CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Des sciences en général.
La science, voilà certes un grand mot et une grande chose; un mot qui retentit noblement à nos oreille», parce que la chose qu'il exprime répond à un des besoins les plus élevés, et aussi les plus pressants, de notre nature.
Savoir et connaître, rechercher et découvrir, posséder par l'intelligence, l'homme est fait pour ce glorieux exercice de son activité. Etre actif avant tout, doué par Dieu de facultés investigatrices et conquérantes, l'homme a manifestement été créé pour la science : la science est le déploiement, la satisfaction légitime et nécessaire de ses facultés.
Ce besoin d'activité intellectuelle est invincible, et s'étend à tout ce qui se révèle de loin en loin à nos regards, aux choses créées comme aux choses éternelles : tout le provoque et le sollicite. Quand il s'applique plus particulièrement aux choses spéculatives, à l'objet de la pensée réfléchie, c'est la science philosophique, dont nous venons de traiter; quand il s'applique au monde extérieur qui nous entoure,
UV. III.
— LES SC1BNCES.
ce sont plus spécialement les sciences physiques et naturelles, dont nous avons à nous occuper maintenant.
Ce travail d'investigation de l'homme sur la nature est d'ailleurs pleinement conforme aux vues de la Providence sur lui et à ses destinées ici-bas. La sainte Ecriture nous en présente un beau symbole, quand elle nous montre expressément Dieu posant l'homme dans la création , comme dans sa royale demeure, et plaçant sous ses yeux toutes les merveilles de l'univers, lui faisant contempler les cieux, la terre, les eaux, tous les éléments et tous les règnes, amenant enfin devant lui tous les animaux et les lui faisant nommer : c'est-à-dire Dieu excitant lui-même dans l'homme la science de la nature; le texte est incomparable:
« Après avoir créé du limon de la terre tous les animaux « du globe et tous les oiseaux du ciel, il les amena devant « Adam, afin qu'Adam vît quel nom il leur donnerait. Et le « nom qu'Adam donna à toute cette créature vivante, c est ■ le vrai nom de cette créature »
Le texte sacré va plus loin encore, et nous montre Dieu donnant à l'homme l'empire môme de la nature :
« Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance... « Et il les bénit, et il leur dit : Croissez et multipliez-vous ; t remplissez la terre et vous l'assujettissez; dominez sur les « poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout « animal qui se meut sur la terre.
« Dieu dit encore : Voilà que je vous ai donné toutes le* « plantes répandues sur la surface de la terre et qui por- « tent en elles leur semence, et tous les arbres fruitiers qui • ont leur germe en eux-mêmes, pour servir à leur nourri- « ture »
L'homme donc, placé dans ce monde comme dans son
* Genèse, 11, 19.
Genèie, i,
CH. rr. — LFS SP.IFNCFS FN fîÈNÈRAL.
domaine, aspire naturellement à le connaître, à le possder, à le conquérir : de là tous ses efforts pour arracher à la nature ses secrets et ses richesses, la plier à son service, non pas seulement par le travail industrieux de ses mains, mais surtout par le travail plus fécond et plus noble de la science, mère de l'industrie.
Il est manifeste que Dieu, en nous jetant avec nos facultés et nos besoins au milien de cette riche et splendide création, a livré pour ainsi dire ce monde à nos investigations et à notre science, et les textes sacrés le disent formellement : Mundum tradidit disputationi eorum K
Il y a sans doute dans la nature des secrets que nous ne pénétrerons jamais; il y a des sciences que Dieu s'est réservées; ou plutôt Dieu s'est réservé la science même, le fond, la clé, le dernier mot de toute science. On Ta dit, et il est vrai, nous ne savons jamais le tout de rien.
Mais il n'y a dans la nature aucune chose qu'il nous soit interdit d'explorer, aucune limite précise posée à notre science: nul n'a tracé autour de l'esprit humain un cercle infranchissable. L'objet de la science, c'est toute chose, l'homme a le droit de tout interroger : le monde entier lui est livré. Mundum tradidit.
Et c'est l'attrait profond de son esprit, c'est en lui le plus noble désir de savoir, non moins que les impérieuses nécessités de sa vie, qui le poussent h porter sur toute chose ses ardentes recherches.
Et ceux qui savent, ceux qui découvrent, les savants, les inventeurs, les conquérants de la science, l'humanité les entoure de ses hommages et de sa reconnaissance ; car elle sent qu'ils l'honorent à la fois et qu'ils la servent.
Ainsi donc, le champ ouvert devant la science humaine est immense, et on le peut dire, sans bornes.
* EccU.% m, 11. — Le sens radical de disputatio n'est nullement rfwpute, mais analyse.
L'antiquité avait représenté la science sous un emblème qui ne manquait pas de vérité et de grandeur. La science, pour elle, était un sphinx, proposant aux humains une éternelle énigme: ceux qui, par décourage ment ou impuissance, renonçaient à trouver le mot de l'énigme, le sphinx les dévorait; ceux qui triomphaient du sphinx et de l'énigme redoutable, conquéraient une glorieuse royauté.
C'est l'honneur de l'humanité de s'être obstinée de siècle en siècle à déchiffer la mystérieuse énigme : longtemps cette énigme resta muette et impénétrable, et le sphinx usa et dévora bien des générations; mais peu à peu les voiles se levèrent; une lettre du mot mystérieux, puis une autre lettre encore fut trouvée. Et plus l'humanité avance dans cette merveilleuse lecture, plus la lecture lui devient facile; plus elle arrache, au prix de ses laborieux efforts, de secrets au sphinx, plus elle jouit du fruit de ses découvertes, et s'achemine vers la royauté promise.
Pour parler sans figures, la vérité est que l'objet de la science n'est pas seulement immense, il est infini; rien ne le borne et le délimite, car l'objet de la science, ce n'est pas seulement l'univers créé, c'est aussi le créateur môme de l'univers, dont la grande idée est au fond de nous-mêmes et nous sollicite, par l'invincible élan qui nous porte vers lui, et par l'impossibilité de comprendre et d'expliquer quelque chose>ans lui.
Aussi, bien que l'esprit humain ait travaillé de tout temps à faire la science, et que chaque génération qui s'en va lègue à la génération qui arrive le trésor sans cesse accumulé de ses observations et de ses découvertes, la science ne sera jamais faite, mais toujours à faire: achevée peutêtre quelque jour dans sa méthode et dans ses procédés, elle ne le sera pas dans ses développements. La science ne s'arrêtera jamais.
ch. rr.