‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 6 sur 75 · LETTRE IV. - LES LITTÉRATURES MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRE IV. - LES LITTÉRATURES MODERNES

c'est qu*elles aident à Tètude de la nôtre : elles en éclairent lei origines et en font connattre les modèles.

Je dis donc, mon cher ami, que notre lluôrature, et aussi les diverses littératures de l'iiurope , dans la mesure où elles sont accessibles k un Français, offrent à un homme du monde une mine inépuisable de lectures variées et d'études attachantes. Pour vous en convaincre et vous inspirer le désir d'en faire l'expérience» il me suffira de passer rapidement en revue sous vos yeux nos (grands auteurs d'abord, puis les grands auteurs étrangers, et de vous en signaler les principaux chefs-d'œuvre.

Se présenta tout d'abord cette grande époque de notre littérature, qu'un homme du monde, qui a des loisirs, no peut absolument pas ignorer, et qui, h elle seule, peut suflire pendant de longues années aux études sérieuses que je conseille : notre xvir siècle.

Il y a eu quatre grands siècles littéraires dans rhlslolre du génie humain : le siècle do Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, et celui dont la France s'honorera à Jamais, le siècle de Louis XIV. Ces siècles représentent le plus liaut point de développement, la pleine efflorescenco de quatre grandes civilisations, la civilisation de la Grèce et de Rome, celle do l'Italie h l'époque de la Renaissance, et celle de la France moderne ; le moment ob tout à la fois le génie de ces quatre grands peuples atteignait sa maturité, et la langue, instrument du génie, toute sa perfection*. Je dis que quand un pays a eu l'honneur de donner h l'humanité un de ces siècles, il n'est pas permis aux hommes cultivés de ce pays de rester ignorants des chefs-d'œuvre qui ont valu à leur patrie cette gloire, et de les traiter comme

* C'est dtnt ca leni que ]*adopia ealta olitiiSoitlon aonfonue, ear Ja contidère, pour ma paît, la iv' ilèela, r&ga dei grandi docteura chréilaiiii, comme un aièale tuiil Hohe en génleique quelque époque que ee «oit*

iê LETTEBS À ex ■OVn PC MOK^E«

iïi n'crÛÀlaient pi», ûr, c^est ce qui se Tcit trop soudait.

Je coiEînence par les poètes. Nous en itcus deux la Wu^ siècle, que toutes les Dations nous envient, notre Crru£:../ et notre fljcit:^, c^ s deu\ gënies u It foîs anùqoeset modernes, ces peintres si pn 'fonds des g:anis cO':-^ da cœur humtin. Je dis que voilà des homs^es qu*i! ne fiut |iss ce&»êr de relire et d^êtudier. Il y a des pa^es de Corneille et de Racine qu'on croirait écrites dhier, tant elles sont encore profondément vraies, tant les poê:es ont piîs la cature et rbumanilê dans le vif. Je sais bien qu^on leur a fait un reproche, celui de peindre les Grecs et les Romains uq peu comme des Français. O^ioi qu'il en soit de ce ivprtxfce^ qu'il ne me convient pas de discuter ici, il y a une vérité fUi.'érieure encore à celle des mœurs, du costume et du Icugage^ et à laquelle CDrneille ni Racine i;e manquent pas : Grecs et Romains, francisés ou non, leurs héros restent des hommes, et Teterneile vérité de ces granJs ser.iiments q.i sont le fond de lame humaine se retrouve admirableuicat saisie et exprimée dans leurs vers immortels,

J msisie donc sur la lecture de nos ^raujs )vvtes, mais telle qu'elle doit être faite, non pas telle qu'elle se fait tn>p souvent. Souvent, quand un homme du monde s'enuttte^ il ouvre un poète; il en lit curieusement et K^éremeut quelques p-a^^s, parfois celles-là même qu'il devrait riipoureusement s'iuterdire, et e'eît tout. H y a plus et mi^nix à filtre. 11 faut chercher autre cl.ose dans les pjv ;cs qu'an at>^iiseiLent frivole ou niaîs^iu. La pv^esie est cliose plus sérieuse et meilleure; et si je l'aime, c'est qu'il Uù a ete donu^ dVxprimer les grandes pensée s et les luvîes stMitiments datts la plus beLie forme du lan^ajre huuniu. C'est à iv p^nut de vue qae je conseille de lire les poètes ; cVst là ce qu\nt dv>it chercher en eux.

A Corneille et à Racine, il faut joindre l*\*} V^n^ leur ami^ et de le^r école, très-))ien potniïiê, mal^cré les Ueutie^ dd s>

48 LETTRES A UN HOMMB DU MOffOB.

Et ce ne sont pas seulement les serinons de bossuet, et les rares, mais admirables discours de Fënelon, que je conseille ; je conseille en général toutes leurs œuvres, mais très-particulièrement leur correspondance, si pleine d*intèrét de tout genre, et si instructive sur toutes les affaires les plus délicates de la Ck)ur, de l'Eglise, de TEtat, et sur les grandes familles de ce temps-là. Si on veut connaître la grande aristocratie française du xvu* siècle, c*est dans de telles correspondances qu'on la verra de près, dans la véri|ë, et sans amertume. Il nous reste huit volumes des lettres de Bossuet, et douze de celles de Féneion ; voilà certes de quoi occuper de la manière la plus utile et la plus agréable les loisirs d'un homme du monde. Je ne veux pas oublier de dire que deux ouvrages indispensables à celui qui veut lire Bossuet et Féneion, ce sont leurs deux grandes et belles biographies, par le cardinal de Bausset; la dernière est un chef-d'œuvre. L'excellente Histoire littéraire de Féneion, par M. Tabbé Gosselin, où se trouvent traitées et résumées toutes les plus importantes controverses du xvii* siècle ; les volumes de M. Pioquet sur Bossuet, sont aussi de précieux secours, et de très-curieuses histoires.

Je nommerai ailleurs, quand je parlerai des moralistes, La Rochefoucauld, La Bruyère, le chancelier d'Aguesseau, Pascal, Nicole.

Mais je ne veux pas oublier ici La Fontoin^, j'entends celui des fables, ni M"* de Sévigné: La Fontaine, ce génie si original, si français, inimitable, qui, sous cette forme légère des fables, sait dire de si bonnes vérités et d'une façon si charmante, et apprend à connaître les hommes ; M"* de Sévigné, cette femme spirituelle^ cette mère si tendre, une des plus nobles et des plus gracieuses expressions de l'esprit français au xvn* siècle.

Vous n'êtes peut-être pas encore un esprit assez sérieux pour étudier à fond Bossuet, Bourdaloue* Féneion ; eh bien !

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Ii5aB au moins* dans la savante édition de M. de Montmerqaë ou de M. Reignier* lisez les lettres de M'*' de Scvigné, et tous pourrez vous donner là, et pour longtemps* le plus charmani plaisir d*esprit : vous verrez passer Ih, sous vos yeuif le xvn* siècle, toutes les rigures intéressantes de cette l'poque, peintes au vif et Unement Jugées. Je ne serais même pas surpris que cette attrayante lecture ne vous engageât encore plus loin, et ne vous amenât, en piquant au vif votre curiosité, à pousser plus à fond cette étude sur le xvn* siècle : rien ne serait meilleur assurément. — Je ne puis, en vérité, me défendre ici d*un étonnement : combien déjeunes gens, d^hommes du monde, qui s*ennuient et ne savent que faire, et n*ont pas même lu, et ne songent pas même à lire cette charmante et si instructive correspondance! Eh bien I croyezmoi, prenez-la, et vous verrez bientôt qu'il y a quelque chose Dôme de plus agréable à faire en ce monde que de passer »on temps à la chasse, au club, au cercle, et en tilbury.

Avec la correspondance de M"*« de Sévigné, J'indiquerai aussi les écrits de M"** de Maintenon, publiés en dix volumes par M. Théophile Lavallée, et sa correspondance, moins fine, moins gracieuse, moins spirituelle peut-être, mais plus grave, plus solide, et singulièrement instructive pour les choses de Tûme et de la famille. J'ai lu et dû lire tout ce qui a été écrit sur réducatlon par les plus grands esprits, et si J'excepte VEducation des filles de Fénelon, ]e n'ai rien rencontré qui approche de tout ce que M"*« de Malntenon a écrit sur ce sujet. Ses dix volumes publiés par M. Lavallée devraient être dans la bibliothèque de tous les pères et de toules les mères de famille. On ne connaît pas M"** de Malntenon quand on ne connaît pas ces volumes-là, et 11 est Impossible de connaître à fond cette femme supérieure sans l'estimer et sans Tadmirer'.

* lo n*lndif)uo pu ici tel nombreux mémolr«i du xtii*tli*oU \ tU lont

ifl ^snnm- m x» biabk ici miHitt.

ïitiAT'i -iii* irti^nnaas- k^ ^lU.uiàuoiiitf n sut ,^!tiu. mwi j^iv'Sf^ riacrf iiiol*^ saos :• li»^ jun.w': î-. iitr ji uuxtr As

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52 LETTRES A UN HOMMB DU MONDB.

Gela dit sur Voltaire, volontiers j*accorderai qu'on cbrëticn qui vit dans le monde peut connaître de Voltaire autre chose que son nom et la malfaisante influence de son génie ; par exemple, la partie saine de son théâtre, au risque de trouver souvent là même un étalage fastidieux dé fausses maximes philosophiques, mêlées à de vraies beautés dramutiques, et une longue suite de tragédies médiocres venant après sept ou huit dignes de plus ou moins d'admiration. V Histoire de Charles XII et le Siècle de Louis XIV sont riv marquables, plutôt pour les qualités du style que pour leur valeur historique, et malgré les reproches graves qu'il y a d'ailleurs à faire à ces deux ouvrages. Mais je n'indique, pour ma part, h ceux pour lesquels j'écris ici, rien autre chose dans le volumineux recueil des œuvres de Voltaire.

J'aurai la même réserve pour Rousseau; bien qu'il soit en apparence moins licencieux que Voltaire, et même en supposant que sa sophistique éloquence soit aujourd'hui moins contagieuse pour les esprits qu'elle ne l'a été de son temps, je ne saurais en permettre la lecture. J'ai dû, il y a quinze ans, lorsque je préparais mes livres sur l'éducation, lire

iDadmissîble en ce qai concerne les bibliothèques, snr une négligence vérilbblemcnl intolérable, et dont quelques personnes n'ont pas même Tair de sentir la gravité. Il y a, dans des maisons même chrétiennes, où «e trouvent, où on reçoit des jeunes gens, des Jeunes personnes, il y a des bibliothèques nullement fermées, accessibles k tous, même aux enfanU, aux domestiques, et 0(1 on laisse sans scrupule les livres les plus dangereux. Il pourrait suffire d'une page do ces livres pour empoisonner i Jamais un Jeune esprit, on jeune cœur : et on laisse ces livres sous la main de tous. Une telle habitude, qui nous vient d'un autre siècle, est absolument inconcevable dans des maisons chrétiennes. On ne peut pas oublier plus étrangement cette maxime antique: Maxima debetur puero reterenlio. J'en dis autant de ces salons 0(1 on laisse, sans scrupule aucun, sur les tables, les pins mauvais journaux et les plus mauvais romans. Que si quelquefois, dans une grande et savonte bibliothèque on pent, pour des motifs sérieux, et avec le» autorisations nécessaires, consenrer ttn« place à certaine livres, il est évident que ce doit être en un lien spécial, absoinment réservé, et que ces livres doivent ^tre U, renfermés et tous clé.

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YEmiie de Rousseau. Je n'ai pu rachever ; et ce n'est pas tant le dégoût de Tirrëligion et de riromoralilë, e*est le dégoût du sophisme perpétuel qui me flt tomber le livre des mains. Il m'en est resté un sentiment de profonde pitié pour ceux qui se nourrissent de telles lectures : il est presque impossible, je ne dis pas seulement que leur foi, mais que leur bon sens n*y périsse pas. Rien n'est plus fait pour surprendre les esprits, égarer et perdre les cœurs qui ne sont pas assez sur leurs gardes, ni assez forts d'ailleurs pour démêler ce perpétuel mélange de faux et de vrai dans les raisonnements et les sophismes de celui qu*on a nommé le Philosophe de Genève.

Bnffon n'est pas de cette école, et sans croire l'auteur des Epoques de la nature et de VHistoire naturelle un puissant philosophe, sans dissimuler non plus les justes critiques qu'on a faites à sa manière, un peu emphatique et solennelle, je n'en considère pas moins fiuffon comme un grand écrivain, et nullement inférieur à Rousseau. Tout le monde sait que Buffon, dans son système cosmogonique, condamné d'ailleurs par la science, s'est livré h des hypothèses téméraires, en contradiction avec la Genèse; mais du moins, il ne nie pas la création, comme l'école positiviste et athée de nos jours, et dans son Histoire des animaux^ titre principal de sa gloire, le nom du Créateur est toujours prononcé avec respect •.

' BufTon • fait, dans une leUre k la Sorbonne, la déclaration suifante :

• Je déclare :

• 1* Que jo n'ai eu aucune intention de contredire le texte de l'Érriture; que je crois très-fermement tout ce qui y est rapporté sur la crt^alion, soit pour l*ordre des temps, soit pour les circonstances des faits...

" ï* Que les objets de notre foi sont très-certains sans être évideuls; et que Dieu qui les a révélés, et que la raison même m'apprend ne pouvoir me tromper, m*en garantit la vérité et la certitude ; que ces objets sont pour moi des vérités de premier ordre, soit qu*ils regardent le doguio, soit qu'ils regardent la pratique dans la morale. » (Bvffon, Hépome à lu y^cvUéde théologie^ t. V, Paris, 1760.)

^* LETTRES 1 va HÛIHIB DC MONTiE.

Que VOUS dirai-je enfin, mon cher ami, de la liltératiiij contemporaine? Assurément, il faut la coiin;iii[e; maisj surtout, pour des raisons et des délicatesses ,1e tout genJ je dois faire, je fais des réserves. Certes, ].■ ne suis pas J ceuxqui accusent ef dénigrent leursiÈclt: ; je ne croîs pj il s'en faut, le Xiï' siècle égal au xvii'; mais jo h- crois J périeur au svni-, en tout à peu près : èlc"|iienco, poéd ptiilosophie, histoire, industrie et science.l,rj,iinrascélèbil mes lecteurs les prononcent ici d'eux-mém-s, [»ailleurs.| cours de ces lettres, surtout quand je lraiii.!:ii do la plùm sop/jw et de rftisioiViî, qui sont les branches i:,. taliiiérali que notre siècle a peut-être le plus iravaiK.rs. m'aniÈnl à prononcer plus d'un nom illustre pariiii no^ écriva] encore vivants. Mais, outre les délicatesse,- t.p<^cinles q y aurait à parler des contemporains, les pioduciions i diocres ou funestes abondent tellement dant ce que je me sens pliilût porté à mettre en gaid.^ canu-e t celte lillérature vaine et corruptrice qui fait t<,rl ii layra™ littérature de notre temps, et qui règne Êurimit au Hiéâl dans le roman et le feuilleton. MalheureusemrDi, à cAiô 7 grands écrivains qui gardent encore parmi nous le des lettres, et dont leb travaux sont illustrr. ou TrancJ en Europe, il y a les scribes, qui font de la lilirraturel métier. Mais je puis du moins parier des moris, et noml ici, pour no citer que les sommités r MM. d, MaUire i Bonald, tous deux esprits très-divers, mais écrivi supérieurs : M. de Maistre, génie original ot vigou J M. do Bonald, surtout dans la philosophie morale, ncril aussi. Je nommerai même, h causn (U: son « ■(■'■luvro sur Fénelon, H. de Daussel; puis M, de Ckal brind, avec des réserves qui n'amoindrissent pas f "' "" "" "^i reconnaissance qu'il inspire h tout cœui I'Ii^B^HÊI!!!' '* ""^''Kion Cl la gloire de la Frai I^^B^^^Am^ lui-même, pour quelque»-uiil

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