‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 21 sur 80 · LIV. Ier. — l'histoire · texte numérisé non relu

LIV. Ier. — l'histoire

suffisamment instruits, les faire voyager sur la carte, ou même de vive voix, en leur demandant, par exemple, quelle route ils tiendraient pour aller de Paris à Constantinople. Pour rendre cette étude moins sèche et moins désagréable, il est bon d'y joindre de courtes histoires, qui servent à fixer davantage dans l'esprit des enfants l'idée des villes et qui, chemin faisant, leur apprennent mille choses curieuses. »

D'Aguesseau était dans les mêmes pensées : « Le détail ingrat et stérile de la géographie, dit-il, quand on le détache de toute autre étude, n'est à proprement parler, que le plan et comme le squelette du monde connu. 11 faut donc lui donner de la chair et de la couleur, si Ton veut le faire passer dans notre mémoire, sous une forme plus gracieuse qui invite à le conserver fidèlement. •

D'Aguesseau et Kollin avaient raison de vouloir que la géographie soit autre chose qu'une sèche nomenclature, vide pour l'esprit, triste pour l'imagination, indigeste pour la mémoire. Sous ce rapport, ces éminents instituteurs avaient bien compris l'enseignement de cette science. Ils auraient tout dit, s'ils avaient tracé, pour cet enseignement, une méthode rigoureuse et plus rationnelle que celle qui était en usage de leur temps et qui a persévéré jusqu'au nôtre.

Quant à la nécessité de mettre de l'intérêt et de la vie dans renseignement de la géographie, la meilleure manière, pour y réussir, c'est de joindre, comme on le pratique généralement aujourd'hui, cette étude à celle de l'histoire.

D'ailleurs ces deux études vont nécessairement ensemble, se réclament, s éclairent, se fortifient l'une l'autre. <:e qui assigne leur place aux événements, ce sont les lieux et les temps où ils se sont passés; et c'est pourquoi l'on a dit, avec beaucoup de raison, que la géographie et la chronologie sont les deux yeux de l'Histoire.

Mais, tandis que la chronologie, comme science distincte, est réservée aux savants de profession, et ne se sépare point, dans les classes, de renseignement de l'Histoire elle-même, l'étude de la Géographie appartient de droit à la jeunesse. Elle conserve son objet à pari, qui est de peindre la terre aux yeux. Auxiliaire indispensable de l'Histoire, elle n'a pas les mômes procédés d'enseignement. Elle réclame, en un mot, une place toute particulière dans les études.

Il s'y rencontre môme une très-grave difficulté, sur laquelle les géographes, qui travaillent pour la jeunesse, ont longtemps négligé de porter leur attention.

Quand on étudie à deux époques différentes la géographie d'un pays, on trouve presque toujours que les divisions politiques, et par suite les dénominations, ont complètement changé. L'esprit éprouve cependant le besoin de rattacher ce qu'il voit, ce qu'il étudie, à ce qu'il avait étudié et connu précédemment. Mais ce travail de comparaison, sans lequel on ne peut véritablement savoir la géographie, devient très-difficile à cause de tous les changements survenus, dans l'intervalle des temps, par suite des révolutions humaines.

Et surtout, s'il ne s'agit pas seulement de comparer l'état géographique et politique d'un même pays à deux époques différentes, mais les différents états de tous les pays entre eux à toutes les époques principales de l'histoire, le travail de comparaison, avec les cartes et les géographies telles qu'on les avait faites jusqu'ici, devient tout à fait impossible : c'est une complication inextricable.

Voilà ce qui m'engage à placer ici quelque vues sur la méthode qui seule convient bien à l'enseignement de la géographie, et à compléter par là les conseils de Rollin et de d'Aguesseau.

Cette méthode, il faut le dire, avait complètement fait défaut jusqu'à ces derniers temps, du moins dans les livres

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destinés à la jeunesse. Ce n'est que depuis un petit nombre d'années que l'on a commencé à comprendre que la géographie est une science, pourvue de ses principes, et susceptible d'un ordre rationnel. Encore, ces idées sont-elles bien loin d'être généralisées dans l'enseignement.

Jusqu'alors les ouvrages élémentaires de géographie n'étaient pas autre chose que « des compilations plus ou moins ■ arides et décousues, dans lesquelles, partant du principe « que l'intelligence est inutile pour une étude reléguée « ignominieusement dans le domaine de la mémoire, les « faits étaient détaillés et accumulés sans liaison et sans < rapport, comme si l'on eût lait l'inventaire du globe. »

On n'avait même fait, de nos jours, qu'augmenter le désordre et la confusion, en donnant à la géographie historien, un développement réclamé d'ailleurs par l'extension accordée l\ l'étude de l'histoire. La géographie historique, C'est-à-dire la description des changements politiques arrivés chez les différents peuples aux grandes époques de leur histoire, est nécessaire, indispensable : mais si l'on ne commence par asseoir sur une base iixe et invariable les transformations perpétuelles dont elle est le tableau, quel chaos et quelle confusion !

Prenons pour exemple une seule contrée , la nôtre. Voyons, depuis l'époque où elle est entrée dans le domaine de l'histoire, combien de changements importants elle a subis. Pour ne point remonter jusqu'aux races primitives qui ont occupé son territoire, nous la trouvons, avant Jules César et la conquête romaine, partagée entre des peuplades nombreuses. Plus tard, l'administration impériale, après avoir changé les noms des cités, introduit des divisions nouvelles. La chute de la domination romaine et Paréuementdes dynasties barbares changea de nouveau la carte polMiqu»? du pays. La création du nouvel empire d'Occident par Gharlemagnc , puis les démembrements de cet empire

et la féodalité; enfin, pour abréger, toutes les grandes époques de l'histoire de France jusqu'à notre siècle donnent à la géographie politique et historique une mobilité perpétuelle.

Qui ne voit la difficulté pour l'esprit de suivre ces divers changements, toujours arbitraires, puisqu'ils sont dus au hasard des événements? Comment se reconnaître à travers ces frontières qui changent d'un siècle à l'autre, et au milieu de toutes ces divisions intérieures qui se croisent et s'effacent? À mesure que vous commencez à étudier la géographie d'une époque nouvelle, vous croyez entrer dans un autre pays, où rien ne fixe l'imagination et la mémoire, tant l'aspect a changé ! Comment n'en résulterait-il pas, pour la plupart des jeunes gens, une obscurité repoussante et une insurmontable difficulté?

Le moyen d'obvier à cet inconvénient et de soulager l'esprit en le fixant par des données sûres, et par là môme d'élever la géographie au rang d'une science méthodique et rationnelle, c'est de lui assigner pour point de départ, non des divisions politiques et administratives, toujours changeantes, mais quelque chose de fixe, d'uniforme, d'invariable, à quoi l'esprit puisse toujours avoir recours au milieu de tous les changements qu'il rencontre et des comparaisons que ces changements l'obligent de faire.

Ce point de départ existe, et il est unique : c'est la géographie physique : ce sont les divisions naturelles du globe, du globe nu et tel qu'il existait aux premiers jours du monde, c'est-à-dire les divisions immuables données par la nature elle-même. En un mot, faire de la géographie physique bien comprise la base de la géographie politique et historique, c'est évidemment le seul moyen d'échapper à des confusions déplorables.

Le globe terrestre se trouvant divisé naturellement, d'abord par la séparation des continents et des mers, ensuite

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par les accidents plus ou moins marqués de sa surface, et par les cours d'eaux qui dépendent de ces accidents ; et ces divisions naturelles formant un système, sinon parfaitement régulier, du moins très-suffisamment distinct : ce sont là les limites invariables qu'il faut relever d'abord et connaître avant tout. Le plan physique de notre terre étant bien dressé, on s'occupera ensuite des partagesque l'homme en a faits. Ces données fondamentales une fois arrêtées et établies, il devient bien facile d'y superposer les divisions politiques, d'assigner aux Empires leur place respective, et d'étudier à travers l'Histoire, les agrandissements, les diminutions ou les partages qu'ils subissent.

Cette méthode est la seule rationnelle, elle est fournie par la nature elle-même. Elle oblige la géographie physique de nos cours élémentaires à devenir autre chose qu'un amas de définitions isolées et sans suite ; elle en fait un tout coordonné; et enfin elle fournit un fondement certain et un point de départ assuré à la description des changements politiques dont notre globe a été le théâtre.

M. Théophile Lavallée a, le premier, je crois, composé un Manuel d'après cette véritable manière d'envisager la géographie. Mais son ouvrage, excellent d'ailleurs, est spécial et trop chargé de détails pour servir aux classes. La partie historique y est peut-être trop restreinte. D'autres ont travaillé d'après la même idée. Nous ne jugeons point ici ces ouvrages, et nous n'examinons point s'ils réunissent les qualités que nous cherchons dans un livre destiné à l'enseignement; il nous suffit de constater le progrès de cette tendance. Les atlas et les cartes ont commencé également à subir la même réforme. La partie physique, jusque-là si négligée, si incomplète, si décousue, est devenue l'objet d'un soin attentif. On y trouve des cartes purement physiques présentant avec netteté et ensemble les divisions naturelles du globe, les chaînes de montagnes et les hau-

teurs avec leurs ramifications liées entre elles, le cours des fleuves avec celui de leurs affluents, etc. C'est là un progrès que nous sommes heureux de pouvoir encourager.

La méthode étant trouvée, il ne reste plus qu'à chercher les meilleurs procédés d'enseignement.

Ces procédés étant peu susceptibles de varier et se réduisant à des cartes, à des exercices de mémoire et à la bonne volonté nécessaire pour découvrir un lieu dans un espace et un temps donnés, il n'est question (toujours bien entendu dans nos écoles) que d'avoir un bon auteur, un bon atlas, et un professeur qui sache faire étudier l'un et l'autre.

Quant à V auteur, je voudrais qu'il fût court, en un seul volume, et le même pour toutes les classes, depuis la sixième jusqu'à la philosophie.

C'est une telle étude qui a surtout besoin d'être uniforme et simplement ordonnée. Un seul volume, su parfaitement, donnera de la Géographie à ces jeunes gens une connaissance plus certaine et plus utile, que plusieurs auteurs qui ne s'accorderaient peut-être pas toujours les uns avec les autres.

Je voudrais que cet auteur fût mis au rang des leçons dans toutes les classes, et tous les jours appris par cœur et bien récité.

Quant à Yatlas, je voudrais qu'il fût le plus clair, le plus distinct possible, sans complication, sans confusion, et en même temps assez complet pour offrir à l'œil toutes les notions nécessaires : ce n'est pas très-aisé à trouver* Cet atlas devrait renfermer quelques canes purement physiques, non des cartes muettes, mais avec les noms de chaque partie.

Les cartes murales de grande dimension, que Ton place dans chaque classe, et sur lesquels l'œil de l'élève se repose même dans les moments de distraction, pourraient encore servir au même sujet.

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Ces cartes présenteraient le tableau : 1° des mers qui forment les limites extérieures de la surface terrestre ; et d'abord les grandes mers, puis les moindres. Dans les mers : les golfes, baies, anses, rades et ports; les détroits; les îles, presqu'îles, isthmes, caps, promontoires; [pointes, marées, courants, etc.

2° Des terres : les divisions intérieures de la surface terrestre, c'est-à-dire les lignes de partage des eaux, les plateaux, les montagnes, groupes, cols, défilés, gorges, etc. ; glaciers, volcans, plaines, savanes, déserts; les versants et vallées ; versants principaux, secondaires, tertiaires, etc. ; chaînes de premier ordre, second ordre, etc.; les fleuves, rivières et affluents, etc. ; les bassins, lits des fleuves, rive droite, rive gauche; sources, embouchures ; lacs, etc.

On pourrait dans une première étude se borner aux linéaments principaux, et renvoyer à l'étude de chaque partie, pour les détails plus approfondis.

Ainsi d'abord les grandes divisions générales du globe terrestre : ses parties principales, sans détails, mais avec rexplication des termes techniques, tels que nous venons de les indiquer.

Puis la nomenclature des principales parties de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie; puis les divisions naturelles de l'Europe, et de chaque partie du . monde; puis la description détaillée de chaque région, par exemple, de la Péninsule hispanique ou de la Péninsule italique, ou de la région française (entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, l'Océan et la Méditerranée).

Et ainsi de suite pour les autres régions de l'Europe.

Les cartes historiques et politiques viendraient ensuite.

Evidemment, ni les atlas, ni les géographies n'ont été conçus d'après cette idée. On y trouve bien quelque chose de cela, mais sans ensemble, ni suite.

Suivant cette idée, on mettrait d'abord sous les yeux de

l'enfant une mappemonde purement physique. Son auteur, qui serait en rapport avec la carte, l'aiderait à apprendre les noms de chaque partie de terre et de mer. On se bornerait d'abord à ce qu'il y a de plus général. Ce premier travail fait, on passerait à la carte physique du monde ancien; on en verrait les limites comparées li celles du monde moderne; on apprendrait également les noms en usage dans l'antiquité. On passerait ensuite méthodiquement à Tétude de chaque partie, en commençant toujours par Tétude de la géographie physique, etc., etc.

Ce serait le moment de faire connaître à l'enfant les plus générales divisions du globe telles qu'elles ont été faites par les hommes. Pour l'Europe par exemple, après avoir exposé les divisions naturelles, on les montrerait telles que les événements les ont successivement faites et établies; puis, de cette vue d'ensemble, on passerait à la description détaillée de chaque grande région.

Mais, il faut bien entendre que ce sont les atlas et les cartes faites par les élèves eux-mêmes qui seront toujours pour eux ce qu'il y a de plus utile. Oui, ce sont ces cartes, faites grossièrement et rapidement, d'après les indications du professeur, avec les noms de villes, fleuves, etc., importants à retenir, qui apprendront, d'une manière facile et sûre, aux enfants, le détail de la géographie. Ces cartes peuvent être faites d'abord en classe, sur un tableau noir, et puis à Vétude, sur papier, avec plus de soin.

C'est ce que d'Aguesseau recommandait h son fils :

« On voyage soi-même, en quelque manière, par cette méthode et l'on voyage de suite. On va de proche en proche, «tl'on fait entrer plus aisément dans son esprit les limites et les frontières des différents états; ce qui n'est pas une des moindres utilités de la géographie. »

Ces cartes seraient comme autant de tableaux ou de résumés faits par l'élève lui-même, et très-propres à fixer dans

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