‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 51 sur 75 · LBTTRB XXVII. — ÉTUDE DE L'ÉCRITURE SAINTE · texte numérisé non relu

LBTTRB XXVII. — ÉTUDE DE L'ÉCRITURE SAINTE

avec les Livres saints sa plus sublime poésie, et Bossuet sa plus haute éloquence, celle du Discours sur l'histoire universelle^ des Oraisons funèbres^ et des Elévations sur les mystères.

Pour toutes ces diverses raisons donc, que je ne fais, mon cher ami, que vous indiquer rapidement ici, je désirerais vivement voir les chrétiens de nos jours revenir à la lecture, à rétude, à la médilation des saints Livres.

Cependant, quel que soit l'intérêt capital d'une telle lecture, il ne faudrait pas s'y jeter imprudemment. Ce sujet, ai-je dit, a ses délicatesses et ses périls, qu'il ne faut pas se dissimuler.

Saint Jérôme, qui recommandait si expressément et k tous l'étude des saints Livres, rappelle avec non moins de force que cette étude est difficile, que la Bible renferme des obscurités et des mystères, et qu'il serait téméraire de s'y engager sans préparation, sans précautions et sans guide, a II y a un voile, » disait-il dans son langage biblique et figuré, a non-seulement sur la face de Moïse, mais sur celle c aussi des évangélistes et des apôtres. » C'est ce que Notre- Seigneur lui-même donnait à comprendre, quand, après avoir exposé ses paraboles à la foule, il ajoutait : « Que « celui qui a des oreilles pour entendre, entende. >

Indépendamment même des obscurités et des difficultés qui résultent de l'éloignement des temps, de la diversité des mœurs, du fond même des choses, les saints Livres renferment plus d'un récit, plus d'un détail qui, mal compris, pourrait troubler, scandaliser, blesser même certaines âmes mal préparées et incapables d'entendre comme il faut ces passages des Écritures.

Aussi, conçoit-on sans peine encore que l'Ëglise, tout en continuant à souhaiter que les fidèles fussent toujours en

I6i LETTRES A UN HOHMB DU MONDE.

élat de s'abreuvera celle source profonde des Ecrilures divines, ait pu, à certaines époques, et sous Tempire de certaines clrconslances, qui rendaient plus particulièrement dangereuse la lecture indiscrète' des Livres saints, modifier sur ce point l'ancienne discipline. < L'Eglise, dit Fénelon, t sentit par une triste expérience que le pain, même quo- « tidien, ne devait pas èlre abandonné aux enfants ; qu'ils « avaient besoin que les pasteurs le leur rompissent, et que « ce même pain qui nourrit les âmes humbles et dociles « empoisonne les esprits indociles et présompteux. »

Que 8uil-il de tout ceci? Qu'il faille abandonner la lecture des saints livres, parce qu'elle exige des préparations et des précautions? Non, assurément. — Ou bien, qu'il faille prendre ces pré( auiions et se donner ces préparations nécessaires, afin de n« pas se priver d'une lecture dont les fruits peuvent être si grands? C'est évidemment cette dernière conclusion qui est ici la bonne. C'était celle de Fénelon. t Ma conclusion, disait-il, est qu'il faut travailler sans t relâche à préparer les fidèles à cette lecture, et qu'on « ne doit compter au nombre de ceux qui sont vérita- « blement instruits et solidement affermis en Jésus-Christ, t que ceux qu'on a mis en état de digérer t;e pain des « forts. •

Voilà la vérité. Je souhaite donc vivement, pour ma part, mon cher ami, que les chrétiens sérieux, dans le monde, reviennent à cette étude qui était à la fois la lumière et la consolation des premiers chrétiens ; et ma conviction est qu'une génération nourrie de celte forte méditation des saints Livres serait aussi vigoureuse dans la foi et la pratique chrétienne, que nous sommes aujourd'hui faibles et hésitants.

Je le dis donc aux hommes du monde : Non, ne vous privez pas des incomparables ressources, des hautes lumières et des solides consolations que le trésor des Ecritures offre

à qui sait y puiser. Revenez à ce grand livre qui ne doit pas rester pour vous scellé et fermé, puisque tout ce qui a été écrit, comme disait l'apôtre, Ta été pour notre instruction dans la Justice. Préparez-vous du moins à cette divine lecture. Et bien que tous les enseignements de TEglise vous en renvoient comme les reflets, combien ne serait-il pas bon pour votre âme que vous puissiez en contempler vousmême la vive et pure lumière !

Mais comment faire utilement cette lecture des Livres saints? Voici à cet égard quelques conseils, qui me semblent tout à la fois très-simples, très-modérés, et pratiques.

4» Avant tout, il faut ouvrir la Bible, non comme un livre ordinaire, mais comme un livre divin, et le lire, non pas avec une vaine et profane curiosité, mais avec esprit de foi et religion : voilà la première condition et disposition que Je demande aux hommes du monde pour cette lecture de TEcriture sainte. Ce qu'il faut y chercher avant tout, c'est l'édification. Dans ce but, il faut y voir et y écouter avec respect Dieu présent et parlant sous la lettre; il faut contempler, adorer le rayon divin, quand il brille; le désirer, l'appeler quand il se cache ; il faut bénir le Maître intérieur, l'Esprit divin qui, en éclairant l'entendement, échauffe le cœur. C'est ainsi que les Pères de l'Eglise et tous les saints Docteurs conseillaient de lire les Livres sacrés ; c'est ainsi que tout chrétien doit faire cette lecture, s'il veut y puiser de pures lumières pour son esprit, en même temps que de solides consolations pour son cœur.

2® De même qu'il faut éviter de lire les Livres saints à un point de vue profane, il faut se garder, et plus sévèrement encore, de les lire avec un esprit critique. Il faut porter au contraire dans cette lecture un esprit d'humilité, en même temps qu'un esprit de foi. Critiquer et juger la parole de

Dieu, c'est ce qu'ont fait les hérétiques de tous les âges, et ce que le protestantisme, dans les temps modernes, a posé tristement en principe, et mis en pratique. Ce principe n'a pas tardé à porter ses fruits : il a précipité rapidement et fatalement — on le lui avait prédit — le protestantisme dans le rationalisme ; et le rationalisme, dans les pays protestants, a porté la critique des Livres saints aux derniers excès de témérité.

Ces discussions intempérantes, que le rationalisme allemand a soulevées comme une poussière autour du Livre divin, aujourd'hui une école sans frein ni loi essaie de les exploiter et de les introduire parmi nous, avec une témérité de confiance et d'orgueil moins digne encore de colère que de pitié. Triste spectacle, que de voir ces hommes d'un jour, avec une science de fantaisies et d'iiypothèses, déjà toute jonchée de ruines, s'attaquer k ce monument indestructible, qui est assis sur tant de siècles, et contre lequel tant de générations d'hérétiques et de sophistes sont venues s'user tour à tour , pareils à des insensés ou k des enfants qui, avec des boules de neige, tenteraient d'ébranler les pyramides.

Chaque siècle voit se renouveler ces tristes efforts, et chaque siècle enterre, les uns après les autres, tous ces adversaires éphémères de la parole de Dieu : ils passent, et le monument éternel demeure. Il en sera des modernes critiques comme de tous ceux qui les ont précédés : ils tomberont, malgré leur vaine science^ malgré leur critique audacieuse, et leurs écrits chargés de textes^ ils tomberont, écrasés sous les masses de mots entassées par eux, et il ne restera de leur tentative insensée que ce qui reste après un orage, quand la pluie a cessée et qu'un vent du ciel, balayant les nuages, laisse apercevoir l'astre, un moment obscurci, et qui rayonne d'un plus pur éclat dans les cieux.

Mais quelle que soit l'iuanité r^idicale des efforts tentés

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par quelques hommes contre l'œuvre de Dieu, il n'en est pas moins yrai que les hommes du monde, que les femmes surtout, et en général tous ceux qui n'auraient pas été préparés, par une éducation et une vocation spéciale, à ces controverses, seraient plus que téméraires de s'en occuper, ou de lire les Ecritures à ce point de vue.

On ne se tient pas assez sur ces gardes là-dessus dans le monde aujourd'hui* Une présomptueuse curiosité emporte facilement ici des hommes du monde, croyants sincères, et même des femmes chrétiennes. Plus de réserve serait nécessaire en matière si délicate et si grave ; et même, je le dirai à un autre point de vue, plus de fierté serait permise à notre foi. Du haut de nos certitudes et de nOs fermes croyances, nous pouvons sourire à ces efforts misérables qui, après avoir fait plus ou moins de bruit, et répandu plus ou moins de fumée, s'en iront rejoindre tant d'autres tentatives avortées, et à jamais ensevelies dans l'oubli des âges. Non, ne faisons pas à ces tristes amateurs de scandale un honneur qu'ils ne méritent pas, et gardons aussi avec un soin plus jaloux l'intégrité de nos croyances et la virginité de notre foi.

30 Je Tai dit encore, ce n'est pas une simple lecture, c'est une méditation de nos Livres saints que je recommande. 11 faut non-seulement lire des yeux le texte, mais l'approfondir par la réflexion et par le cœur. C'est là seulement que se trouve la sève, la vie, et la grande lumière des Ecritures. C'est là que les. saints Pères ont puisé cette science si abondante, si vive, si pleine, qui remplit tous leurs écrits. Il faut lire la sainte Ecriture pour son âme plus encore que pour son esprit; creuser, autant qu'on le pourra, les mots divins, afin d'apercevoir les sens profonds cachés sous la lettre. C'est ainsi qu'on fera de la parole de Dieu un aliment véritable, un pain de vie. 11 est incroyable à quel degré les Livres saints se prêtent à cette méditation, à cette

pénétration profonde, et comment, sous le regard attentif de l'âme, les mots du texte sacré s'ouvrent pour ainsi dire, et laissent échapper leurs richesses, pourvu que cette élude se fasse avec un cœur humble et pur.

Plus on étudie ainsi la parole de Dieu, et moins on Tépuise ; à chaque fois, de nouveaux aspects se révèlent, des choses qu'on n'avait pas encore aperçues se découvrent, et on sent bien que cette sainte parole découle d'une source Infinie, puisqu'on peut y creuser, y puiser toujours, sans rëpuiser jamais.

4" Comme je demande certaines dispositions d'esprit et de cœur pour une lecture utile des Livres saints, je demande aussi, à l'exemple des Pores , et notamment de saint Jérôme, un choix et une préférence pour certains livres de l'Ecriture sainte. Parmi les saints Livres, en effet, il en est qui, au point de vue de l'édification et de l'utiliié pratique, ont une plus grande importance, et qu'il faut aussi relire plus souvent : tels sont les saints Evangiles, \e& Actes et les EpUres des Apôtres. Dans V Ancien Testament^ ou peut joindre Job, Isaïe, Jérémie, les Machabées, l'histoire de Ruth et de Tobie, aux Proverbes et aux livres Sapientiaux ; mais il faut lire surtout ces Psaumes incomparables, que nulle autre littérature ne possède, et qui seront réternelle poésie et l'éternelle prière de l'âme religieuse.

5* L'Écriture sainte a des difficultés, disions-nous, même pour un chrétien instruit de sa religion : tous les anciens textes en offrent ; mais la Bible, comme nous le disions tout à l'heure, par Téloignement si grand des temps, la différence non moins grande de nos mœurs et de nos usages, le génie d'une langue si éloignée de la nôtre, présente des difficultés particulières et considérables. II faut donc à cette étude une initiation, une préparation sérieuse.

L'étude de l'histoire hébraïque, dont nous parlions dans la précédente lettre, est déjà une première et nécessaire

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préparation ; je voudrais, avant qu'on ouvrît la Bible, qu'on connût au moins la suite de l'Histoire sainte, et les trois époques, patriarchale, mosaïque et prophétique, de la religion avant Jésus-Christ. Ceci est de rigueur.

Des commentaires bien choisis sont un autre secours indispensable : par exemple , pour Tétude des Psaumes et pour Isaïe, le P. Berthier ; pour les Épîtres de saint Paul, Piquigny. J'indiquerai tout à l'heure les principaux de ces ouvrages.

6° Mais auparavant, je ferai une observation importante : c'est qu'il ne faut pas trop s'effrayer ni se décourager des obscurités du texte : ce qu'on n'a pas saisi une première fois, on le comprendra souvent sans difficulté dans une seconde ou une troisième lecture; les choses s'éclaircissenl peu à peu les unes par les autres. Quand par une étude attentive et persévérante on est entré dans le génie et l'esprit des auteurs sacrés, l'on entend alors aisément beaucoup de choses qui avaient arrêté d'abord ; et ce qu'on parvient à comprendre ainsi par d'humbles et religieux efforts donne bien plus de lumière et s'imprime beaucoup plus profondément dans la mémoire que ce qu'on reçoit en quelque sorte passivement par les explications d'autrui.

7° J'ajouterai enfin qu'une préparation et un secours indispensable pour que cette lecture de l'Écriture sainte produise ses fruits, c'est la prière* C'est à Dieu surtout qu'il appartient de nous révéler le secret de ses pensées, caché dans les saintes Ecritures ; c'est à lui seul qu'il est réservé de lever pour nous ce voile qui se trouve, comme saint Jérôme nous le rappelait, sur la face de Moïse, des prophètes et des apôtres. 11 ne faut pas oublier la parole de Notre- Seigneur: « Je vous rends grâce, ô mon Père, de ce que « vous avez dérobé ces mystères aux superbes, et de ce que « vous les avez révélés aux petits et aux humbles. » La présomption orgueilleuse mérite de s'aveugler ; la lumière ar-^

rive aux cœurs simples et purs. Et c*est encore TËsprit- Saint qui a dit cette parole dont Tapplication est si juste ici: t La science enfle, mais la charité édifie. »

Maintenant, de quels livres peut-on s'aider dans la lecture de rÉcrilure? —Voici quelques-uns des principaux.

4'' En résumé, une Bible, et quelques bons livres, soit d'introduction, soit de commentaires, voilà ce qui peut suffire à un homme du monde pour Tétude des Livres sainls.

Une Bible, dis-]e, complète, Ancien et Nouveau Testament, bonne et belle édition : ii n'est pas indiffèrent qu'elle soit sur beau papier, avec des marges sur lesquelles on puisse au besoin écrire des notes.

La Bible de Carrières, à la fois texte latin et traduction française, avec les commentaires de Menochius au bas des pages, est excellente pour un homme du monde.

S^ Au point de vue purement littéraire, j'indiquerai: l'ouvrage du docteur Lowth, de la Poésie sacrée des Hébreux; et celui de M. l'abbé Henri, de la Poésie des Livres saints.

3<> Comme ouvrage d'explication littérale et d'édification morale, j'ai indiqué déjà Isaïe, par le P. Berthier; les Psaumes, par le môme. — Pour les Évangiles, les Méditations de Bossuet sur VÈvangile, principalement dans Tadmirable recueil que vient d'en publier M. Wallon ; — pour les Ëpîtres de saint Paul, Picquigny ;

4» Pour les prophètes, une très-utile lecture préliminaire serait les Dissertations du cardinal de la Luzerne sur les Pi'ophéties ;

50 Maintenant, à ceux qui ne chercheraient pas seulement l'édification et le grand intérêt littéraire dans la lecture de l'Écriture sainte, mais qui voudraient en faire une étude plus étendue et plus savante, j'indiquerai comme prépara-

lion générale à la lecture de la Bible, et comme prolégomènes généraux : les deux volumes d'Hanneberg, traduUs en français, — V Herméneutique sacrée de Janss^s; — comme introduction plus particulière au Nouveau Testament, le bel ouvrage de M. Wallon, de l'Institut : de V Autorité des Evangiles (1 vol. in-18) ; les deux savants volumes du P. de Valroger : Introduction historique et critique à Vétude du Nouveau Testament.

Si Ton voulait étudier plus spécialement, à ce même point de vue historique ^t critique, certaines parties deTÉcriture sainte, on aurait : pour la Pentateuque, par exemple, les Prophéties messianiques^ de M. Tabbé Meignan, aujourd'hui évéque de Soissons.

Il ne faut pas oublier surtout la hihle vengée^ de Duclos, et les Lettres de quelques Juifs^ de Tabbé Guénée, péremptoire réponse aux objections du xviii* siècle.

Enfin, un exercice des plus utiles serait d'étudier à fond, dans tout l'ensemble des Livres saints, certains sujets donnés, comme tel point du dogme, telle vérité morale, tel vice, telle vertu, etc. C'est précisément un travail de ce genre que le chancelier d'Âguesseau recommandait à son fils. « Je « vous conseillerai, pour vous mieux remplir de toutes les « vérités que l'Écriture sainte renferme, de vous prescrire « un travail que je regretterai toujours de n'avoir pas fait « pendant ma jeunesse : c'est d'extraire des livres sacrés « tous les endroits qui regardent les devoirs de la vie civile « et chrétienne, de les ranger par ordre et d'en faire comme tt une espèce de corps de morale qui vous soit propre. Il « y a des auteurs qui ont travaillé sur l'Écriture sainte d dans cette vue ; mais je ne suis point d'avis que vous « vous serviez de leurs ouvrages, si ce n'est peut-être après

H. É., lil. 27

470 LETTHBS A UN HOMME DU MONOB.

< que vous aurez fait le vôtre, pour voir s'il ne vous sera « rien échappé.

« La grande utilité et le fruit solide de ces sortes de trac vaux n'est que pour celui qui les fait lui-même, qui se c nourrit par là à loisir de toutes les vérités qu'il recueille « et qui les convertit dans sa propre substance.

« Je n'ai garde d'exiger que vous fassiez cet ouvrage dans a le terme d'une année; il faudrait pour cela quitter toutes c vos autres études. Je serai bien content si vous commen-

< cez, et si vous le continuez avec persévérance. C'est un de « ceâ travaux qu'il n'est pas nécessaire d'avoir achevé pour

< en recueillir le fruit : il est bon même qu'il dure long- « temps pour le faire avec plus de réflexion et de sentiment, « et je ne sais s'il n'y a pas au moins autant d'avantage à « le faire qu'à l'avoir fait.

Pour cet excellent travail, voici, selon moi, la méthode ï suivre : 4« rechercher et recueillir, à l'aide d'une Concordance^ tous les endroits des Livres saints qui se rapportent au sujet qu'on veut étudier : rien n'est plus facile; il faut, pour cela, avoir simplement chez soi, prés de son bureau, sa Bible avec sa Concordance; 2*" transcrire au fur et à mesure tous les textes qu'on trouve sur ce sAijet^ mettant, ^u besoin^ en marge une note, un mot qui indique ce qu'on a cherché, ce qu'on a trouvé dans le texte; 3« réunir eusuile et grouper tous ces divers passages sous certains titres généraux; 4° composer du tout un ensemble de doctrine et même de discours suivi sur le sujet proposé, en conservant non-seulement les pensées, mais le style, autant que possible, de l'Ecriture sainte.

L'expérience seule peut apprendre quel est le vif intérêt et le charme d'une telle étude sur les Livres saints, quelle pure et haute lumière jaillit de tant de paroles divines ramassées sur un môme sujet comme en un faisceau.

Tels sont, mon ami, les simples conseils que je crois poU'

LETTRE XVflll. — RJ5CAPITULATÎ0N Bt .CpNCLUSlON. 4t4

voir yqn^ dwner pip^p yous r/BpcJre facile et profitable le (exte ies Livres saints ; cçtt^e l^cture^ jointe à ^étude de rbis.toire ecclésiastique, des dogws chrétiens et des preuves du Christianisme, c^ppiplèter^ pour vous cette grande étude de la religion, de toutes ^a plus helle, jet qui est ^i nécessaire pour former u^ chrétien solide^ ferpie dans sa fpi, digne d'en goûter la consolation et les lumières, et capable au besoin de la défendre.

YINGT-miTIÈME PTTRP

Récapitnlation et conclusion de toutes les lettres précédentes.

Mon cher ami,

J'^ iîfli ce que je m'éim proposa d,e J&Mre avec yotfs. Noxjis iavons pisgr couru ensemble d^P3 ce§ Içitres tQut ie cercle, iSi peu prés, 4es éludes qui solliciient,^ un tiljre on h w auitrei JLes ÏQ^irs Cun liojnpae sérieux : la Littérature, la Philosoptïie, J'Histoire, le Droit, les Arts, le^ Sciences, TAgricalture, 1^ Reïjgion; et je tercaine enfin tout ce travail, qui, par le grand intérêt des choses, i^'est étendu dev^t jxxoi, plu^ que je ne l'avais prévu.

J'ai ^é,té amené, par le ;5;Ujet même, à adresser d^ .çpns^iU aux hoipmes qui ont une carrière, coznme k ceux q.ui u'e» ont pas, à ceux wêote qui ont embrassé la vjiç militaire, QOiïîfl^e A ceux qui p»t embrassé la vie civile ; d.e sorte que, dans ^e .travail, jg me trouve être deyenu un peu, sans \e voulç^r, Je cou;?eiller de tout le oioode, de tous ^ceux da moins ,q,i^i, de loifli on d^ près, put quelque affection pour zu,oi, quelq,uQ .cQj^ifiance ep moi.

478 LBTTRB8 A UN HÛMllK D0 MONDE.

Quoi qu'il en soit, je suis étonné moi-même de ce que je me trouve avoir fait, et de cette sorte de magisterium universel que j'ai pris là, ou plutôt de ce dernier et solennel enseignement qui est sorti, de lui-môme pour ainsi dire, de la grande œuvre que j'avais entreprise sur rEducation et qui en est comme le naturel et nécessaire couronnement.

L'éducation, en effet, ne s'achève pas avec le collège et la jeunesse; c'est, dans un sens très-vrai, Tœuvre de toute la vie. La base, le fondement est posé dans ces premières années de l'éducation proprement dite, pendant lesquelles l'enfant, le jeune homme, est confié aux soins des maîtres. Mais, dans la suite, l'homme doit être son propre maître, son vrai et grand instituteur à lui-même.

Il doit exercer constamment, déployer sans relâche les forces acquises, pour acquérir toujours, parce qu'il y a toujours à acquérir, toujours à gagner, toujours à s'élever, à s'améliorer, et cela sous peine de s'affaiblir, de reculer indéfiniment, et de descendre à jamais. Voilà pourquoi j'ai écrit ces lettres, et essayé d'indiquer, dans le détail et à tous, quels travaux, quelles études on peut entreprendre, pour continuer, achever, perfectionner l'éducation de son esprit et de son âme, occuper honorablement ses loisirs, faire quelque chose sur la terre, remplir enfin sa tâche d'homme, et donner pleinement ses fruits.

Du reste, je ne regrette en rien ma peine ici, et elle a été grande. Je ne crois pas avoir fait jamais quelque chose qui soit plus une oeuvre de cœur et de zèle, et qui soit né en moi d'un plus vif désir d'être utile : ce qui m'a uniquement inspiré, je puis le dire, c'est le sentiment profond du besoin qu'une multitude de jeunes gens et d'hommes ont des cho* ses que j'ai dites là. Ces conseils, combien de fois ne m'ontils pas été demandés ?Les questions auxquelles j'ai répondu, combien de fois ne m'ont-elies pas été adressée^ ^t ces

mêmes questions^ combien de fois aussi Tesprit inoccupé^ l'oisiveté futile, Tinaction découragée, la paresse honteuse d'elle-même, la bonne volonté timide et faible, ou ignorante des moyens et des facilités du travail, se les sont posées tout bas? J'ai entendu ces plaintes secrètes, j'ai vu de près la misère de ces vies oisives et vides, le fléau du temps perdu, le malheur des plus belles facultés enfouies; et j'ai vu aussi la fécondité et Jes fruits merveilleux de l'étude en ceux qui se sont décidés d'eux-mêmes ou que j'ai eu le bonheur de décider au travail ; et voilà pourquoi j'ai voulu dire tout haut et à tous ce que j'ai dit souvent à quelquesuns dans le secret.

Et maintenant je voudrais, en terminant, pour être bien compris, et qu'on n'allât pas au delà de ma pensée, résumer ce que j'ai dit dans ces lettres, l'essentiel du moins, en quelques derniers conseils simples et d'une facile exécution.

4 o J'ai établi d'abord combien l'étude, le travail, la culture de l'esprit est nécessaire en général, même aux hommes qui font quelque chose, qui ont une spécialité, une carrière, et comme ceci est capital et le point de départ de tout, comme tout serait gagné si cette persuasion entrait fortement dans les esprits, je suis revenu souvent dans le cours de ces lettres sur cette nécessité ; et même j'ai cru devoir insister fortement, dans une lettre spéciale, sur la grande loi du travail, qui oblige tout homme ici-bas : je l'ai envisagée à la lumière même de la parole de Dieu, et je vous ai montré, mon ami, combien cette loi est pressante, universelle, et par quelles conséquences désastreuses elle se venge de ceux qui la méprisent et ne font rien. Nous avons vu enfin combien le travail d'esprit, l'étude, est un excellent moyen, et souvent l'unique, pour les hommes de loisir, d'accomplir cette loi.

Gela fait, nous sommes entrés ensemble dans Texamen

des diverses études qui sollicitent un homme de loisir, et nous avons ainsi passé en revue presque toutes les brandies des connaissances humaines.

t^ Mais, j*ai besoin de le répéter, évidemment je ne demande pas que chacun embrasse toute cette encyclopédie : ce n'est pas l'impossible que je veux, ni le pôle-méle des étades, ni réparpiliement des efforts que je conseille. Ce qui se peut, et ce qui se doit, c'est que chacun examine de bonne foi ce dont il est capable, et fasse entrer dans sa vie quelque étude sérieuse, quelque travail honorable, une des ÉTi'DES QUE j'ai INDIQUÉES, Celle qui couviènt le mîeux à ses aptitudes et à ses goûts. C'est là, mon cher ami, la grande conclusion de toutes ces lettres, et la résolution décisive que je voudrais inculquer de toutes mes forces là tous ceux pour lesquels j'ai écrit, et qui auront bien voulu me lire.

3» Dans chaque étude môme, il n'est pas question de tout prendre ; car chaque étude, en elle-même, est encore bien vaste. 11 vaut mieux bien étreindre, comme on dit vulgairement, que trop embrasser. Qu'on circonscrive donc sa tache ; MAIS QU'ON s'impose une tache, ET QU'ON LA REMPLISSE.

Que parmi toutes les Sciences on s'arrête à une, et qu'on s'y applique persévérammenl; que parmi lesLittératures^on en choisisse une, et qu'on aille au fond; que dis-je? qu'on ne prenne môme, si on ne peut autre chose, qu'un seul auteur, qu'un seul grand livre, et qu'on en fasse une étude suivie, et on aura accompli une chose importante; on aura réalisé le timeo viriim unius libri des anciens. La concentration des efforts sur un travail sérieux est toujours féconde.

Qui donc, je le demande, dans ces limites, pourrait avoir une objection contre le travail?

4<» Cependant, parmi toutes ces éludes, il en est que je regretterais de voir totalement mises de côté : c'est la philosophie, la littérature, et l'histoire. Cest études, si minime qu'on fasse leur pari, il faut qu'elles en aient une, dans tout

LETTRE XXVIir. — RÉCAPITULATION ET CONCLUSION. 475

règlement, dans toute vie. Elles forment comme Téducation générale de l'intelligence; elle constituent ce fonds commun d'idées élevées qui permet aux hommes cultivés d'un pays de se rencontrer et de s'entendre sur les sommets de l'esprit humain.

Donc, quelque spécialité qu'on embrasse, il ne faudrait pas tellement s'y renfermer qu'on lï'en sortît jamais. Rien n'est meilleur pour tous, évidemment, que d'entrer en quelque commerce d'esprit avec les grands écrivains et les grands penseurs. Je voudrais donc qu'on y revînt de temps en temps, ne nt-on — et je le dis, afin de pousser l'indolence et l'incurie jusque dans leurs derniers retranchements — qu'en relire quelquefois avec attention quelques belles pages. Quoi d'ailleurs de plus facile et de plus agréable?

' 5° A plus forte raison est-il nécessaire de ne négliger, en aucun cas, sous aucun prétexte, l'étude de la religion. Cette obligation, pour un honnête homme, est rigoureuse, absolue, de premier ordre. Non qu'on soit tenu à tout ce que j'ai indiqué; mais il en faut faire au moins quelque chose. Et si un homme du monde, quel qu'il soit, trop absorbé par les affaires, voulait du moins essayer ce que je vais dire, il trouverait un moyen sûr et facile d'apprendre la religion, en lisant avec soin, simplement les trois petits volumes de Lhomond : VHistoire de la religion avant Jésus-Christ^ la Doctrine chrétienne^ et VHistoire de VEglise : — à tout le moins le Catéchisme chrétien présenté aux hommes du monde^ que j'ai publié.

Et quant aux preuves de la religion à l'apologétique, qui donc ne pourrait pas lire, par exemple, la Méthode courte et facile pour se convaincre de la vérité de la religion^ par l'abbe Gosselin; le premier volume du Christianisme présenté aux hommes du monde, par Fénelon ; les Pensées de Pascal; ou la deuxième partie du Discours sur l'histoire universelle; ou, de temps en temps, quelques conférences

de M. Frayssinous ou du P. Lacordaire? Encore une fois, est-ce trop demander ?

6« Mais je veux pousser la condescendance encore plus loin. Il y a un livre que tout le inonde connaît, que tout le monde a entre les mains, TEucoioge. Et bien ! je le dis avec une très-profonde conviction : un Eucologe est un livre incomparable; et si Ton savait s'en servir, le méditer, et en extraire les trésors qu'il contient, il pourrait à lui seul tenir lieu de bien des livres. Les plus grandes beautés de l'Écriture sainte, le dogme et la morale cb rétienne, partout répandus dans les admirables formules liturgiques, l'histoire même de la religion^ dans ses points essentiels, et toute la vie de Notre-Seigneur se déployant dans cette belle ordonnance des fêles chrétiennes, tout cela constitue une connaissance très-étendue de la religion, et tout cela, c'est l'Eucologe : mais on n'y prend pas garde, on n'en tient aucun compte, parce qu'on a eu ce livre entre ses mains dès l'enfance, et qu'on s'est accoutumé à le traiter avec une irréflexion, une routine et une vulgarité déplorables. Chrétiens, hommes du monde, vous surtout qui connaissez si peu ou si mal votre religion, lisez donc au moins et méditez votre Eucologe.

7° Ainsi donc, travailler, occuper utilement ses loisirs, sortir à tout prix d'une vie oisive, stérile et perdue ; pour

cela, SB CHOISIR une étude selon ses aptitudes et SES GOUTS, — ET s'y attacher RÉSOLUMENT ET AVEC SUITE ; — ne paS

toutefois l'enfermer dans une spécialité, mais s'occuper de temps en temps au moins de littérature, de philosophie et d'histoire ; surtout ne pas négliger l'étude de la religion : voilà, mon cher ami, mes premières et capitales recommandations.

8° Mais certes, je voudrais plus de ceux qui peuvent plus.

Quand je vois ce que pourraient, s'ils se décidaient à travailler, ceux à qui je m'adresse , et quand je regarde en

LBTTRB XXYIII. — RÉCAPITULATION BT CONCLUSION. 477

même temps les profonds besoins, les grands périls de Tépoque où nous sommes, les efforts de nos ennemis pour s'emparer de toutes les branches de la science et de l'activité humaine, et si j'ose ainsi dire, les déchristianiser, oh ! combien je me prends alors à regretter cette déperdition de temps et de talents qui se fait parmi nous! Oh ! je voudrais sentir que les chrétiens redoublent, eux aussi , d'ardeur et de zèle ; je voudrais les voir étudier les sciences, et n'en pas laisser le monopole aux impies; étudier la philosophie qui élève et vivifie les sciences, et ne la point laisser se corrompre avec elles et s'abaisser dans le honteux matérialisme; étudier les arts, l'économie politique; en un mot, je voudrais les voir se prendre à tout ce qui leur offre un noble et fréquent emploi de leur esprit, de leur âme, de leur vie.

9° Ceux donc qui se sentiraient excités à ces généreux efforts, ceux qui, comme vous, mon ami, auraient le loisir, le goût, le courage de travailler plus grandement, voici ce que je leur conseillerai, pour qu'ils ne restent pas dans le vague, l'indécision, le tâtonnement, et aussi pour qu'ils s'obligent en quelque sorte vis-à-vis d'eux-mêmes :

C'est de se donner leur tâche chaque annéb, de se fixer, en proportion des loisirs prévus, une suite d'études, quelque sérieux travail, et de tenir absolument à ne pas se manquer de parole, et à parcourir la route tracée.

De cette sorte, chaque année on réaliserait une partie de son plan total, et on poserait une nouvelle assise à l'édifice de ses connaissances. Je suis convaincu que l'efficacité de cette pratique est très-réelle. Trop peu de gens discutent ainsi l'emploi de leur temps et prennent des engagements avec eux-mêmes. On n'ordonne pas assez sa vie et ses heures : on se laisse trop aller au courant des choses ; et c'est pour cela qu'on perd tant d'heures dans le jour, et tant de jours dans l'année,

478 LEtTRES A Ul4 HOMME DU MONDE.

40O Je répéterai encore id lin conseil que j'ai donné souvent dans le coufs de cette lettre, mais qui est trop importarit à mes yeux pour que je n'y revienne pas une dernière fols. Je vôudraié qu*on he se contentât point de lire, mais qu*ôh lût LA pLume ou Le crayon a la main. Et si on n'écrit pds pour le public, pas môme pour ses amis ou pour ses enfônts, — et, ceHes, je serais charmé (jue beaucoup d'homtnes dans le monde se fissent à eux-mêmes cet honneur, et j'en ai contlu beaucoup qui en eussent été Irèscâpablefe, sMls avaient voulu prendre cette peine ou plutôt se donner ce plaisir, — le moins qu'on puisse faire, c'est DE PRENDRE DES NOTES EN LISANT, Cl de résumef par écril ses lectures.

Et cela, pôu^ deux principales raisons. D'abord, c'est la condition indispensable pour profiter de ce qu'on lit; si on n'écrit pas en lisant, on ne réfléchit guère, ou très-vaguement : la plume précise, formule et fixe la réflexion. Ensuite, c'est le moyen de réagir sur ce qu'on lit et de forcer son esprit à produire. Si l'esprit ne produit jamais, même en recevant toujours, il reste en souffrance dans la meilleure partie de lui-môme : il perd sa principale puissancr, quî est l'activité, la fécondité. Produire, c'est le but du travail. On défriche la terre : on y jette la semence, le ciel y verse sa rosée; mais il faut que la terre donne son fraii. Ainsi de l'intelligence.

11« Mais quoi qu'on pense de ces conseils, et quelque part que l'on fasse dans ces études, ce qui domine tout ici, ce qui est au-dessus de toute répugnance, de tout prétexte et de toute lâcheté, ce qui est mon dernier mot comme mon premier, ce que je voudrais inculquer de toutes les puissances de mon âme et de toute l'énergie de ma conviciicn, c'est, j'y reviens en terminant, la loi, la grande loi du travail : loi impérieuse, loi sacrée, de laquelle nul n'a le droit de s'exempter. Je le redis, c'est une nécessité pour tout

homme, pour tout chrétien, de faire quelque chose, d'employer sa vie ici-bas. Et si cette persuasion pouvait gagner ceux à qui je m'adresse, si cet appel au travail, si ce cri sorti des profondeurs de mon âme et de ma conscience émues retentissait dans les âmes et les consciences, et allait tirer de leur torpeur et de leur illusion ceux qui ne font rien, ou ne font pas assez, quand il y a tant à faire, les obligeait à rougir d'eux-mêmes, et les décidait enfin à travailler, dans la mesure de leurs forces qui est celle de leur devoir, je n'en demanderais pas davantage, et je ne croirais pas avoir jamais rendu un plus grand service aux âmes et à mon pays.

Je viens de plaider la cause des pauvres, en prêchant dans un récent ouvrage, la charité. Je plaide en ce moment la cause des riches, riches de la fortune ou de Tintelligence, en prêchant le travail. Car je ne puis oublier que je suis l'évêque des uns et des autres, et que je me dois à tous, comme l'apôtre: omnibus debitor sum ! Et quand je cherche dans mon âme quelle parole je pourrais dire à ces âmes que Dieu m'a confiées, et auxquelles il a prodigué ses dons et ses largesses, je n'en trouve pas de plus utile, à l'heure qu'il est, et déplus nécessaire à faire entendre à tous, que celle-ci : Travaillez.

Les riches, on l'a dit, sont des pauvres payés d'avance. Mais qu'ils ne l'oublient pas: les dons qu'ils ont reçus de de Dieu ne les dispensent pas du travail, et Dieu leur en demandera compte. Le loisir, la fortune, le bien-être, Tintelligence, le talent, tout ce qui leur vient de Dieu et des hommes, tout cela ne leur a pas été confié pour qu'ils le perdent; ils le doivent à Dieu, ils le doivent aux hommes, ils se le doivent à eux-mêmes. La première aumône dont chacun a besoin, celle que chacun peut se faire, mais ne peut recevoir que de lui-même, c'est le travail. Et quand le pauvre travaille pour vivre, porte le poids de la chaleur et

du jour, se fatigue, et quelquefois meurt h la peine, il ne peut être permis à celui qui jouit sans aucune peine de toutes choses, de vivre sans rien rendre et sans rien faire. Non, cela ne peut être permis h personne ; cela est une indignité, un crime et un malheur; un malheur privé et un malheur public : TÊglise et la patrie en souffrent et en gémissent également.

Que ceux qui n'ont pas encore eu le courage de se décider résolument au travail sérieux et à une vie réglée, en gémissent du moins, — ce gémissement les aidera à prendre une bonne résolution,— comme en gémissait cet admirable et à jamais regretté Albert de La Ferronnays, qui écrivait, dans le secret de son journal, ces paroles publiées il y a quelques jours :

« Rien de remarquable dans toute ma journée... Je n'ai « presque rien fait, et en général, hélas ! je perds terrible- « ment mon temps... Rien n*est aussi pernicieux que de « n'avoir pas un but d'étude ou d'occupation déterminé... « Ce n'est pas seulement à cause du peu qu'on acquiert par « cette prodigalité de la vie, mais c'est que, faute d'aliment, « ce qu'on a dans l'esprit s'épuise pour faire place à une t foule de puérilités qui produisent bientôt à leur tour le « vide, et nous sommes un beau matin surpris de trouver « notre trésor dévasté. Nous pleurons alors sur l'impuis- « sance où nous sommes de le reconquérir, et nom gémis- « sons de la perte de ce feu sacré que Dieu nous avait confié, « et que nous avons laissé s"* éteindre par notre faute. »

12<» Pour moi, je ne cesserai jamais de le redire, dussé-je en importuner toutes les oreilles : une vie oisive est une vie indigne d'un homme ; indigne môme d'être nourrie, c'est saint Paul qui le dit dans son rude langage : Qui non laborat, nec manducet. Une vie oisive est par cela seul une vie mauvaise, car ne rien faire, c'est déjà mal faire ; et bientôt c'est faire positivement le mal et tout mal. Une vie oisive

est une vie stérile, et la vie stérile, comme la terre stérile, est maudite I Pourquoi ? Parce qu'elle boit en vain la rosée du ciel, parce qu'elle étouffe les semences, les germes qu'on lui confie, parce qu'elle donne, au lieu de fruits, des ronces et des épines ; parce qu'elle trompe Dieu et les hommes. Malheur donc à Thomme sur la tombe duquel on pourra écrire : Voca virum sterilem^ ce fut un homme stérile I Je ne connais rien de plus redoutable que cette condamnation. Être frappé de stérilité par un accident, grand malheur ; mais se frapper soi-même de stérilité, refuser, en refusant le travail, la fécondité ; ne pas donner son fruit; manquer sa vie, la fin pour laquelle on est sur la terre ; faire en un mot banqueroute à la société et à Dieu, malheur incomparable! Et quel est l'homme sur la terre qui est bien sûr de ne pas porter sur son front, à un degré ou à un autre, la honte de ce malheur ? Que, si c'est là une suprême inquiétude pour ceux qui travaillent le plus, qui emploient le mieux la vie, le temps rapide et les heures fugitives, quels reproches n'ont pas à se faire ici, et quel compte redoutable à rendre, ceux qui n'ont jamais mis au nombre de leur préoccupations, même les moins sérieuses, cette chose si grave, la plus grave de toutes, l'emploi de leur vie, et qui en perr dent si insoucieusement, qui en jettent comme au vent la meilleure part? Qu'on y réfléchisse : il en vaut la peine! Et qu'on accepte enfin la vie telle que Dieu l'a faite, avec le travail pour condition, et la responsabilité pour loi suprême. La dignité et le bonheur de la vie sont là, et pas ailleurs.

43° Mais pour tout cela, une condition fondamentale, et sans laquelle nulle étude sérieuse ne se peut faire, c'est une vie réglée. 11 faut, de toute nécessité, à tout homme du monde qui veut travailler sérieusement, un règlement.

Quel règlement? Ce n'est pas à moi, ici, à le dicter. Rien n'est plus personnel qu'un règlement. C'est à chacun à se faire le sien. Je me borne à poser ici le principe ; et ce que

Me voici enfin au terme de Tœuvre que j'avais entreprise. J*ai pu, grâce à Dieu, avec le temps^ et à travers bien d*autrès travaux, achever ce grand ouvrage sur TEducation. J'ai dit ma pensée à peu près tout entière sur cette œuvre si importante et si élevée, si vaste et si complexe dans ses détails, si laborieuse dans son exécution, mais si consolante et si féconde dans ses résultats. Je Tai considérée dans sa plus haute origine, dans celui qui en est le premier auteur, Dieu ; dans ceux qui en sont Tobjet, les Enfants, ces aimables et redoutables créatures, dont on a pu dire qu'ils font toujours tout craindre et tout espérer, et qui sont tout l'avenir ; dans ceux auxquels est confiée cette grande tâche d'élever les enfants, le Père et la Mère d'abord, représentants immédiats et délégués de Dieu, puis les Maîtres, représentants et délégués des parents, et je n'ai pas cru trop faire en consacrant un volume entier aux Hommes de l'éducation ; enfin nous avons considéré celte œuvre en elle-même : dans ses grands caractères, qui en font une œuvre d'autorité et de respect, de douceur et de force, de labeur surtout ; dans son étendue, car elle ne s'applique pas seulement à développer l'intelligence, mais à élever l'âme tout entière, à former tout l'homme ; elle n'est pas seulement l'Instruction : elle est l'Education. Ici nous avons traité du grand moyen de TEducation, les Lettres, si bien nomniéesles IJumanités^

parce qu'elles nous font plus hommes, et nous avons essayé d'envisager ce grand sujet sous tous ses aspects, soit en luimême, dans sa dignité et sa fécondité, soit en regard des autres moyens de culture intellectuelle, les arts et surtout les sciences. Enfin, nous n'avons pas craint d'entrer dans tous les détails pratiques sur les moyens de l'Education, ses ressources, ses industries, ses méthodes, son organisation.

Nous n'avons pas cru devoir nous en tenir là ; mais considérant que l'influence de l'Education peut se conserver ou se perdre, ses meilleurs résultats périr ou se perfectionner encore, par la continuation ou la cessation de la culture intellectuelle, qu'en un sens donc l'homme doit continuer toute sa vie son Education, parce qu'il peut et doit toujours apprendre et s'élever, sous peine d'oublier et de descendre, nous avons adressé, sous une forme directe et par manière de lettres ou d'entretiens, aux jeunes gens et aux hommes du monde, un ensemble de conseils pratiques pour les guider dans les études et les travaux que réclament leur position sociale et la dignité de leur âge mûr. C'est ainsi que notre dernier volume, différent des premiers par la forme, s'y rattache étroitement par le fond, et sert de couronnement à l'édifice que nous avons voulii élever.

Mais avant de poser la plume et de clore tout cet ouvrage, je voudrais reporter une dernière fois mes regards sur l'ensemble de cette grande œuvre à laquelle j'ai consacré tant d'années de ma vie, et, considérant l'Education dans ce qui en est pour ainsi dire Tidée-mère et le principe générateur, dans ce qui renferme, inspire, et explique tout, je voudrais m'arrêter quelques instants à ces hautes pensées, qui, en même temps qu'elles élèvent nos âmes sur les sommets où sont les sources desquelles tout ici découle, répandront sur les diverses parties de cette grande œuvre une vive lumière.

Quelles sont ces hauteurs et ces sources ? Quelle est cette idée mère, principe générateur de tout, dans l'œuvre de l'E-

dacaticm? Pdnfquoi cette antorîté et celte tendresse, cette doncetir et cette force, cette vigilance et ce labeur, ces induslrie« et ces puissants moyens, ces règlements et ces mélhodes, cette organrSâltion savante et sage, et tous ces détails inflnisr Le voici:

Il s'agit dans l'Education de former l'homme : or, former l'homme , ce n'est rien moins que développer toutes les nobles facultés physiques, întellecluelles et morales, qui constituent la nature et la dignité humaine ; cultiver, polir, fortifier, épanouir tout ce qu'il y a de merveilleux et de caché dans cet abîme qui s'appelle le cœur de l'homme, — tel est le nom que l'Ecriture lui donne, cor hominis abyssu^^ — en un mot, élever cet homme, cet enfant, pour tous les devoirs, tous les droits, tous les labeurs de la vie présente ; que dis-je ? pour quelque chose de plus que la vie présente et la patrie terrestre, pour le ciel et pour l'éternité.

C'est la plus grande œuvre qui se puisse entreprendre.

Si grande, que pour en concevoir l'étendue et la hauteur, la largeur et la profondeur, comme dît saint Paul, latitudo, sublimitas, et profundum, il ne suffirait pas de dire que c'est le but même et l'œuvre du Créateur, et par conséquent, dans ceux qui s'y dévouent et y concourent, Tassocialion sublime à l'action même de Dieu.

Il faut aller plus loin, et regarder plus haut.

11 faut comprendre — tout est là — que l'homme a été créé à rimagfe et à la ressemblance de Dieu ; que Dieu a mis dans rhomme le reflet de ses perfections; que la lumière de son visage, comme dit l'Ecriture, rayonne dans l'âme et sur le front de l'homme, signatum est super nos lurhen vultûs tut, Domine ; en sorte que, tout bornés et limités que nous sommes, nous portons en nous les traits glorieux de l'être infini : en un mot. Dieu est là, et l'œuvre de l'Education n'est rien moins que la noble et grande tâche de faire resplendir dans l'homme l'image de Dieu.

Voilà le |)loint de vue flxe, dont ne doit ]affi(fl(1s dëtotirner M regard qulccnqtte travaillé à Toèuvre de TËducation : c>9t Ici le ()rinctpe fondamental, Tldéo mèro qui engendre rt contient tout.

De là, malgré des faiblesses, des dëfalllat^ces, des Imperfections Inévitables, la grandeur, Timmenslté de rame huiDiiine, et aussi de rKducation.

Voilà la grande idée snr laquelle il faut, en terminant, arrêter notre pensée, et reposer quelques moments nos regards; par là nous verrons S'illuminer d'une dnrnlôre splendeur tout rédiflco que nous avons essayé d'élever; comme on volt, ait déclin du jour, Touvrlcr fatigué, qui a Uni sa lûcho, Jeter un coup d'œll heureux sur rédilice achevé, qu*illumlnefit tout à coup les derniers rayons du soir.

Oa(ils sont donc leà trésors divins cachés dans notre Ame ? Wployons-los en quoique sorte h nos regards ; et, sans nous trop préoccuper de la division et dn la classification selonliUques, voyons les grands faits de Pftnie humaine cl srs liaulcî8 facultés.

Quel étonnant spectacle I Que de rlchessos, que de forces, <iuc d'élans, que do vie I quelles puissances variées dans ces ^onn de Dieu, qui se nomment Raison, Imagination, Scnsil^ililé, Volonté ; et néanmoins quelle unité !

^ous ne scruterons pas do nouveau ix fond ces grandes fîtculiès, nous Pavons diîjà fait : nous dirons seulement quel- <|wc chose de ce qui est comme leur épanouissement dans iMme, et nous verrons par là nettement la grandeur de l'E- ^"caiion, dont la tâche est d'amener à leur plein développement ces admirables puissances.

•^ûns la raison seule, dans rintelligence, que de dons dl- ^^f« et supérieurs ! La conception des choses, la perception ^^» idées, la comparaison des idées entre elles, lo Jugement,

le raisonnement, Tattention, la méditation réfléchie, la prévoyance et le souvenir, la mémoire. Et pour ne parler ici que de cetle dernière faculté, quel n'est pas son rôle dans la vie intellectuelle !

Hélas ! toute créature de son fond est fluide, fugitive, ruineuse et périssable ; et Thomme, comme toute créature, peut se troubler, défaillir, crouler et se fondre ; volontairement, car Dieu Ta créé libre, ou bien involontairement, car, de son fond, il s'en va. El c'est par là que toute créature, malgré les prérogatives dont elle fut ornée, est devant Dieu comme si elle n'était pas.

Oui, l'homme, ce chef-d'œuvre des mains de Dieu, malgré son intelligence si pénétrante, son imagination si vive, sa sensibilité si profonde, est si inconsistant, si fugitif de sa propre nature, que tout lui échapperait après l'impression passagère du moment, et que ses nobles facultés, réduites à ne percevoir et à n'aimer que la vérité, la beauté et la bonté actuellement présentes, seraient bientôt sans aliment, sans lumière et sans vie, si Dieu n'avait pris soin d'ajouter aux facultés fondamentales de la nature humaine, comme des facultés supplémentaires au service des premières, pour entretenir et garder leurs trésors ; ou plutôt s'il n'avait communiqué à ces facultés fondamentales une force de conservation, qui est comine une image de son immutabilité divine : c'est la Mémoire.

C'est elle qui retient en l'homme les idées, les images, les sentiments : tour à tour au service de la raison et de la sensibilité, elle est mémoire de l'esprit ou mémoire du cœur, et nous rend à chaque heure les plus inappréciables services.

C'est par son secours que l'esprit perçoit les rapports ; car elle place sous son regard les idées diverses qu'il compare ; et Vintelligence, qui par elle-même ne produit que Vidée^ enfante ainsi, à l'aide de la mémoire, \e jugement et

CONCLUSION OÉNÉRALB. 489

le raisonnement^ vraie force et vrai privilège de la raison humaine.

Et, ces trois degrés de Tintelligence humaine étant ainsi constitués, on voit apparaître encore dans Tâme de Thomme :

Le bon sfns^ qui comprend et saisit les vérités, les rapports ordinaires, et en Juge avec droiture et exactitude ; le bon sens, raison moins élevée, sagesse moins hardie que ce qu'on appelle la raison pure, mais plus forme et plus assurée : véritable philosophie pratique, universelle ; car le bon sens s'étend à tout, Juge de tout, et Hossuet ne Ta pas nommé vainement le Maître de la vie humaine;

Le bon goûty mélange exquis du bon sens et de la sensibilité, tact sûr et délicat des choses de Tcsprlt et do i*âme ;

L'imagination, qui donne aux conceptions de Tontendomcntréclat et la vie; qui orne, embellit, colore, tandis que la sensibilité échauffe, anime, cntralnOi et que la raison elle-même, si elle communique à rimagination et à la sensibilité sa Justesse, sa sublimité, sa majesté, sa force, reçoit d'elles la grâce, la splendeur, la douceur, la londresso, l'énergie du sentiment;

Ce qu'on nomme Yespi% faculté brillante, qui saisit encore, et plus vivement, les rapports ordinaires, mais les plus éloignés, les plus Uns, les plus gracieux, les plus délicats;

Le talent qui se spécialise, qui s'adapte avec souplesse et bonheur à tel genre de vérités déjà connues, se les approprie, les ordonne, les dispose, les fait valoir;

Le génie enAn, roi de l'Intelligence, plus fort, plus haut, plus prompt, plus pénétrant, plus f(*cond.

lion sens et bon (joût^ imanination^ esprit^ talent^ génie, admirables degrés de rintelligence humaine, par lesquels Dieu la fait de plus on plus se rapprocher de lui, et lui donne de monter de clarté en clarté Jusqu'il une contempla-

490 |.'KDUCilTIO(f.

liQD plj^ parfaite de rèternelle vérité, de la beauiè ei de la bonté soprêmes!

£ii bieni tou^ fies doos, c'est à TEducatioii qa*il appartient de les cultiver. Et vcnlà pourquoi il est nécessaire que les hommes de TEducation étudient de prés ei connaissent h fond toutes ces ricbesses de TAme bumaioa, pnisqnMis ont mission de les développer et de les élever k toute leur valeur.

C'est, en effet, TEducatioa qui seule, par une suite d'exercices intelligents et proportionnés, par nne discipline habile et sagace, rend peu à peu l'esprit studieux, appliqué, pénétrant, propre aux diverses études et aux .divers emplois, et lui fait enfin saisir avec facilité et promptitude les choses quelquefois les plus difficiles, les rapports les plus déliés, les vérités les plus cachées ; c'est TËducatioo qui exerce la mémoire^ qui la rend souple, prompte, ferme, fidèle; c'est à rëducatioa, autant qu'à la nature, qu'est due la conception nette et vive, qiM épargne les longueurs, qui donne Tapiitude aux sciences^ aux arts, aux affaires; le jugement solide et clairvoyant, qui fait discerner vite et dli* tinguer nettement; lerat^onn^men^progreasif et méthodique, qui développe, qui enchaîne^ qui rauacha; le bonsetu, siinpte et sûr, qui .va droit au vrai^ et guide avec certitade: 1^ bpn goût^ source des plus délicates jouissances; l'imagination, prisme qui colore toutes choses ; Vesprit qui voltige, qU|i effleure, et fait jaillir l'étincelle ; le talent, souple, facile, liapt, maître de ce qu'il possède^ ordonnaieurhal)He de ce qu'il a si^ acquérir ; le génie enfin, le génie lui-méoe!

Oui, le génie, celte raison si prompte, cette imaginatioo si féconde, ce sentiment si vif, cette perception si rapide de c^ qui est bon, de ce qui est beau, de ce qui est vrai, que ^<)^Stuet a cru devoir l'appeler une inspiration, une illoaûa^^tljon soudaine!.*. £h bien! le génie lui-même a besoin d'être découvert, cultivé, élevé, et c'est à l' Educaiioa # d

vaste et plus sérieux que Vesprit.

Le,e>tj.est plus naturel, le talent plus acquis : on dit le •/ente de la poésie, et le talent d'écrire.

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• domaine naturel du génie, ce sont les arts sublimes, les

-tes sciences, les grandes choses.

• uenie, c'est la supériorité de l'esprit et du talent : c'est

^ ion et l'étendue de l'intelligence, la sensibilité pro-

la splendeur de l'imagination, et l'activité de l'âme,

ue qualité des esprits transcendants, qui les rend

' créer, d'inventer, d'entreprendre des choses

' es.

^'élance, tout ce qui brille d'un éclat inacnvient. On dit l'essor, le feu du génie; "ascendant du génie. On l'appelle beau, lant, étonnant.

degré de la perfection de rinlelligence mieux ressembler à Tintelligence de

lion plus intense et plus vaste le la bonté;

'nionie de la raison, de l'ima- V ées k leur plus bauie force,

, cette faculté qui coule, qui juge; la raison ♦e et décisive, réflé- '\ profond les en- Hrant, qui révèle Aies, ou triom- ^8

498 l'éducation.

lois. Le mot génie, dans son sens absolu, n'existe primitivement que chez vous, me dit-il. Le fait est que c'est notre mot, parce que c'est notre idée; c'est nous qui avons fait violence au langage humain, qui avons donné un sens absolu et sublime à un mot-commun qui n'avait qu'un sens relatif et vulgaire. Je le répète, ce sens magnifique du mot génie ne se trouve dans aucune langue : les Latins l'ignoraient; leur mot ingenium ne fut jamais synonyme de notre génie; les Grecs ne le connurent pas ; la savante Allemagne nous Ta emprunté, et est heureuse de s'en servir; mais elle lui a conservé la prononciation française, tant il est vrai que le mot génie n'est pas allemand, ou si l'on veut, est français même en Allemagne.

Ainsi, c'est notre mot, parce que c'est notre idée ; l'idée amenait Texpression, et le fait inspirait l'idée : fait si puissant qu'il condamna la langue à l'exprimer, à le traduire, à le donner à la France, à l'Europe et au monde : grâce à cette popularité glorieuse qui fait de la langue française la langue de la plus haute civilisation, et le lien commun de tous les peuples qui pensent, et aussi parce que la France, marchant par le génie, les idées et la parole, à la tête des nations européennes, est la reine du monde civilisé.

Autre particularité remarquable : c'est à dater du XVIP siècle, siècle où le génie guerrier, le génie politique, le génie religieux, le génie conquérant, le génie législateur, le génie des arts, des lettres, de la poésie, de l'éloquence, s'élevèrent chez nous à leur plus haute puissance, c'est alors que le génie est né dans la langue, Ta enrichie de cette idée si hante, et de cette expression si belle.

Mais enfin, quel est le sens vrai et total de ce grand mot : le génie ?

Définir cette faculté puissante est peut-être impossible; c'est du moins au-dessus de nos forces;

La décrire sera plus facile :

Le génie est à la fois plus intérieur que le talent^ plus vaste et plus sérieux que Vesprit.

Le génie est plus naturel, le talent plus acquis : on dit le génie de la poésie, et le talent d'écrire.

Vesprit effleure, le génie creuse ; le talent embellit, le génie crée.

Le domaine naturel du génie, ce sont les arts sublimes, les vastes sciences, les grandes choses.

Le génie, c'est la supériorité de Tesprit et du talent : c'est l'élévation et retendue de l'intelligence, la sensibilité profonde, la splendeur de Timagination, et l'activité de l'âme, réunies ;

C'est cette qualité des esprits transcendants, qui les rend capables de créer, d'inventer, d'entreprendre des choses extraordinaires.

Tout ce qui s'élance, tout ce qui brille d'un éclat inaccoutumé, lui convient. On dit l'essor, le feu du génie ; l'enthousiasme, l'ascendant du génie. On l'appelle beau, vaste, puissant, brillant, étonnant.

En un mot, il est le degré de la perfection de l'intelligence humaine, qui la fait le mieux ressembler à l'intelligence de Dieu;

Il est comme une perception plus intense et plus vaste de la vérité, de la beauté et de la bonté ;

Il est l'accord, la sublime harmonie de la raison, de l'imagination, et de la sensibilité, élevées à leur plus haute force, à la force créatrice.

En lui surtout se trouve la raison^ cette faculté qui connaît, qui éclaire, qui discerne, qui guide, qui juge ; la raison ferme, pénétrante, froide et forte, haute et décisive, réfléchie et étendue, embrassant d'un regard profond les ensembles, donnant ce coup d'œil sûr et pénétrant, qui révèle les sciences, qui fait vaincre dans les batailles, ou triom-

H. É., lil. . 28

494 t'jSDUCATJQN.

pber dans les luttes politiquiss. C^n est le fond, |a vraie force et la vraie grandeur ;

?\xïs y imagination brillante, entlij0usiaste,qui orne, qui embellit, qui charme ;

Et la sensibilité, la tendresse, Tamour, celle faculté fc'ùnéreuse, ardente, qui échauffe, qui anime, qui compatit ; qui aime, qui se dévoue.

Et puis cette mémoire^ sans laquelle nul puissant exercice de l'esprit n'est possible : la mémoire, vaste et sûre, lid» le pourvoyeuse et gardienne des trésors du génie.

Dans le génie, il y a tout à la fois la clarté, la profondeur, la sublimité, l'étendue, la subtilité, renciialnement, la \\' gueur ; et c'est le domaine de la raison : la gnlce, l'éclat, la splendeur, le coloris, la vivacité ; et c'est rapanaj;e d-* l'imagination; et enfin la douceur, la tendresse, le Niiiiment, propres à la sensibilité ; tout cela vivant et picVi-l» et mis en la pleine possession de Tâme pur une mémo.n' prompte et vive, ferme et puissante.

Ainsi, le génie est moins une faculté spéciale qu'un puiv sant déploiement des grandes facultés humaines.

Pour qu'il y ait génie, il faut que les grandes facullfs Jl'esprit humain s'excitent^ se soutiennent, se balanaMsinon dans une parfaite égalité,' au moins dans une p^rU^ harmonie, chacune à sa place, sans domlnatiou despotiq pour aucune d'elles, sans que rimaginatiou usurpe iesdro.;.' de la raison ou égare la sei^sibiliié, sans que la rai^' :. éle^gne l'Imaginalion ou étouffe la sensibilité ; il faut qu'il ;• ait équilibre, avec une force supérieure, IransccudaLt*. portée à cette puissance de conception, à cette puisî^aL»' d'action, qu'on est convenu d'appeler la puissance eu itrice.

Le gi^nie n'aura plus dès lors qu'à se produire au deh-.'^il sera cette puissance qui saisit, qui étonne, qui conl*;. qui ravit, qui comjpunique avec la rapidité de l'éclair d-^s

émotions subites, f)ï'Ofoncîes, invincibles, comme Tétincelle électrique : par les idées les plus générales et les plus simples, par lès rapports les plus inattendus et les plus justes, par lès synthèses les plus vastes, par la lutnière, Tétiergle, la tendresse, la sublimité des expressions les plus neuves, et ijuelqùèfôis les plus vulgaires, mais rajeunies par une force intîrriè et toute-puissante.

Eh bierî ! chose capitale à remarquer, qui étonnera peutêtre les homitiès du monde, et dont les hommes d'éducation eux-tnêmes ne sont pas assez préoccupés ! Sî inné que soit le génie, il faut que FÉducation étudie, discerne dans une âme d'enfàiîf les germes de ôelte puissante faculté, et tout systètiie de grande Éducation doit être disposé dans son ensemble et poursuivi dans ses détails de telle sorte, que ces merveilleuses aptitudes des hommes nés avec une étincelle quelconque de génie puissent se développer, se dégager, briser leurs entraves, arriver à Tépanouissement, et trouver enfin leur voie et leur élan. En un mot, rÊducation doit être combinée de manière qu'elle puisse discerner, susciter les divers génies, et qu'elle n'en étouffe aucun.

Je dis les divers génies : car, nous l'avons vu dans le cours de cet ouvrage, il y a des génies divers, et l'Education est ail service de chacun d'eux. 11 y a le génie des sciences^ qui parcourt rapidement les sommités, qui saisit d'un coup d'œil la multitude des faits, découvre les rapports éloignés, les causes supérieures, les conséquehces fécondés, rapproche, enchaîne et lie fortement par des synthèses simples et immenses, après avoir analysé avec profondeur: génie où la raison domine, presque seule;

Il y a le génie des lettres^ de l'éloquence, de la poésie, où la raison gouverne, mais où l'imagination et la sensibilité ont une grande part ; qui saisit les grands traits, produit les images sublimes, atteint la majesté, provoque l'émotion.

Il y a le gériie des drts, de la l)einture, de la musique, de

496 L*ÉDUCÀTION.

la sculpture, de Tarchitecture, qui découvre, conçoit, in- Tente et réalise puissamment le beau, tel qu'il apparaît, soit dans les œuvres de la création, soit dans Thomme ; qui exprime la physionomie de Tâme, la grandeur, la noblesse, la grâce, la pudeur, la générosité, la force, le courage.

11 y a le génie industriel, qui, appuyé sur les découvertes de la science, s'empare des forces matérielles, et quelquefois de Télément le plus léger, le plus mobile, le plus fugitif, pour le contenir, le diriger, le maîtriser impérieusement ; de la lumière, pour lui faire imprimer son image sur de délicates substances ; de la vapeur, pour l'obliger à pousser l'homme en frémissant au port, ou lui faire franchir l'espace sur des pieds de fer et avec des ailes de feu ; et même de ce fluide subtil et terrible qui est la foudre, mais qui, dans les mains de l'homme, devient un serviteur docile et industrieux des arts, et un messager rapide comme l'éclair, pour porter instantanément la pensée humaine à travers l'espace, à travers les mers, d'un bout du monde à l'autre.

Il y a enfin, à des jours trop rares, le génie que j'appellerai universel^ le génie des sciences comparées, qui, selon la magnifique expression d'un orateur, élève, sans les confondre, les sciences les unes sur les autres, et dominant lui- • même cette hauteur, marche avec toutes les forces de Tesprit humain rassemblées à la conquête des vérités les plus importantes pour l'avenir et le bonheur du inonde.

Eh bien I voilà les génies divers, dont l'éducation doit favoriser l'éclosion, auxquels elle doit donner des ailes et préparer des issues !

Mais il ne faut pas s'y tromper, et, puisque la beauté et la gi'andeur d'un pareil sujet nous entraîne, il y a ici une observation importante à faire :

On dit d'ordinaire, et je viens de redire moi-môme, que le propre du génie c'est de créer : toutefois, il le faut bien entendre, la puissance créatrice proprement dite n'ap-

partient pas à rhomme : c'est une puissance réservée.

Non, si grand que soit le génie, il n'est pas, au sens rigoureux du mot, créateur.

Il y a quelqu'un au-dessus de lui, de qui lui-même a tout reçu, et de qui tout dépend ; quelqu'un qui sait toujours tout avant nous; qui le sait plus et mieux que nous, qui le sait toujours et ne l'oublie jamais... C'est Celui que les saintes Écritures appellent Pater luminum, et dont il est dit : Omnedatum optimum et omne donumperfectum desur-' sùm est, descendens à Pâtre luminum, apud quem non est transmutatio, nec vicissitudinis obumbratio :

Voilà Celui qui seul est Créateur.

Le génie ne crée pas; il découvre; il conquiert la vérité, mais elle le précède, et c'est elle qui, l'éclairant, le domine et l'appelle, l'invite et l'inspire.

Pour cela, il a les grands pressentiments, les grandes vues, les grandes découvertes.

Il y a en ce monde, dans les régions de l'intelligence et de la vérité, comme de vastes mers non encore explorées, comme des terres inconnues; le génie les découvre, les parcourt, il ne les crée pas : elles existaient avant lui. Les voyageurs audacieux qui trouvèrent le Nouveau-Mondenele firent pas; ils le découvrirent. Une heureuse et puissante audace inspirée de Dieu les pousse devant eux, et ils abordent.

Quelquefois, de ces terres inconnues s'échappent des parfums, des brises mystérieuses qui avertissent, qui appellent le génie : Christophe Colomb sentait l'Amérique; il la prophétisait; il la réclamait, contre les tempôles des mers et de l'envie, contre les soulèvements redoutables des faibles esprits qui ne le comprenaient pas ; il brava ces orages, il obéit à son sublime pressentiment, et bientôt l'Amérique fut sa conquête!

Le génie, c'est la puissance des découvertes; le génie, c'est le Christophe Colomb de Tintelligence !

Heureux lèè mortels privilégiés, en qiii ce grand don des cieut est desbendti, et qui sont mârqiiè^ à ce éigne de gloire!

Mais le gétiie ti'tst pas Seulement le t)H^ilége des individus. Le génie est ddns Tltumanitë, dahs un peuple, datis un siècle, dans uiiè ferandè époque.

Il y a âoA époques, de^ siècles, deà assemblées, des peuples, où le génie a ses chahces, ses élans, seé prodiges, comme dans Tindividu. Et cela se conçoit, puisque le génie, c'est Pâme de Thômme à 'sa plii^ haute puissance, c'est la magnifique nattire que Dieu nous a fhite : il suit de là que tous ne s'élèvent pas au gériie, mais tous en ont lès éléments; et il y a dans toute âme humaine, à des degrés inàsSIgnables, â deâ limites fjui peuvent s'élever et s'étendre toujours, le genaè dé toutes les grandes choses.

Eh bien ! voilà le but, le vaSte champ, là tâché iminense de rèducation. Toutes ces facultés si variées et si riches, et quelquefois sî grandes, qile DlëU a miseà en nous, b'est l'Éducation qui les doit cultiver et développer : elles somihëillent dans lès p^o^ondeurs d'une âme d'enfant; elles sont là, à l'état latent, à l'état de germe, de virtualités, de puissance^; il ftiut les exciter, les éveiller, les faire jaillir. Aùtreiheht, elles serohl comme n'étant pas, et les plus heui'euseS tiâlhres elleè-mômes, les intelligences les mieux aobées;aurbnt en vain recules dbns de Dieu. Ces dons magnifiques soht les bonditiônfe sans doute, et le point d'appui de l'Education; mais l'Education leur est nécessaire; et l'homme, quel Itti'il soit, portera toujours, et dans tout le fond de sïi vîe, les traces de son éducation; souffrira de ses faiblesse^, si elle fut faible; de ses erreurs, sî elle fut fausse; de ses lacunes, si elle fut incomplète ; et fût-il né même avec ce don f are et éminent qui s'appelle le génie, le génie lui-même, ou ne se déploiera pas, si l'Education lui manque,

CONCLUSÏON GÉNÉRALE. 499

OU se déploiera înal, si un mauvais espril a présidé à son Education. Oui, il faut que le génie lui-même soit élevé et formé, avant de {louvoif s'élancer, et voler de ses ailes.

Quelle œuvré doric que cette œuvre de TEdùcation I mais ce n'est pas tout, nous n'avons vu encore jusqu'ici qu'une région de Tâmé,* là région de l'intelligence ; et par conséquent qu'une région, une plartie de ce grand ministère de TEducalibn.

Poursuivons.

Tous ces dons de l'intelligence sont grands : toutefois, il faut le dire, ce n'est pas là tout l'homme. Il faut dans l'âme une base, pour donner à tout cela de la consistance. Avec les plus hobles dons de l'esprit, un homme peut avoir quelquefois les plus tristes défaillances, s'il n'a de plus l'énergie, le ressort viril de la volonté, ce qu'on nomme, en un mot, le Caractère.

Ce qui soutient tout dans l'homme, c'est cela : c'est la Volonté, c'est le Caractère. Le grand honneur de l'Education, et c'est même par là qu'elle est à proprement parler l'Education, c'est de former le Caractère, et c'est à quoi doivent tehdre tous ces grands moyens d'éducation qui s'appellent la règle, la discipline, l'autorité. Fortner dans les enfants et les jeunes gens le Caractère et la Conscience, voilà l'œuvre : Hoc opus^ hic labor est : le Caractère, cette fermeté, celte constance, ce courage persévérant, par lesquels l'âme persiste dans ses résolutions et en poursuit l'accomplissement, malgré toutes les difficultés et tous les obstacles.

Ce que la Mémoire est à Tinlelligence, le Caractère l'est à la volonté.

La volonté s'attache aux choses que l'intelligence saisit, ou bien les repousse; et quand les choses sont là présentes,

500 L*ÉOUCÀTION.

c*est la volonté proprement dite qui agit, qui fait le choix, qui décide, et qui forme les résolutions;

Mais les résolutions ne sont maintenues que par le Caractère, force de conservation pour la volonté, comme la Mémoire est la force de conservation pour rintelligence.

La mémoire fait la stabilité de la pensée, le caractère fait la statibillté de la volonté; et la Mémoire et le Caractère sont dans Thomme le trait qui rappelle Timmutabilitë divine.

C*est par ces deux facultés puissan tes. qu*il retient sa propre nature, si fluide et si fugitive.

C'est par elles qu*il conserve sa raison^ son imagination, et sa sensibilité; ses idées, ses résolutions, et jusqu'à ses goûtsl; toujours riche de pensées et d'images par la mémoire; ferme et persévérant dans ses desseins, par le caractère, prêt à résister à la séduction, aux forces étrangères, à luimême; constant, par le caractère encore, dans les penchants où Tentralne sa sensibilité.

On a fait une remarque bien souvent justifiée : c'est que les hommes échouent plus souvent dans la vie par défaut de caractère que par manque d'esprit.

Si le caractère est faible, léger, inconstant, mobile, accessible aux séductions, aux découragements, pliant et cédant aux obstacles, nulle confiance sérieuse n'est possible avec un homme qui en est là, quelles que soient d'ailleurs ses qualités d'esprit.

Mais le caractère n'est pas seulement la fermeté et la constance, l'énergie virile; c'est lui qui fait aussi la dignité, rélévation morale, la noblesse de l'âme, et au besoin Tlièroïsme.

De là les fidélités généreuses, les longs dévoûments, les services désintéressés, les abnégations glorieuses, les résiS' tances invincibles.

Un grand caractère n'est guère d'ailleurs sans un grand

esprit, ou du moins sans un ferme et bon esprit ; mais il le complète, il l'achève ; et un des plus beaux éloges qu'on puisse faire d'un homme sera toujours d'en pouvoir dire : C'est un grand Caractère.

Mais le caractère est chose plus rare encore que l'esprit, et si l'on se plaint aujourd'hui, avec tant de raison, de ce qu'il y a si peu d'hommes, disons-le, c'est qu'il y a peu de Caractères.

Toutefois, le Caractère, si nécessaire pour former, pour achever un homme, et sans lequel, à proprement parler, l'homme, l'homme véritable, le Vir^ est comme s'il n'était pas, ne suffit point encore à cette grande œuvre. Non, l'homme, tel que Dieu le veut, tel que sa noble nature le réclame, tel que l'Education doit le faire, n'est pas encore donné par l'esprit et le caractère : il y faut de plus une troisième force, il y faut la Conscience. 1 ^ Car ce n'est pas tout d'avoir en soi les puissances viriles, si on ne les tourne pas vers Dieu, si on en fait des puissances pour le mal, et non ce qu'elles doivent être toujours, des puissances pour le bien.

L'homme est libre : liberté, don sublime, mais périlleux, qui peut élever l'homme sur les sommets ou le précipiter dans les abîmes.

11 ne faut pas seulement employer sa liberté et jouir de ses puissances : il faut les gouverner saintement, les diriger avec fermeté, dans la voie, vers le but.

Il faut plus encore, et ici une nouvelle et grande tâche de l'Education se découvre : si l'on a fait de ses facultés un emploi coupable, si on les a abaissées^ perverties, il faut les redresser, les relever, les rendre au vrai, au bien, à l'honneur.

C'est pour tout cela que Dieu donna à l'homme la Conscience; et c'est par là aussi que la Conscience est un objet suprême de sollicitude pour l'Homme d'éducation; laCons-

cîèrièé, tdhdevdehi de lïotre être moraîl, faculté dîrectrîct\ (jW, dè^ le t)i'efflîèf âge, met Tenfant dans les Voies de la sagesse, et faîl de lui uù être bon ; la Conscience, discernement intime, sentiment délicat du bien et du miat, qui pousse àrt(iiètéloigheder2iùtre; la conscience enfin, puissante rèssôtirce d'une hatnfe t\\iî périt s'égarer, riiais qui conserve eficorè dans son naufrage la force de se relever, et peut toujours retrouver l'harmonie avec la vérité, la beauté el la bonté divines, quand elle s'est mise dans ie faux, dans le laid, ddn^ lè mal.

C'est co'm'tee W cèfmpensation, ô'u mieux, è'esi là sauvegifdc de Id liberté, don trop redoutable, ou ii\\Hbi impossible, si Dieu ri'y îtvaît Joint la Conscience, mais qui, avec la cônsclèrice, dorihe naissance à cette grande chose qui sp nomme la Vertu.

C'est la Conscience, s'ajoutant à l'énergie du caracttTC ei à lit hatitèuf de l'espfii, qui a inspiré à l'antiquité sa grand»^ ifnîige du justufh ac tenacem proposai Virum : l'homme inébranlable dans la justice, que rien ne fait plier ni déchoir, ni les passions du moment, ni les craintes vulgaires, ni l-s misérables intérêts.

C'est la conscience qui a mis dans le cœur des vrais grands hommes tant de nobles sentiments, et sur leurs lèVrcs tarit de' bèlleé paroles, qui seront à jamais le juste orgtieil dé l'hlimanilé.

C'est l'esprit, le caractère et la conscience qui diclaionl. dans la pririiitive Église, à un saint Basile ces parole^: « ?ott^n'ave2 donc jahiais rencontré un évoque! »

Et dans les temps modernes, à un grand inagisirat, celte réponse : a Mbn ami, il y à loiii du poignard d'un ass25^iD « au cœur d'un honnête homme. »

Atfssi la Conscience est la dernière force de l'âme et la plltis résistante, le déf'nier asilè de l'honneur et la plus inviolable protection de la'liberté.

Ce n'est pas seulement l'esprit, i^i m.ême fie C^^r aptère sei^J, c'est surtout la Conscience qui sauvjç deg l?i?ssçg§g§, dçs félonies, des apostasies !

Aussi le génie et Tesprit éblouissent, le caractère frappe; mais c'est la conscience qui obtient le plus noble de tpusles hommages, Testime, le respect et l'ampur fl&s hqïf^jf^ids l

Voilà ce qu'est la Conscience, et, on J,e voit, de même que 1^ mémoire et le caractère, la .consç^,eupe e^t Bjojpg jji^e faculté spécial^e qu'une résultante dçs facultés fond.^^^Jti^lçs de rhomme.

Elle est Intelligence^ Volonté^ iîéfpoife et Caractère : intelligence de ce qui est dû à la vérité, à 1^ fteAijjlp, ^ la bonté; ftï.émoire jde la verjlu, de la jwstic.ç, du 4iÇvVoir; î»Iémoire de ce qui était dû, et n'^ p.as éfé r.eijdjj ; YplQpf^ ferpie de le rendre; ou epfin Car^ctè^e, c'est-à-dire éijprgj,e j^Qurnée ou retournée vers le bipn.

C9ppie Intelligence^ c'est ijine luïpière, c'est uu,ç piçrception intérieure, c'est une copuaiss^nce injlime jd.e Ja loi.

Cpfljipp Volonté, c'est une force qui nous pprte verj le devoir déjà compris par l'iutelligence, et qui,çptrejBn .cofl^bat avec ce qui voudrait nous en détourner.

Comme mémoire, elle nous cpnserve da^s la pensée du devoir que l'intelligence avait r.éyélé ; et, compie paractèf^i elje nous affermit dans Ja ^éspl,ution d'accpipplir jusqu'au bput ce devoir.

^e pourrais pousser plus loin ces études $,ifr rime hijf ipaine ; mais ces simples apt^rç^s sufiiseut et révèjept aspç^ toute la beauté de cette œuvre qui se nomme l'f ducatiofl.. Nous avons entrevu les grands dons que Dieu déposa dans l'homme en le faisant à son image, et du même coup d'oçil les difficultés de la tâche que les instituteurs ont à remplir. Car, hélas! à côté de ces grandeurs de l'homme, quejles lacunes ! quelles misères i quelles défaillances ! £t il le faut

dire, c*est de là que viennent les plus rudes labeurs pour THomme d'éducation.

« Etrange contradiction que Thomme! dit Pascal; s'il c s'abaisse, je relève; sll s'élève, je l'abaisse. » L'bomme, en effet, est un assemblage étonnant des choses les plas contraires, signe manifeste que l'image divine n'est pas restée pure en lui, et qu'un grand trouble a passé par là.

La première misère que nous remarquons en nous, c'est que l'ordre, Fharmonie, entre les dons de notre nature, est souvent troublé.

L'homme, il faut bien l'avouer, quoique réuissant presque toujours les diverses facultés dont nous avons essayé de décrire les traits principaux, les possède à des degrés très-divers, et dans des mesures très-différentes. Il est bien rare de les trouver toutes à un degré éminent dans le même homme, et surtout en ce parfait accord qui fait leur vraie force et leur perfection.

La raison trop souvent est opprimée par l'imagination et par la sensibilité ; souvent aussi elle épuise et dessèche ces facultés.

La mémoire est quelquefois plus forte que le jugement; quelquefois le caractère chasse la sensibilité, ou c'est la sensibilité qui énerve le caractère et trouble la conscience.

Il y a des hommes d'imagination et de raisonnement, mais sans jugement^ sans vues claires; avec des idées fausses, et un jugement de travers; qui déduisent bien, mais qui pensent mal ;

Il y en a d'autres, au contraire, chez qui l'idée première est juste, qui ont un certain jugement et de rimaginatioii, mais qui maiiquent de raisonnement.

Ils sont rares, bien rares, les hommes qui réunissent tout au même degré et dans une parfaite harmonie.

Outre ce défaut d'harmonie en beaucoup d'hommes, quel défaut de développement dans les dons mêmes qu'ils ont reçus! Combien de facultés qui auraient dû se déployer, mais qui ont avorté tristement I Quel homme peut se flatter d'être complètement lui-môme, c'est-à-dire d'être arrivé là où les germes déposés par Dieu en lui auraient pu, auraient dû le faire parvenir?

L'humanité cache de plus grandes faiblesses encore. Que d'êtres humains, non pas seulement imparfaitement développés, mais nés dans uq état incomplet, privés du germe même des facultés qui constituent l'intégrité de la nature humaine, frappés de quelqu'une de ces infirmités de Tâme, non moins nombreuses que les maladies du corps ! Ce serait là, hélas! une nomenclature trop triste à faire. Nommons-en toutefois quelques-unes.

On Ta dit avec un juste discernement:

A l'esprit s'oppose la bêtise ; à la raison, la folie ; au bon sens, la sottise; au jugement, l'étourderie, la légèreté; à l'entendement, l'imbécillité; à la conception, l'ineptie; à l'intelligence, l'incapacité; au génie, la stupidité.

La mémoire fait défaut et réduit à une sorte d'idiotisme ; le caractère s'endurcit et devient l'opiniâtreté; ou bien il faiblit et ouvre la porte à l'iaconstance, à la timidité pusillanime.

La conscience enfin s'étourdit, s'aveugle, s'égare, et finit même quelquefois par s'oblitérer et disparaître.

Ajoutez à tout cela celte cause permanente de trouble et d'abaissement qui s'appelle^ dans le rude langage des Livres saints, la triple concupiscence; ajoutez le travail souterrain, incessant, dans l'âme de cette funeste puissance, et vous concevrez comment se fait, dans une créature humaine, peu à peu, la dégradation de l'image divine.

Il y a encore d'autres misères. Si nos facultés avortent, ou s'étiolent et fléchissent, de leur côté, la vérité , la beauté, H. É., m. 29

et la bonté dans les choses créées, se troublent à nos regards Incertains ; elles se divisent, se séparent, et se présentent à nous tronqués et désunies.

Entre la yérité, la beauté et la bonté suprêmes, il n*y a jamais séparation ; il y a, au contraire, harmonie parfaite, essentielle, absolue; mais entre la vérité, la beauté et la bonté des choses créées, la séparation est possible, et trop souvent elle a lieu : leur harmonie nous échappe.

Par exemple, dans les vérités mathématiques:

La vérité pure et simple, les rapports essentiels, la raison toute seule, dominent : elles ne semblent avoir ni splendeur, ni chaleur, ni beauté, ni bonté attrayantes.

Sans doute, elles n'en sont pas dépourvues, quand elles s'élèvent à leur plus hautes généralités; et en Dieu, leur source première, elles vont à une splendeur et à une ardeur infinies. Platon disait de la Divinité : 1» fEùpLerpci : Elle géométrise éternellement.

Mais dans Thomme, les mathématiques ont souvent une prédominance tyrannique; et de telles études, imposées avant le temps, ou poussées au delà d'une juste mesure, n'enlèvent-elles pas à l'intelligence la splendeur, la grâce, et au cœur la sensibilité , la vivacité, la délicatesse, et même quelquefois la justesse morale?

On le voit donc, en lui-même, hors de lui-même, l'homme rencontre le trouble, la perturbation de ses facultés. Ou elles ne s'harmonisent pas, ou elles ne se développent pas, ou elles fléchissent, et manquent ; et tandis qu'il y a des natures si riches, si brillantes, si fortes, si magnifiques, il y en a de vicieuses, d'altérées, de profondément pauvres et misérables ; spectacle digne de pitié : voilà les faits.

Qu'en conclure? La conclusion ne ressort-elle pas d'ellemême? A l'Education, et à elle seule, il appartient de développer dans la juste mesure ces facultés de l'homme si diverses et en apparence si contraires, de mettre entre

elles rhannonie et Téquilibre, de combler les lacunes, de relever les ruines, de donner en un mot à Thomme tout entier ces proportions, cet ordre, cette unité d'où résultent la véritable beauté et la force. C*est là le suprême labeur. Il y faut mettre toute son âme, tout son cœur, tous ses efforts, toutes ses prières, quelquefois toutes ses larmes; vieillir, blanchir, et au besoin mourir à la peine I

Au terme de ce grand sujet, quelque chose reste encore à dire : les grands instituteurs, les Hommes d'Education dignes de ce nom, me pardonneront ce dernier mot.

La beauté de Thomme n'est pas seulement dans ces belles facultés que nous venons de décrire : elle se révèle, elle éclate par un trait plus majestueux encore, plus sublime, et qui résume tout. Et c'est par là même que Toeuvre de TEducation revêt une grandeur plus haute^ et en quelque sorte sacrée. Je veux, en finissant, inviter à cette dernière contemplation les pères et mères de familles, les instituteurs, et tous ceux que Toeuvre regarde; je crois nécessaire de mettre ainsi sous les yeux de tous la haute origine et l'idée primordiale de l'œuvre.

Rappelons-le encore une fois : Dieu a tellement mis sur nous son empreinte, lumen vultûs sui^ il s'est tellement déposé lui-même au fond de notre âme, dans notre raison, dans notre cœur, qu'il n'y a pas, comme on l'a souvent remarqué, une seule des avenues légitimes de la pensée humaine à l'extrémité de laquelle n'apparaisse Dieu, illuminant l'avenue tout entière.

La nature extérieure le révèle, parce qu'il a mis aussi son empreinte sur la nature, mais l'âme humaine bien plus que la nature, car elle est bien plus son image : l'être resplendit incomparablement plus dans l'esprit que dans la matière.

Cherchons donc au fond de nous-mêmes, dans ces gran-

:i08 L'ÊDUCATIOIf.

des idées que notre esprit porte, et qui sont le fond de notre raison ; et bien que Tinfini nous dépasse absolument et nous accable de tous côtés par son infinité méme^ bien que le verbe bumain défaille devant TinefTable et ne fasse que bégayer, essayons cependant de scruter cet abîme, et de nous exprimer à nous-mêmes ce que nous voyons de Dieu en nous^ et ce que nous pouvons voir et devons admirer dans rame du plus simple enfant confié à nos soins.

Nous sommes faits à Timage de Dieu : c*est la distinction et la gloire de notre création. « Faisons Tbomme à notre « image et à notre ressemblance. » a dit Dieu, en nous créant. « A ces admirables paroles^ s'écrie Bossuet, élève- « toi au*dessus des cieux^ et des cieux des cieux, et de tous c les esprits célestes, âme raisonnable, puisque Dieu t'ap- « prend que pour te former, il ne s^est pas proposé un autre c modèle que lui-même. » Et aussitôt après^ Bossuet, expliquant les singularités glorieuses de notre nature, affirme, d'accord en cela avec tous les saints Pères, qu'il y a dans nos ftmes une image do la Trinité même : t Une Trinité créée que Dieu a faite en nos âmes nous représente la Tri- « nité incrôée, » dit-il.

En effet, si nous nous replions sur nous-mêmes pour regarder ce que nous sommes, que voyons-nous ? Quelque cbose qui reflète d'une manière, encore qu'imparfaite, Tétre divin, et quelque cbose aussi qui correspond, dans les limites d'une nature finie, aux actes divins et éternels, à la vie divine.

Nous touchons sans doute ici aux plus hauts sommets de la pensée philosophique^ et aux plus grands mystères de notre foi; appliquons-y donc la plus religieuse attention de notre esprit, et nous en verrons sortir, pour la vie humaine et pour la grande loi de Téducation, les conséquences les plus lumineuses et les plus consolantes. — Je ne dis pas que tous ceux qui font, à quelque degré que ce soit, Tœuvre de

rÉducation, doivent toujours avoir les yeux fixés sur ces hauteurs ; mais je dis que ceux qui s'élèveront jusque la, et considéreront de ces grands points de vue leur mission, auront, pour la remplir, des lumières que les autres n'auront jamais.

Dieu est donc la vérité ou Têtre infini, la beauté et la bonté suprêmes. De même, il y a en nous, comme sur toutes les ci^atures, mais bien plus que sur toute créature corporelle, un rayon de la vérité, de la beauté et de la bonté de Dieu ; car tout ce qu'il y a de vérité et d'être, de beauté et de bonté, dans toutes les créatures et dans nous, vient de. cette source infinie qui s'est épanchée dans le monde sans sortir d'elle-même, et sans se perdre dans ses ouvrages.

Mais les singularités glorieuses de notre nature, où sontelles ? où surtout les saisissons-nous ? Dans nos âmes. Que sont donc nos âmes? Quelque chose d'un et de simple sans doute, mais où une rigoureuse analyse remarque cependant la diversité : des facultés qui se pénètrent mutuellement, mais qui se distinguent, puisqu'elles sont irréductibles l'une à l'autre, et données par des concepts très-différents.

La science philosophique, en effet, distingue en nous^ et, je le répète, dans le plus humble enfant, des facultés primordiales, auxquelles se rapportent toutes les autres, et dont les actes constituent toute la vie de notre âme.

Laissons encore ici parler Bossuet : « Nous sommes, dit- « il, nous entendons, nous voulons. »

Ainsi, cet enfant, que vous avez à élever, il est, il entend, il veut : il porte ainsi en lui-même l'image de la vie divine, et c'est cette image et cette vie que vous devez fortifier, développer, élever en lui par Téducalion !

Insistons sur ces grandes vérités.

Notre âme donc existe ; non par elle-même, car elle est contingente et créée, mais en elle-même, quoiqu'aussi en Dieu. En Dieu, puisque l'infini contient et porte tout, bien

510 L^ÉDCCATIOH.

qu'il sedisUngae de tout ; en elle-même, car elle n^est pas un accident, un mode, ayant besoin d*nn siyetdUnhérence ; elle est quelque chose de subsistant, sujet elle-même des modifications et des attributs, une substance ; et non pas une substance vide et inerte^ mais une substance ayant des puissances et une vie : notre ftme aussi, comme Dieu, est essence et vie. Voilà ce que Tanalyse distingue d'abord.

Mais en quels actes se déploie cette vie ; « Nous sommes, tt dit Bossuet, nous entendons, nous voulons. » Et par vouloir, il entend Tamour. Connaître, aimer : voilà donc la vie de tout âme ; c'est-à-dire que toute âme a un double mouvement vers l'intelligible et le désirable : elle se déploie dans la lumière, et elle se déploie dans Tamour. C'est à ce double mouvement fondamental que se peuvent et se doivent ramener tous les innombrables mouvements partiels par lesquels l'âme exerce ses facultés et déploie ses puissances. Et quiconque n'a pas vu, n'a pas regardé tout cela de près dans toute âme d*un enfant qui lui est confié, et n'a pas dirigé toute son éducation dans cette lumière, ne tient pas en main la clé de son œuvre.

Et tout cela, selon Bossuet, commentant ici saint Augustin, c'est l'image même de la Trinité dans l'homme, c'est la Trinité créée qui est en nous, et qui nous offre l'idée et l'ombre glorieuse de la Trinité incréée.

Saint Augustin disait :

« Je voudrais que les hommes apprissent à voir en euxu mêmes ces trois choses : l'Être, la connaissance, la vo- « lonté. Je suis, je sais, je veux. Je suis un être qui sait et « veut ; je sais que je suis, et aussi que je veux ; et je veux « être, et je veux savoir. Quelle inséparable vie en ces trois « choses ! Une seule vie, une seule âme, une seule essence « en ces trois distinctions... Ces trois termes sont insépaa rables, et cependant chacun des trois est ma substance, f et les trois sont une seule substance... Lorsque l'âme

CONCLUStON «âRÉRALC. 5(4

« connaît et aime, son verbe tient à elle par Tamour. £t « parce qu'elle aime sa connaissance et connaît son amour, <c il s'ensuit que son verbe est dans son amotir, et Tun et « l'autre dans celui qui aime et qui parle *• »

Bossuet reprend :

« Soyons attentifs à nous-mêmes, à notre conception, à « notre pensée ; nous y trouverons une idée de cette imma- « térielle, incorporelle, pure, spirituelle génération, que « rJËvangile nous a révélée.

« Sans cette révélation^, qui oserait porter les yeux sur cet « admirable secret de Dieu ? Mais, après la foi, nous osons « non-seulement le contempler, mais encore en voir en nous « une image ; nous sommes^ nous entendons^ nous voulons,.. « Ainsi, entendre et aimer sont <;hoses distinctes, mais tel- « lement inséparables, qu'il n'y a point de connaissance « sans quelque volonté... Ces trois choses : être, connaître « et vouloir, font une seule âme... qui ne pourrait ni être « sans être connue, ni être connue sans être aimée, ni dis- « traire de soi-même une de ces choses sans se perdre tout « entière... Ainsi, à notre manière imparfaite et défectueuse, « nous représentons un mystère incompréhensible : une « trinité créée que Dieu fait dans nos âmes nous représente « la Trinité incréée. » {IV Èlév. sur les Mystères.)

Quoi qu'il en soit de la profondeur et de la beauté de ces explications et de ces images, ce qui est incontestable»

* Vellem ut hœc tria cogitarent homine$ in seljms. Dico dico autem hœc triât ESSE, noscb, velle. Sum enim, et novi^ et voîo : sum iciens et vo- LIN8 et 8CI0 me esse et vblle, et volo ebse et scire. In hit igilur tribus quam inseparabilis vita^ et una vita^ et una rnens^ et una-essentia ! quam denique inseparabilis dislinctio et tamen distîndio, (Confess,, lib. XIU, c. XI.) — Ailleurs : Miro itaque modo tria itta inseparabilia suni à semetipsis, et tamen eorum singulum quodque tubttantia est, $t *mu\ omnia una substantia, vel essentia. {De Trinit., lib. IX, c. y.) — Et plus bas : Cum itaque se mens novit et amat^ jungitur ei amore verbum ejus. Et quoniam amat notitiam^ et novit amorem, et verbum in amore est^ et aimar in 9>erbQ, et utrumque in amante atque dicente. (Ibid^ cap^ x.}

542 L'ÉDUCATIOxV.

c'est la grande vèrilë morale qui se dégage de tout cecr.

De là découle, en effet, toute la loi de la vie humaine, et par une conséquence nécessaire, la loi supérieure de Téducation ; la loi de la vie, disons-nous, c'est-à-dire du développement libre et régulier, supérieur et complet dans rhomme, de Timage de Dieu : loi simple et sublime, dont Faccomplissement volontaire et libre donne à Tbomme une incomparable dignité.

« Chrétiens, s*écrie Bossuet, élevons-nous donc à notre c modèle, et n'aspirons à rien moins qu*à imiter Dieu, b

Telle est la magnifique loi, le grand but de la vie, et aussi de l'Education humaine : imiter Dieu.

Evidemment, si Tliomme est fait à rimage de Dien, le grand devoir de l'homme est de maintenir en soi cette ressemblance, et le grand devoir de l'Education c'est de Ty aider. Platon Tavait entrevu, et c'est le plus haut point où se soit élevé ce divin gépie, et c'est ce qui donne aux pages qu'il a écrites sur l'Education une beauté dont rien n'approche dans l'antiquité, jusqu'au Christianisme. Mais l'Evangile a fait plus que proclamer de nouveau cette loi : il en a mis sous les yeux du monde la réalisation totale dans un homme qui est Dieu ; il a montré aux hommes la perfection divine exprimée dans une vie d'homme. Le dogme de l'Incarnation et celui de la Trinité ont jeté sur ce point fondamental les plus vives lumières, et montrent admirablement comment la vie humaine peut et doit imiter la vie divine.

Ne craignons donc pas d'entrer encore plus avant dans cette métaphysique divine et ces profondeurs mystérieuses du dogme, puisqu'il en découle de si belles applications pratiques à la grande œuvre dont nous cherchons à découvrir la haute origine et l'idée primordiale.

La vie de Dieu en lui-même, telle que la foi nous la révèle, consiste en ceci :

Dieu est. Dieu se connaît. Dieu s'aime. De l'Être divin,

principe et Père de la vie divine, procède, par voie de génération nécessaire, le Fils, parfaite image du Père, sa conscience de lui-même, mais conscience vivante et personnelle. En effet, l'Être éterpel ne peut pas ne pas se penser luimême ; c'est la nécessité de Tintelligence divine, c'est sa loi, d'être à elle-même son objet et de se connaître elle-même ; et cet acte divin que la raison conçoit, étant, la raison le conçoit encore, adéquat à son objet, nécessaire et infini comme lui, pose, nous dit la révélation, une personne divine, égale en tout, semblable en tout à son principe. Voilà le premier acte de la vie divine.

Mais la vie divine ne peut se terminer là, et de cette nécessité suit une seconde nécessité, de cette loi une autre loi : nécessairement, le Père aime cette image de lui-même ; il ne peut pas ne pas l'aimer ; car autrement elle ne serait pas infiniment aimable, ou lui-même ne serait pas infiniment bon, s'il n'aimait pas la souveraine amabilité.

Mais par la même raison, par la même nécessité, par la même loi, le Fils aime son Père, et d'un amour égal à son infinie perfection; et de là un autre acte divin, posant une autre personne divine, Tamour substantiel du Père et du Fils : et ainsi, dans ces deux actes infinis, nécessaires et éternels, se complète la vie de Dieu.

Voilà le grand et profond mystère de la Trinité, de la vie en une seule essence des trois personnes divines. Mais qu'est-ce que cela ? La loi même, la loi évidente autant que magnifique, le type divin de la vie humaine, de celle vie que l'Education doit étudier, former, développer, élever dans les jeunes âmes qui lui sont confiées.

Oui, c'est de la même sorte et sous la même loi que l'intelligence et l'amour humain, que les deux actes de la vie de l'âme auxquels l'éducation nous prépare, se doivent déployer ; car, évidemment, l'objet de l'intelligence, c'est l'intelligible ; l'objet de l'amour, c'est le désirable ; et puisque

51 4 L'ÉDUCITIOH.

rintelligible et le désirable, c'est Dieu, puisque rien n^est intelligible et désirable que parce qu'il reflète Dieu, c'est donc à Dieu que Tintelligence et Tamour humain doivent tendre ; c'est donc à Dieu, finalement. à Dieu, que TEducation doit les élever. Dieu est donc la loi et la fin de la vie humaine et de l'Education, comme il en est le principe.

Il en est, répétons-le, le seul, unique, et divin principe : c'est de lui seul que vient cette âme, douée comme lui, vivant comme lui d'intelligence et d'amour, c'est-à-dire vivant de lui-même, puisqu'il est souverainement l'intelligible et le désirable. Mais puisque notre âme vient de Dieu, puisqu'il en est le Père, Pater spirituum^ nous sommes donc des fils de Dieu, nous sommes des images de Dieu, et la grande gloire et le grand devoir de l'Education, c'est de travailler à une telle œuvre dans les enfants qu'elle élève.

Oui, par ce que nous sommes, par ce que Dieu a mis en nous, nous sommes tous fils de Dieu, une parole divine, et je le dirai, des verbes divins, créés et finis.

Et à cause de cela, Dieu nous aime, comme il aime son Fils, son Verbe éternel ; et son amour est en rapport avec la perfection qui est en nous, avec ce que nous reflétons de lui, avec l'image divine que nous sommes.

Notre loi est donc nécessairement celle même du Verbe divin, de nous tourner comme lui vers notre Père, et de renvoyer à Dieu notre amour, comme Dieu envoie vers nous le sien, de telle sorte qu'il y ait aussi entre lui et nous, comme entre lui et son Verbe, une aspiration ineffable, un snpréme embrassement : voilà comment la vie humaine peut imiter la vie divine, et comment la loi de la vie divine est la loi même de la vie humaine.

D'où il suit, manifestement, que la loi générale et supérieure de l'Education doit être de seconder et de favoriser, par toutes ses influences, cette loi de la vie humaine, et de tourner aussi vers Dieu toute la vie de l'enfant. G'es^à-dire

GONGLVSfON aÉNÉRALE* ((|5

que la grande idée de Diea doit présider a réducation de rhomme ; que VEducation doit être faite tout entière dans un sentiment et un esprit religieux, et que toute éducation d'où ridée de Dieu est absente, à laquelle cette idée ne préside pas, sera une éducation déplorable, une éducation impie, c'est-à-dire la dépravation ou le renversement dans rame de Tœuvre et de Tirnage même de Dieu.

J'avais besoin d'insister sur toutes ces idées et sur tous ces principes pour les mettre, autant du moins que je Tai pu, dans leur pleine et profonde lumière, et en tirer, dans le détail, toutes les conséquences qui en découlent pour la grande œuvre de l'Education.

Et maintenant donc, c'est de ces hauteurs où nous sommes élevés, que la mission des instituteurs se découvre h nous dans toute sa vérité, dans toute sa grandeur.

En effet, si l'homme est Timage de Dieu, il est manifeste que la gloire de l'homme et sa loi, c'est de conserver en luimême dans toute son intégrité cette image.

Et si Dieu ]'a imprimée en traits si magnifiques, cette image divine, dans l'âme humaine, assurément il a voulu que tous les traits en fussent respectés, et qu'aucun des riches dons qu'il nous a départis si libéralement ne périt, ou ne restât enfoui. Voilà la conséquence première, évidente, indéclinable, qui découle des principes posés plus haut , et qui est elle-même féconde en grandes conséquences.

Enfouir les dons de Dieu 1 laisser sans culture, comme une terre en friche, une âme où Dieu a si magnifiquement semé ; empêcher la semence divine de croître et de porter les fruits d'honneur que le Maître attend, n'est-ce pas le trahir, étouffer ses dons, n'est-ce pas la plus grande insulte

S46 l'éducation.

au Créateur, comme le plus grand malheur de la créature ?

Non : évidemment, une grande œuvre, un grand devoir, ont été laissés, imposés ici à Thomme.

Dieu n'a pas voulu faire tout. A l'origine, il a créé Thomme adulte, dans le plein développement de sa nature et de ses facultés. Il se contente désormais de tracer dans Tâme de Tenfant les linéaments de Timage divine, d'y déposer les dons splendides qui doivent un jour faire Thomme parfait^ mais il les dépose en germe seulement, en puissance ; de telle sorte que tout le travail du développement, c'est à rhomme même qu'il le réserve : c'est l'homme lui-même qu'il appelle, par une disposition glorieuse de sa Providence, à coopérer avec lui dans une si grande œuvre ; à se développer tout entier dans la sphère de Tintelligence, et tout entier aussi dans l'ordre de l'amour.

Mais cette coopération, comment se fera-t-elle ? Par le travail personnel de l'enfant sans doute, mais aussi par la grande œuvre de TEducation. Et ici. Pères et Mères, comprenez tout le profond bienfait de Dieu, son étonnante confiance en vous, et la grandeur de votre vocation ! Videte vocationem vestram !

Cet enfant qui vient de naître, ce fils de l'homme et ce fils de Dieu, tout dort, tout sommeille en lui ; mais dans cette frêle créature, que de forces ! que de puissances ! que de germes appelés à Tépanouissement et à la vie !

C'est l'image de Dieu même, imprimée là, invisible encore, mais qui doit resplendir un jour.

De même que par un art merveilleux, sur une plaque de verre recouverte d'une substance délicate, et impressionnable à la lumière, un objet a déposé une empreinte de luimême : d'abord, Tempreinte ne parait pas; l'œil qui regarde la plaque de verre ne voit absolument rien ; mais peu à peu, sous l'action d'un liquide préparé, l'image invisible ressort, accuse un à un tous ses traits, tous ses contours, et enfin

CONCLUSION OÉNÉRALB. 517

apparaîti représentant, dans une ressemblance merveilleuse, un visage chéri ;

De même dans Tâme de cet enfant qui vient de nattre, frêle existence, fragile comme un verre, une divine image est tracée, indiscernable encore, facile» hélas! à être altérée, maculée, effacée à jamais : Fart merveilleux qui la fera peu à peu apparaître et briller dans tout son éclat, c'est TEducation. Voilà son œuvre, sa nécessité, sa sainteté, son admirable efficacité.

Pères et Mères, c'est vous donc qui êtes appelés d'abord à rhonneur de dégager dans cette jeune âme les premiers traits de la divine image^ vous à qui il appartient de tirer de leur enveloppe les trésors cachés dans cet enfant, de préparer en lui le premier éveil des nobles facultés qui font une âme humaine, et de susciter dans cette âme les actes qui élèveront sa vie à la ressemblance de la vie divine; et Dieu, qui toujours dispose merveilleusement les moyens pour la lin, vous a donné à cet effet ce qui n'appartient qu'à vouis : ces cœurs de père et de mère, cette autorité, cette tendresse, je ne sais quel accent, je ne sais quelle pénétration mystérieuse, quel ascendant sur cette délicate créature, qui vous permettent de faire Tœuvre sacrée avec une puissance égale à la hauteur de votre mission, et à toute la gravité d'un tel devoir I Non, jamais vous ne serez assez convaincus de ce que vous devez et de ce que vous pouvez ici.

Puis, vient l'heure où les parents ont besoin d'auxiliaires et de représentants, où cette première éducation de la famille doit être complétée par une autre, et par là se continue la grande œuvre; et c'est ici que commence la noble mission de Tinslituteur : et on peut maintenant mesurer, d'après la rapide étude que nous venons d'en faire, toute l'étendue de l'œuvre et la multiplicité des devoirs qu'elle impose.

Lorsque^ regardant jusque dans son fond l'âme humaine,

518 I.*toUGATI01l.

ûous disions naguère tout ce qu'elle renferme de dons magnifiques, et aussi de faiblesses et de tristes misères, que fiûsions-nous? Nous indiquions la double tâche de Tèducalion et de rinstituteur.

L*idèal serait que les dons divins dans r&me humaine reçussent tout leur développement, et que rien ne périt de ce qui est venu d*en haut dans cette intelligence et dans ce cœur; que toutes les forces fussent déployées et toutes les lacuues comblées; que TEducation, en un mot, fît des hommes ; et nous comprenons maintenant tout ce que ce mot veut dire : des hommes, c'est-à*dire, des images de Dieu.

C'est ce que TËducation doit à Tenfant d'abord; mais elle le doit aussi à la famille, elle le doit à la patrie, elle le doit à TEgiise, elle le doit aux hommes et à Dieu, au temps ei à réternité.

Si elle ne le fait pas, ou si elle le fait mal, c'est un affreux malheur. Cet enfant ne sera jamais un homme, dans le sens élevé, dans le sens total et divin du mot : il y aura à jamais soit dans son intelligence, soit dans son cœur, soit dans'son caractère, soit dans sa conscience, des lacunes, des défaillances, que rien ne réparera ; une déplorable dégénérescence de l'image divine.

Et si toute la jeunesse d'un pays, si toute une génération avait le malheur irréparable d'être élevé de la sorte, l'avenir, et un avenir prochain, verrait l'infaillible abaissement de ce pays, et d'inévitables catastrophes.

La question de l'Education est donc, parmi les plus hautes qui se puissent poser, sans contredit la plus sérieuse et la plus haute.

Œuvre toute sainte, œuvre capitale, œuvre divine, peutelle être, dans ceux qui en acceptent la mission, autre chose qu'un apostolat et un dévoûment? En serait-on digne, en serait-on capable, si on n'était point par le cœur et par l'âme à sa hauteur, si on n'en concevait pas comme il con-

CONCLUSION OÉNÉRALE. 519

vient la dignité, la gravité, la délicatesse, la sublimité, et si on n'en acceptait pas sans réserve les infinis détails, le doux maïs toujours rude labeur?

Mais s'il y faut avant tout le dévoûment, — sans quoi tout croulerait par le fond, — à quel degré aussi n'y faut-il pas l'intelligence? L'intelligence de Tenfant, de sa nature, de ses qualités, de ses défauts, de ses besoins, de son caractère, de son âme, de son cœur; Tintelligence de l'œuvre même, de ses moyens, de ses ressources, de ses méthodes, de la mesure et de l'organisation de toute chose dans un travail si complexe et si délicat I

Entend-on maintenant combien il importe de ne pas mutiler l'éducation, de ne pas l'amoindrir, l'abaisser ou l'égarer dans des voies fausses?

Et s'il importe de ne pas l'immobiliser, l'emprisonner dans la routine, s'il est nécessaire au contraire de l'étudier sans cesse pour l'améliorer, la fortifier, la rendre de plus en plus efficace et féconde, combien aussi ne faut-il pas se garder ici des innovations téméraires, qui ne vont à rien moins qu'à briser l'œuvre des siècles, à fouler aux pieds les expériences du passé, et à jeter dans ce grand travail de l'éducation les perturbations les plus orageuses !

Ce que la sagesse des âges a consacré, ce que la nature des choses, qui doit être la règle suprême ici, exige et impose, il le faut profondément respecter, en le combinant, sans le détruire, avec ce que peuvent réclamer aussi les besoins nottyeaux, la marche des temps, les progrès de l'esprit humain, et les changements survenus dans les sociétés.

Eternellement, tant que les facultés humaines subsisteront, tant que l'homme sera l'homme, à la base de la haute éducation de l'esprit humain resteront les Lettres humaines, les Humanités. Les Lettres de moins dans l'éducation, c'est de moins dans l'âme humaine toutes ces riches et brii-

lantes facultés que les Lettres bien enseignées développent seules et développeront toujours.

Ce qui est dans Tâme humaine, ce que Dieu a mis là, voilà ce qui détermine nécessairement les moyens de TEducation. Qui que vous soyez, et quels que soient les goûts ou les travers de votre siècle, il ne vous sera jamais loisible de tenir pour non avenues aucune des richesses de Tesprit humain, de dédaigner aucun des traits de Timage divine dans rhomme. Si vous le faites, c'est Dieu que vous outragez, c'est rhomme que vous faites moins homme, c'est la barbarie que vous introduisez dans l'Education.

Formez donc l'homme tout entier : cultivez non pas seulement tel ou tel côté de son intelligencei mais toute son intelligence : la Raison, le bon sens d'abord, base de tout, granit, si je puis dire ainsi, delà vie humaine : puis sculptez ce fond granitique; mettez-y la beauté et la grâce dont Dieu a voulu que son image fût ornée : le bon goût, l'imagination, l'esprit et le sentiment ; mais^ donnez à toutes ces facultés un développement harmonieux ; faites, en un mot, un bon esprit; si vous le pouvez même un brillant esprit; et si vous le pouvez encore^ un grand esprit.

Et n'en restez pas là^ car ce n'est pas là tout Thomme : formez, avec Tesprit, le caractère, car le caractère surtout, c'est l'homme ; ainsi que nous Tavons démontré, les plus riches dons de Tesprit défaillent en lui, et les plus grandes choses périssent entre ses mains, par la défaillance du caractère.

Et allez plus loin encore, si vous ne voulez pas laisser votre œuvre tristement inachevée; pénétrez à une plus grande profondeur dans cette âme d'enfant ; et saisissez là, au cœur même de son être, sa plus sainte puissance, la Conscience: si vous allez jusque-là, vous mettrez le dernier trait à la grande image que vous essayez de former dans

CONCLUSION GÉNBRALB. 5^1

cette ftme ; c'est alors seulement qu'elle arrive à la dignité de sa création, à la ressemblance divine.

Chose merveilleuse 1 là où manque le génie, là même où manque le caractère, c'est-à-dire chez la plupart des hommes, la conscience éclairée par la foi est un guide suffisant et sûr, qui maintient la médiocrité elle-même dans la voie droite et dans Thonneur.

L'homme, l'homme intellectuel, l'homme moral, l'homme image de Dieu, n'existera point sans tout cela ; et la coopération que Dieu demande de vous, n'ayant pas été donnée parvous,rhommeresteà l'étatd'ébauche. Il pourra atteindre le but accessoire, secondaire de sa vie ; il pourra être écrivain, avocat, chimiste^ industriel, commerçant, soldat; mais il n'atteindra pas le but fondamental de son existence, qui est, avant tout, d'être homme, et chrétien.

Que la poursuite du but accessoire ne détourne donc jamais vos yeux du but principal^ 6 vous qui avez la mission d'élever la jeunesse. Pères et Mères, Maîtres et Instituteurs! Et comme tout se touche et se pénètre dans l'âme humaine, que tout aussi dans votre système d'éducation tende à ce but fondamental, de former dans l'homme l'esprit, le caractère, la conscience; ne privez aucun enfant, quelle que doive être sa carrière en ce monde, et la préparation spéciale exigée par cette carrière, ne le privez pas de ce fonds commun decomplète éducation, nécessaire à tous les hommes cultivés d'un grand pays, ou plutôt à tous les fils de l'homme, à tous les enfants de Dieu.

Sachez les conduire tous à ces hauteurs, où se rencontrent dans une même lumière, dans des idées et des sentiments communs, tous les nobles cœurs, toutes les intelligences véritablement élevées.

Et pour une telle œuvre, si essentiellement morale, si essentiellement religieuse, prenez des moyens moraux et religieux. N'oubliez jamais que vous ne traitez points dans

5M L'ÉDUCATIOM.

rédacation, une matière ioerte, où la force aveugle, la dure contrainte, la brutale compression puissent tout : non, tous travaillée sur des âmes libres, sur des natures généreuses ; vous faites une œuvre d*expansion bien plus que de répression, et si vous n'aviez à votre service qu'une discipline matérielle, vous trouveriez bientôt dans la liberté blessée, dans la dignité des enfants méconnue, dans la noblesse de certaines natures comprimées, des obstacles invincibles. Soyez assez forts pour être doux, toujours assez fermes pour être indulgents au besoin ; donnez à votre éducation une tendance élevée ; déployez, en un mot, tous les grands et nobles ressorts de T&me.

Et pour cela, gardez-vous bien de méconnaître jamais la puissance de la religion. Si la religion n'est pas au premier rang parmi vos moyens d'éducation, si elle ne pénètre pas votre œuvre tout entière, si vous n'élevez pas vos enfants jusqu'à elle, chez vous la discipline morale fléchira; et ce frein de moins à la jeunesse, ce frein, le plus libre et le plus puissant de tous, fléchissant, toutes ces forces fougueuses, qui dévastent les jeunes ftmes, emporteront bientôt tout le fruit de vos impuissants efforts. Hélas! la religion elle-même ne suffit pas toujours à dompter ces puissances redoutables ; mais sans elle, sachez-le bien, c'est en vain que vous ressaierez.

Ah ! s'il y a encore parmi nous des hommes qui croient pouvoir, sans Dieu, former une conscience, et développer dans une âme un sentiment moral, je veux l'ignorer 1

Quoi ! il s'agit précisément dans Tœuvre de l'éducation de faire resplendir l'image divine dans une âme, et le nom et la vertu de Dieu ne présideraient pas à cette œuvre !

Et il y aurait encore des gens qui voudraient ici repousser le ministre de Dieu, nous interdir l'éducation de la jeunesse, et qui parleraient de séparer chez nous l'Education de la Religion 1

L'absurde ici le dispute à l'odieux.

Non, je Taffirme, tant qu'il y aura une étincelle de bon sens, de loyauté et d'honneur dans notre pays, on comprendra qu'il n'y a pas de véritable Education sans la Religion, que le ministère de TEducation est comme un sacerdoce, et que le prêtre est plus que personne Thomme de TEducation !

Et tant qu'il y aura un reste de liberté parmi nous, nous travaillerons avec courage à élever la jeunesse de notre pays.

Quels que soient les labeurs de cette œuvre, nous ne Tabandonnerons jamais.

Et si revenaient les mauvais jours, si on apportait encore à notre dévoûment d'odieuses entraves, outrageant avec notre liberté celle des enfants et l'autorité des pères de famille, nous ne cesserions jamais, au nom des enfants, au nom des pères de famille, au nom de la société, comme au nom de l'Eglise, de protester contre ces entraves.

Et tant qu'on nous laissera, comme en ce moment encore, la liberté du dévoûment, jamais le sacerdoce ne fera défaut à la jeunesse.

Pour moi, je l'ai dit souvent, et il m'est doux de le répéter encore en terminant ce grand travail sur l'Education, la jeunesse, qui a été le premier amour de ma vie, easera le dernier.

Il m'est doux, en ce moment, où la fatigue de l'âge m'avertit que le temps ne sera bientôt plus pour moi des grandes luttes et des longs travaux, il m'est doux d'avoir pu au moins achever cette œuvre; et sf les réflexions, les expériences, les conseils que j'ai déposés dans ces volumes pouvaient servir de quelque manière à maintenir en France les bonnes traditions, le vrai esprit, et les grandes et nobles tendances de l'Education chrétienne, je croirais avoir fait dans ma vie, grâce à Dieu, quelque chose pour la jeunesse, pour mon pays, pour l'Eglise et pour Dieu.

APPENDICE

J.-B. RoussE.\u. — Œuvres choi- Lord Byron. — Pièces choisies.

sies.

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