‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 38 sur 75 · ESTHÉTIQUE POSITIVE · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE POSITIVE

J'ai résumé la théorie de la science esthétique; j'arrive maintenant à sa partie positive, qui étudie les productions de l'art et son histoire. Ces deux parties ne peuvent être séparées : elles se soutiennent et s'illuminent l'une l'autre ; l'élude abstraite éclaire l'étude positive, et l'élude positive vérifie l'élude abstraite. En voyant les principes réalisés dans les œuvres d'art, on comprend mieux les principes eux-mêmes, et la connaissance des principes permet de mieux apprécier les œuvres d'art.

Rechercher la manifestation et l'expression du beau dans les divers âges et chez les divers peuples, c'est la contreépreuve de l'esthétique métaphysique.

Je dis qu'il faut faire marcher de front ces deux études ; car l'une et l'autre, poursuivie exclusivement, aurait ses dangers: la métaphysique toute seule pourrait jeter Tart dans une conception chimérique et des voies fausses; l'histoire de l'art, cultivée exclusivement, pourrait produire des artistes sans originalité et des critiques sans étendue d'esprit, un art servile ne se plaisant qu'aux formes de telle ou telle époque, et pour qui la beauté serait une date. Ces deux études réunies font la vraie et complète Esthétique, une métaphysique de l'art qui n'a rien de vague, une critique de l'art qui n'a rien d'étroit.

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Admirable fécondité de Tarif qai, avec un instrument nécessaire et rebelle, la matière, a une si grande puissance d'expression ! Sitôt en effet qu*on descend des considèratians générales à des vues plus particulières, on voit Fart, admirable dans sa variété, se diviser, selon ses moyens divers d'exprimer avec la matière Timmatérielle beauté, en plusieurs arts, dont chacun pourrait fournir à Tétude d'une vie entière.

Sur quoi repose une division philosophique des arts? Le voici. — Du reste, on en a proposé plusieurs.

Tous les arts ayant pour but commun l'expression de h beauté, et chacun ayant pour l'exprimer ses moyens, c'e^t une division acceptable des arts que la division fondée sur la distinction même des sens par lesquels la perception de la beauté arrive jusqu'à l'âme ; et comme ces sens sont l'ouïe et la vue seulement^ de là une division des arts en deux grandes catégories : les arts de l'ouïe^ les arts de la vue ; d'un côté la musique et la poésie ; de l'autre la peinture avec la gravure, la sculpture, l'architecture.

A un autre point de vue, comme l'art a pour but direct d'exprimer le beau sous des formes sensibles, les arts plastiques^ V architecture, la sculpture^ la peinture^ se sont, aussi bien que Vart musical et la poésie^ appelés les beaux-aru : €t on les a distingués avec raison des arts mécaniques^ qui ont l'utile pour objet.

Quand ceux-ci cependant, avec l'utile, recherchent aussi le beau^ quand par exemple l'industrie qui fabrique uut machine, un navire^ ne se préoccupe pas seulement de Tadapter à sa fin, mais encore cherche à lui donner une belle forme, ici l'industrie et la mécanique s'élèvent jusqu'au beaux-arts.

Tous ces divers arts ont eu leurs phases successivesi leur histoire , leurs innombrables productions. Toui d'abord donc, quel immense sujet d'études positives offre

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l'Esthétique , dans cette grande variété des beaux-arts !

On dit qu'il vaut mieux produire le beau que philosopher sur le beau, et que les siècles critiques ne sont pas toujours des siècles artistes. Sans doute Térudition ne saurait suppléer l'inspiration^ mais Tétude assidue des chefs-d'œuvre de Fart et de son histoire sera toujours pour le génie lui* même un puissant auxiliaire, et pour le simple critique une source de nobles jouissances. Quels rapports, d'ailleurs, du plus haut intérêt, cette étude n'a-t-elle point avec les études littéraires, historiques, et philosophiques?

L'art n'est pas isolé dans le monde, et s'il a son influence sur la civilisation d'un peuple, à son tour il subit le contrecoup des agitations politiques et sociales du milieu où il se produit. 11 reflète l'idéal d'une nation, c'est-à-dire sa manière de concevoir et de réaliser le beau, et cet idéal n'est pas arbitraire ; car il représente la nation elle-même, son génie, ses sentiments et ses croyances, sa délicatesse ou sa grossièreté, en un mot tout un grand côté de sa culture intellectuelle et morale.

Les plus hautes considérations se rattachent ainsi à l'histoire de l'art comme à sa philosophie, et en même temps l'histoire de l'art se rattache aux autres histoires, et ouvre un vaste champ de plus aux plus agréables études historiques.

Si l'on compare en effet, par exemple, Tart de l'Egypte et l'art de la Grèce, c'est dans le caractère de ces deux peuples qu'on trouvera la raison des différences profondes qui distinguent ces deux arts. Si l'on met en parallèle l'art païen qui est le triomphe de la forme, et Tart chrétien, qui est le triomphe de l'expression et de l'idée, le Parthénon bâti dans une conception limitée de la divinité, et une cathédrale gothique conçue dans l'idée et sous l'impression de l'infini, ce ne sont plus seulement des arts divers, mais des croyances différentes que l'on a en présence.

Ainsi, sous le rapport des formes du beau, si TEsthètique révèle le triomphe de la forme dans les chefs-d*œuvre de Fantiquité, elle sera obligée de reconnaître que la face de Tart, comme la face du monde, a changé avec la venue du Verbe fait chair. L'art chrétien n'a pas apporté la décadence à Tart païen, qui périssait de lui-même et sous d'autres influences; mais il devait nécessairement le transformer; et tout en s'emparant de ce qu'il y a de vrai et de beau dans les formes de l'art antique, il a joint ce que son origine divine seule pouvait lui donner.

Cet art chrétien a lui-même son commencement, son progrès, ses phases multiples, ses styles divers ; et il arrive un moment où les arts, surtout ceux dans lesquels Texpression de la pensée ei du sentiment prédominent, l'iconographie, la peinture, la musique, et aussi la puissante architecture, s'épanouissent admirablement sous l'influence des idées chrétiennes, et produisent des œuvres, qui ont été longtemps trop peu étudiées et trop peu admirées par les chrétiens eux-mêmes, mais dont l'Esthétique et la critique modernes ont enfin révélé tout le prix et toute la beauté.

Pourquoi tel art a-t-ii fleuri à telle époque chez tel peuple? Gomment ei pourquoi s'est-il modifié ? Quels chefsd'œuvre a-t-il produits? Quelle est la beauté restreinte de ces chefs-d'œuvre? Quels sont les caractères et les mérites des écoles ? Telles sont les questions que l'Esthétique positive offre à étudier. Je vous le demande, n'est-ce pas là, mon ami, un grand et beau sujet d'étude?

En particulier, la sculpture, la peinture, l'architecture, à laquelle se rattache l'archéologie, voilà certes des études singulièrement élevées et attachantes. Arts merveilleux, auxquels une si grande puissance d'expression a été donnée, et qui disent tant de choses à celui qui en a l'intelligence, mais si peu, il faut le reconnaître, à celui pour qui ce monde de Tari reste fermé î Or, qui donnera l'intel-

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ligence des chefs-d'œuvre de l'art à celai qui d'ailleurs à le sens du beau ? La science esthétique.

Ici, pas plus qu'ailleurs, les dispositions naturelles ne suffisent ; autre chose est d'admirer d'instinct et sommairement une œuvre d'art, autre chose d'en pénétrer les beautés, les délicatesses, les intentions, et tous les mérites divers, par une sensibilité cultivée et à l'aide de connaissances approfondies.

L'art chrétien tout seul, dans l'une ou l'autre de ses trois grandes branches, la peinture, la sculpture, l'architecture, quel incomparable sujet des plus nobles études, surtout pour un homme de loisir et de fortune, qui peut voyager et voir de ses yeux les chefs-d'œuvre, et pas seulement dans les livres ! Car c'est un autre attrait de ces études, que je ne dois pas manquer de vous signaler, qu'elles se mêlent agréablement aux voyages, et leur donnent un immense intérêt, que ne soupçonne même pas le voyageur peu versé dans les arts. De deux hommes qui visitent ensemble à Florence la galerie des Offices ou du palais Pitti, quel est celui qui jouira le plus? N'est-ce pas celui qui verra et saura comprendre, tandis que l'autre aura des yeux pour voir et ne verra pas? L'étrangeté du touriste anglais, ancien commerçant enrichi et illettré, dans les divers musées de l'Europe, est proverbiale ; mais, s'il faut le dire, combien de Français sont un peu Anglais par ce côté-là! Ici, en vérité, nous devons nous accuser sévèrement nous-mêmes. Nous avons dans l'art chrétien des trésors incomparables, tout un monde de chefs-d'œuvre, de ravissantes créations , d'idéales figures ; des temples splendides, tout remplis de la divinité; et tout cela, à nous, inspiration de notre foi, richesses du génie chrétien : et combien de temps tout cela a-t-il été pour nous lettre close, monde inconnu, terre étrangère?

A présent même que tant de récents travaux ont réhabi-

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lité, expliqaë, commenté Fart chrétien, combien parmi nous^ j'entends parmi les hommes instruits, cultivés, ne savent rien ou presque rien de cet art, ignorent son histoire, les écoles diverses de nos peintres, les différentes époques de notre architecture religieuse, les notions les plus élémentaires de notre archéologie! L'archéologie seule, quelle admirable étude à faire, même quand on ne s'en tiendrait qu'à la France ! Et Ton ne sait que faire de son temps dans le monde! Et Ton ne se donne pas la peine, ou plutôt le noble plaisir de s'attacher à quelqu'une de ces belles et grandes études, dont le charme est si attrayant, qu'une fois commencées on les poursuit avec une sorte de passion! Ceux qui se sont occupés d'art chrétien, d'archéologie chrétienne, ne me démentiront pas, si j'affirme qu'on se passionne véritablement à de telles études.

Je demande donc pourquoi un jeune homme, un homme du monde, une femme même, ne s'occuperaient pas d'une science, dont l'aspect est peu sévère assurément, et l'intérêt si manifeste, et qui est un complément, je dirais presque indispensable, des belles études philosophiques, historiques et littéraires.

Mais là encore, comme partout, ce n'est pas d'une étude <»pricieuse, superficielle et légère, sans suite ni méthode, commencée aujourd'hui, interrompue demain, qu'on peut espérer des fruits véritables. Soit pour goûter les vraies jouissances de l'art et n'en pas discourir en l'air, soit pour donner à l'art uue part sérieuse dans sa vie, quelques notions confuses, vagues, flottantes dans l'esprit, sans lien 6ntre elles, ne suffisent pas. Il faut y mettre la lumière et l'enchaînement, les rattacher à des principes, avoir, en un mot, une théorie du beau ; et il faut de plus connaître les productions et l'histoire de l'art, c'est-à-dire qu'il faut s'occuper avec suite et sérieusement d'esthétique. Sans cela, on restera toujours dans le médiocre, dans le vain, dans le

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faux; on ne s'élèvera pas aa-dessus.de la pratique routinière d'un métier, ou bien d'une connaissance superficielle est sans portée. Une étude régulière^ attentive, persévérante, et faite dans la double direction que je viens d'indiquer : une étude théorique, une philosophie du beau; puis l'histoire de l'art et l'étude des chefs-d'œuvre, voilà ce qui peut seul rendre élevée et féconde la science esthétique.

Nous achèverons tout ceci par quelques indications précises, relativement aux auteurs qui ont le mieux écrit sur les deux parties théorique et positive de la science esthétique.

Quant à TEsthétique théorique ou philosophie des beauxarts:

Dans l'antiquité, c'est Platon et saint Augustin qui se sont élevés à la conception la plus philosophique et la plus haute du beau et de Tart.

Chez les modernes, et d'abord en France, entre les ouvrages les plus utiles à étudier sur l'Esthétique en général, je citerai le Traité du Beau^ du P. André, au XVil* siècle; quoiqu'un peu suranné, cet ouvrage est encore à lire. Dans l'ouvrage de M. Cousin, Du Fmi, du Beau et du Bien, on trouve plusieurs leçons très-belles sur les arts. Je conseille encore le récent ouvrage sur le Beau^ de M. Charles Lévêque, couronné par l'Institut; le volume siir VArt^ dans les œuvres complètes de M. de Montalembert ; j'indiquerai même les Menus propos de Tôppfer, qui, sous ce titre trèsmodeste, a peut-être donné l'un des meilleurs traités d'esthétique qu'il y ait.

Quatremère de Quincy prouve parfaitement l'existence du beau idéal, dans son Essai sur la nature^ le but et les moyens de V imitation dans les Beaux-Arts.

Jouffroy a donné, dans un cours d'esthétique, une analyse fort remarquable du beau. Il s'est surtout appliqué à

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rétude du symbolisme, qu*il regarde comme Tun des caractères constitutifs de la beauté.

En Angleterrey Burke {Sur le Beau et le Sublime) a saisi assez bien quelques-uns des caractères qui distinguent le beau du sublime.

En Allemagne, les auteurs savants et profonds abondent.

Kant, surtout, a montré beaucoup de profondeur dans son Étude sur le Beau et sur le Sublime.

Hegel^ au milieu des idées les plus extravagantes, a semé quelques bonnes réflexions sur le beau et sur Tart. Mais je n'aime pas à recommander la lecture de Hegel.

Parmi les auteurs qui ont étudié le plus à fond TEsthétique positive et Tliistoire de l'art, il faut lire le grand et capital ouvrage de M. Rio sur VAi't chrétien. C'est M. Rio qui, le premier parmi nous, a ;eu Thonneur de révéler les merveilles des écoles catholiques d'Italie. Son livre, od l'histoire des artistes est mêlée avec habileté à la critique de leurs œuvres, est plein d'intérêt, de science et de charme, et a forcé Thommage des écrivains irréligieux eux-mêmes.

11 faut y joindre les très-remarquables Etudes^ de M. Vitet, sur Vhistoire de Vart; H. Vitet est un grand maître en Esthétique comme il Test dans Tart d'écrire;

Les travaux de M. Beulé sur Tart grec ;

MM. Letronne^ Raoul Rochette^ Charles Blanc {VHistoire des Peintres)^ Fortoul {VArt en Allemagne].

Winkelmann (Histoire de rArt) développe l'histoire du beau plutôt que sa nature. Il a ouvert une voie nouvelle dans rétude de Fart antique. Le Laocoon de Lessing l'a agrandie.

J'ajoute : Vasari, Vies des meilleurs Peintres^ Sculpteurs et Architectes;

Lanzi, Histoire de la peinture en Italie.

L'Histoire de Raphaèl, par le docteur Passavant;

VHistoire du bienheureux Angelico de Fiesole;

Les Ouvrages iconographiques^ de Visconli, Orsini, Didron, etc.

Pour Y Architecture, — Th. Hope; Gailhabaud; M. de Gaumont; Tabbë Bourassé; surtout le Dictionnaire de M. Viollet-le-Duc.

Pour la Peinture, — L'atlas, d'après Kugler (Les princi" pales Ecoles et les principaux Artistes),

Pour Ja Sculpture. — Flaxman; Winkelmann; de Clarac {Musée de sculpture antique et moderne); Éméric David {Histoire de la sculpture française).

Tels sont, mon cher ami, les principaux écrivains que je crois pouvoir vous recommander.

Dans ma prochaine lettre>je continuerai à étudier le fond de ce grand sujet, et vous parlerai sur les avantages que présente Tétude des beaux-arts, et sur la direction élevée qu'il lui faut donner.

YINGTIÈME LETTRE

L^esthétiqae.

(suite)

attraits et influence des études esthétiques. — direction élevée

qd*1l faut leur donner

Mon cher ami,

J'ai cherché dans ma précédente lettre à vous offrir une notion exacte et complète, quoique très-sommaire, de cette grande et belle science qui s'appelle l'Esthétique. Nous avons vu qu'elle se compose de deux parties, une partie

théorique ou philosophique, et une partie positive, à la fois historique et critique : une partie théorique qui expose les principes, qui établit la théorie du beau et en déduit la théorie de Tart; et une partie positive qui embrasse Thistoire de Tart et Tétude des œuvres d'art ; et nous avons vu qu'il ne faut pas isoler Tune de Tautre ces deux grandes branches de la science esthétique, mais les étudier simultanément, pour les éclairer et les féconder Tune par l'autre. Je voudrais entrer aujourd'hui avec vous plus au cœur même de ce grand sujet, et vous montrer les avantages de premier ordre qui découlent d'une telle étude, soit pour les individus, soit pour la société, pourvu qu'on se place ici au vrai point de vue des choses, et qu'on cultive Fart avec les dispositions élevées d'esprit et d'âme, avec le sentiment religieux qu'une telle étude réclame.

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