‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 45 sur 75 · INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE DES GRANDS INDUST11IEI.S · texte numérisé non relu

INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE DES GRANDS INDUST11IEI.S

11 est encore, pour encourager à l'étude des sciences les hommes riches et de loisir, un point de vue particulier, dont pour ma part je suis beaucoup frappé, et qui, dans notre société si troublée et si incertaine de l'avenir, devrait, ce me semble, frapper aussi tous les bons esprits, tous les

hommes désireux de voir parmi nous de nouveaux éléments d'ordre et de sécurité.

Je parlais tout à Theuredes applications merveilleuses des sciences à Tinduslrie. C'est là, à mes yeux, un des grands motifs qui devraient aujourd'hui faire bien venir, auprès des hommes possesseurs d'une grande fortune, l'industrie^ et par conséquent aussi les sciences, qui permettent d'élever l'industrie à une hauteur d'où elle brave tous les dédains et provoque tous les hommages. — Et ce que je dis là de l'industrie, je le dirai bientôt de l'agriculture.

Qui pourrait nier la grande position et la haute influence que donne k un homme> dans un pays, une puissante industrie, une vaste usine, occupant quelquefois un nombre considérable d'ouvriers pères de famille? Et aujourd'hui surtout que les suffrages se comptent par tète, et que chaque ouvrier a droit de suffrage, qui ne sent combien cette influence du grand industriel peut devenir en ses mains une arme précieuse ou redoutable ?

Les ouvriers, en France, quand ils sont laissés à leurs instincts vrais et droits, sont en général bons et honnêtes. Il y a chez nos familles laborieuses des qualités et des vertus dignes de tous les respects. La reconnaissance en est une ; et tout chef d'industrie qui fera du bien à ses ouvriers^ à leurs femmes, à leurs enfants, est sûr de ne pas trouver en eux des ingrats : ils lui rendront en affection tout ce qu'ils recevront de lui en bienfaits.

Mais d'autre part il ne faut pas oublier que les ouvriers sont aujourd'hui activement travaillés par les sociétés révolutionnaires, auxquelles ils se laissent trop souvent affilier. Raison de plus pour travailler à gagner leur confiance, et se donner par l'affection un légitime crédit auprès d'eux. Toute influence doit toujours être conquise, et ne s'acquiert que par qui sait la mériter.

Quoi qu'il en soit, il est évident qu'aujourd'hui les ou-

vrîers sont une force sociale redoutable ; ou plutôt la plus grande force sociale est là, puisqu'ils sont le nombre, et que le nombre, par le suffrage universel, fait la loi. Il y a donc une nécessité sociale de premier ordre à gouverner cette force, qui pourrait, dans un jour d'aveuglement ou de colère, tout mettre en poudre. Or, parmi les influences légitimes qui peuvent s'imposer aux classes ouvrières, les plus naturelles, les plus facilement acceptées, pourvu qu*elles se soucient de Têtre, ce sont celles incontestablement des chefs d'industrie. Voilà donc encore un genre d'occupation, une carrière que, pour ma part, je considère non-seulement comme très-noble, mais comme très-utile et nécessaire au premier chef dans les temps où nous vivons, et que je serais charmé de voir embrasser par les héritiers des grandes fortunes et des grands noms. Ce serait là une manière aussi sûre qu'honorable de recréer, au profit des grande familles, et à l'avantage de tous, les anciennes influences féodales; la religion y gagnerait autant que la société. Oui, je le dis hautement, quel bonheur ce serait pour la France, où la société menace ruine par sa base, si des hommes dévoués s'emparaient de l'industrie nationale, pour moraliser les classes populaires à l'aide de ce puissant levier f si surtout ces hommes étaient des chrétiens , et comprenaient la nécessité et la puissance du secours que leur offrirait la religion pour cette œuvre moralisatrice et sociale !

Un des griefs, très-fondé, que plusieurs ont contre la grande industrie, c'est l'impossibilité matérielle, à laquelle beaucoup d'ouvriers et d'employés, notamment dans les chemins de fer, sont réduits pour l'accomplissement de leurs devoirs religieux ; c'est leur éloignement forcé de l'église, leur asservissement aux machines, sorte d'esclavage qui fait revivre parmi nous l'ilotisme antique. Pour peu que les choses continuent ainsi, il est sûr qu'il y aura

bientôt en France des milliers et des milliers d'hommes absolument sans pratiques religieuses, et cela par la nécessité de leur position, par le déplorable oubli où la religion a été tenue dans Torganisation de la grande industrie.

Quelques personnes, très-préoccupées des conséquences qui peuvent résulter à la longue d'un tel état de choses, ont songé à rétablissement de chapellenies près des gares de chemins de fer. Rien ne serait plus désirable.

Je connais également quelques grands propriétaires d*asines en France, qui ont bâti des églises à la portée de leurs ouvriers, et qui ont tout fait pour répandre parmi eux l'instruction religieuse, et honorer à leurs yeux la religion. C'est ce qu'avait fait également en Toscane, dans ses beaux établissements de Monte-Cerboli,— aujourd'hui Lardarello, — pour ses six cents familles d'ouvriers, l'honorable comte de Larderel.

Quoi qu'il en soit, l'abus que je signalais tout à l'heure tient à un vice dans l'organisation de l'industrie parmi nous, et non pas à l'industrie elle-même ; et revenant à la question qui m'occupe, j'applaudis, quant à moi, de toute mon âme, aux hommes qui, à l'aide des sciences appliquées à rindustrie, cherchent à doter leur pays d'importants établissements industriels.

Sans doute, il ne faudrait pas se lancer dans l'industrie sans avoir les qualités nécessaires pour y réussir. Un esprit calculateur, dont la hardiesse serait tempérée de prudence, un jugement sûr, de l'autorité dans le caractère, une volonté capable de s'imposer, un stage spécial et pratique dans l'industrie que l'on veut établir, et par dessus tout la volonté arrêtée et l'habitude prise de s'occuper par soimême de chaque chose et de voir de près les détails : voilà ce qui est requis absolument sous peine de ruine. Je ne conseillerai à aucun de ceux qui ne sont pas doués ainsi de s'embarquer dans de semblables entreprises. Le but le plus

noble ne justifie pas des imprudences toujours graves, car elles menacent la fortune des familles, et peuvent aboutir à des catastrophes.

Mais, je le répète, Thomme qui, convenablement doué pour les affaires industrielles, et préparé à ces affaires, voudrait consacrer une grande fortune et sa vie à faire de l'industrie en grand, tenterait une chose infiniment utile au pays et à lui-même, et donnerait aux possesseurs oisifs des grandes fortunes et des grands noms un bon exemple. Voilà ce qui est de toute évidence ; et ce qui ne Test pas moins, c'est que Tétude des sciences est absolument nécessaire à la grande industrie, puisqu'il n'y a pas une seule industrie qui ne puisse, d'un jour à l'autre, être modifiée et perfec* tionnée par une découverte nouvelle, par un nouveau procédé.

En tout cas, devant ce grand développement de la science et de l'industrie modernes, qui pourrait méconnaître l'importance nouvelle qu'ont prise les sciences? Aussi, a-t-il été nécessaire de leur donner une place, et une place considérable, dans l'organisation de l'enseignement public. Certes, je n'ai pas applaudi à la bifurcation ; je ne l'ai pas jugée propre à résoudre le problème qui se posait. Mais je n'en tiens pas moins l'étude des sciences pour une grande et belle étude, infiniment avantageuse, quand elle a lieu dans des conditions convenables, et qu'on ne lui sacrifie pas ce qui, dans l'éducation ne doit jamais lui être sacrifié, l'étude des Lettres. Je me suis expliqué longuement sur ce point dans mon précédent volume. Pour en revenir donc à l'objet propre de ces lettres-ci, je ne saurais trop applaudir à un homme du monde, qui consacrerait ses loisirë à la culture sérieuse et suivie d'une science quelconque : seulement, je me permettrais de lui conseiller d'y mêler quelque étude littéraire, de même que je conseille aux hommes qui font des Lettres leur occupation principale de ne pas rester

3S0 LB1TRE8 A UJf HOMME DU MONDE.

étrangers aux Sciences, de se tenir pour le moins au courant de leurs progrès, par la lecture de quelques livres bien faits:

Alieritts sic Altéra poscU apem res et conjurât amicè.

AUTU ATllTTAGE DES ÉTUDES SCIENTIFIQUES

Oserai-je ici émettre une pensée, très-réfléchie chez moi, ou plutôt un désir très-sincère et très-vif ?

Je dis et répète sans cesse dans ces lettres que je n'écris pas pour les hommes spéciaux, pour les savants : que je ne me propose pas de susciter des savants ; que j*écris au contraire pour les jeunes gens et les hommes du monde qui ont du loisir, mais qui n*en profitent pas, et que je ne leur demande qu'une chose^ au nom de leur propre intérêt : c'est d'occuper ces loisirs et de travailler.

Sans doute, et pour persuader ceux que j'ai particulièrement ici en vue, et les décider à s'introduire, au moins d'une manière générale, dans la connaissance des sciences naturelles, je pourrais leur dire simplement : Prenez deux petits volumes de M. Flourens, si haut placé lui-même dans les lettres comme dans les sciences, l'un ayant pour titre : Histoire des travaux et des idées de Buffon ; l'autre : Analyse raisonnée des travaux de F. Cuvier. Je n'en demande pas plus pour vous ouvrir les grands horizons de la science, et vous inspirer le désir d'y pénétrer autant que vous le permettront vos loisirs.

Voilà ce que M. Flourens dit lui-môme des grands travaux dont il a écrit l'histoire : « Les grands travaux de ces « deux grands hommes lient deux siècles ; les prévisions « de l'un deviennent les découvertes de l'autre. Et' quelles « découvertes I Les âges du monde marqués ; la succès-

a sion des êtres prouvée ; les temps antiques restitués ; les < populations éteintes du globe rendues à notre imagina- «c tion étonnée. Les travaux de Buffon et de Cuvier sont, « pour Tesprit humain, la date d'une grandeur nou- € velle. »

J'aurais toutefois pour ceux dont je parle ici, pour un grand nombre du moins d'entre eux, une ambition plus baute, qui, pour être pleinement justifiée, ne demanderait qu'une chose, à savoir qu'ils eussent eux-mêmes cette ambition. J'ai sous les yeux, en ce moment, VAnnuaire de NnstituL Je l'ouvre au titre de l'Académie des sciences ; et qu'est-ce que je vois dans cette académie? Onze sections que voici : Géométrie, Mécanique, Astronomie, Géographie et Navigation, Physique générale, ceci pour les sciences mathématiques ; — Chimie, Minéralogie, Botanique, Économie rurale. Astronomie et Zoologie, Médecine et Chirurgie, ceci pour les sciences physiques. — Je passe à l'Académie des sciences morales et politiques, et je vois de mêmes les sections suivantes : — Philosophie, Morale, Législation, Droit public et Jurisprudence, Économie politique et Statistique, Histoire générale et Philosophie, Politique, Administration, Finances. — Je parcours la liste des membres de ses diverses sections, et j'y vois, en grand nombre, avec des noms illustrés par eux-mêmes et par de nobles travaux, des noms tels que ceux de MM. le duc de Broglie, le duc de Luynes, le baron Séguier, Elle de Beaumont, le comte de Bougé, le comte Jaubert, et d'autres représentants de notre aristocratie française ; et en parcourant ces listes, je me dis naturellement ceci:

En vérité que d'honorables distinctions, que d'issues n'y a-t-il pas parmi nous pour les talents divers, et que de récompenses glorieuses pour le mérite et les utiles travaux ! Pourquoi donc les jeunes gens de famille, de fortune et de loisirs, pourquoi donc tant d'hommes du monde, si bien

doués d'ailleurs, s'ils savaient cultiver ce que Dieu a mis eu eux, n'aspireraient-ils pas, par quelqu'une de ces nombreuses voies, à quelqu'une des diverses sections de nos académies^ et ne s'attacheraient-ils pas, dans ce but, aux études et aux travaux qui y conduisent ? Pourquoi se jugentils incapables ? Pourquoi s'excluent-ils eux-mêmes ? Un grand but double les efforts, et quelquefois le talent. Je demandais tout à l'heure pourquoi tant de jeunes gens qui pourraient peut-être aspirer à la vie politique, s'ils s'y préparaient de bonne heure par de fortes et grandes études, ne s'y préparent pas. Eh bieni je demande maintenant pourquoi tant de jeunes gens et d'hommes du monde^ qui pourraient s'attacher> avec tant de succès, à quelqu'une des nombreuses branches des sciences, n'y pensent même pas, et perdent tristement leur temps et leur vie. Certes, cet aiguillon des distinctions scientifiques, des honneurs académiques, en vaut bien un autre. Que de gens remuent le ciel et la terre pour obtenir ce qu'on appelle parmi nous la croix d'honneur l Je demande s'il y a plus d'honneur à porter ce ruban qu'à être membre de l'Institut.

Tout ceci est bien humain, dira peut-être quelqu'un. Sans doute ; mais depuis quand est-il détendu de s'animer par les motifs humains, quand ils sont de nobles et légitimes stimulants ? Sont-ils exclusifs d'ailleurs des motifs plus élevés et chrétiens? Et quand par ces motifs -là un jeune homme, un homme du monde, se sera décidé à consacrer ses loisirs à quelqu'une des grandes branches delà science, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas alors pour l'élever vers les grandes pensées, et vers celui qui s'est appelé le Dieu des sciences ? Ah 1 sans doute, il faut redouter la science matérialiste^ la science athée; mais c'est précisément pour que la science ne tombe pas aux mains des matérialistes et des athées, qu'il importe que les chrétiens, loin de la délaisser, s'en emparent, et lui conservent

les tendances religieuses qui sont les siennes, et qu'il est de notre devoir, à nous chrétiens, de défendre et de sauvegarder.

Oui^ la vraie science, par ses tendances naturelles^ élève riiomme vers Dieu. N'en restez pas au début et aux prétentions de chaque science ; allez au terme et aux conclusions dernières^ à la philosophie, au résumé le plus élevé de chaque science : et vous verrez comment les progrès de rindustrie et des sciences peuvent être Thonneur de la religion, et s'harmoniser avec Tesprit chrétien et le sens le plus élevé de nos dogmes. Que trouvez-vous en effet au terme de toutes ces sciences ? Le voici : ;

c Toutes les sciences qui établissent des lois et une harmonie au sein du monde créé, l'astronomie, les mathématiques, la physique, prouvent un Dieu sage. Toute les sciences qui démontrent la subordination et l'application des choses aux besoins divers de l'homme, la chimie^ la botanique^ la médecine, prouvent que ce Dieu sage est bon. Si je m'élève aux sciences de Tâme après les sciences du corps, la logique et ses raisonnements sont fondés sur la supposition qu'il y a une vérité absolue, ou un Dieu sage ; la morale et ses prescriptions supposent un Dieu bon ; l'histoire ne se comprend pas et n'est qu'un jeu vain d'ombres mouvantes sans un Dieu juste. L'Esthétique, science des arts, partagée entre la contemplation de l'ensemble des choses, l'admiration des détails et la poursuite de l'idéal, s'écrie : « En Dieu résident l'exquise bonté et l'éternelle beauté ! » Et toutes ces siences de tous les ordres, logique et chimie, médecine et morale, astronomie et histoire, répètent à l'envi que ce Dieu sage, bon, juste, beau, est souverainement libre et qu'il est tout-puissant ; puis, retrouvant les mêmes caractères dans les plus petits faits de l'âme ou du corps du dernier homme, ou dans les plus petits détails de l'organisaiion du plus petit insecte ou de la moindre

38i LETTRES A UN BOMIIB DU MONDE.

plante, ces sciences ajoutent encore que cet être bon, sage, juste, beau, libre, tout-puissant, est partout présent. En sorte que le résumé de toutes les bibliothèques savantes est exactement contenu dans un petit article du catéchisme, et ces sciences, après beaucoup de travaux, de prétentions, de menaces, de recherches et de peines, sont comme autant de degrés, taillés à coups de marteau, qui viennent se ranger Tun sur l'autre pour conduire à Fautel du Dieu que nous adorons ! »

Et Torateur catholique de Malines, auquel j'emprunte ces belles paroles, ajoutait :

« Oui, Messieurs, encore une fois, les sciences prouvent Dieu. Les savants s'éloignent quelquefois de Dieu; les sciences, jamais I Elles ressemblent à ces flottilles de pêcheurs qui laissent chaque année vos rivages pour aller explorer les régions glacées du Nord. Quel triste moment! Le port semble vide, les navires sont partis, tout est perdu. Rassurez-vous : ils reviendront; peut-être pleurera-t-on quelques naufrages, mais le plus grand nombre des barques rentrera. Elles n'auront rien emporté qu'elles n'aient reçu du port; elles n'auront rien trouvé qu'elles ne lui destinent. Ainsi les sciences, entraînées par ceux qui les dirigent, paraissent quitter TÉglise dont elles ont tant reçu, et le port semble déserté ; mais ayez patience, elles ne s'éloignent que pour revenir. Pendant ce temps, nous, qui demeurons k terre, sachons travailler à rendre le port plus large, et la rive plus hospitalière ! »

Voilà, mon ami, ce que j'avais à vous dire en faveur des sciences.

YINGT-DEUXIÈME LETTRE

Étude de ragriculture.

Peut-être serez-vous étonné du sujet que je choisis pour ma lettre aujourd'hui : ce sujet ne semble guère pouvoir entrer dans le plan que je me suis tracé : c'est de Tagriculture en effet que je me propose de vous parler. « L'agriculture ! direz-vous ; mais quelle place peut occuper l'agriculture dans les études qui conviennent aux loisirs d'un homme du monde? L'agriculture n'est pas une étude. Ce n'est qu'un travail manuel. »

A cela, j'ai deux choses à répondre : \^ ce travail est une grande, noble et féconde occupation, qui vaut mieux certes que l'oisiveté et la nullité où tant de jeunes hommes passent leur vie ; et avant tout, c'est là ce que je veux combattre : le rien faire ; 2^ à ce travail peuvent être mêlées les plus belles et les plus intéressantes études, pourvu qu'on fasse de l'agriculture d'une façon tant soit peu intelligente et libérale. C'est, j'espère, ce que je n'aurai pas de peine à vous démontrer.

J'ai eu l'occasion, une fois dans ma vie, de dire ma pensée sur l'agriculture, et de mêler, au juste éloge que j'en ai fait, quelques conseils qui pourraient encore n'être pas inutiles à un grand nombre d'hommes de notre temps. Je vous demande la permission, mon cher ami, de mettre sous vos H. É., iiu 22

yeux quelques-unes de mes paroles, et tout d'abord de répondre à cerlains dédains aussi déraisonuables qu'immérités, afln de replacer l'agriculture dans le haut rang, et dans rbonneur et Testime qui lui sont dus :

€ Si J'ouvre en effet, disais-je, les antiques archives du genre humain, à la première page, avant la chute originelle, au temps même de la primitive innocence, je trouve déjà l'agriculture. Dans le séjour bienheureux de Tantique Éden, rhomme innocent dut travailler, et travailla la terre : Posuit in paradiso voluptatis^ ut operaretur eum. {Gen. 2.) Ainsi, le travail, avant d'être un châtiment, fut pour l'homme une loi, une condition de son bonheur, de sa dignité, de son existence, un noble et nécessaire emploi de ses facultés et de ses forces.

« L'homme^ comme le disait autrefois Job, cet illustre pasteur et agriculteur de Tldumée, rhomme est né pour travailler comme Voiseaupour voler. Et quel fut le premier travail donné par Dieu à l'homme? Le travail des champs. Et, chose digne d'être remarquée, chez les peuples païens eux-mêmes, comme par un souvenir des traditions primitives, une origine divine était pareillement attribuée à l'agriculture : on pensait que l'art qui nourrit les hommes venait du ciel, et qu'un Dieu lui-môme avait dû l'enseigner à la terre.

« Aussi, ce n'est pas seulement chez les Hébreux que l'art le plus honoré, le premier des arts, était l'agriculture ; ce ne sont pas seulement les premiers fils d'Adam qui furent agriculteurs et pasteurs; ni les patriarches, ces hommes si simples et si grands, qui vivaient sous la tente, au milieu des troupeaux et des champs. Ouvrons les histoires profanes : les plus anciens et les plus grands peuples, les Chaldéens, les Égyptiens, les vieux Romains, qu'étaientils? Des peuples guerriers et laboureurs...

« Telle fut l'estime que fit de l'agriculture la sage anti-

quité! Et, certes, Tantiquité avait raison de penser ainsi de ragriculture; car Tagriculture est le fondement même de la vie humaine : ragriculture est la nourricière du genre humain. Si donc la véritahle grandeur, si la réelle noblesse, c'est de servir à quelque chose ici-bas, c'est d'être utile, qu'y a-t-il de plus noble et de plus grand que l'agriculture?

(( Je sais jusqu'à quel point l'industrie et le commerce nous intéressent ; l'industrie, qui pénètre les entrailles de la terre, s'empare des forces de la nature et les assujettit au service de l'homme ; qui lui soumet l'eau, le fer, le feu, la vapeur ; qui lui fait des tissus, des vêtements, des habitations, des voies rapides ; qui le protège, le défend et l'enrichit de toutes manières ; le commerce, qui rapproche les peuples, leur permet d'échanger leurs biens mutuels, et fait profiter chacun des richesses de tous ; le commerce, par qui l'ancien monde tend la main au nouveau, et le nouveau envoie à l'ancien ses trésors ; le commerce, par qui la bonne foi, l'équité, la franchise, la justice sévère, l'économie, le travail et toutes les vertus fortes et secourables peuvent et doivent s'entretenir parmi les hommes.

a Je sais tout cela ; mais enfin, ce n'est pas Tindustrie, ni le commerce, c'est l'agriculture qui ravit au sol la sève de vie renfermée dans son sein ; c'est k elle que l'homme doit ce que les saints livres appellent admirablement rotur partis^ la force du pain, et puis la joie de l'huile, oleum lœtitiœ^ et cette autre liqueur, dont l'Ecriture n'a pas craint de dire qu'elle est faite pour réjouir le cœur de l'homme, vinum IxtU flcans cor hominis,

« Le pain, le vin, la vie, eh bien ! c'est à la forte et austère agriculture que nous les devons ; c'est par elle que Dieu nourrit l'humanité.

« Et voilà pourquoi on n'a jamais pu^ dans aucune langue, à aucune époque, quel qu'ait été l'abaissement des esprits, — car il y a des temps où les esprits s'abaissent, et aussi

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les cœurs, — on n'a jamais pu avilir rien de ce qui touche et sert à Tagricuiture : la bêche, la charrue, la herse, la faucille, tous les instruments du labourage, seront toujours des noms respectes dans toutes les langues, fidèles interprètes des vrais sentiments de rhumanitë. La philosophie, Thistoire, la poésie même les rediront toujours avec honneur. »

Voilà des choses, mon ami> qui ne sont pas inutiles à rappeler dans une époque comme la nôtre, où certains préjugés sont encore si puissants, où la dignité est souvent si mal comprise, où certains esprits légers et vains, ignorants de leur temps comme de leurs devoirs, ne sentent pas assez que la noblesse du nom et Thonorabilité de la naissance ne confèrent à personne le droit de mépriser les choses dignes de respect ; où, pour le dire en un mot, il y a encore des gens qui croiraient s'abaisser, s'ils s'occupaient d'agriculture.

Certes, Fénelon n'était pas dans ces pensées, quand il écrivait pour les femmes de haute naissance ce que beaucoup d'hommes aujourd'hui feraient bien de méditer : a La plu- « part négligent l'économie comme un emploi bas, qui ne c convient qu'à des paysans et à des fermiers. Surtout les « personnes nourries dans l'abondance et la mollesse sont « indolentes et dédaigneuses pour tout ce détail. Elles ne « font pas grande différence entre la vie champêtre et celle « des sauvages du Canada. Si vous leur parlez de vente de « blé, de culture des terres, des différentes natures de revet nus, de la levée des rentes, de la meilleure manière de « faire des fermes, elles croient que vous voulez les réduire « à des occupations indignes d'elles. » Et Fénelon ajoutait : t Après tout, la solidité de l'esprit consiste à vouloir s'insc truire exactement de la manière dont se font les choses « qui sont le fondement de la vie humaine. Toutes les granc des affaires roulent là-dessus. La force et le bonheur d'un a Etat consistent non à avoir beaucoup de provinces mal « cultivées, mais à tirer de la terre qu'on possède tout ce

« qu'il faut pour nourrir aisément un peuple nombreux, i» Un homme qui fait autorité en agriculture, Olivier de Serres, disait également : a La femme est l'âme de l'agricul- « ture. » — Puis il cite à Tappui de cette parole Tautorité même de Salomon : « Qui trouvera la femme forte ? s'écrie « Salomon ; sa valeur est bien au-dessus de celle des perles.» Salomon décrit ensuite la femme adonnée à tous les soins du ménage agricole : « Celui qui l'a trouvée, dit-il, a trouvé un <K trésor ; il le puise dans la bienveillance de Dieu. »

Et Jacques Bujaut disait h tous, pères ou mères de famille : « Aimes-tu tes enfants, soigne tes terres. »

Qu'on l'entende donc bien : il n'y a personne, ni homme, ni femme, si grand seigneur, si grande dame que ce soit, qui doive craindre de se rabaisser en s'occupant d'un labeur aussi noble, aussi utile que celui de l'agriculture, et, je l'ajoute, d'une importance sociale si grande, au point de vue des mœurs comme au point de vue de la richesse nationale :

En effet, « la société doit à Tagriculture, ce qui n'est pas moins nécessaire à un peuple que le pain matériel et la richesse, des mœurs tempérantes, des vertus fortes et viriles, des races robustes. L'ordre, l'économie, l'activité, la prévoyance, la persévérance, sont nécessaires aux travaux des champs. Les rudes labeurs de la culture imposent une vie sobre et réglée, endurcissent aux fatigues et trempent les caractères en fortifiant les corps. Voilà les vertus que, de tout temps, on a remarquées dans la race agricole : ses mœurs plus pures, casta pudicitiam serval domus^ comme disait admirablement Virgile ; sa patience infatigable aux travaux, patiens operum ; sa frugalité modeste, parvoque assuetajuventus ; son ferme bon sens et sa loyale équité, malgré les finesses dont nous nous plaignons quelquefois, extremaper illos justitia^ excedens terris, vestigiafecit; enfin son esprit

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religieux. C'est pourquoi un auteur ancien, Colnmelle, qui a beaucoup écrit sur l'agriculture, disait : « La vie des c champs est voisine, sans aucun doute, sinon parente, de c la sagesse iVita rusticay sine dubitatûme, proxima et quasi < consanguinea sapietitiœ est. » £t le vieux Caton disait aussi : t C*est parmi les cultivateurs que naissent les meil- « leurs citoyens et les meilleurs soldats. »

« Le travail des champs est essentiellement moralisateur. Cette lutte contre la rude nature, avec ses fatigues et ses périls, a pour nécessaires auxiliaires les plus mftles vertus. Interrogez Texpérience ou la science, Téconomie politique ou la bonne routine du village : elles vous disent, avec la religion, que la terre ne vaut que par Thomme^ et que rhomme ne vaut que par son âme : intelligence, vertu, instruction, piété, du berger au fermier, du laboureur au propriétaire, voilà le premier capital et le fonds indispensable.

« Ce n'est pas tout : notre époque, on le sait, est profondément tourmentée ; eh bien, Tagriculture est une solution large, pratique et pacifique de la plupart des redoutables problèmes qui agitent notre temps.

« L'agriculture est ennemie des troubles publics, nonseulement par son intérêt, mais par sa constitution même ; elle occupe Thomme loin des villes, loin des théories perverses et des dangereuses utopies ; elle ne le sépare point de sa famille, ni d'aucune des affections et des biens qui lui sont bons et chers ; elle ne Téloigne que de ce qui est pernicieux à lui-même et à TËtat. On s'effraie depuis quelque temps de l'émigration croissante des campagnes vers les villes ; on y entrevoit avec raison plus d'un péril pour la fortune agricole et pour l'état moral du pays : eh bien ! seule de nos jours, l'agriculture ralentit du moins ce mouvement et combat les périls, créés ici par la surabondance, là par le dépérissement... »

Les pensées que j'exprimais dans ces paroles, mon ami^

je les retrouve dans des pages remarquables publiées par un homme qui a quitté une grande carrière industrielle et scientifique pour se vouer à Tagricuiture, et dont je suis heureux de citer ici l'exemple et Tautorité. Dans cet écrit, qui a pour litre : Du Progrès agricole^ M. Ernest Pépin Lehalleur se demande quelles conséquences a eues chez nous le délaissement des travaux de Tagriculture pour les travaux industriels, et il répond : « Des désordres graves, aussi bien « dans Tordre moral que dans Tordre économique. Les « populations se sont à la fois déplacées et déclassées ; elles c ont déserté les campagnes moralisatrices et créatrices « des produits agricoles, pour venir encombrer les villes « démoralisatrices et créatrices des produits industriels. « Par suite, la production agricole n'est plus restée en rap- « port régulier avec les besoins de la consommation; de « l'encombrement des villes et des variations trop brusques «c dans les conditions générales de l'alimentation sont nées ff des crises sociales et politiques qui ont ébranlé les bases « de la société K »

Ces périls, du reste, tiennent tellement à la nature des choses, que de tout temps ils se sont manifestés dans les sociétés où les occupations des champs ont été désertées pour les séductions des grandes villes ; et Cicéron, qui vivait comme nous à une époque d'agitation et d'inquiétude sociale^ a exprimé, à sa manière, les mêmes pensées que nous exprimions tout à Theure : « C'est dans les villes que se crée « le luxe, disait-il. Le luxe produit la cupidité ; la cupidité « fait naître Taudace. De là toute espèce de crimes, qui ne « peuvent prendre origine dans les habitudes sobres et la- « borieuses de la vie agricole. L'agriculture enseigne Téco- « nomie, le travail, la justice. »

Gicéron ajoutait : « L'amour de la patrie, source de tant

* Du Progrès agricole^ par M. Ernest Pépin LehaUeur.

< de vertus, existe au plus baut degré dans les populations « agricoles qui se perpétuent sur rbéritage de leurs aïeux, c C'est parmi elles, — comme Tavait déjà dit Gaton, — que « naissent les plus braves soldats. Strennissimi milites gi- « gnuntur. »

Maintenant, mon ami, au point de vue plus directement religieux et cbrêtien, qui n'a remarqué que le Sauveur tire sans cesse ses enseignements, ses images, ses paraboles, des choses de la campagne et des travaux mêmes de Tagriculture? « 11 se compare lui-même à la vigne, et nous aux branches. Il n'est pas seulement le semeur céleste, il est la semence, il est la tige, il est la sève féconde. Les apôtres de r£vangile sont les ouvriers de la vigne du Seigneur ; TEglise, c'est un grain de sénevé qui croît et devient un grand arbre. La tâche échue à chacun dans la vie, c'est une journée de travailleur ; la récompense après la vie, c'est le salaire après le travail du jour; ce monde où les méchants sont mêlés aux bons, c'est un champ oCi l'ivraie croit avec le bon grain ; le juge suprême qui fait rèteruelle séparation, c'est le laboureur qui vanne son blé dans son aire, recueille le Iroment dans ses greniers, et jette la paille au feu. L'homme inutile dans la vie, c'est le figuier stérile; il est maudit, c Je vous ai posés, nous dit le Sauveur, pour que vous alliez « et que vous portiez des fruits. ^ Comme c'est l'usage de l'homme des champs, il emprunte des pronostics aux vents, au soleil, et lit dans le ciel les signes du temps : il demande aux oiseaux, aux lis des campagnes, de nous parler de la Providence; il nomme, comme image des vertus et des vices, les boucs et les brebis, les serpents et les colombes, les loups et les renards, et jusqu'à cette race immonde, mais utile, qu'on a heureusement perfectionnée, sans pouvoir néanmoins ennoblir son nom, pas plus que les penchants grossiers dont elle est le triste et expressif symbole. Il parle de la métairie et du fermage, des bonnes et mauvaises terres,

des bons et mauvais serviteurs, de Téconome infidèle. Il n'est pas jusqu'à la basse-cour des demeures rustiques et à ses plus humbles habitants qui ne lui fournissent d'aimables symboles : « Comme la poule, dit-il, rassemble ses petits sous ses ailes, combien de fois n'ai-je pas voulu vous ramener près de moi, et vous ne l'avez pas voulu I »

« Y a-t-il d'ailleurs, mon ami, je le demande, un travail qui soit plus dans la dépendance immédiate de Dieu, et où l'impuissance personnelle de l'homme soit plus évidente ? Que faut-il quelquefois pour détruire le travail et les espérances de toute une année? Fénelon le disait autrefois aux laboureurs des Flandres : « Une nuit froide, un orage, un « rayon de soleil après un brouillard, c'est assez; » telle est l'agriculture. Âh ! dans les villes, au milieu des travaux de Thomme, des merveilles de son industrie et de ses arts, je conçois qu'on se laisse étourdir par le bruit des machines, et que la main de l'ouvrier mortel dérobe aux regards celle de l'ouvrier divin ! Mais l'agriculteur, dans la solitude active et le silence animé de ses travaux, rencontrant Dieu à chaque pas, ne saurait pour ainsi dire penser qu'à lui : la sérénité du jour et le nuage, la sécheresse et la pluie, le conduisent aussi naturellement à la prière que s'en détourne facilement le travailleur asservi et surmené de nos grands foyers, de nos dévorantes fournaises industrielles. Aussi, l'industrie a des dates; l'agriculture n'en a pas: elle est comtemporaine de la création. Que dis-je? elle a été créée par le Très-Haut lui-même : Rusticationem creatam ab Altissimo.

« Par le travail des bras, par les vertus du cœur, par la prière de Tâme, viendront s'asseoir sous le toit du cultivateur, qu'il soit riche, qu'il soit pauvre, la paix, la joie, la forte santé, la calme conscience, le tranquille bonheur, les douceurs de la famille, la simple sagesse, le mens sana in eorpore sano^ c'est-à-dire les plus précieuses bénédictions

de Dieu : tous ces biens, qui sont Tapanage et la récompense du cultivateur honnête, Thonneur pur de sa modeste et noble profession, et qu'il sera heureux et fier de traosmettre à ses enfants comme un glorieux héritage. Ah! que les cultivateurs, qui ont compris la dignité de leur élat, ne rêvent donc pas pour leurs enfants, rêve sitôt suivi de déceptions cruelles, une aulre condition, un autre bonbeurî qu'ils se gardent de jeter imprudemment leurs fils et leurs filles à la corruption des villes! Mais leur mettant de bonne heure à la main la bêche, la charrue, la faucille, tous ces nobles instruments de la fécondité de la terre, de la légitime indépendance et du bonheur de l'homme, qu'ils soient fiers de leur dire : « Je vous laisse ce que m'ont laissé mes pères : l'air natal, le toit, le champ, le travail, des goûts simples, l'amour de Dieu, et la paix du cœur ! Précieux patrimoifle I puisse-t-il être gardé! Puissent les enfants comme les pères continuer à manier la bêche, la charrue, la faucille, à iravailler aux champs, sous le ciel, sous le soleil, respirante pleine poitrine l'air vivifiant et la lumière, toce à face avec les merveilles de la nature et les beautés de Dieu! Ab! oui, cela vaut bien, pour la santé de l'âme et du corps, les rues étroites des cités, les fumées de Tusine, l'air étouffant des ateliers. »

Telles sont, mon cher ami, les vues générales que je voulais mettre sous vos yeux, pour vous rappeler et yoos faire bien comprendre la noblesse, la dignité, l'utilité et la sainteté même des occupations agricoles.

iMais un grand malheur que je déplore, pour ma part, presque h l'égal de l'émigration des campagnes vers les villes, c'est l'absence des grands propriétaires, qui ne résident pas dans leurs terres, ou, n'y faisant que de rares apparitions, n'y exercent point l'action heureuse qu'ils

LETTRE XXll. — ÉTUDE DE L'AGRICULTURE. 395

pourraient y exercer, et abandonnent les paysans à euxmêmes, ou à rinfluence souvent désastreuse de la petite ville voisine. C'est pourquoi je disais, et je redirai ici, surtout aux descendants de ces familles qui ont longtemps parmi nous possédé si largement la terre : « Pourquoi, si « l'industrie et le commerce ne vous conviennent point, ne « seriez-vous pas de nobles, et môme si vous le pouvez, « d'illustres agriculteurs? Au lieu d'émigrer aussi des cam- « pagnes, et d'aller trop souvent traîner à Paris dans les « clubs, dans les cerclés ruineux du jeu et du plaisir, une « vie si peu digne de vous, et jeter le reste de vos biens « dans les abîmes de luxe, ne vaudrait-il pas mieux, pour « vous, habiter honorablement vos terres, et pousser dans a le pays ces racines profondes que les révolutions elles- « mêmes ne sauraient arracher? Oui, soyez fidèles au sol « qui a fait votre nom et voire grandeur, et le sol vous sera « fidèle à son tour, et les populations vous béniront! La « bénédiction de Dieu descendra sur vous, et par vous sur « elles!

« Et l'on ne verra pas se réaliser sur vous et contre « vous cette terrible parole du prophète : -4 w/^r^^wr factio « lascivientium : la faction des hommes de plaisirs sera « éternellement inutile, et on en débarrassera la terre. » (Amos, 6.)

En résumé, mon ami, ma pensée est que l'agriculture oflre un débouché admirable aux forces inoccupées, aux intelligences oisives, aux jeunes gens et aux hommes détournés, pour une raison ou pour une autre, des carrières officielles ou des carrières libérales; et mon plus vif désir serait de voir se généraliser parmi nous le goût de ce mâle et noble labeur, qui est d'ailleurs si bien en harmonie avec toutes les vertus domestiques et guerrières, sociales et chrétiennes. J'aimerais que quiconque a des terres, s'il le peut, habitât ses terres, les cultivât on les fit cultiver sous

3% LETTRBS A Ull HOMME DU MONDE.

ses yeox, se plût à la campagne^ se passionnât pour Tagriculture, fût des sociétés agricoles, des comices et des concours agricoles, s'occupât à parquer, élever des bestiaux, améliorer les races, les méthodes, les outils, les machines, et provoquât ainsi, par ses exemples et tous les moyens dUnfluence en son pouvoir, les progrès d*un art qui intéresse à un si haut degré la prospérité d'un pays.

La thèse que je soutiens formellement, mon cher ami, vous le voyez, c'est que Tagriculture, pour les hommes les mieux nés et les plus cultivés, pourrait être, non pas seulement une occupation des loisirs, mais une carrière noble, féconde, rémunératrice, et j'ajoute tout à fait libérale et scientifique.

Noble, je Tai assez démontré; féconde, rémunératrice, c'est ce que le simple bon sens conçoit sans peioe, et ce que les hommes spéciaux qui s'occupent aujourd'hui en France, avec intelligence et dévoûment, du progrès agricole, ont démontré péremptoirement, et pour ainsi dire mathématiquement; pourvu, bien entendu, qu'on soit un véritable agriculteur, et qu'on ait l'aptitude, les connaissances, et surtout Tapplication nécessaire pour tirer de la terre ce que la terre peut donner. Je ne veux pas entrer dans tous les détails de cette grande et intéressante question ; mais j'ai ici sous les yeux des pages où M. Pépin Lehalleur, entrant, comme il convient, dans tous les détails techniques et pratiques, prouve avec évidence, par les faits mêmes, et par des faits irrécusables, que « le capital et le « talent peuvent amener la grande culture à produire à « plus bas prix que la petite culture la viande, le blé, la «c laine, les plantes industrielles, c'est-à-dire l'huile à brû- « 1er, le sucre, l'alcool, ces articles de grosse consomma- < tion, et conduisent peu à peu la petite culture à créer « plus particulièrement des produits exigeant plus de tra- « vail que de capital, tels que ceux de la vigne et de l'oli-

LETTRE XXÎI. — ÉTDDE DE L'AGRICULTURE. 397

« vier'pour les contrées méridionales, et pour tous les « climats ceux de la culture maraîchère; » où il prouve que pour le blé en particulier, « la grande culture est mieux « placée que la petite culture pour obtenir rabaissement c du prix de revient, but du progrès agricole, n) Voilà ce que Texpérience démontre, et il n'y a plus à contester de telles vérités.

Si quelqu'un maintenant me disait : « Mais prenez garde! par trop de zèle, vous dépassez vous-même le but. L'agriculture est une chose qu'on ne peut pas faire à demi. Pour y réussir, il faut s'y donner tout entier. Rien n'absorbe davantage. Que deviendront alors les travaux d'esprit et la culture de l'intelligence? L'agriculture tuera l'étude. »

Eh bien! lors même que cela, pour quelques-uns, devrait être, je ne crains pas de le dire : il n'y a pas à hésiter entre un agriculteur et un oisif. Quand un homme ne ferait toute sa vie que de l'agriculture, il aurait employé honorablement et utilement sa vie pour lui et pour les autres.

Mais rien n'est plus contraire à la vérité des choses que de considérer un homme qui s'occupe d'agriculture, comme fatalement exclu de l'étude et des jouissances intellectuelles. Quels que soient les labeurs plus grands que l'agriculture impose à certaines époques, ils n'absorbent pas tellement les loisirs dans tout le cours d'une année, qu'il n'en reste encore pour se délasser de la surveillance, ou même du travail personnel, par quelques études attachantes. Et cela est si vrai que, parmi les hommes mêmes dont je recommande les œuvres littéraires , il en est, M. de Falloux, par exemple, qui s'occupent beaucoup d'agriculture, obtiennent des prix, des médailles, dans les concours, et par là s'honorent aux yeux de la France, comme ils se sont honorés dans d'autres luttes, sur un autre théâtre.

D'ailleurs, il est un moyen bien simple, et même tout à fait nécessaire, de mêler Tëtude à ragricaltnre : c'est de faire de Tagriculture une étude; car elle est elle-même, tous les grands agriculteurs le savent, une science très-vaste : mille éludes accessoires s'y rattachent, l'étude des terrains. Tétude des plantes et des arbres, l'étude des races animales^ l'étude des produits et du prix des denrées ; et aussi des études de commerce, de statistique, même de législation et de finances, môme des études morales; en un mot, bien que l'agriculture soit avant tout une science pratique, et qu'il y ait quelquefois un danger à être^ en agriculture un liomme de théorie, il n'en est pas moins vrai qu*il faut beaucoup savoir et beaucoup étudier pour être un agriculteur entendu et faisant autorité. J'en connais, j'en pourrais citer ici, qui, sans rien négliger des détails d'une très vasie exploitation, prennent aussi Tagriculture par son côté scientifique, et ne craignent même pas de faire de longs voyages pour étudier et comparer les terrains, les méthodes, les résultats : c'est là assurément une manière libérale de faire de l'agriculture.

On peut même dire aujourd'hui que le progrès des sciences physiques et malliématiques, qui a transformé l'industrie, pousse aussi, et nécessairement, l'agriculture dans une voie scientifique.

De même que les sciences s'appliquent à l'industrie et la fécondent merveilleusement, de même elles s'appliquent à l'agriculture, et sollicitent par conséquent l'agriculteur. Oui, l'enseignement des sciences présentent à l'agriculteur les plus précieuses ressources, car presque toutes ont de nombreuses applications à l'art agricole. C'est ce que Vautour de la brochure que j'ai déjà citée démontre également,, avec détail et autorité, dans une page que je veux placer tout entière sous les yeux de mes lecteurs. Il y a ici une telle pénétration et expérience des choses, et un tel encou-

rarement aux travaux scientifiques et agricoles, qu'on ne m'en saura pas mauvais gré.

« Lorsqu'il s'agira d'arrêter le plan, la coupe et Téléva- (( tion des constructions rurales qui seront le centre de « l'exploitation , le tracé des routes appelées à faciliter a le transport des engrais, la rentrée des récoltes, le plan (( des améliorations foncières^ telles que drainages et irri- « gâtions; lorsqu'il s'agira de les mettre à exécution dans « les meilleures conditions de durée et de dépenses, ne « sera-t-il pas très-utile à l'agriculteur d'être familiarisé « avec les connaissances de Vingénieur?

« Lorsqu'il s'agira d'analyser les sols et les sous-sols « d'un domaine, ainsi que les eaux qui, en y circulant, con- « tribuent à l'alimentation des plantes, lorsqu'en raison de « ces analyses, il s'agira d'adopter le meilleur mode d'a- « mendement, de choisir et d'acheter souvent des engrais « commerciaux d'une nature et d'un richesse déterminée, « les notions du physicien et du chimiste ne seront-elles « pas profitables à l'agriculteur?

« Lorsqu'il devra acquérir les instruments destinés à fa- « çonner son sol, soit argileux, soit calcaire; à répartir à tt moins de frais et uniformément les semences; à sarcler <K les plantes, h les couper, à en extraire les graines, à « les concasser; à hacher les pailles, à couper lesracines, « à les distiller, etc., les connaissances du mécanicien ne « lui seront-elles pas d'un grand secours?

« Lorsqu'il devra suivre pas à pas la marche profitable « ou onéreuse de ses diverses spéculations, soit végétales, '( soit animales, les connaissances du comptable ne lui deu vront-elles pas être au moins aussi indispensables qu'elles « le sont au grand industriel?

« Certes, personne ne saurait contredire de semblables « assertions. Mais, à ces notions déjà étendues, ragrlculf< teur progressif devra allier les connaissances quiconsti-

« tuent Véconotnie rurale^ c'est-à-dire la science de Torgau nisation du travail agricole, fondée sur un bon choix de « spéculations en harmonie avec le climat, la nature du sol, « son degré de fertilité^ les débouchés, les routes et les bras « disponibles, et enân sur une connaissance approfondie • des lois qui assureront leur succès à Taide des façons « culturales bien faites en temps opportun, et d*un amena- « gement bien étudié des assolements, »

Certes, après ces démonstrations, M. Pépin Lehalleur avait bien le droit de conclure par ces belles paroles, qui élèvent la question à son vrai et grand point de vue :

« Au degré dMnstruction que devra posséder Tagriculteur « progressif, tout le monde reconnaîtra que de métier « qu*ii est encore trop souvent aujourd'hui, l'art agricole « perfectionné devient la plus noble des carrières, peut « offrir à Thomme instruit le théâtre le plus élevé des con- « naissances humaines, la plus noble et la plus indépen- « dante des positions sociales , et rend à Tagricullure la « première place, qu'elle doit occuper dans la position ma- « térielle. »

En soutenant donc que Tagriculture offre aux hommes riches et instruits une carrière, et la plus féconde, et la plus indépendante des .carrières, et non pas seulement une occupation secondaire, propre à utiliser simplement leurs loisirs; et en ajoutant que Tagriculture peut et doit s*allier aux études, et que c'est là aussi une carrièrB libcraie et scientifique, je ne crains qu'une chose, non pas d'être dans Terreur, mais de n'avoir que trop raison, et d'ouvrir là des perspectives qui feront reculer les faibles courages. Mais non, j'ai meilleure espérance de ceux à qui je m'adresse.

Et d'ailleurs, dirai-je aux riches capitalistes ou aux riches propriétaires, qui ne voudront ni prendre pour eux cette carrière, ni la destiner à leurs fi's, et les préparer en con-

LETTRE XXII. — ÉTUDE DE L'AGRICULTURE. iOI

séquence, par les études indispensables : sans vous dévouer entièrement à cette grande et noble occupation, ne pourriez-vous pas choisir telle ou telle branche de l'industrie agricole, et Têtudier, et vous y livrer tout à la fois comme à un délassement intellectuel plein de charme, et à une occupation qui ne serait peut-être pas sans profil?

Une des branches de Tindusti'e agricole que je conseillerais le plus volontiers à ceux dont je parle ici, et qui peut les occuper agréablement sans les absorber entièrement, c'est Tarboriculture. Le bon aménagement du jardin potager et surtout du jardin fruitier, la taille et la conduite des arbres à fruit de diverses natures, offrent des avantages immédiats, et initient en même temps aux grands problèmes agricoles qui réclament des études plus étendues et un dévoûment plus complet, et à cette admirable économie des lois providentielles de la végétation, si merveilleuse à étudier de près.

Une branche plus importante encore et non moins attrayante de l'agriculture, c'est certainement la sylviculture. Les bois, qui constituent encore une portion si considérable du patrimoine des familles anciennes et riches, sont en général trop négligés : on s'imagine qu'il suffit de les laisser croître comme ils veulent, et de toucher le prix de leur vente. Rien de plus faux : les bois demandent à être gouvernés, soignés, perfectionnés, élevés tout comme les autres produits de la nature végétale ou animale. Depuis quelques années, la science forestière a fait de grands progrès en France; mais ces progrès sont encore trop restreints, par suite de la noncha»a:.ce d*^une foule de propriétaires forestiers. Je ne saurais assez recommander à ceux qui ont confiance en moi les Annales forestièresy recueil mensuel destiné à propager, sous une forme quelquefois un peu

trop savante, la théorie et la pratique de radminislraiion des forêts. La diminution progressive du sol forestier de la France, par suite des aliénations si déplorablement frtquentes des bois de TEtat, donnerait une valeur chaque jour plus considérable aux bois que les pères de famille prévoyants auront su conserver en sacrifiant les jouissances du présent au profit de Tavenir. Tout propriétaire de forêt devrait, selon moi, s'agréger à la Société forestière dont le recueil que je viens de citer est Torgane : il s'assurerait ainsi, moyennan une cotisation minime, des conseils utiles, et le concours de gens intéressés à la défense et au progrès de la propriété forestière.

Outre le soin de gérer et d'améliorer les forêts eiistantes, il y a celui d'en créer de nouvelles : c'est à quoi peuvent et doivent travailler les propriétaires qui ont des bruyères, des friches, des landes, ou même de mauvaises terres, dont les récoites, maigres et chétives, ne valent pas le labour ni le fumier qu'on leur prodigue. En semant, en plantant de^ arbres conifères sur ces terrains ingrats^ ils sont à peu près assurés d'augmenter leur patrimoine, et de se procurer en même temps des jouissances aussi légitimes que naturelles. Je connais un grand orateur qui, éloigné un moment de la vie publique, a cherché une distraction en plaçant près d'un million de pins et de sapins, dans le Morvan, sur des terres où ne poussaient que des bruyères. Je suis heureux de nommer après M. de Montalembert un de mes diocésains, M. de Laage, qui a fait dans la Sologne le même essai, arec la même intelligence. Ils ne s^en sont pas mal trouvés n' l'un ni l'autre, sous aucun rapport. Rappelez-vous le vers de La Fontaine :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage 1

Et aussi la coupe des bois, lorsque le temps en viendra. Je puis citer également M. le comte Amédée Des drs.

auteur d'un fort intéressant traité sur VElagage des arbres (Paris, 4865, chez Rotschild, éditeur), très -élégant petit volume^ orné de charmantes gravures.

Je ne veux pas, mon ami, m'étendre davantage sur ce grand et intéressantsujet ; ce que j'ai dilsuffit pour appuyer mes conclusions, que je répète en terminant :

4® L'agriculture, par son origine, par sa nécessité, par ses bienfaits, par son influence moralisatiice sur les populations, doit être tenue en haute et universelle estime en tout pays ; et même^ pour emprunter ici la pensée et le langage d'un de nos vieux écrivains : « Le fruit de l'agriculture « étant commun et salutaire à toutes sortes de personnes, « aussi de tous hommes cette belle science doit cstre en- « tendue. ■ (Olivier de Serres).

2<» L'agriculture est une carrière, noble, féconde, rémunératrice, libérale et scientifique, digne de tenter les grands propriétaires, les grands capitalistes, les héritiers des grands noms, et, je l'ajouterai, les pères de familles nombreuses.

Le père d'une nombreuse famille, et, par suite, aisée plutôt que riche, s'il se décide à suivre la carrière agricole, s'en trouvera bien, pour sa famille et pour lui-môme, pourvu qu'il s'y livre avec l'assiduité et le dévoûment qu'exige l'agriculture, pour être convenablement rémunératrice. Et voici comment j'entends la chose. Il préparerait son fils aîné à suivre celte môme voie, et il assurerait ainsi l'avenir de son entreprise agricole; car toute entreprise de celte nature comporte un certain nombre d'années pour sa complète réalisation, nombre d'années variable, bien entendu, selon la nature des améliorations foncières réclamées par le domaine, et aussi selon la [puissance des ressources financières disponibles. — Le père de famille, après avoir formé

404 LETTRES A VV UOmiE DU HORDE.

son 6Is alnéf et ravoir mis en possession d*une carrière honorable* retrouverait ensuite plus de liberté. Pendant l'éducation de ce jeune homme, il devrait, les premières années, lui laisser assez de loisir pour toutes les éludes littéraires, artistiques et scientifiques qui constituent une éducation libérale ; il pourrait même lui laisser compléter cette éducation par d'utiles voyages ; et plus tard, le fils, devenu capable de remplacer son pérejui rendra la liberté de temps et d'esprit nécessaire pour ses autres devoirs de père de famille, et pour ses propres études.

3<> Je répète que, quand même on ne ferait pas de Tagriculture sa carrière, ce serait encore un agréable et mile emploi de ses loisirs que de se livrer à une des branches de l'industrie agricole, et aux études qui s'y rattachent.

4<> Au moins, ajouterai-je, quand on est grand propriétaire^ devrait-on s'appliquer à devenir assez entendu en agriculture pour surveiller soi-même la culture de ses domaines, et donner à toute l'exploitation ce coup d'oeil du maître que rien ne remplace, et sans lequel tout languit plus ou moins. C'est vraiment grande pitié que de s'en rapporter uniquement et aveuglément à un régisseur payé. « Dans le travail salarié, » dit avec grande raison M. Gossin, auteur d'un excellent ouvrage que j'indiquerai plus bas, « on obtient plus facilement des efforts soutenus que delà « vigilance et de l'attention. La surveillance est donc tout à « fait nécessaire. En agriculture, la surveillance qu'il faut « exercer est de tous les instants. » Et M. Gossin cite à l'appui de ses paroles ce mot de Xënophon : c Un roi avai.t acheté « un excellent cheval. Voulant lui donner au plus tôt de c Tembonpoint, il demande à un habile connaisseur ce « qu'il fallait pour cela. Vœil du maître, répondit cet « homme. Ceci, ajoute Xénophon, s'applique à tout. Avec « rœil du maître, tout s'embellit, tout prospère. » C'est grande pitié, au contraire, selon un autre ancien, quand

l'œil du maître n'est pas là, et ne peut même pas y être. « Le champ se trouve mal, dit encore Golumelle, quand ce « n'est pas le maître qui apprend au serviteur ce qu'il faut a faire, mais quand c'est le serviteur qui l'apprend au « maître. »

L'œil du maître, c'est donc le moins qu'on puisse demander aux grands propriétaires du sol et des riches domaines.

Je ne demande pas qu'on mette soi-même la main à la bêche ou à la charrue, et qu'on travaille huit heures par jour, en sarreau et en sabots, dans un champ ; mais ce que je demande expressément à tout riche propriétaire, c'est de se connaître en agriculture, et pour cela, de s'en occuper sérieusement; c'est de savoir diriger, surveiller, encourager ses travailleurs; c'est enfin, pour faire de l'agriculture au point de vue élevé qu'elle comporte, de s'occuper aussi quelquefois des études qui se rattachent à cet art, lequel peut et doit être aussi une science, et par là il aura cultivé son esprit, son âme, en cultivant ses terres. Qui ne peut faire cela?

Maintenant, quant aux ouvrages qui se pourraient consulter sur l'agriculture, sans suivre la science agricole dans tous ses détails et dans toutes ses branches, je me bornerai à indiquer les livres suivants :

4« Le Traité des colonies agricoles.

2® Le Dictionnaire général de V Agriculture.

y Le Calendrier du Cultivateur.

4» Le Manuel du bon Fermier.

5« VEconomie rurale en Angleterre et en Ecosse, par M. de Lavergne.

6° VEconomie rurale en France depuis 1789, par le même.

70 L'Agriculture française^ — principes d'agriculture appliqués aux diverses parties de la France, ~~ par M. Louis

Gossin, ouvrage d'un vif intérêt, et admirablement imprimé et illustré.

Ces divers ouvrages se trouvent à la librairie agricole, rue Jacob, 26, à Paris.

TIRGT-TROISIJME ILETTRE

Nécesiité d'éiadier la religion.

J'arrive enfin, mon cher ami, et c'est par là que je terminerai notre longue correspondance, j'arrive aujourd'hui à un sujet que depuis longtemps déjà j'avais hâte d'aborder avec vous : je veux parler de l'étude de la religion.

Le chancelier d'Aguesseau, dont j'invoque si souvent l'autorité dans ces lettres, après avoir exposé à son fils les raisons d'étudier encore après les premières études, mettait en première ligne, dans le plan qu'il lui traçait pour les études de toute sa vie, l'étude de la religion. « Je commen- « cerai, dit-il, par ce qui regarde la Religion, dont l'étude « doit être le fondement^ le motifs et la règle de toutes les « autres. »

Je ne sais si, dans les régions élevées de la société, s*est aujourd'hui pleinement conservée l'antique gravité des mœurs, si une certaine légèreté, inconnue autrefois, ne se rencontre pas trop souvent de nos jours môme chez les juges de la terre ; j'aime à penser toutefois que les paroles d'un magistrat tel que d'Aguesseau gardent encore leur autorité.

Pour moi, si je termine mes conseils par où d'Aguesseau commençait les siens, ce n'est pas que je n'attache, autant et plus encore que ce grand magistrat, une souveraine

LETTRE XXtlI. — NÉCESSITÉ D'ÉTUDIER LA RELIGION. 407

importance pour les hommes du monde à Tétude de la religion, surtout dans les temps de matérialisme et d'indifférence où nous sommes. J'entends au contraire que nulle étude n'est plus belle, et en même temps plus nécessaire à notre époque, et qu'il y a ici pour tous une particulière et pressante obligation de combler les lacunes de la première éducation sur ce point, lacunes souvent^i profondes, môme quand cette éducation a été chrétienne.

Je dirai donc, môme à dfiix qui n'auraient pas assez de temps ni de goût pour les diverses études dont j'ai parlé précédemment, je leur dirai : « Quani à celle-ci, quant à l'étude de la religion, elle vous est nécessaire; dussiezvous négliger toutes les autres, celle là, vous ne la pouvez pas négliger; et n'en tissiez-vous pas d'autre, cette seule étude-là peut les suppléer toutes, dans une certaine mesure, car en réalité, elle les contient. »

La littérature, la philosophie, Thistoire, en effet, et la plus riche littérature, la plus haute philosophie, l'histoire du plus grand Intérêt, sont incluses dans l'étude de la religion. Oui, étudier sa religion, avec les grands esprits qui ont traité de la religion, tels que Pascal, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, et d'autres encore, avec la sainte Écriture surtout, c'est s'ouvrir les plus grands horizons ; c'est appliquer sa pensée aux questions les plus belles et les plus hautes.

Cette seule étude pourrait occuper un homme toute sa vie ; elle pourrait au moins remplir, et de la manière la plus agréable et la plus utile, les heures de loisir : faite avec suite, elle suffirait pour donner à un esprit la culture et la valeur la plus élevée.

En tout cas, il s'agit ici non plus d'un simple conseil, qu'on peut accepter ou non, sauf à subir les conséquences de son refus : il s'agit d'un devoir. Car qui ne sent que l'étude de la Religion pour elle-mêm« « est nécessaire, « comme disait d'Aguesseau, à tou4 homme qui veut avoir

40S LETTRES A Utf HOMME DU MONDE.

« une foi éclairée, et rendre à Dieu ce culte spirituel, cet « hommage de Tétre raisonnable à son auteur, qui est le « premier et le principal devoir des créatures intelli- « gentes? «

La religion, en effet, est la première des choses ici-bas, la plus haute comme la plus importante : son objet est nonseulement le plus élevé et le plus grand de tous; mais il n'en est aucun sur lequel il soit plus indispensable à tout homme d'être fixé. « Notre premier intérêt et notre premier • devoir, dit Pascal, est de nous éclairer sur ce sujet, d'où « dépend toute notre conduite... Toutes nos actions et nos V pensées doivent prendre des routes si différentes, selon « qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est <- impossible de faire une démarche avec sens et jugement, « qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre « dernier objet. »

Cependant, où en est-on, généralement, à cet égard?

S'il y a une chose qui parfois me contrisle profondément, et m'alarme pour l'avenir religieux de ce pays et le salut étemel des âmes, c'est de voir le peu qu'on sait et le peu qu'on fait pour savoir sa religion ; c'est de voir tant de chrétiens même ne pas comprendre assez ni l'inlérêt de premier ordre d'une étude comme celle de la religion, ni la rigoureuse obligation que nous imposent sur ce point capital le malheur des temps et les luttes présentes.

Je ne craindrai pas de le dire pour l'avoir expérimenté trop souvent : il y a, aujourd'hui, parmi nous, en matière de religion, une ignorance déplorable. Combien de fois n'ai-je pas rencontré, pour ma part, même chez des hommes très-instruits d'ailleurs, même chez des personnes chrétiennes et pratiquantes, de véritables profondeurs d'ignorance à cet endroit!

On ignore souvent tout de sa religion : on ne sait rien ou presque rien denses enseignements quelquefois les plus

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