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LES SCIENCES EN GÉNÉRAL

Ou est ébloui au premier coup cTœildela multiplicité des objets qui se présentent aux regards et à l'élude de l'homme et de toutes les voies qui s'ouvrent en tous sens à ses recherches. La science qui, dans son idée la plus simple et la plus vaste, n'est autre chose que la compréhension et l'explication de ce qui est, la prise de possession de l'univers par l'intelligence et les sens de l'homme, doit évidemment se multiplier avec son objet, et enfanter les sciences : et les sciences, approfondies, doivent s'étendre elles-mêmes sous le regard, et enfanter d'autres sciences ; et il doit y avoir ainsi une multiplication et une genèse des sciences, analogue îi la multiplication et à la genèse des ôtres sous la main de Dieu.

Toutefois, comme dans l'œuvre de Dieu il y a une unité profonde au sein d'une étonnante variété, il doit y avoir do môme dans la science une fondamentale unité qui relie toutes les sciences entre elles, et la division nécessaire des sciences ne doit jamais faire oublier celte radicale unité, par laquelle elles se coordonnent et s'harmonisent : c'est le besoin et la tendance des sciences particulières de se rattacher à une science supérieure, chargée du rôle magnifique de les compléter toutes, et de constituer l'unité de la science.

La science humaine peut donc se comparer à un grand arbre : les rameaux sont multiples et se déploient en sens divers ; et chaque branche môme, prise isolément, apparaît comme un petit arbre ayant lui-même d'autres branches. Et cependant tous ces rameaux secondaires, et toutes ces brandies principales ne constituent qu'un seul et même arbre, parce qu'il y a un tronc commun auquel tout se rattache* et u ne même séve qui circule en tous et porte à tous la même

vie-

C'est ainsi que les nombreuses divisions de la science n'en

UV. 1 1 f . — LES SCIENCES.

rompent pas l'unité ; il y a un centre commun et comme un tronc puissant qui les unit toutes ; il y a une science générale qui, du point de vue supérieur où elle est élevée, domine toutes les sciences particulières, saisit tous les points, tous les rapports naturels par lesquels elles se touchent, et relie tout leur système dans une vaste synthèse et une admirable unité.

Ce que je voudrais, au début de ce livre sur renseignement scientifique, ce serait de donner d'abord à mes lecteurs comme une vue d'ensemble, comme un aspect général de la science humaine, en plaçant sous leurs yeux, comme avenue préliminaire de cette élude, un tableau sommaire des sciences diverses, dans lesquelles la science s'épanouit sans perdre son unité fondamentale.

Mais pour établir une classification rigoureuse et véritablement scientifique des sciences, il faudraitconnaître à fond chacune d'elles ; car nos classifications, pour être scientifiques et définitives, devraient être conçues selon la réalité, parfaitement conformes à la nature, et n'avoir rien d'artificiel et d'arbitraire. Mais cela est bien difficile.

La classification des sciences humaines a suivi le progrès môme de ces sciences, elle est devenue de plus en plus complète à mesure qu'on avançait dans la connaissance de la nature ; mais elle n'est pas arrivée et n'arrivera jamais à la perfection absolue, parce que nous n'arriverons jamais à la connaissance absolue.

Il faut môme ajouter qu'une tentative de division et de classification des sciences suppose déjà un certain progrès dans la science, et ne se peut essayer que quand on a déjà pénétré à une certaine profondeur dans les sciences diverses, et constaté leurs caractères propres et leurs relations.

Les premiers hommes qui se sont occupés de la science, ne pouvant tout d'abord en diviser l'objet, étaient bien obligés de l'étudier dans son unité confuse; et les premiers

CH. Ier. — LES SCILNCES BN GÉNÉRAL. 309

efforts scientifiques des anciens sages ne furent, à vrai dire, et ne pouvaient être qu'une vaste, mais impuissante tentative d'explication universelle.

11 n'y a donc pas eu, dans la première antiquité, à proprement parler, de distinction et de classification des sciences.

On s'aperçut bientôt qu'à cette tâche démesurée l'esprit humain ne suffisait pas ; que les limites des facultés humaines et de la vie imposaient l'obligation de moins embrasser pour mieux étreindre, et de se partager le travail pour le mieux exécuter.

Une des plus célèbres séparations de la science antique fut la grande innovation de Socrate, qui fit hardiment descendre la philosophie du ciel sur la terre, comme ont dit les anciens, c'est-à-dire qui sépara nettement les sciences naturelles et cosmologiques des sciences philosophiques et morales.

Mais, en fait, l'état §i incomplet de la science dans l'antiquité ne permit jamais de faire du savoir humain une classification qui eût quelque valeur durable.

On connaît celle du moyen âge, qui était singulièrement imparfaite : c'était le trivium et le quadrivium ; le trivium comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; et le quadrivium comprenait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. — On appelait encore cet ensemble les sept arts libéraux.

A la fin du xvie siècle, Bacon tenta le premier, dans son traité De augmentis scientiarum, de systématiser toutes les connaissances humaines. Prenant pour base de sa classification les principales facultés de l'entendement humain, la mémoire, la raison et Y imagination, il formait d'abord trois grandes divisions correspondantes, qu'il intitulait histoire, philosophie, poésie. L'histoire comprenait Yhistoire naturelle, Yhistoire civile, et Yhistoire des arts. La philosophie se divisait en science de Dieu ou théologie ; en science de la

nature, comprenant avec les sciences physiques les sciences mathématiques ; et en science de Vhomme, subdivisée elloméme on science de l'homme physique, comprenant la m<fdeeine, Vhyyiène, Vathlétique, etc., et en science de l'homme intellectuel et moral, qui embrassait la psychologie, la logique avec la grammaire et la rhétorique, et enfin la morale avec la politique et la jurisprudence, comme appendices. La poésie était divisée en narrative, dramatique et parabolique.

Au xviue siècle, les auteurs de Y Encyclopédie adoptèrent l'arbre encyclopédique de Bacon, en y faisant toutefois quelques modifications exigées par le progrès de la science. Depuis, celte classification est devenue, et à bon droit, l'objet de nombreuses critiques, et il a été fait pour la remplacer plusieurs tentatives, qui, h leur tour, seront remplacées par d'autres à mesure que la science marchera*.

Ce qu'on peut dire au moins d'une manière générale, c'est ceci :

La science a trois objets : la nature, l'humanité, Dieu. D'où il suit qu'on peut établir, en raison de ce triple objet de la connaissance humaine, trois grandes catégories de sciences, selon qu'elles se rapportent soit à la nature, soit à l'humanité, soit à Dieu.

Sans doute, précisément parce qu'il y a une unité profonde dans l'œuvre de Dieu et un rapport nécessaire de la création au créateur, ces trois grands ordres de sciences ne peuvent demeurer isolés entre eux, pas plus que leurs objets ne sont eux-mêmes isolés les uns des autres. Ainsi l'homme, par un côté, fait partie de la nalure et rentre dans les sciences naturelles, bien qu'il soit aussi l'objet de

4 Voir F. Bentham, Essai sur la classification d'arts et sciences, Paris, 1823; M. Ampère, Essai sur la philosophie des sciences; Exposition d'une classification nouvelle, etc., 1831; M. Cournot, Essai sur le fondement de nos connaissances i etc.

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sciences spéciales comme la philosophie et l'histoire; et la nature et l'humanité sont toutes deux suspendues à Dieu, ont avec Dieu des rapports dont la Théodicée traite aussi à son point de vue. Toutes ces sciences ont donc sans cesse, comme leurs objets, des points de contact; néanmoins, la nature, l'homme et Dieu étant manifestement et radicalement distincts, les trois grandes divisions de la science ont là pour toujours un fondement inébranlable.

Il y aurait un intérêt réel à suivre chacune de ces trois branches du savoir humain dans ses nombreuses ramifications, h l'aide des classifications modernes, plus philosophiques et plus complètes que les anciennes, parce que la science est plus avancée. Ce simple coup d'œil jeté sur l'ensemble des sciences humaines nous présenterait un spectacle plein de richesse et de grandeur. Mais les classifications modernes elles-mêmes étant très-incomplètes encore et nécessairement provisoires, parce qu'une classification définitive des sciences ne peut avoir lieu que quand la science elle-même sera arrivée à un état définitif, nous n'y entrerons pas. Toutefois, il y a une remarque d'une importance capitale que nous ferons ici.

Il se rencontre certains esprits qui, éblouis de la multiplicité et de la richesse des diverses sciences humaines, s'y arrêtent, et ne cherchent pas k remonter plus haut, à saisir sous cette diversité l'unité de la science : semblables en cela à l'homme dont parle Horace,

Infeîix operis &ummây quia ponere totum iïcscicL..

C'est très-bien d'étudier les sciences, mais il ne faut pas oublier la science, la grande science; il en faut apercevoir le sommet, le terme où elles tendent toutes, le point supérieur où elles se réunissent.

Il y a sur l'objet de chaque science une 6érie de ques-

L1V. Ili. — LES SCIENCE?.

lions que ces sciences ne résolvent pas, qu'elles ne posent môme pas, mais que la raison humaine se pose invinciblement à elle-même. Ce sont les questions d'origine ou de cause, d'essence, de fin. — D'où viennent les choses? Que sont-elles au fond? Où vont-elles? Il y a une science qui agit et résout plus ou moins parfaitement ces problèmes pour toutes les sciences, et qui par conséquent leur est supérieure à toutes; et il y a dans l'esprit humain une idée profonde qui fournit une réponse à ces questions, c'est la grande idée de l'absolu, du nécessaire, de l'infini, du Dieu vivant. — Aucun objet dans aucune science ne s'explique par lui-même, ne rend pleinement raison de soi; tout est incomplet, inachevé, inexpliqué, tout est épars et détaché, tant qu'on n'a pas remonté au principe, à la tin de tout, à la cause supérieure et au terme universel, à la dernière et définitive raison de chaque chose à Dieu. Toute science, par ses lacunes mêmes, le fait pressentir, le réclame, le nomme ; il apparaît ainsi à l'extrémité de toutes les sciences, les achevant toutes, les unissant toutes.

La science de Dieu est donc le dernier terme de la science humaine, la science qui constitue l'unité des sciences. Voici ce qu'il faut savoir.

Or, cette science de Dieu, qui seule peut constituer l'unité de la science, nous l'avons nommée en nommant la science qui a pour objet la raison, c'est-à-dire la philosophie; car Dieu, l'idée de Dieu est le fond même de la raison humaine. C'est là, dans les idées constitutives de la raison, qu'il a écrit son nom adorable. Toute raison, comme dit saint Thomas, est une participation de la raison éteimelle, toute idée une effusion de la lumière divine ; et c'est pourquoi toute idée, par les caractères qui lui sont propres, révèle Dieu.

Et nous l'ajouterons ici, Dieu peut se révéler, et s'est

CH. lep. — LE$ SCIENCES EN GÉNÉRAL

révélé directement lui-même par une révélation positive, qui constitue une science de Dieu, distincte de la philosophie, à savoir la théologie. Ces deux sciences ont entre elles des diversités, mais aussi des analogies évidentes, nous l'avons vu. Science apportée par Dieu à l'homme, la théologie ne saurait contredire la raison, qui nous vient aussi de Dieu, et elle lui prête son secours : inutile de le rappeler ici, la foi chrétienne ne peut jamais faire obstacle à la science.

Mais c'est assez sur ce grand sujet. De ces considérations préliminaires qui n'ont pas assurément la prétention d'être complètes, ce qu'on peut au moins conclure, c'est combien vaste, et pour ainsi dire infini, est le champ des sciences humaines. Newton s'est comparé quelque part à un enfant ramassant des coquillages sur les bords de l'océan de la vérité. On pourrait en effet comparer la science à un océan. Et ce que les plus grands esprits peuvent se dire, c'est qu'ils ne parviendront jamais à en pénétrer les dernières profondeurs, à en découvrir les suprêmes horizons. Par exemple, les sciences mathématiques, que nous avons présentées comme l'instrument de toutes les sciences physiques, que sont-elles? simplement la barque qui nous conduit sur cet océan ; et les mathématiques seules, la vie d'un homme, que dis-je? la vie d'une génération et de plusieurs générations ne suffit pas à les épuiser'.

* Voici les réflexions que la vaste étendue des sciences naturelles & inspirées a Buffon :

« L'histoire naturelle, prise dans toute son étendue, est une histoire immense; elle embrasse tous les objets que nous présente l'univers. Celte multitude prodigieuse offre a la curiosité de l'esprit humain un vaste spectacle, dont l'ensemble est si grand qu'il paraît et qu'il est en effet inépuisable dans les détails. Une seule partie de l'histoire naturelle, comme l'histoire des insectes ou l'histoire des plantes, suffit pour occuper plusieurs hommes; et les plus habiles des observateurs n'ont donné, après un travail de plusieurs années, que des ébauches imparfaites de ces branches particulières de l'histoire naturelle, auxquelles ils s'étaient unique-

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