INFLUENCE DES SCIENCES SUR LA CIVILISATION
Ce n'est pas seulement la vie matérielle, comme on pour-
rait le croire, c*est la civilisation à tous ses degrés qui est profondément modifiée, et placée dans des conditions nouvelles, par les applications infinies de la science moderne. Je ne vois pas dans toutes les branches de Tactivitê hu* malne, dans toutes les sphères de la vie sociale, un seul point où, d'une façon ou d'une autre, la science n'étende son influence. De nouveaux secrets sont chaque jour arrachés à la nature : les distances sont supprimées, les éléments domptés, les communications accélérées, les moyens d'action multipliés à un degré incalculable; la parole a presque acquis la rapidité de la pensée : on se parle intantanément d'une capitale à Tautre, d'un continent à l'autre, à travers [les mers. Qui ne voit que non-seulement le commerce, l'industrie, l'agriculture, les arts, mais encore la médecine, la navigation , la guerre, la politique, les idées, la religion, les mœurs, tout en un mot, par un côté ou par l'autre, se trouve atteint par ce vaste mouvement de découvertes et d'applications spécifiques, qui va toujours grandissant^ et puise chaque jour dans son développement acquis de nouveaux développements : vires acguirit eundo?
L'idée que j'exprime ici, un orateur catholique du congrès de Malines, en 4863, M. Gochin, dans un très-remarquable discours sur les progrès de l'industrie et des sciences, la développait à sa manière, avec la vivacité, l'éloquence, et la solidité qu'on lui connaît :
a Ces progrès de l'industrie, des arts, des sciences, disait- « il, vous les appelez des progrès matériels? Non, non, ce « sont là des progrès moraux ! Autant dire que l'imprimerie « est un progrès matériel, en songeant à ce qui imprime « et non à ce qui est imprimé, en songeant à la casse, au 9 rouleau, à la presse, et non à la pensée rendue présente, « immortelle et rapide. Racheter l'homme du fardeau écra- « sant de la distance, qui dévore son temps déjà si court, « borne ses études, étouffe ses cris et ses réclamations ;
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« rendre la yie plus facile, les relations, les études, les « échanges plus faciles ; plus faciles les missions, les conc ciles, les réunions comme la nôtre ; plus faciles les gou- « vernements, les réponses qui portent la paix, les secours t aux opprimés, aux malades^ aux soldats qui combattent^ c aux exilés qui pleurent, ce sont là, Messieurs, des progrès c moraux ; et il en est ainsi, par un certain côté, de tous < les progrès : de la culture qui porte enfin la viande et le t vin sur la table du pauvre; de la machine qui rachète un « effort ; du chloroforme qui rachète une douleur ; de la « sténographie qui fixe ma parole en rachetant Tinfirmîté c de la mémoire ; de la lithographie qui cloue une image t gracieuse dans la mansarde de la pauvre fille ; de la pho- « tographie, qui procurera au pauvre cette joie du riche, a les portraits de famille; de toutes ces inventions qui f rendent le métier moins malsain, Pair respirable plus « pur, Teau plus abondante, en trois mots, la vie plus « facile, le corps plus vigoureux, Tâme plus libre. Toutes « les sciences, je Tai dit, sont des arguments de Dieu. « Tous les progrès sont des intrumenls de Dieu, d
Telle est donc de nos jours Timportance incontestable et l'universelle influence des études scientifiques. Eh bien ! tout cela, moi aussi, je Tadmire en le constatant : oui, j'admire ces puissances nouvelles remises aux mains de l'humanité par la science ; et sans m'arréter aux alarmes des esprits défiants qui s'en effraient, il me suffit que ces nouvelles forces puissent être employées au bien et consacrées à Dieu et au progrès véritable des âmes. Dans le vrai, comment ne pas voir, dans cette étonnante fécondité et cette universelle influence des sciences humaines, une grande loi providentielle? Là donc, là, comme partout, l'homme, le chrétien, au lieu d'abdiquer les forces dont il dispose, a le grand devoir de les tourner vers le but marqué par Dieu : et j'ai assez de confiance dans Thumanité et dans la vertu
du bien, pour croire qu'il en sera ainsi de la science moderne. Les hommes qui veulent la précipiter dans Tatliéisme ne prévaudront pas ; et puisqu'elle peut servir aux grandes choses^ j'ai Tespoir qu'elle servira au triomphe de la vraie civilisation^ au progrés moral, à la diffusion de la vérité, au triomphe de FËglise. Peut-être la cupidité croîtra avec les moyens de la satisfaire ; mais pourquoi le dévoûment ne croîtrait-il pas aussi avec les moyens de servir la justice ? Si les idées subversives peuvent être propagées plus rapidement, pourquoi les saines doctrines ne se répandraientelles pas avec plus d'ardeur encore ? Et par les chemins ouverts aux marchands et aux conquérants, pourquoi les apôtres ne passeraient-ils pas les premiers, portant à tous les peuples la bonne nouvelle de TËvangile ? Non, il n'y a aucune raison de s'alarmer ; il n'y a qu'un devoir de plus imposé à l'humanité en général, et aux chrétiens de nos jours en particulier. Je déplorerais, pour ma part, qu'on crût les fils de l'Église, je ne dis pas hostiles, mais simplement indifférents et étrangers aux progrès de la science et de l'industrie modernes. Je dis plus : ils devraient être à la tête de ce mouvement, pour le diriger et le faire servir à la diffusion et à l'exaltation du règne de Dieu sur la terre. £t le clergé, là comme ailleurs, je l'ajoute avec une conviction profonde, devrait marcher en avant.