‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 22 sur 80 · LIV. 1er. — L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LIV. 1er. — L'HISTOIRE

son esprit ces détails qui d'ordinaire sont si vite oubliés.

C'est le conseil que d'Aguesseau donnait encore à son fils, lorsqu'il lui disait :

« La liberté ou la négligence de la mémoire ont besoin d'être dominées par quelque chose de plus fort, et il n'y a que la plume qui puisse les fixer et vous en rendre le maître. Se contenter de lire les choses de cette nature, c'est les écrire sur le sable ; les arranger soi-même et les digérer par écrit, selon son goût et sa méthode particulière, c'est graver sur l'airain : le travail en est plus grand, je l'avoué, mais, outre que le fruit en est aussi infiniment grand, vous reconnaîtrez un jour que vous aurez gagné, même du côté du travail, parce que vous ne serez plus obligé de revenir sur vos pas et de recommencer à vous instruire de nouveau; ce qui arrive presque toujours à ceux qui se contentent d'une simple lecture, et qui ne se donnent pas la peine d'arrêter par l'écriture des notions qui nous fuient et qui nous échappent malgré nous, si nous ne savons pas les fixer. »

Mais l'important, c'est que les notions générales étant une fois données, les cartes physiques étant une fois bien faites et bien possédées, le professeur fasse toujours marcher de front l'enseignement de l'histoire et de la géographie, selon la spécialité de chaque classe et la méthode indiquée; ou plutôt le professeur ne manquera jamais de faire précéder l'enseignement de l'histoire par celui de la géographie correspondante. 11 ne manquera pas, avant d'entrer dans l'histoire d'un pays, d'en faire connaître la position, les bornes, l'étendue, le climat, ainsi que les principaux détails intéressants de la géographie naturelle. Il n'omettra jamais de faire rechercher la situation de chacune des villes un peu importantes, dont le nom se présentera.

L'auteur géographique sera, chaque jour, récité comme l'auteur historique. La géographie sera, chaque semaine,

CONCLUSION

résumée comme l'histoire, et le même jour. Elle se confondra même avec l'histoire dans les compositions qui rouleront sur des questions d'histoire et sur des questions de géographie.

J'achèverai tout ceci par une observation importante : renseignement de la géographie, qui est par lui-même d'une constante et universelle utilité, qui est si nécessaire d'ailleurs à renseignement historique, peut avoir aussi, comme l'histoire, sa dignité et ses lumières. La géographie, à la fin des études, peut et doit devenir pour les élèves réfléchis une science d'observations élevées et profondes. C'est elle, en effet, qui envisage et précise la dispersion des races, les diverses familles des nations, les grands événements de la vie des peuples, les grandes lignes de navigation et de commerce, les grands centres de production pour quelques-unes des matières premières, qui sont du plus grand poids dans la balance du commerce des nations.

11 arrive un moment où la géographie, débairassée des détails qui la surchargent, doit cesser d'être un exercice pénible pour la mémoire, et reprendre son rang parmi les éludes les mieux faites pour élever l'esprit à la contemplation des grands événements qui ont marqué le séjour de la race humaine sur la terre, les plus propres à faire pressentir ceux qu'y prépare son développement'.

Conclusion du premier livre.

Voilà donc ce que j'avais à dire sur cette importante partie de la haute éducation intellectuelle, l'Histoire : science

• Rapport au miuistre de l'instruction publique.

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nécessaire, qu'il n'est permis à aucun homme instruit d'ignorer : science pleine d'intérêt et de lumière, capable , même dans les limites d'un enseignement élémentaire, lorsque cet enseignement est ce qu'il doit être, de mûrir l'esprit des enfants, de les accoutumer peu à peu à la réflexion, de former ainsi leur jugement, et de leur donner déjà une certaine expérience des choses et des hommes ; capable enfin, dans les classes supérieures, d'élever leur ûme aux plus hautes pensées, et, selon la belle parole de d'Aguesseau, de leur montrer Dieu et son action dans le monde.

Toutefois, et c'est pour cela que nous n'avons pas craint de descendre à tous les détails sérieux et pratiques, l'Histoire peut avoir ses inconvénients pour les autres études, si elle dégénère en une étude paresseuse qui amuse sans faire travailler, ou en une étude envahissante qui distrait et dégoûte des études plus laborieuses qu'elle devait au contraire faciliter et fortifier : elle peut avoir aussi les plus grands dangers au point de vue des idées saines et des vrais principes, si elle devient un sujet d'impiété ou un instrument de politique.

Il y a, dans le cours de leur éducation, peu de périls plus grands pour les enfants. Si l'enseignement de l'Histoire est livré à un homme irréligieux, il trouvera raille occasions pour attaquer sourdement le Christianisme, et faire sur de jeunes esprits les impressions les plus funestes; s'il est confié à un homme de parti, celui-ci interprétera les faits d'après ses préjugés, et faussera l'Histoire pour servir ses passions et glorifier son drapeau.

La maxime :

Maxima debetur puero reverenlia,

ne doit pas s'entendre seulement du respect des mœurs, elle doit s'appliquer aussi à la foi religieuse des enfants;

CONCLUSION

c'est trop clair, et j'ajoute : à une certaine délicatesse de leurs âmes, qu'il n'est permis ni de froisser grossièrement, ni de flalter, ni de passionner : agir autrement, ce serait abuser étrangement et de leur faiblesse et de son autorité.

Je l'ai dit déjà, et avec les plus sages esprits : La politique doit être bannie du collège, et pour moi j'aurais horreur d'y mêler les enfants.

Sur ce point, j'ai trouvé d'accord deux esprits élevés, éminents, placés tous deux à des points de vue bien divers : M. de Bonald et M. Thiers.

C'est M. de Bonald qui a dit ces paroles si grayes et si sensées :

« On ne parle politique aux enfants que lorsqu'on veut « les égarer. Laissons faire à cet égard la religion chréa tienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui « convienne à leur âge, quand elle leur apprend à aimer, « à respecter, à obéir. »

Et c'est M. Thiers qui, avec sa grande expérience des hommes et des choses de son temps, disait en 4*44 :

« Gardons-nous, Messieurs, de mêler ainsi la science à « la politique, de troubler l'une par l'autre, et d'exposer la « jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent. « Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui « contient ce que vous avez de plus cher : vos enfants. *

Et c'est, je l'ajoute, parce que la politique doit être si soigneusement bannie de l'enseignement, que je n'ai pu comprendre qu'on introduise l'Histoire contemporaine, c'est-àdire tout ce qu'il y a de plus brûlant et de plus mêlé aux luttes des partis, dans le programme des études.

Je comprenais les anciens programmes. Là, l'Histoire contemporaine avait la place et la mesure qui lui conviennent; elle était enseignée de la seule manière qu'elle doive l'être, dans un enseignement élémentaire public, chronolo-

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giquement, et non politiquement. Le programme nouveau jettera forcément le professeur et les élèves dans tout ce que les questions politiques contemporaines ont de plus passionné et de plus irritant.

C'est à mon sens une grande erreur. J'ai applaudi, car je ne suis en rien un adversaire systématique, j'ai applaudi, quand on a à peu près supprimé la bifurcation, que nous n'avions jamais adoptée, et rétabli dans les collèges de l'Etat la philosophie que nous avions toujours maintenue dans les nôtres. Mais ici, je ne puis m'empêcher de le penser et de le dire, on a commis une erreur funeste, et qui, si elle avait été commise en 4847, aurait pu en 4848 et depuis, tourner étrangement contre les idées qu'on aurait prétendu servir.

Commment n'a-t-on pas vu que l'Histoire contemporaine ne peut pas être cette grave et impartiale histoire, qui place les faits, comme le demande Cicéron, dans leur vrai jour, dans la bonne et pleine lumière : in bono lumine? En vérité, la prétention serait trop forte. On ne peut croire que la lumière ici est faite et parfaite, et que nous sommes dans la sérénité. Pour moi, j'épuro et je rectifie chaque jour mon jugement; et vous croyez que vos professeurs de vingt-cinq ans n'ont plus rien à apprendre, ni à réfléchir sur rien ! Non, le temps est utile à toute sagesse; mais, c'est surtout à la sagesse historique qu'il faut un long temps, quelque patience, et l'apaisement des passions.

Comment n'a-t-on pas vu encore que, si rien n'est plus brûlant que le terrain de la politique, rien aussi n'est plus mobile et moins sûr? C'est bien là qu'on s'avance

Per ignés suppositos cineri dofoso,

comme le poète le disait autrefois de l'Histoire contemporaine de son époque.

Nous pensons, nous, et, en parlant de la sorte, je ne serai

CONCLUSION

démenti par aucun père de famille, que renseignement de la jeunesse a une mission plus haute et meilleure. Il doit être national et patriotique sans aucun doute; mais c'est pour cela môme qu'il doit être tenu en dehors et au-dessus de toutes les passions. Les passions font les partis, mais ne font pas la patrie.

L'enseignement doit s'appliquer h former dans les jeunes gens l'esprit, le cœur, les mœurs, les habitudes, le caractère : cette tâche est assez grande. Le temps ne viendra que trop tôt où ces jeunes hommes ainsi préparés auront à former eux-mêmes leurs opinions et à entrer dans la mêlée ardente. Heureux du moins, si, quand leur tour viendra de prendre place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations calmées et la paix à la veille de se faire!

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