ATTRAITS ET INFLUENCE DBS ÉTUDES ESTHÉTIQUES
Ici, je n'en doute pas, je rencontre plus de dispositions favorables que de préjugés contraires. Qui ne se sent attiré par ridée du beau ? Qui ne désire, sinon réaliser des œuvres d'art, du moins en goûter les délicates jouissances, et, au milieu de tous les monuments de Tart ancien et de l'art moderne qui nous entourent, ne pas rester, par l'impéritie du goût, comme un étranger ou un barbare au milieu d'une société civilisée? Mais qui ne comprend aussi qu'une telle étude, pour qu'on en retire les avantages qu'elle peut donner, ne doit pas être abaissée par la frivolité et la légèreté, ni égarée par une direction coupable ou dangereuse ?
Il y a en France, comme dans d'autres pays de l'Europe, plusieurs grandes institutions consacrées aux arts : nous avons une École des Beanx-ArtSy dont nous envoyons les grands prix à Rome; pour un art spécial, la musique, nous
avons un Conservatoire ; et enfin, à Tlnstitut de France, nous avons VAcadémie des Beaux-Arts.
En ouvrant ainsi aux beaux*arts les portes de Tlnstitut, et en voulant qu'ils fussent une des cinq Académies qui composent cet illustre corps, le génie français a placé les beaux-arts sur la même ligne que les lettres et les sciences ; il les a honorés à Tégal de tout ce qu'il y a de plus grand dans resprit humain. Or, dans un pays qui honore à ce degré les arts, qui en recueille les chefs-d'œuvre dans ses monuments publics, et qui possède sur son sol et dans ses musées d'incomparables richesses artistiques, bien qu'il ne soit pas l'Italie ni la Grèce, il est manifeste qu'un homme bien élevé ne peut pas se tenir en dehors de cette importante partie de la science philosophique et des œuvres du génie humain. On le sent si bien que, dans la société cultivée, tout le monde s'occupe d'art, ou du moins en a la prétention. Une multitude de gens font du dessin, de la peinture, de l'aquarelle ; chacun veut avoir son album ; on Ta visiter les musées, les expositions. On fait passer aux jeunes gens et aux jeunes personnes, dans les pensionnats, un temps considérable à apprendre le chant, le piano : faire de la musique, c'est souvent l'occupation la plus sérieuse d'un salon. Avec tout cela, devient-on artiste? Est-ce vraiment de l'art qu'on fait ? Non ; et pourquoi ? Parce qu'on D*a de l'art une idée ni assez juste ni assez haute; on le traite avec trop de légèreté, on ne se place pas au point de vue élevé de l'art ; en un mot, on en fait un pur amusement, au lieu d'en faire aussi, et avant tout, une culture de rftme.
Certes, Tart — ce que nous en avons dit dans la précédente lettre le prouve assez — n'est point une chose frivole ; sa mission n'est pas seulement de plaire ; il peut avoir des résultats plus sérieux ; il a une portée plus haute. Fidèle à lui-même, à sa mission vraie, il peut avoir une influence
réelle, profonde, dans la vie sociale comme dans la vie privée, sur les peuples comme sur les individus. Il est une des ailes données à notre âme pour nous élever, au-dessus de la vie vulgaire et de ses tristes réalités, dans les pures régions de ridéal. C'est par là que Tart, et que Tétude de Fart, TEsthétique, contribue au développement des grandes puissances de Tâme.
Cette étude, en effet, perfectionne la perception et toutes les plus vives facultés intellectuelles ;
Elle ennoblit et épure le sentiment ; elle en cultive la délicatesse et la Qeur ;
Elle ouvre à Timagination les grandes perspectives de la nature, et les horizons si grands aussi et si beaux des créations artistiques.
Son but direct, c'est le beau ; mais Témotion du beau, nous Tavons dit, est une émotion noble et salutaire, qui, de sa nature, élève Tâme et le cœur jusqu'à la suprême beauté, qui est Dieu, et donne à Thommc plus de délicatesse, plus d'élan généreux, plus de désintéressement : autant de forces précieuses pour le bien. Je le crois fermement, les dispositions élevées, que le goût sérieux de Tart met dans une âme seraient un puissant auxiliaire pour la vertu même.
Mais ce n'est pas seulement aux individus que se borne l'influence de Tart: elle s'étend sur une société, sur une civilisation tout entière. Elle agit sur les idées, sur les sentiments, et par conséquent sur les mœurs d'une génération, d'une époque, d'un pays. L'art sans doute, je l'ai dit aussi, subit l'action du milieu où il se produit. Il ne sort pas seulement de la tête ou du cœur d'un artiste ; il sort, on peut le dire, du génie et des entrailles d'un peuple. Il est marqué à son empreinte ; il l'exprime et se reproduit. Ce qu'on a dit de la littérature, qui n'est, dans son sens le plus général, que le plus élevé des beaux-arts, est vrai de tous : Tart est l'expression d'une société. Mais à son tour l'art agit profoii-
dément sur elle, et il lui renvoie avec usure ce qu'il en reçoit. Prenons pour exemple la poésie, un poème épique. Est-ce que c'est un poète tout seul qui produit une épopée? Est-ce que ce grand poème ne préexiste pas nécessairement dans les idées, dans les traditions, dans Timagination d'une race, d'un pays, avant de prendre sa forme et de trouver son expression dans le génie d'un poêle? Est-ce que V Iliade ne vivait pas déjà dans les souvenirs de la Grèce héroïque, quand Homère l'a chantée ? Et Homère aurait-il pu la redire de ville en ville, et ses chants auraient-ils trouvé dans les âmes Vécho qui les a rendus immortels, si toutes les imaginations contemporaines n'eussent été remplies encore de la grande lutte de la Grèce et de l'Asie? Mais qui peut nier aussi la profonde influence des chants d'Homère sur la Grèce? Le génie hellénique en a reçu et gardé longtemps le contre-coup : longtemps l'idéal homérique a inspiré les descendants des Achéens, mais pourquoi? Parce que le génie grec se reconnaissait dans ces chants, parce que l'âme de la Grèce pour ainsi dire avait passé dans l'âme d'Homère. C'est là ce qui fait le grand artiste, de pouvoir sentir ainsi et exprimer ce que sent tout un peuple ; et c'est là aussi ce qui fait la profonde influence de l'art.
Ce que je dis de la poésie, je le dirai de tout l'art. Voyez le Parthénon d'Athènes, par exemple. La conception si humaine et si limitée que les Grecs avaient de la divinité a donné à ce temple, comme à la plupart des temples antiques, sa forme restreinte, et Ta proportionné à ces dieux si semblables aux mortels ; comme aussi les horizons si purs et si harmonieux de la Grèce, la douceur de son climat, l'éclat de sa belle lumière, toutes ces influences extérieures ont contribué à former ce génie hellénique, calme, mesuré, gracieux, délicat, et marqué de leur empreinte l'œuvre d'Ictinus. Mais en même temps ce Parthénon, une fois sous le beau ciel d'Athènes, et en face de ces flots
azurés qui bafgnaient TAltique, restait là sous les yeux des artistes, comme un modèle permanent du goût grec, de ridëal hellénique, et maintenait Part des Hellènes dans les traditions d'élégance, de proportion, de mesure et d'harmonie, qui rayaient lui-même produit.
La cathédrale gothique, au contraire, née d'une autre croyance, et d'autres mœurs, demeure immense d'un Dieu infini, élançant vers le ciel, avec ses ogives et ses flèches, toutes les pensées, toutes les aspirations d'une génération pleine de foi et d'espérance, atteste l'idéal nouveau qui Ta conçu, et en même temps perpétuait cet idéal.
Et on conçoit d'ailleurs sans peine cette influence de l'art. L'art prend en effet les peuples, comme les individus, par les facultés les plus riches, les plus brillantes, les plus généreuses. Il est le plus haut degré de leur culture spirituelle ; il est comme la fleur d'une civilisation.
Si telle est donc la portée de l'art, qui ne sent combien il importe de le maintenir à la hauteur où il doit rester toujours? Qui ne sent tout ce qui peut résulter, pour la culture supérieure des âmes, de la haute culture des beaux-arts ? Combien la vie y perdrait de vulgarité, de grossièreté, et y gagnerait de finesse et de délicatesse I et combien l'âme tout entière pourrait s'élever par une telle étude !
Je ne fais donc pas difficulté de dire qu'une vie d'homme et de femme du monde, dans laquelle l'art, compris comme il doit l'être, aurait une grande part, serait une vie noblement occupée : je ne parle pas seulement des plaisirs délicats, des jouissances exquises qui s'attachent à ces sortes d'études ; je parle de la noblesse communiquée à l'esprit, aux sentiments, à l'âme tout entière, par cet amour du beau pour lui-même, où Tâme prend comme des ailes qui la tiennent soulevée au-dessus des passions, des vils intérêts, et de toutes les choses qui abaissent vers les sens.
Je voudrais donc plus d'art, plus de sentiment 'de l'art
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dans la vie humaine, et cela afin d'y voir moins de vulgarité et de prosaïsme, plus d'élan et de désintéressement ; et je n*hésite pas à dire que non-seulement les individus, mais qu'une époque, qu'une société tout entière y gagnerait en élévation intellectuelle et en dignité morale. Mais à quelles conditions ? Le voici.
BUT XORAL DES ÉTUDES ESTHÉTIQUES. — fmOtAUTÉ POSSIBLE
Pour retirer de l'élude des beaux-arts de tels résultats, pour que les études esthétiques exercent, sur les individus comme sur une société^ la haute et salutaire influence que nous venons de dire, il est nécessaire de ne pas les détourner du but qu'elles doivent avoir, et -de s'y appliquer avec les dispositions élevées qu'elles exigent.
Quelles sont donc ces dispositions et quel est ce but ?
Le but des études esthétiques^ mon cher ami, doit être, je le dis sans hésiter, un but moral, et, je l'ajouterai, un but religieux.
C'est-à-dire, il faut étudier l'art et les œuvres d'art avec une sévérité de pensées et une pureté de sentiments telles, que Tart puisse élever l'âme à l'amour de Dieu même, et devienne ainsi un point d'appui et un élan vers la vertu : sinon l'art s'abaisse, et s'abaissant il abaisse et corrompt tout avec lui.
Voilà; mon cher ami, ce que je voudrais en ce moment examiner avec vous^ et je crois que la question vaut la peine d'être regardée de près.
Et tout d'abord, mon cher ami, l'art doit être pris, non comme un simple divertissement, mais comme une culture de l'âme : ce qui revient à dire qu'il faut traiter l'art
comme une chose aussi élevée, et, je ne crains pas de le dire, malgré les effroyables abus dont je vais tout à Theare parler, comme une chose aussi sainte demande à être traitée.
Ai-je besoin de prouver que c'est abaisser tristement une grande chose, que de faire de Tart, comme on dit, uniquement pour s'amuser ? Ah ! sans doute, les arts distraient, occupent agréablement 1 mais n'y voir et n'y chercher que de l'agrément, qu'une manière de remplir quelques heures vides, quand on peut les cultiver à un point de vue supérieur et fécond, c'est une grande pauvreté.
Je prends^ par exemple, la musique, et j'en dirai un simple mot. On fait beaucoup de musique dans le monde, mais le plus souvent dans quel but frivole et amollissant ! Or, il y a, qui le pourrait nier ? dans une telle pratique d'un tel art, un danger à la fois pour les mœurs et pour l'art lui-même. Pour les mœurs : « Une musique efféminée, « disait Fénelon, énerve les hommes et rend les âmes vo- « luptueuses. » Pour l'art ; car le plus souvent l'oreille et les doigts sont seuls en jeu ; Tâme n'écoute plus ; la main devient une sorte de mécanique^ et il n'y a plus là qu'une exécution où le talent n'a aucune part. N'y aurait-il donc aucun moyen de faire de la musique elle-même une occupation plus noble, sans lui ôter ses charmes I Ne pourraiton la prendre de plus haut ? y intéresser Tâme plus que les sens ? N'y aurait-il aucune élude vraiement grave à faire sur cet art, qui a son histoirCf ses grands artistes, son génie, ses chefs-d'œuvres, ses mystérieux accents, ses émotions irrésistibles et quelquefois si élevées, et qui fixait autrefois l'attention des esprits les plus éminents ? Platon^ saint Augustin, ont écrit sur la musique.
Ce que je dii^ de la musique, je le dirai de la peinture, je le dirai de tous les arts : il faut en faire une véritable culture intellectuelle et morale; il faut cultiver par eux en
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soi les riches facultés de Tâme, rintelligence, le cœnr; s*en servir comme d'un degré pour monter des réalités tristes on grossières de la vie dans des régions pins éclairées et meilleures.
Non, occuper agréablement les longues heures d*on homme de loisir, ce n'est évidemment pas tout ce que peut faire le goût des arts pris du point de vue véritable; les études esthétiques sont des études délicates et nobles, qui, en même temps qu'elles charment, doivent élever, pnrifler, éloigner des trivialités et des bassesses, incliner aux sentiments généreux, rendre meilleur et inspirer la vertn. L'art, cultivé comme il doit Tétre, doit faire cela. Qae s'il ne se préoccupe pas de ce grand bat, s'il ne cherche qu*à plaire, n'importe à quel prix, s'il flatte les goûts pervertis de Thumanitë, s'il s'adresse aux mauvais instincts, et non pas aux nobles puissances de l'âme, il déchoit de sa dignité et n'est alors qu'une honte et un péril. Oui, infidèle ou fidèle à sa mission, l'art a inévitablement une inflaence profonde sur les mœurs générales d'one époque, et, selon les tendances auxquelles il obéit, il devient un instrument puissant de civilisation ou une force corruptrice redoutable.
Mais c'est surtout pour les individus qui s'y adonnent qu'il devient dangereux; il peut les égarer, les avilir prodigieusement, s'il est lui-môme égaré et avili.
Chose étrange et triste à la fois, l'art de sa nature n'est pas corrupteur; au contraire, il est moral, nous l'avons assez dit. A regarder le fond des choses, il est évident que le beau, le vrai, le bien, qui coexistent en Dieu, qui sont Dieu môme, ne peuvent jamais être réellement opposés l'un à l'autre. Il n'en est pas moins vrai cependant que de fait, J'art est souvent corrupteur. Que dis-je ? c'est l'art peut-ôlre, un certain art, qui, sur la terre, a le plus travaillé à corrompre l'humanité. Qu'on regarde dans l'histoire ce
que les arts ont fait pour réhabiliter les mauvaises passions^ pour les parer du moins, en dissimuler la honte, les rendre aimables et séduisantes!
Cet effort de Tart, dans un sens si contraire à sa vraie nature, cet effort en bas vers la matière, et non plus en haut vers Tesprit, est quelque chose d'effrayant à voir de près.
Ce que tous, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, dans les temps païens, et même dans les temps chrétiens, ont dépensé h cette œuvre corruptrice, de délicatesse^ de talent, de génie même, passe tout ce qui se peut imaginer.
Le mystère de notre double nature explique en partie sans doute ce lamentable abus des plus grands dons; mais le mystère du péché originel jette sur la question une plus vive lumière encore, car il nous montre dans Thomme plus que la faiblesse native de la chair : il nous y révèle une positive et profonde corruption, une révolte contre Tesprit, pouvant s'emporter à des excès dont il est impossible d'assigner les limites. Quoi qu'il en soit, la conspiration de l'art contre la vertu est flagrante dans Thistoire.
Le rôle de la passion dépravée en ce monde, hélas! et dans le pauvre cœur humain, a été prodigieux : il se rencontre l\ entre les sens inférieurs et l'imagination trompée, entre la sensibilité du cœur et Témotion grossière, une affinité redoutable, et qui fait comprendre comment, de l'amour pur à l'amour impur, de l'immatérielle beauté qui frappe Tâme à la terrestre beauté qui sollicite les sens, la chute est quelquefois si prompte et si terrible. Dans l'état d'innocence, la raison, Thonneur, la vertu, auraient toujours tout dominé et gouverné ; depuis la chute, l'équilibre a été rompu, et la passion est devenue aveugle, violente, emportée, tyrannique : et les arts, et c'est là mon accusa-
tîon contre eux, mon grief sanglant, les arts ont tout fait pour précipiter la vie humaine du côté de ces abaissements.
Il y a eu, sur ce point, contre la loi de Dieu, contre la sainteté, contre la pudeur, des efforts désespérés, sans relâche. Dira-t-on que j'exagère? Et peut-on nier que tous les arts ne s'y soient dévoués comme à Tenvi, que la poésie, la sculpture, la peinture et la musique, n'aient déployé, au service de cette indignité, toutes leurs plus vives ressources?
Oui, on a tout épuisé pour la réhabiliter, l'embellir^ la décrire et l'égayer. Les génies les plus délicats y ont mis leur délicatesse la plus exquise, toute leur sensibilité et leur enthousiasme : dans l'antiquité, presque sans exception, tous les poètes et les artistes s'y sont tour à tour essayés et déshonorés.
Car on ne réhabilite pas de telles choses^ on n'essaie pas impunément de forcer les barrières éternelles de la vertu et de la pudeur. Non, en dépit de l'art, cela est honteux et restera tel éternellement : et quand les hommes, malgré la bassesse inhérente à ces tristes choses, malgré la honte que la concupiscence y ajoute, malgré la révolte contre la raison qui est là, viennent, à cause même de celte bassesse, de cette concupiscence, de ce plaisir misérable, ennoblir, exaller, égayer tout cela, je dis que c'est le dernier terme de la misère humaine.
Et les arts sont tombés jusque là. Ces misères, il les ont préconisées, à tous les degrés, depuis cette chimère de l'amour platonique qui se précipite si vite dans l'amour grossier, jusqu'à ces ignominies que saint Paul a flétries, dont toute l'antiquité est pleine, et qui, passant au delà des instincls, au delà des répugnances mômes de la nature, ont jeté l'homme dans des hontes que lui seul connaît; oui, cela même a trouvé des poètes, des artistes,
des philosophes, et jusqu'à des allégories mythologiques et des symboles sacrés ! La religion a été complice de Tart, et toutes les plus tristes infirmités du cœur humain ont trouvé des excuses et des glorifications jusque dans les temples et sur les autels : on les a divinisées et adorées!
Fouillez Tantiquitë : allez à Herculanum et à Pompéi, et vous y verrez exhumées au grand jour ces hontes de Tart antique et de Tidolàtrie païenne.
La vérité est qu'on n'a rien épargné pendant quarante siècles pour se débarrasser du sens moral, et depuis on n'y a pas renoncé; dans tous les âges, les efforts des hommes de chair et de sang contre la chasteté, furent inouïs; et l'art, et c'est là sa honte, a été le complice et l'instrument de ces efforts.
Cette corruption a survécu même au paganisme, et atteint les âges chrétiens : les xiv« xv* et xvi* siècles, en Italie, ont porté le scandale au comble, et rappelé le paganisme.
C'est alors que la licence de la poésie et des arts a déchiré tous les voiles, brisé tous les freins, dépassé toutes les bornes. Et chez nous particulièrement, au xviii*' siècle, on peut dire que les hommes ont tout fait pour se débarrasser en même temps du sens moral et du christianisme, tout fait pour flétrir la vertu et honorer le déshonneur.
BÉACTION ET INFLUENCE DU CHRIST/ ANISME
Voila ce contre quoi le Christianisme a dû lutter, réagir sans relâche; et sa lutte contre tout cela fut admirable, je n'hésite pas à le dire, divine : sa lutte, non-seulement contre l'art corrompu, mais contre les mille corruptions qui toutes conspirent à enfoncer l'homme dans sa chute, et à faire prévaloir dans la vie humaine le sens dépravé.
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Oui, la religion qui a lutté et luUë efficacement pour la vertu et le sens moral, cette religion est divine.
Étant donnés Thomme et ses tristes penchants, il en fallait une ; il n'y en a eu, il n'y en a qu'une.
Seul, le christianisme a combattu contre tout cela, victorieusement^ dans la mesure de la liberté humaine.
Le Symbole chrétien est venu, et n'a jeté qu'une parole, mais souveraine, à travers toutes les indignités humaines: Natus ex Maria virgine.
Puis le Beati mundo corde!... Bienheureux ceux qui ont le cœur pur^ car ils verront Dieu.
Une vierge, un enfant, la crèche ; voilà ce que le Christianisme a substitué à tous ces types impurs. Et de là une rénovation de l'âme humaine qui devait amener une rénovation dans l'art, et susciter des chefs-d'œuvre, un idéal de pureté et de grâce, inconnus à l'antiquité.
Puis aussi une croix, et la nudité de la croix, un corps mortifié, déchiré, sanglant ;- puis une humble hostie, un agneau, l'Eucharistie. Voilà ce qui a triomphé !
Voilà les symboles nouveaux que la religion du Christ a apportés dans le monde. La mortification et la croix, Jesum crucifixum^ mortificate corpora vestra^ voilà la prédication qu'il a opposée à toutes les voix corruptrices de l'ancien monde.
Et c'est avec cela qu'il a vaincu 1 Certes, ce fut là, s'il en fut jamais, un triomphe glorieux et mémorable entre tous.
Car tout était contre; rien n'était pour; le vice de la nature, la concupiscence, la dépravation étaient partout triomphants, sur la terre avec les hommes, dans le ciel avec les dieux.
Le Christianisme paraît et se déclare par la chasteté virginale, et il est entendu, accepté ! Et des hommes, qui étaient aussi de chair et de sang, viennent à lui, se réunissent dans ses temples, au pied de ses autels, pour entendre parler de
la chasteté, et ils en font la loi de leur vie, le but de leurs efforts ; et ils y parviennent!
Le Christianisme a fait plus : il a créé dans le monde des institutions publiques de cette vertu.
Il a fait les vierges et les veuves, telles que saint Paul en trace le portrait;
Il a fait la pudeur chrétienne;
Il a fait les mariages chastes, féconds, sans tacbe ; honorabile connubiunij thorus itnmaculatus : il a mis là une délicatesse et un respect inconnus hors de lui ;
II a fait Tenfant, le jeune homme pur ;
11 a fait le sacerdoce catholique ; et TËglise, malgré lu faiblesse de la nature humaine et les fautes des hommes, garde encore, et gardera éternellement sur son front celle auréole.
II a fait cela, et seul Ta fait, et pu faire; car, je le demande encorCi qui, hors du christianisme, a lutté dans le inonde, lutté sérieusement et efficacement, contre ce torrent qui entraîne tout?
La philosophie, disait autrefois saint Ghrysostome aux habitants de Gonstantinople, n'oserait pas mettre ici ses créations en regard des créations de la chasteté chrétienne. £lle a fait quelquefois des hommes forts, qui ont méprisé la richesse ou la douleur; mais des hommes qui se soient élevés jusqu'à la continence parfaite, mais des créatures comme nos vierges, jamais. « Non, disait l'éloquent évéque, la phi- « losophie ne songe pas même à nous disputer cette gloire. » II est certain qu'il y a là, pour tout homme qui réfléchit, un admirable et divin contraste.
Particulièrement en ce qui touche l'art, le Christianisme l'a purifié, comme il a purifié tout le reste.
Le souffle chrétien, en passant sur l'art, l'a élevé à un idéal plein de beauté comme de pureté.
Il lui a donné des conceptions infinies, des types radieux, des inspirations divines.
On a dit qu'il avait précipité Fart dans un autre excès, et trop sacrifié la forme à Tidée.
L'école matérialiste surtout, qui étouffe, elle, Tidée sous la forme, a exagéré avec passion ce reproche. Le professeur à TËcole des Beaux-Arts^ dont nous avons déjà parlé, va jusqu'à accuser avec amertume le Christianisme d'avoir amené la décadence de Fart sensuel et païen.
Le Christianisme, sans doute, a précipité cette décadence, qui eut aussi d'autres causes; il a tué cet art en ce qu'il avait d'impur et de malsain, mais pour le transformer par un idéal nouveau et supérieur; et toutefois, en portant ainsi l'art à des hauteurs qu'il n'avait jamais atteintes, le christianisme n'a pas renoncé à unir dans une convenable mesure ridée et la forme ; et il est vrai de dire que de toutes les inspirations qui peuvent venir à l'art d'une doctrine, nulle ne le peut mieux élever à la vraie beauté que l'inspiration chrétienne. Elle réprouvera éternellement dans l'art ce qui est corrompu et corrupteur, ce que ce professeur, par exemple, appelle crûment l'étalage et le triomphe du nu; mais Talliance nécessaire du beau, de la beauté la plus parfaite avec le bien et le vrai, cette alliance sans laquelle la science comme l'art ne peuvent que s'égarer et se perdre, nulle doctrine ne peut mieux la réaliser que le Christianisme.
Que l'art ne doive jamais porter au mal; que le beau ne se doive jamais séparer ni du vrai, ni du bien, c'est, mon cher ami, d'après ces principes éternellement vrais qu'il faut diriger ses études esthétiques. Ce n'est pas aujourd'hui ce qui se fait. L'art se précipite d'un autre côté. La peinture, la musique, la sculpture, la poésie, parlent aujourd'hui beaucoup plus aux sens qu'à Tâme, et leur parlent le langage le plus fait pour exciter et exalter les instincts les plus péril-
leux de notre triste humanité. Et les vieilles théories sensualistes, qu'on renouvelle jusque dans renseignement officiel, viennent favoriser encore ces tendances.
I) faut que les grands artistes et les grands esprits, et toutes les âmes honnêtes réagissent ënergiquement contre un tel enseignement et contre un tel art. Quiconque s'occupe d*art doit le faire en philosophe spiritualiste^ et surtout en chrétien. Cherchons dans Part, non ce qui s'adresse aux misères de notre nature, et nous pousse, hélas ! du côté où nous ne penchons que trop; cherchons au contraire ce qui peut ennoblir notre âme, et donner un essor plus haut à nos sentiments et à nos pensées.
En un mot, nous sommes des êtres tombés, mais qui peavent remonter. Les traces de notre gloire perdue s'aperçoit vent partout comme aussi, hélas! celles de notre décadence. Eh bien ! effacer partout, autant que possible, les traces de notre abaissement, retrouver et faire resplendir les rayons de la primitive beauté, voilà le grand but de Tart, telle est la mission la plus élevée de Tartiste, et la vraie tendance des études esthétiques.