De la haute éducation intellectuelle
On n'a jamais contesté sérieusement les avantages et la nécessité môme des études historiques : parmi les hommes dignes d'être entendus, il n'y a jamais eu qu'une voix à cet égard.
Le plus grand orateur, le premier philosophe de l'ancienne Home ne craignait pas de dire :
« L'Histoire est la lumière des temps, la contemporaine « de tout le genre humain, la dépositaire des événements, « le témoin de la vérité, Pâme des souvenirs, la grande con- « seillère et l'oracle de la vie humaine, la messagère et Pin- « terprète des siècles passés. C'est en la méditant qu'on
liv. rr. — l'histoire.
« puise à la source des sages desseins et de la prudence, ei « qu'on découvre la règle de la bonne conduite et des « mœurs1. »
« Sans elle, dit encore Cicéron, nous demeurons circonsv crits par les bornes étroites du temps et du lieu où nous « sommes, et vivons dans une honteuse ignorance de tout « ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. « Et qu'est-ce là autre chose qu'une puérilité éternelle, qui « fait de nous des enfants, et des étrangers pour tout le reste « de l'univers*. »
Et ici Sénèque tient à peu prés le même langage ; dans son Traité sur la brièveté de la vie, on lit le passage suivant:
« C'est Tètude de l'Histoire qui nous ouvre tous les pays « et tous les siècles, qui nous fait entrer en commerce avec « tout ce qu'il y a eu jamais d'hommes illustres ; qui met « sous nos yeux toutes leurs grandes actions, toutes leurs « plus mémorables entreprises». »
Je croirais faire injure à mes lecteurs en leur rappelant les paroles si connues de Bossuet, pour faire comprendre au grand Dauphin, « combien il serait honteux, non pas seule- « ment à un prince, mais en général à tout honnête homme, « d'ignorer le genre humain. » Il ajoute, et ici je dois le citer, car nulle part l'importance des études historiques n'a été démontrée dans un plus magnifique langage :
« La Religion et le gouvernement politique sont les deux « points sur lesquels roulent les choses humaines : en défit couvrir tout l'ordre et toute la suite, c'est comprendre « dans sa pensée tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes,
1 Testim temporum, lux veritatis, vita memoriw, magislra vitœt nunlia vetustatis (C\c, De Orat.> lib. n).
* Neutre qui anteà quàm natus sim acciderit, id est semper esse puerum (Cic, In Oral., n. 120).
3 Licet in consortium omnis œvi pariter incedere (Sen., De bret. vit.t c.xivj.
CH. Ier. — NÉCESSITÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES. 3
•c et tenir, pour ainsi dire, le fil de toutes les affaires de Pu- « Divers. Or, c'est là le grand enseignement de l'Histoire : a par là, tout vous tournera à profit. Il ne se passera aucun « fait dont vous n'aperceviez les conséquences. Vous admi- « rerez la suite des conseils de Dieu dans les affaires de la « religion : vous verrez aussi l'enchaînement des choses « humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de « réflexion et de prévoyance elles doivent être gouvernées.!
Écoutons maintenant un autre oracle, plus sûr peut-être encore que celui que nous venons d'entendre, du moins dans la grande seionee de r Ad u cation, écoutons Fènelon.
On sait tout le prix qu'il attachait aux études historiques pour l'éducation de la jeunesse : dans sa Lettre à l'Académie française, il a donné place à un projet de traité sur l'histoire, morceau d'une justesse de pensées et d'une perfection de langage également admirables. Je lui emprunterai plus d'une citation dans le cours de ce livre : ici, ce sera assez de ces courtes et remarquables paroles :
« L'Histoire est trés-importante : c'est elle qui nous mon- « tre les grands exemples et fait servir les vices mêmes des a méchants à l'instruction des bons; qui débrouille lesori- « gines, et qui explique par quel chemin les peuples ont * passé d'une forme de gouvernement à une autre. »
Toute autre autorité, après celles-là, semblerait superflue. Il en est une pourtant que je veux emprunter encore à notre grande époque de foi chrétienne et de génie littéraire. Voici eu quels termes le chancelier d'Aguesseau regrettait rie n'avoir point étudié l'Histoire dans sa jeunesse, et en recommandait l'étude à son fils :
« Gomme il faut, mon cher fils, que vous profitiez de mes « fautes, je ne rougirai point de vous avouer que je me « suis toujours repenti de n'avoir pas étudié l'Histoire avec « autant de suite et d'exactitude que j'aurais dû le faire. Je « ne saurais môme trouver une excuse suffisante dans les