LIV. 1er. — l'histoire
o emplois pénibles et laborieux dont j'ai été chargé de bonne « heure; ils m'auraient laissé encore assez de temps, si a j'avais su le mettre à profit, pour acquérir une science « dont on sent toujours de plus en plus l'utilité, à mesure « qu'on avance en âge. •
« L'étude des événements humains nous ramène à
« la première cause morale de tout ce qui arrive parmi les a hommes : en sorte que ceux qui ne trouvent pas Dieu dans « l'Histoire, et qui ne lisent pas sa grandeur, sa puissance, « sa justice dans les caractères éclatants qu'elle en trace à a des yeux éclairés, sont aussi inexcusables que ceux dont a parle saint Paul, qui, à la vue de l'univers, de l'ordre, du « concert et de la proportion de toutes ses parties, s'arrê- « taient à la créature sans remonter au Créateur.
« C'est ainsi, mon cher fils, que l'étude de l'Histoire, fon- « dée sur les principes de la vraie philosophie, c'est-à-dire, « de la religion, élève l'homme au-dessus des choses de la « terre, au-dessus de lui-môme, lui inspire le mépris de la « fortune, fortifie son courage, le rend capable des plus « grandes résolutions, et le remplit enfin de cette magnani- « mité solide et véritable, qui fait non-seulement le héros, « mais le héros chrétien. »
Voilà donc, d'après les grands philosophes romains, d'après un grand magistrat français, d'après les grands évôques catholiques, voilà bien la véritable philosophie de l'Histoire : voilà les grands et sérieux enseignements qu'elle donne à ceux qui la savent étudier. Voilà ce qui a fait dire, avec tant de raison, qu'elle est la première école du genre humain.
11 est des rencontres, et nous le savons tous par expérience, où la Philosophie et toute la science humaine sont forcées de confesser leur stérilité et leur impuissance : l'Histoire, au contraire, renferme un fonds de philosophie et de science inépuisable. Les Lettres elles-mêmes, quand elles ont aiguisé les facultés et les désirs de l'intelligence, la lais-
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sent souvent vide et affamée : l'Histoire est un aliment toujours fécond, toujours renaissant.
Mais, je le prévois, on va m'arrêler ici dès mon premier mot, on va me demander si l'élévation de pensées, la grandeur de vues que suppose une telle étude, peuvent être le partage de la jeunesse. On m'objectera ce que j'ai écrit moimême : que la philosophie de l'Histoire n'est accessible qu'à une raison forte, à une intelligence élevée, qui ne sont presque jamais de cet âge.
Sans aucun doute : mais pour être capable un jour de ces grandes et belles études historiques, il faut y avoir préludé de bonne heure par une étude élémentaire ; il faut connaître les faits; il faut posséder tout ce qui constitue, comme le dit Cicéron, les matériaux et comme les premiers fondements de l'édifice : l'ordre des temps, la description des lieux, le nom des personnages, la suite des événements, voilà ce qui doit être préliminairement gravé dans la mémoire1.
Ce qu'on est convenu d'appeler la philosophie de l'Histoire, ce qui en fait le grand intérêt, viendra plus tard. J'ajoute que c'est se tromper étrangement de croire que cette première étude soit sans intérêt et sans philosophie même, si elle est bien faite : indépendamment de l'attrait que les récits du temps passé ont pour tous les âges, et particulièrement pour la jeunesse, je crois pouvoir affirmer qu'il y a telle narration des faits, toute simple et toute élémentaire, qui porte assez de lumière en elle-même, pour donner aux enfants l'impression complète de la vérité historique et laisser peu à faire à un enseignement plus relevé. Tout dépend de l'art du maître.
1 Hœc scilicet fundamenta nota sunt omnibus. Ipsa autan exœdificatio posita est in rébus et verbis. Herum ratio ordinem temporum desiderat, regionum descriptionem (De Orat., lib. h, n. 15).
uv. rr. — l'histoire
Il y en a deux dont j'invoquerai ici l'autorité, Rollin et Fleury, noms également cliers à la jeunesse.
Rollin veut que l'Histoire soit le premier instituteur donné aux enfants, propre en môme temps à les amuser et à les instruire, à leur former l'esprit et le cœur, à piquer même, par l'attrait du plaisir, la curiosité de cet âge avide d'apprendre, et à leur inspirer le goût de l'étude. C'est, selon lui, un principe fondamental et à observer dans tous les temps, que l'étude de l'Histoire doit procéder toutes les autres et leur préparer la voie.
Le langage de Fleury est & peu prés le même :
t On ne peut, dit-il, commencer trop tôt a. donner aux « enfants les principes de l'Histoire. En même temps qu'on « leur contera les faits qui servent de fondement aux ins- « tructions de la Religion, il faut leur conter aussi ceux que « l'on trouvera dans l'Histoire, les plus grands, les plus « éclatants, les plus agréables et les plus faciles à retenir. « 11 faut choisir, entre tous les autres, ceux qui peuvent frap-
« per l'imagination, leur nommer les hommes qui font
« plus grande figure dans l'Histoire du monde. »
Et il continue, en insistant pour qu'on ne néglige pas certaines observations générales, qui rendent l'étude de l'Histoire plus courte, plus facile et plus profitable.
On comprendra qu'à l'entrée même de mon sujet je me fortifie ici de graves autorités : il y a pour moi deux raisons de le faire; c'est que d'abord l'enseignement même élémentaire de l'Histoire a été longtemps beaucoup trop négligé en France, au commencement de ce siècle; et que les éludes classiques, la haute Education intellectuelle, en ont grandement souffert.
11 faut ajouter que cet enseignement, presque au lendemain du jour où il a pris place dans les programmes de l'instruction publique, s'est empressé de se discréditer lui-même par ses abus. Et ces abus sont allés si loin, particulièrement
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dans quelques chaires de l'enseignement supérieur, qu'il y a peu de temps, j'ai entendu des voix s'élever pour demander que l'étude de l'Histoire fût bannie de nos écoles où elle venait à peine d'entrer.
Je conjure les chefs de maisons d'éducation chrétienne de se garder de ces deux excès : c'est chez eux que la saine étude de l'Histoire, si on la bannit ailleurs, doit trouver un asile. Le moyen d'éviter le mal, ce n'est pas de renoncer au bien. La Religion ne redoute pas plus le bon enseignement de l'Histoire que le bon enseignement de la Philosophie Ce qu'elle redoute, c'est l'ignorance présomptueuse, ce sont les vanités du faux-savoir, ce sont les mensonges d'une érudition superficielle. Cette plaie n'a jamais manquée aux sociétés civilisées : elle est surtout très-commune dans la nôtre. La Religion, aujourd'hui comme toujours, veut que les enfants qu'elle élève dans ses écoles soient solidement instruits, et qu'un sage et fort enseignement des Lettres, de l'Histoire et de la Philosophie les mette en état de ne rien craindre un jour pour leur foi, ni les hommes, ni des choses.
Dieu ne m'a pas accordé le don de prophétie, et j'ignore où le cours si mobile et si violent de l'opinion publique mènera les esprits dans les temps qui se préparent; mais quels que soient ces temps, je connais assez la génération qui s'élève et qui doit les remplir, pour affirmer que nul ne pourra vivre au milieu d'elle sans entendre soulever, discuter, résoudre bien ou mal, les plus grandes questions, les plus grands problèmes de l'Histoire : ce qu'on a appelé le progrès social et les révolutions qu'il enfante; les oscillations de l'esprit humain entre la liberté et l'autorité, ces deux pôles au milieu desquels il sait si rarement se fixer et s'asseoir; enfin le rôle de l'Église dans tous les grands événements des siècles passés et des temps modernes : voilà certes des questions qui ne sont point mortes et sur
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lesquelles, aujourd'hui plus que jamais, il faut savoir quelque chose.
Sans bonnes études historiques, nul ne saura ni interroger convenablement, ni répondre surtout cela; ni combattre l'erreur, ni défendre la vérité.
Il va sans dire que je n'entends pas jeter nos enfants dans la controverse prématurée de ces grandes et épineuses questions : Dieu me garde de cette prétention déraisonnable; mais afin qu'un jour ils puissent les aborder, les approfondir, les résoudre et servir utilement l'Église et leur pays, il faut qu'ils aient au moins reçu de nous la science élémentaire des faits, et avec elle ce préjugé légitime que la vérité doit toujours donner en sa faveur à de jeunes intelligences.
On essaierait vainement de répondre à ces raisons, en disant que plus tard, dans un âge plus avancé et par conséquent plus grave et plus éclairé, les jeunes gens pourront se livrer à l'étude de l'Histoire et que de simples lectures y suffiront alors.
L'expérience n'a pas été généralement favorable jusqu'ici à cette méthode d'étudier l'Histoire : elle ne pouvait pas l'être.
Outre que l'enseignement historique élémentaire est tout h fait nécessaire à la bonne entente des auteurs anciens et modernes, à la bonne direction des études classiques, il faut aller au fond même de la question, et ajouter ce que je n'ai fait qu'indiquer jusqu'ici.
Il y a dans l'Histoire deux parties bien différentes et toutes deux bien nécessaires; et la première, je n'hésite pas à le dire, plus nécessaire encore que la seconde.
S'il est vrai que pour une intelligence mûrie par les années, il y ait plaisir et profit à rechercher les causes des événements et à en déduire les conséquences, cette étude n'est possible qu'à la condition que l'Histoire aura été pour l'en-
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fanl l'apprentissage des dates, des faits et des détails biographiques. C'est là le fondement nécessaire de toute connaissance ultérieure : l'étude approfondie de l'Histoire, et, si je puis ainsi parler, les secrets de la science ne sauraient être abordés avec sûreté, qu'après qu'un enseignement élémentaire a gravé dans la mémoire des notions précises de chronologie et de géographie, les noms des grands personnages avec les principales actions de leur vie, et la succession des faits dans les diverses époques et sur leurs divers théâtres.
Or, c'est là une étude longue et difficile, et qu'on n'a presque jamais, ni le loisir, ni le goût, ni le courage d'entreprendre, quand on ne l'a pas faite dans le jeune dge.
On demeure toujours plus ou moins étranger à ce qu'on a totalement ignoré dans sa jeunesse. Il en est des connaissances comme des amitiés, qui ne sont jamais si douces, ni si profondes, que quand elles ont commencé de bonne heure.
Et qu'on ne s'y trompe pas. Des lectures, môme bien faites (et il est rare qu'elles le soient dans une vie occupée d'autres soins), ne sauraient remplacer renseignement méthodique et suivi des écoles; on n'a plus, à trente ou quarante ans, ni les heureuses facultés, ni les heureux loisirs de l'enfance, pour apprendre pendant plusieurs années de suite sa leçon de chaque jour, et donner ainsi à son instruction une base assurée. A de rares exceptions près, les lectures, telles qu'on les peut faire alors, ne laissent que des souvenirs incomplets et confus. En dépit des efforts tardifs auxquels on se livre, la mémoire refuse sans cesse son office; sans cesse on voit apparaître sur la scène des personnages dont les noms sont inconnus; on voit l'historien parler de faits que l'on doit savoir et quo Ton ne sait pas : faute de ces connaissances premières, la lecture que l'on fait est souvent sans lumières pour l'intelligence. A chaque