialistes et panthéistes ne peuvent pas construire une véritable théorie du beau et de Tart, à moins de se mettre en contradiction avec leurs principes.
Je ne veux pas m'étendre sur cette conséquence, parce que je ne fais ici que résumer succinctement les doctrines ; mais il est nécessaire de la signaler fortement en quelques mots.
Comment d'abord les doctrines matérialistes qui nient la réalité des idées éternelles, qui font sortir la raison des sensations, qui confondent le beau avec tout ce qui nous agrée, pourraient-elles avoir une vraie notion deTart? C'est impossible. Dans de tels systèmes, dit très-bien M. Cousin, « il n'y a plus de vraie beauté; il n'y a que des beautés re- « latives et changeantes^ des beautés de circonstance, de « coutume, de mode, et toutes ces beautés auront droit
« aux mômes hommages » pourvu qu'elles trouvent des « sensibilités auxquelles elles agréent. Et comme il n'y a c rien en ce monde, dans Tinfinie diversité de nos dis- ( positions, qui ne puisse plaire à quelqu'un, il n*y aura « rien qui ne soit beau ; ou , pour mieux parler, il n'y c aura ni beau, ni laid. » Que s'ensuivrait-ii d'une telle conception du beau? L'absence de principes, partout Tarbitraire, c'est-à-dire Tarnarchie dans l'art, et la décadence inévitable.
Et non-seulement l'arbitraire et l'anarchie dans Tarl^ et la décadence Inévitable, mais la corruption inévitable aussi ; Tari, au lieu de s'adresser à l'âme, s'adressant au sens; des émotions grossières substituées aux nobles et pures émotions; l'art, en un mot, jeté hors de sa voie et manquant sa fin, plongeant les âmes dans la matière au lieu de les élever vers les choses spirituelles et divines.
£t de là des théories de l'art et des critiques des œuvres d'art aussi fausses qu'abaissées et misérables.
J'en prendrai pour exemple de récentes leçons d'esthétique, données cette année-ci môme à l'école des Beaux- Arts par un professeur dont le matérialisme et l'athéisme sont notoires. Les formules qu'il en a données sont claires et crues. « Par exemple, selon lui, « la vertu et le vice sont « des produits comme le sucre et le vitriol. » Cet écrivain, on le voit, professe les idées qui ont fait récemment explosion à Liège dans le congrès des étudiants. — Son esthétique est exactement l'esthétique de ces doctrines. — D'analyse en analyse, il arrive à ce qui est, selon lui, le plus haut sommet de la vie, h la vie supérieure que l'art introduit dans l'humanité. Mais quel est, selon lui, cette vie supérieure? « Celle de la contemplation par laquelle l'homme « s'intéresse aux causes peimanentes et génératrices des- ^ quelles son être et celui de ses pareils dépendent, aux < caractères dominateurs et essentiels qui régissent chaque
332 LETTRES A UN IlOMMB DU MONDE.
f ensemble et impriment leurs marques dans les moindre a détails*»
Je ne m'arrête pas à faire remarquer ce qu'a d'étrange une définition du beau donnée dans une telle langue et de tels termes. Mais qu'est-ce que ces causes peimanentes et génératrices? Qu'est-ce que ces caractères dominateurs et essentiels? On le sait, ce sont les forces aveugles et grossières, dont le développement fatal fait le monde. Voilà tout. La matière, et ce qui est dans la matière. Rien de plus. Voilà tout le libre et noble essor de l'art. Une satisfaction creuse et basse, voilà toute l'émotion qu'il procure. Rien pour le cœur, rien pour la vertu, rien pour le noble amour de Dieu ! Rapprochons simplement ces tristes paroles de celles que nous citions tout à Theure de M. Cousin sur la religieuse émotion que l'art donne à l'humanité : c'en est assez pour juger les deux esthétiques, l'esthétique matérialiste et Testhétique spiritualiste.
Avec une vue si abaissée de l'art, comment le professeur matérialiste jugera-t-il les œuvres d'art? J'en citerai deux exemples, mais qui disent tout : son jugement sur le grand art chrétien du moyen âge, des pages barbares; et son jujement sur l'art païen, des pages honteuses.
Qu'est-ce qu'une cathédrale gothique pour le professeur matérialiste de l'école des Beaux-Ârts? c l'Eglise ne semble » plus un monument... Parure de femme nerveuse et surex- (( citée, semblables aux costumes extravagants du même « siècle, et dont la poésie délicate et malsaine indique « par son excès les sentiments étranges, l'inspiration trouce blée, l'aspiration violente et impuissante propre à un « âge de moines et de chevaliers. Cette architecture qui a « duré quatre siècles exprime et atteste la grande crise « morale, à la fois maladive et sublime, qui pendant tout
♦ Philosohie de l'art, p. 72.
LBTTRB XIX. — L'ESTHKTIQUE. 333
a le moyen âge a exalté et détraqué Tesprit humain. » Voilà ce qu'on enseigne officiellement en France à Técole des Beaux-Arts, et voilà ce que j'appelle des pages barbares.
Mais comment aussi un homme qui n'assigne comme but suprême à la vie et à l'art que les causes permanentes et génératrices^ un homme qui nie l'âme et Dieu, et pour qui tout le monde religieux et divin demeure fermé, comment un tel homme eût-il pu sentir la grandeur de l'idée et la beauté du sentiment qui enfantèrent ces sublimes épopées en pierre qui s'appellent les cathédrales ! Le critique matérialiste a été ici complètement désorienté, et son style s'est abaissé avec sa pensée.
Mais par contre, comme il se retrouve tout entier, comme il se déploie, comme il se délecte, quand il expose comment les mœurs de la Grèce préparaient la statuaire grecque ; comment on s'y prenait « pour avoir d'abord des corps paroc faits, pour fabriquer de belles races : on s'y prenait comme « dans les haras; » comment, « après 2l\o\t fabriqué \a, race, « on façonnait Tindividu » par les habitudes gymnastiques « qui avaient supprimé ou transformé la pudeur, » et amené « l'étalage et le triomphe du corps nu, » comment on observait « le corps nu et en mouvement; » et quand enfin, après avoir décrit si complaisamment de telles préparations, il en arrive à admirer les nudités de la statuaire grecque avec autant d'enthousiasme qu'il mettait d'âpreté à vilipender l'art chrétien. Car c'est, selon lui, à de telles préparations, à un tel idéal, l'idéal « du corps nu, de bonne race et de « bonne pousse, » que « la grave et mâle antiquité, » comme il l'appelle ailleurs, a dû de découvrir « le modèle idéal « du corps humain, la forme parfaite, » et de voir une « floraison de la sculpture, telle qu'on n'en a jamais revu •r une pareille... une si prodigieuse abondance de fleurs, « de fleurs si parfaites. • Voilà ce que j'appelle des pages
honteuses. Mais, je le reconnais^ ce professeur est dans tout cela conséquent avec lui-même : cette esthétique matérialiste découle nécessairement de ses doctrines matérialistes et athées.
Quant aux panthéistes, ils auront beau accumuler les inconséquences, comme Tout fait, dans leurs travaux d'esthétique, les coryphées du système en Allemagne, Schelling et Hegel en particulier, jamais le panthéisme ne s'élèvera à la véritable théorie du beau, ni k la véritable théorie de Fart; et si des philosophes de cette école arrivent ici à de belles et grandes vues, ou il leur faut renier ces vues, ou il leur faut renier leur système.
Non, ni l'esthétique, ni la poétique, ni la critique panthéistes, ne peuvent avoir le vrai sens de la création, ni entendre le grand concert, la grande harmonie des êtres. L'hymne que chante la nature, les philosophes de cette espèce ne le comprennent pas. La vraie splendeur qui rayonne sur les êtres, ils ne la voient pas. lis ne voient que des fantômes, ils ne voient pas Dieu dans la nature. Mais c'est Dieu, le Dieu vivant, qu'il y faut voir, car il y a mis son empreinte et ses lumineux vestiges, et c'est lui que la nature révèle à l'âme et au cœur, et lui aussi que l'art doit révéler. Le mysticisme panthéiste est faux, et Tart qu'il enfante, faux et maladif; et la critique qui en découle est également fausse, ou inconséquente avec ellemême.
Des principes posés plus haut suit encore la fausseté d'une autre esthétique qu'on a professée bruyamment en France, et qui, dans le domaine de la littérature comme dans celui de Tart proprement dit, s'est jetée dans les excès les plus désastreux. Exagérant ce principe vrai, rappelé par nous tout à l'heure, que la nature exprime Dieu, celte école en a conclu que Tart ne devait être autre chose que l'imitation de la nature, et que la nature venant tout entière
de Dieu, il fallait tout imiter et tout reproduire, et par conséquent mettre dans les œuvres d'art, comme dans la nature^ le laid à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque près du sublime : ce qui fait, sans doute, disent ces messieurs, un art mêlé, confus, désordonné, mais un art vrai et d'une vérité absolue, n'omettant rien, ne cachant rien. Voilà le système.
Il suffirait de le juger par ses résultats. Mais en soi, metaphysiquement et radicalement, ce système est faux et corrupteur de Tart véritable.
La nature vient de Dieu, sans doute, et exprime quelque chose de Dieu. L'être le plus humble, du moment qu'il esl, exprime à sa façon la part d'être et de beauté que Dieu a mise en lui. Mais toute créature^ par cela seul qu'elle est créature, est nécessairement finie, limitée, imparfaite, et par conséquent ne peut pas exprimer, non-seulement toute beauté, mais toute sa beauté propre, toute la beauté de son type, de son espèce, de son idée. L'expression même qui est en elle, elle ne la manifeste pas toujours tout entière et dans toutes les situations. Une fleur, par exemple, n'est pas sans doute plus belle, mais parait plus belle aux rayons d'un beau soleil, que sous un ciel terne et pluvieux. Un visage humain ne fait pas à toute heure, en toute attitude, et par toute émotion, resplendir de toute sa beauté l'âme dont il est comme le miroir. L'art ne se contente donc pas de reproduire simplement la réalité qui pose devant lui ; il la dépasse toujours, il s'élève toujours plus haut, et cela sans manquer à la vérité, ou plutôt en élevant la vérité réelle k la plus haute expression dont elle soit capable; il ne calque pas, il n'est pas un pur procédé comme la photographie; il idéalise, c'est-à-dire qu'il cherche toujours à mettre dans son œuvre, non-seulement la vérité et la beauté du modèle extérieur qu'il a sous les yeux, mais en même temps la beauté supérieure et tout idéale du modèle qu'il conçoit
336 LBTTRBS A UN HOMlIfi DU MONDE.
dans sa pensée, et qui réside dans cette mystérieuse et féconde idée du beau, plus excitée, plus développée chez Tartiste que chez Thomme vulgaire, et par laquelle il est vraiment artiste. Direz-vous que c'est là mutiler la nature? non, c'est Tépureret Tennoblir; que c'est vouloir rectifier Tœuvre de Dieu? non, c'est la comprendrCf l'interpréter, la retracer.
Car, pour aller encore plus au fond de la question, il faut ajouter que la simple réalité extérieure ne nous représente qu'en apparence et à la surface l'œuvre de Dieu. Le plan de Dieu, l'idée divine dans la nature et dans l'humanité, est quelque chose de plus profond, d'invisible et de caché. Prétendre atteindre la vérité vraie, absolue, en reproduisant simplement cette surface extérieure, confuse et mêlée des choses, dans un drame sans limites et sans frein, dans des œuvres d'art sans mesure et sans goût, ce n'est pas retrouver, comme disaient les auteurs du système, le jeu des fils divins sous les marionnettes humaines; c'est au contraire s'en tenir à ce mirage trompeur des réalités superficielles. Le vrai philosophe et le vrai artiste vont plus loin : ils savent que, par la nature intrinsèquement limitée et imparfaite des créatures, et par la liberté donnée à l'homme^ le mal existe h côté du bien, et le laid à côté du beau, dans l'œuvre de Dieu. Sans doute ils savent aussi que ces contradictions apparentes de détail sont des harmonies dans l'ensemble, et que la toute-puissante Providence, divine maîtresse de la création, maîtresse de la liberté humaine elle-même qu'elle dirige sans la contraindre, tire un ordre supérieur de ce désordre nécessaire, et fait tourner en définitive le mal au triomphe du bien. Mais cela n'empêche pas le mal d'être toujours le mal, et le laid toujours le laid.
La réalité extérieure, le mélange confus des choses, la juxta-position des contraires, ne contient donc pas, dans
LETTRE XIX. — L'BSTHÉTIQUE. 337
son spectacle superficiel^ le vrai mot de l'énigme du monde ni la vraie beauté des choses. Il faut pour la science comme pour l'art, pour la vérité comme pour la beauté, aller plus loin, deviner, interpréter la nature, franchir en un mot les limites du réel et monter dans les régions de l'idéal. — Voilà la vraie philosophie et la vraie Esthétique théorique. Disons maintenant quelques mots de l'Esthétique positive.