LIV. 1er. — L'HISTOIRE
attentivement quel a été le rôle de la Royauté en France, et tout ce qu'elle a fait pôur la fondation de l'unité nationale.
Je vois avec douleur, disait Rollin, que cette histoire est négligée par beaucoup de personnes, à qui pourtant elle serait fort utile, pour ne pas dire nécessaire. Quand je parle ainsi, c'est à moi-même le premier que je fais le procès; car j'avoue que je ne m'y suis point assez appliqué, et j'ai honte en quelque sorte d'être étranger dans ma propre patrie, après avoir parcouru tant d'autres pays. Cependant notre histoire nous fournit de grands modèles de vertu, et un grand nombre de belles actions qui demeurent la plupart ensevelies dans l'obscurité, soit par la faute de nos historiens, qui n'ontpas eu,comme lesGrecset les Romains, le talent de les faire valoir ; soit par une suite du mauvais goût qui fait qu'on est plein d'admiration pour les choses qui sont éloignées de notre temps et de notre pays, pendant que nous demeurons froids et indifférents pour celles qui se passent sous nos yeux, »
Pénétrés de la justesse et de la tristesse de ces observations, après avoir fait d'abord étudier l'histoire nationale à nos élèves, dès leur première enfance, nous en réservons l'étude plus approfondie à la rhétorique, avec un professeur spécial ; et l'intérêt qui s'attache si naturellement à l'histoire de notre pays, la honte trop souvent réelle de mieux connaître l'histoire étrangère que nos annales domestiques, la grandeur des personnages et l'importance des événements : tout cela nous dispense de dire le prix que nous mettons particulièrement à l'étude de cette histoire.
Le cours d'histoire de France comme ceux de Yhistoire du moyen âge et de Yhistoire moderne, sont d'un an chacun.
Plusieurs ont pensé qu'à dater de 4789 jusqu'à nos jours,
il est plus sage de se borner à un enseignement très-exact et parfaitement chronologique des faits, tels que nos révolutions successives et tous les événements importants qui s'y rencontrent ; les batailles gagnées ou perdues ; les traités de paix, les déclarations de guerre; les agrandissements ou les diminutions de territoire, etc., etc., sans se jeter d'ailleurs trop avant dans les appréciations politiques: je ne saurais condamner une telle réserve. 11 faut avouer que toute cette histoire est bien délicate, que des jeunes gens peuvent s'y passionner étrangement, pour ou contre, et s'y égarer même; et pour ma part je n'en voudrais confier le complet enseignement qu'à un professeur consommé en sagesse. Le plus grand péri! de l'enseignement, en présence de la jeunesse, c'est d'appeler le bien mal et le mal bien : ce péril se rencontrerait ici plus d'une fois.
7° Enfin nous réservons à la classe de philosophie comme couronnement des études historiques, l'histoire universelle, avec Bossuet pour auteur; ou bien Yhistoire du Souverain Pontificat, résumant en un point de vue général et providentiel les dix-huit siècles écoulés depuis la naissance du christianisme.
L'histoire du Souverain Pontificat est le point culminant de l'histoire de l'Église, qui, elle-même, est la partie la plus relevée de l'histoire du monde.
Dans cette histoire, on démontrera à grands traits la haute origine du Souverain Pontificat, son institution divine, mosaïque et chrétienne; son existence historique, ses privilèges, ses bienfaits; ses plus belles personnifications même dans l'ancienne loi, par un regard sur Aaron, Onias, Joad ; mais surtout dans la loi nouvelle, saint Léon le Grand, saint Grégoire le Grand, saint Grégoire VII, Innocent III, Nicolas V, Léon X, Paul 111, Paul V, saint Pie V, Benoist XIV, Pie VI, Pie Vil, avec les noms et les grandes
lîv. rr. — l'histoire.
actions des évêques les plus. illustres du monde catholique, en chaque époque. On pourrait jeter une fois aussi un coupd'œil sur les pontificats profanes, païens ou schismatiques.
Si Ton adopte V histoire universelle, c'est l'histoire des siècles, étudiée d'après le grand et magnifique plan, le plan du gouvernement providentiel, lei que Bossuet Ta conçu.
On placera, dans la première partie, tous les faits, à l'aide d'un bon tableau chronologique; et l'on y ajoutera à l'aide de Yhistoire du monde de MxM. de Riancey, les faits orientaux dont Bossuet n'a point parlé.
Dans la deuxième partie, on traitera la philosophie politique, religieuse et morale de l'histoire, à l aide de Bossuet lui-même.
L'histoire universelle, rassemblant tous les grands faits du genre humain, ne les indique que pour les rappeler à la mémoire dans leur ordre chronologique, les résumer, les coordonner dans leur ensemble et dans leurs rapports ; et faire dominer enfin sur tout ce vaste ensemble les vues générales, les grands événements religieux, politiques, sociaux, qui sont comme l'âme de l'histoire.
Pour cela, l'histoire universelle fait rentrer plus avant dans l'histoire intérieure des États, empires, républiques ou royaumes, dont on n'a retracé que les événements extérieurs dans les histoires précédentes; et elle en fait ressortir les grands traits, les grands enseignements, et la haute portée morale et religieuse.
Cette revue générale des temps supplée aux études histoques tronquées; confirme la science acquise; rappelle à la mémoire tous les faits importants, qui, souvent, après une assez longue interruption d'études, n'y sont plus demeurés que confusément; et devient ainsi une source élevée et féconde de considérations, d'aperçus, de rapprochements,
de vues principales, qui aident puissamment à réfléchir, qui font méditer et contempler le plan de la Providence dans sa haute et pleine majesté ; qui ouvrent enfin les voies à. la forte et solide éloquence. Les principes supérieures et lumineux, que fournissent ces vues d'ensemble, peuvent offrir à déjeunes et généreux esprits, dans un magnifique horizon, des perspectives pleines de charme et de grandeur; et on sent combien une telle étude, faite sous les auspices de la Religion, peut contribuer à affermir leur intelligence, à fortifier leur foi, à éclairer, à élever leur âme.
Après y avoir bien réfléchi, je n'ai, pour mon compte, aucune objection à faire à cette vue générale de l'histoire des temps anciens et modernes, pour couronner renseignement historique des écoles et être placée dans la classe de philosophie. On a objecté l'extrême difficulté d'un tel enseignement, qui ne peut manquer, dit-on, d être plus philosophique qu'historique. On a craint que par son étendue le programme ne prête au vague, à l'indéterminé, qu'on n'enseigne ici une chose, là une autre; à moins que ce ne soit un résumé sèchement chronologique, ce qui serait alors pour les élèves une expiation un peu austère de ce que le reste de leurs études a donné de développement à leur imagination.
Je crois, pour ma part, qu'un bon professeur peut facilement éviter tous ces inconvénients, et qu'avec Bossuet pour guide, il peut offrir à ses élèves un enseignement tout à la fois très-positif el très-élevé, très-précis et très-noble, au besoin très-oratoire; en un mot, très-assorti à l'enseignement d'une école de philosophie.
Quant à l'histoire du Souverain Pontificat, on pourrait craindre aussi que les élèves ne comprissent pas assez ce qu'il y a de grand et de beau dans cette institution unique et incomparable; que les défaillances personnelles, quoique
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rares, ne leur laissassent une fâcheuse impression ; enfin qu'il ne fût difficile, à cause de la constante gravité des faits et de l'uniformité de la scène, de soutenir toujours assez l'intérêt.
J'avoue que je ne partage point ces craintes. Quelles que soient les difficultés possibles, il n'en reste pas moins vrai qu'aucune institution dans le monde, ne mérite, comme la Papauté, une étude spéciale : aucune ne vient de si haut, n'a duré aussi longtemps, n'a exercé une action aussi vaste, aussi profonde, aussi bienfaisante; et quoique par là même, elle soit plus digne encore de la méditation des hommes faits que de l'étude toujours un peu superficielle de jeunes philosophes, je crois que l'enseignement en pourrait être fort utile. Je ne l'imposerais à aucune école ; je préférerais même l'histoire universelle, en ce qu'elle complète mieux toutes les éludes historiques précédentes ; mais je ne saurais qu'applaudir à l'effort généreux et au travail d'un professeur intelligent, qui s'appliquerait, dans un enseignement méthodique et élevé, à présenter au regard de ses élèves ces grands et saints Pontifes qui ont joué un si grand rôle dans l'histoire du monde.
Sans aucun doute, je dois le répéter en finissant, l'étude de ces diverses histoires, même les plus saintes, a ses difficultés et ses périls; je les ai signalés : mais n'est-ce pas pour cela même, qu'il faut chercher, qu'il faut trouver les meilleurs remèdes?
L'histoire est inévitable, je l'ai dit déjà : l'ignorer est impossible ; il faut donc la bien savoir.
Quand on connaît l'esprit dans lequel ont été composés la plupart des livres d'histoire, même ceux qui sont réputés bons, on voit évidemment qu'un jeune homme dont l'esprit n'aura pas été heureusement prévenu par la vérité, ne peut éviter de tomber au milieu de tous les préjugés du philosophisme et de l'impiété, dont l'histoire est remplie. Et voilà
précisément pourquoi je demande, sous un titre ou sous un autre, sous une forme ou sous une autre, ces grands cours d'histoire universelle, pour la fin des études historiques, dans les maisons d'éducation chrétienne et dans les petits séminaires.
En présence de tant d'opinions dont nous avons rappelé le péril, opinions aussi hardies et funestes qu'elles sont incertaines et arbitraires, on comprend, quand on estchargé du noble ministère d'élever une jeunesse chère à la religion, combien il importe de ne pas laisser dénaturer dans ces jeunes esprits les graves enseignements de l'histoire. L'histoire, il ne faut pas se lasser de le redire, c'est Dieu gouvernant le monde par sa providence, et le monde s'agitant librement sous sa main : ainsi le démontrent la raison et la foi. Tout autre point de vue est faux, mensonger, et égare nécessairement l'esprit dans les voies obscures du caprice et des systèmes, quand ce n'est pas dans l'abîme d'un fatalisme grossier ou d'un symbolisme absurde, ou bien dans l'impiété et l'immoralité déclarée.
Mais à qui appartient-il déviter ces aberrations , et de pénétrer dans la grande étude de l'histoire, sur les pas de Bossuet,k la lumière de la Religion et du bon sens, si ce n'est à ceux que leur foi ou même leur ministère doivent faire un jour les défenseurs de la vérité ? A qui importe-t-il surtout d'étudier chrétiennement l'histoire, et d'en comprendre tout à la fois les faits et le véritable esprit, si ce n'est à une jeunesse que la plus haute éducation intellectuelle et religieuse, et peut être une vocation sainte, appellent à combattre les préjugés du monde et à résister aux entraînements du mensonge ?
La forte étude de l'histoire est donc d'une souveraine importance dans les maisons d'éducation chrétienne et surtout dans les petits séminaires, parce que d'abord elle est en elle-même une belle et noble science, une science au-
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jourcThui plus que jamais nécessaire ; parce qu'ensuite Ttionneur du sacerdoce et de la foi chrétienne veut que celte science soit dignement enseignée par les défenseurs naturels de la religion, et purgée par eux de tout ce levain d'erreur et de malveillance irréligieuse dont les Ames ont eu tant à souffrir.
Trop longtemps, à tort ou à raison, on a reproché dans ces matières au clergé une instruction nulle ou tout au moins insuffisante : les écoles modernes se sont prévalues de sa négligence, ou, si Ton veut, de sa réserve, pour discréditer son autorité en fait d'enseignement historique et pour lui prodiguer l'injure et le dédain. Peut être, en effet, sans mériter d'être si mal traités, — car, enfin, dès 1806, des cours réguliers d'histoire étaient rétablis dans un grand nombre de petits séminaires, — peut-être, toutefois, avonsnous eu le tort de ne pas relever assez universellement les études historiques : ce tort n'était pas sans excuse; l'Université elle-même n'a créé ses premières chaires d'histoire qu'en 1849. Mais, avant cette tâche, quelque importante qu'elle fut, il y en avait pour l'Eglise de France une autre bien autrement pressante, c'était de rétablir dans les écoles les études fondamentales, c'est-à-dire les études classiques, qui, depuis longtemps, hélas ! étaient tombées sous le coup des préjugés révolutionnaires; comme elles tombent encore aujourd'hui sous la fatale prétention d'enseigner à la fois aux jeunes gens les lettres et les sciences, et d'épuiser leur pauvre intelligence sur la superficie de toutes les connaissances humaines, sans pouvoir, par cela même, leur en faire posséder sérieusement aucune.
Mais, quoi qu'il en soit du passé et des excuses qui peuvent s'allégueren safaveur,il est tempsenfin que lesmaîtres de la jeunesse chrétienne joignent aux études classiques, dont depuis bientôt huit années on leur laisse presque exclusivement le privilège de conserver la glorieuse inté-
grité, il est temps qu'ils y joignent tous l'étude sérieuse de riiistoire: il est digne du clergé, et il est même de son devoir, de répondre à la jactance des écoles du siècle par un zèle qui porte de meilleurs fruits, et de leur montrer que cette arme, longtemps tournée conlre la religion, peut, en de bonnes mains, la servir et vaincre pour elle. Déjà, dans tous nos petits séminaires, riiistoire est en honneur depuis de longues années ; il faut que désormais elle ne manque nulle part à l'enseignement de la jeunesse chrétienne.