‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 51 sur 80 · IV · texte numérisé non relu

IV

parce qu'il n'a pas cru sentir en son sein une assez chaude flamme, qu'il s'est rejeté vers une poésie plus humble, vers les champs, les ruisseaux et les bois :

Sin lias ne possim nalurœ accedere parles Frigidus obsiiierit circùm prœcordia sanguis, liura mihi placeanl, riguique in vallibus amnes, Flumina amern^ tylvasque inglorius!

Et môme quand il chantera les héros, il aura des retours vers la science ; il tentera des explications générales du monde, qu'il avait essayées déjà, quand il ne faisait que chanter les bergers.

C'est ainsi qu'au sixième livre de son Enéide, le poêle place une philosophie toute scientifique dans la bouche du vieil Anchise :

Principio, cœlum ac terras, camposque liquentes lucentemque globum lunœ, Titaniaque astra

Spiritus intùsalit

lndè hominum, pecudumque genus, vitœque volantnm Hine metuunt, eupiuntque, dolent gaudenlque

Et déjà, dans les Bucoliques, une pareille explication des choses avait été essayée par Virgile :

Namque canebat uti magnum per inane coaeta Semina, terrarumque animœque marisque fuissent. Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis Omnia

11 y a sans doute dans ces cosmogonies les erreurs antiques sur Pâme inconsciente du monde, mais c'est leur accent, leur couleur scientifique que je veux surtout signaler ici.

Virgile, comme tous les anciens, voyait dans les sciences naturelles, la satisfaction de cette grande curiosité qui est

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un des plus nobles besoins, une des gloires de l'esprit humain. Ces efforts des plus grands hommes de l'antiquité pour conquérir la science de la nature sont dignes, assurément, de nos respects et de notre reconnaissance ; et le génie chrétien, qui en a recueili l'héritage, n'a pas méconnu ces services rendus à l'humanité par la science antique et n'a pas laissé périr cet héritage entre ses mains : il Ta gardé et agrandi encore par des travaux que Bossuet ne pouvait s'empêcher de proclamer admirables.

« Je confesse, dit Bossuet, que je ne puis contempler « sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a failes « la science pour pénétrer la nature. » Et après les avoir énumèrées avec son ordinaire éloquence, il montre, en profond penseur, dans les desseins de la Providence, la légitimité de la science humaine, et dans le génie scientifique une des plus éclatantes preuves que Dieu a créé l'homme à son image. « Laissons, dit-il, à la rhétorique cette longue « et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de re- « marquer en théologiens que Dieu ayant formé l'homme, * (lit l'oracle de l'Ecriture, pour être le chef do l'univers, 9 d'une si noble institution, quoique changée par son crime, « il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui « manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, « si j'ose le dire, il fouille partout hardiment, comme dans « son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait « signalé son.industrie... »

Bossuet ajoute : « Pensez maintenant comment aurait pu « prendre un tel ascendant une créature si faible et si ex- » posée, selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si « elle n'avait eu en son esprit une force supérieure îi toute a la nature visible, un souffle immortel de Dieu, un rayon a de sa face, un trait de sa ressemblance... s'il n'y avait en « toi, ô homme, et dans quelque partie de ton être, quelque « art dérivé de ce premier art, quelques fécondes idées, ti-

« rées de ces idées originales ; en un root, quelque ressem- « blance, quelque écoulement, quelques portions de cet « Esprit ouvrier qui a fait le monde. »

Qu'on examine, en effet, de près les méthodes de la science, la nature des travaux qu'elle exige, les résultats auxquels elle conduit : on sera frappé d'admiration devant tout ce qu'elle réclame et développe de facultés intellectuelles, tour à tour obstinées, sagaces, patientes, puissantes.

Le point de départ des sciences naturelles, c'est l'observation et l'expérimentation. Or, observer, c'est-à-dire rechercher les phénomènes, les étudier de près et dans tous leurs détails, les décrire avec exactitude et précision, les reprendre, les poursuivre, pour les constater plur sûrement et les faire entrer dans le domaine de la science par la double voie de l'analyse et de la synthèse, n'est-ce pas déjà un premier travail qui suppose dans l'expérimentateur de rares qualités d'esprit? Mais la science va plus loin, et à l'expérimentation succède l'induction et la généralisation ; au labeur des observateurs attentifs et infatigables, qui recueillent les faits, succède le travail de ces esprits législateurs, comme les nomme très-bien M. Guizot, « qui classent « les faits recueillis, en assignent les rapports, en déter- « minent les lois et les résument dans ces formules gêné- « raies, lesquelles définissent avec précision l'état de la « science, et deviennent le point de départ et l'instrument « de découvertes nouvelles. »

Ce n'est pas tout, et la science pousse plus loin, élève plus haut encore l'esprit humain : ces méthodes sévères n'emprisonnent pas inflexiblement le génie du savant dans les faits observés, et, à côté de la pénétrante observation, 1 y a lieu encore, dans l'explication des phénomènes, à la

spéculation hardie, à l'intuition puissante : l'intuition, c'està-dire le coup d'œil du génie qui, devançant l'expérience, franchit hardiment la limite des déductions, et par un de ces élans de la raison dont Jouffroi cherchait la formule, soupçonne, devine, saisit et démontre la vérité cachée. C'est ainsi qu'ont été trouvées la plupart des grandes lois qui ont fait faire de grands pas à la science, en ont pour ainsi dire reculé l'horizon et renouvelé la face. La science, comme on l'a dit encore, a ses spéculateurs sublimes et comme ses prophètes, qui démêlent d'un coup d'oeil les grandes lois de l'univers, et les saisissent, comme Christophe-Colomb découvrit le Nouveau-Monde, en s'élançant, pour le chercher, sur la foi d une idée.

Certes, en voyant à quelle hauteur de conception se sont élevés les hommes à qui la science doit quelques-unes de ses conquêtes ; ces fortes intelligences, qui, comme on Ta dit de Georges Cuvier, semblent avoir eu la capacité de comprendre ce que Dieu a eu la puissance de créer ; en songeant aux prodigieux efforts de tête, aux profondes combinaisons, aux puissants calculs que ces découvertes ont demandés, qui pourrait soutenir encore que l'étude des sciences positives dessèche, rétrécit, refroidit l'esprit?

Par ses études patientes, par ses recherches profondes, Cuvier, par exemple, s'est ouvert en quelque sorte les archives du globe ; et penché sur les ruines du vieux monde, avec un ossement, un débris fossile, il reconstruit les créations disparues, les races évanouies. Il suffit de le lire, pour voir avec quelle puissance d'imagination , quelle sûreté de savoir, et quel sentiment passionné pour la science, cet homme illustre exécutait ces beaux travaux.

Qu'y a-t-il encore de plus curieux que les observations qui ont complété la démonstration de la magnifique découverte de Newton?

Newton découvre la grande théorie de l'attraction ; mais

voici que d'étranges exceptions semblent contrarier la théorie ; il y a des astres réfractaires aux formules de la science ; des anomalies paraissent se manifester dans le ciel, et Newton lui-même craint qu'un jour il ne faille la main du Créateur pour remettre le système en ordre. Mais Laplace vient, et bientôt Jupiter et ses satellites, Saturne, la Lune, sont domptés dans leurs écarts; ce qui paraissait exception est la règle môme ; ce qui semblait désordre est un ordre plus savant ; partout la simplicité de la cause triomphe dans la complication infinie des effets.

Plus tard, un frémissement imperceptible à la surface d'un astre perdu dans les profondeurs de l'espace inquiète un astronome, et soudain le savant devine que ce frémissement a pour cause un autre astre qu'on ne connaît pas, qu'on n'a jamais vu ; aussitôt il se met à l'étude, fait pendant trois ans des calculs prodigieux, et quand il a fini, il déclare qu'il a découvert un planète ; il en indique la place dans le ciel ; il dit : Cherchez-la, vous la trouverez ; et on la trouve à la place marquée par l'astronome l

J'aime k rappeler ici .quelques pages de M. Cousin, qui mettent bien en lumière toute la suite des procédés, toute la grandeur des travaux scientifiques :

« La science qui a pour objet les grandes phénomènes de « la nature, disait M. Cousin, doit sa naissance et ses pro- « grès à trois causes : Y observation, le calcul et le temps. a C'est l'observation, dirigée parla méthode qui recueille, « amasse, éprouve les matériaux de la science ; mais pour « que la science se forme, il faut que le calcul s'ajoute h « l'observation, le calcul, puissance merveilleuse, qui mé- « tamorphose tout ce qu'elle touche, néglige dans les faits <* observés les détails arbitraires , fruits de circonstances « passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les « éléments nécessaires, qu'elle dégage, met en lumière et « exprime alors, dans leur simplicité et leur abstraction,

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« on formules générales sur lesquelles elle opère avec con- « fiance et dont elle tire des résultats aussi généraux que « leurs principes, c'est-à-dire des lois, c'est-à-dire la « science. Une fois sortie du berceau de l'expérience et « lancée dans le monde par la main du calcul, la science « marche et s'avance avec le temps de conquête en con- « quête jusqu'au terme qui lui est assigné. Ce terme est une a loi si générale, qu'elle épuise l'expérience et n'admet an- « cune autre loi plus générale qu'elle-même.

« Mais les siècles, en poursuivant ce terme, le reculent « sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans « ce grand mouvement, chaque progrès de la science, « chaque généralisation nouvelle est l'ouvrage de quelque « homme de génie qui y attache son nom en caractères a impérissables. La suite de ces grands noms est l'histoire « même de la science. Ordinairement, Messieurs, il faut « des siècles, bien des hommes de génie, pour porter une « science à quelque perfection... »

Devant ces travaux magnifiques et tant d'autres, devant ces efforts et ces prodiges du génie des vrais savants, qui pourrait ne pas s'écrier : Si les merveilles infinies de la création révèlent la grandeur infinie de Dieu, les triomphes de la science et les conquêtes du génie scientifique révèlent la grandeur de l'esprit de l'homme !

Les mathématiques, qui ont la plus grande part dans ces nobles travaux, les mathématiques, qu'on accuse le plus de cette aridité tant reprochée à la science, se trouvent par là même surabondamment vengées. Certes, je n'ignore pas, et j'ai déjà énergiquement signalé le péril qu'il y a dans l'étude prématurée et l'abus de ces sciences abstraites, et j'aurai bientôt occasion de faire, sur ce point, de nouveau toutes mes réserves. Mais ce que je combats et repousse ici, c'est le préjugé inintelligent, étroit, qui exagère ce péril, et, renfermant toute la science dans certains procédés, méconnaît

la réelle grandeur des éludes scientifiques. Non, connaissons mieux l'esprit humain, et la solidarité de toutes ses puissances; et dans la part qu'il convient de faire à toutes les carrières studieuses ouvertes devant nous, gardons-nous de tout jugement exclusif qui tendrait à mutiler l'intelligence, et à rabaisser ce que Dieu a fait pour être grand ; gardonsnous d'affaiblir par l'isolement ce que Dieu a voulu rendre fort par l'union, et d'établir sur des bases fausses toute l'organisation de l'enseignement.

Mais, dira-t-on peut-être, après tout, c'est de la matière que les sciences s'occupent; ce sont des progrès matériels qu'elles réalisent. C'est donc une tendance matérialiste que celle d'un siècle fortement occupé des sciences positives.

A cela, la réponse est facile : les sciences s'occupent de la matière, oui, mais c'est pour la dominer, pour la dompter, pour la plier aux besoins de la vie humaine, pour la mettre au service de l'esprit, et attester par là la puissance de l'homme et son empire sur la nature. Quant à moi, loin de craindre que la culture des sciences abaisse en rien la dignité de l'esprit humain, je suis frappé, au contraire, nonseulement des grandes qualités d'esprit, mais des grandes i/ualités dame et de caractère qu'elles exigent et développent chez les vrais savants.

Voyez d'abord cette patience opiniâtre, cette persévérance obstinée qui s'acharne à un problème compliqué et vaste, le presse, le poursuit sous toutes les faces, l'épuisé et le résout. Certes, il y a là un effort de volonté, un déploiement de caractère et de force morale, qui, loin d'amollir l'âme, ne peut que la fortifier et la préparer aux nobles résistances, aux généreuses luttes de la vie.

Ce que j'admire encore dans les vrais savants, dans les

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âmes que la passion de la science a saisies, et qui peuvent lui dire comme le poëte à la Muse :

Quarum sacra fero, ingenti perculsus amore,

ce sont les labeurs, les fatigues, les veilles, quelquefois les longs et périlleux voyages, les sacrifices de tout genre, dont ils ont donné tant d'exemples;

C'est aussi cet admirable désintéressement que la science pure a si souvent montré, et qui élève le vrai savant dans une région bien supérieure aux calculs de l'ambition vulgaire;

Et tout cela, presque toujours avec une simplicité, une candeur, une bonté d'âme admirable, qui rendent, dans f usage habituel de la vie, singulièrement attrayant et doux leur commerce.

Je parle des labeurs qu'exige la science; je n'entrerai pas ici dans le détail : je me bornerai à en dire quelques mots. — Une des sciences qui m'inspirent le plus d'admiration, non-seulement par la grandeur de ses découvertes, mais encore par les prodigieux iravaux au prix desquels elle y parvient, c'est l'astronomie, et j'avoue que ce n'est pas sans une particulière et profonde estime pour les hommes voués à cette science que je lisais naguère cette description des labeurs extraordinaires qu'elle impose :

« L'astronome moderne, vraiment digne de ce nom, doit « renoncer aux distractions de la société, et même aux dou- • ceurs du sommeil. Dans nos climats, pendant les saisons « les plus rudes, le ciel est presque toujours caché par un « épais rideau de nuages. Sous peine de renvoyer à des « centaines d'années la vérification de tel ou tel point de « théorie, il faut guetter les moindres éelaircies, en profiter « sans retard.

« Un vent favorable vient de dissiper les vapeurs dans la direction où va se manifester un phénomène important

« qui doil durcrseulementquelques secondes. L'astronome, « exposé à toutes les intempéries de l'air (c'est une condi- « tion d'exactitude), le corps douloureusement plié, dirige « en toute hâte la lunette d'un grand cercle gradué sur « l'astre si impatiemment attendu. Ses lignes de repère « sont des fils d'araignée. Si dans la visée il se trompe de « la moitié de l'épaisseur d'un de ces fils, l'opération sera « comme non avenue; jugez de son inquiétude! Dans le • moment critique, une boutfée de vent faisant vibrer la « lumière artificielle adaptée à la lunette, les fils deviennent « presque invisibles; l'astre lui-même, dont les rayons lui « parviennent à travers des couches atmosphériques de dena sités, de températures, de réfringences variables, paraît « osciller fortement, de manière que sa position réelle est o presque inassignable; au moment où une extrême netteté a dans l'image serait indispensable pour assurer Texactia tudedes mesures, tout devient confus, soit parce que les « verres de l'oculaire se couvrent de vapeurs, soit parce « que le voisinage d'un métal très-froid détermine, dans a Toeil appliqué à la lunette, une abondante sécrétion de « larmes : le pauvre observateur est donc exposé à cette a alternative d'abandonner à d'autres plus heureux la consa tatation d'un phénomène qui, peut-être, ne se reproduira a pas de son vivant, ou d'introduire dans la science des ré- « sultats d'une exactitude problématique. Enfin, pour com- « pléter l'observation, il faut consulter les divisions micros- « copiques du cercle gradué, et substituer à ce que les « opticiens ont appelé la vision indolente, la seule dont les « anciens eussent besoin, la vision tendue, qui, en peu « d'années, conduit à la cécité.

« Lorsqu'à peine sorti de cette torture physique et morale, « l'astronome veut savoir ce que ses labeurs ont produit « d'utile, il est obligé de se jeter dans des calculs numé- « riques d'une minutie et d'une longueur repoussantes. Cer-

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« taines observations qui ont été faites en moins d'une mi- « nute exigent une journée de travail pour être comparées « aux tables1. »

D'autres sciences exigent d'autres fatigues, et l'histoire des progrès des sciences est en même temps l'histoire des plus nobles et des plus courageux sacrifices; et ces sacrifices courageux, faits à la science, sont, h mon sens, une des choses qui honorent le plus l'humanité. Les hommes pleins de cette passion généreuse, on les voit partir dès la jeunesse, affronter les déserts et les mers, les climats glacés ou brûlants, habiter chez des nations inconnues, chez des peuples non civilisés, pour faire une observation astronomique, mesurer une montagne, découvrir une plante, ajouter enfin quelque chose aux conquêtes de la science; et cela plus d'une fois au prix de leur vie. Qu'il me suffise de rappeler ici M. de Saussure visitant l'Europe entière, franchissant quatorze fois les Alpes, et parvenant le premier aux sommets inaccessibles du Mont-Blanc; Jacquemont, voyageur intrépide, franchissant les cimes de l'Himalaya, pénétrant chez les Tartares, dans les déserts de la Chine, visitant les bords du Gange, mais racontant ses voyages avec une licence malheureusement parfois bien peu digne d'un savant; M. de Humbold, tantôt parcourant les déserts de l'Amérique, d'où il a rapporté six mille plantes avec leurs descriptions, où il a déterminé astronomiquement les positions de plus de deux cents points importants; tantôt gravissant les cimes neigeuses du Chimboraço dont il a mesuré la hauteur, ou les sommets des Andes, pour y saisir d'un coup d'œil le vaste enchaînement des monts, les embranchements des fleuves, les plaines de la terre et l'étendue des mers; tantôt descendant dans les entrailles du globe pour y découvrir le foyer des feux intérieurs et les longs

1 Ahago, Biographie de Bailhj.

canaux embrasés qui aboutissent aux soupiraux des volcans; et enfin notre cher et illustre M. Biot, se faisant enlever dans un ballon pour étudier l'atmosphère terrestre, et s'en allant passer de longues nuits dans les îles Baléares et les lies Seethland, pour y achever la mesure du méridien. « Vous avez, lui disait avec justice M. Guizot en le recevant i à l'Académie française, vous avez pris, quitté, repris et « accompli enfin votre œuvre avec une persévérance, un u courage, une sagacité, une fécondité de ressources, une « exactitude dans vos observations, un dévoûment et un « succès qui suffiraient à l'honneur de votre vie savante. »

Certes, si quelque chose est capable d'élever les pensées, d'anoblir les sentiments, d'agrandir les âmes, n'est-ce pas ce culte passionné de la grande science, cette recherche ardente des belles lois du monde, des prodigieuses merveilles de l'œuvre de Dieu? Aussi, je me figure que dans les hommes livrés à ces grandes études avec une passion profonde etsincère, il n'y a pas de place pour les calculs égoïstes et les mesquines ambitions; et il me semble qu'une jeune génération élevée dans ces goûts, appliquée à ces études, non pas avec la répugnance de ceux qu'on y contraint, mais avec l'ardeur vive et pure du jeune âge, non-seulement dédaignerait et repousserait bien loin les frivoles et grossiers plaisirs qui dissipent et énervent tant d'existences, mais planerait encore de bien haut au-dessus des égoïsmes et des intérêts qui précipitent de nos jours tant déjeunes gens dans les carrières lucratives, ou dans les luttes de l'ambition, au grand détriment, non-seulement de la science, mais de la dignité des âmes et de la tranquillité publique.

Le culte passionné de la science pousse évidemment les âmes au désintéressement. Auprès du grand but qu'il poursuit, les intérêts de la vanité et de la fortune paraissent bien petits au savant. Les longs travaux de la science, poursuivis avec une patience infatigable dans la solitudedu

laboratoire et du cabinet, l'absorbent; les pures jouissances de la pensée et des recherches scientifiques remplacent pour lui les âpres succès du gain et l'inquiète poursuite des places. Il y a pour lui une ambition supérieure à tout cela, des joies plus hautes. Cette ambition du vrai savant, veut-on la voir noblement décrite par un homme qui toute sa vie n'en a pas eu d'autres : « Quand vous aurez goûté les « prémices des jouissances que chaque science donne, » écrivait M. Biot peu de temps avant sa mort, a choisissez « celle qui vous plaît, qui vous attire, et attachez-vous îi la « cultiver. Si l'attrait devient une passion, abandonnez-vous « au charme qui vous entraîne; et, lorsque voire persévé- « rance vous aura mérité d'entrer dans le sanctuaire de « cette science préférée, à la suite des grands hommes qui « nous l'ont ouvert, dévouez-vous tout entier à son culte, « d'un constant amour; n'ayez plus alors d'autre ambition « que de dévoiler après eux, à vos contemporains et h la « postérité, quelques-unes de ces vérités impérissables que « la nature infinie leur a cachées, et nous cache encore; « pour vous rendre digne de les découvrir, efforcez-vous ■ de lui arracher ses secrets par de longs travaux, suivis » avec une invariable patience, dans la solitude, ne laissant « distraire votre esprit que par les affections paisibles qui « peuvent le soutenir, et par les études accessoires qui « peuvent l'orner, l'élever ou l'étendre. »

Ce culte pur et désintéressé de la science, sans doute pour s'y livrer le savant renonce aux communes préoccupations de la vie vulgaire; mais quelles nobles compensations lui apportera la science elle-même !

Après des jouissances variées, saines, intimes, profondes, que lui donne sans cesse l'intuition des mystères de la nature, que lui font les satisfactions tout extérieures et si incertaines de la vanité, ou la joie passagère d'éphémères succès que la favenr populaire amène un jour, et qu'un ca-

pricc d'opinion emporte le lendemain? Auprès d'une renommée honorable el bénie, acquise par un vrai mérite et par d'utiles travaux, que lui f;ûl une popularité fugitive, une gloire douteuse, disputée parles partis? Il se sent plus grand que tout cela, et quand il rencontre les maîtres devant lesquels sa pensée s'incline, les hommes de génie auxquels la science doit quelques-unes de ses grandes conquêtes, s'occupe-t-il un seul moment de savoir quel rôle ils ont joué dans les débals passagers de leur temps? C'est ce que le noble savant dont j'aimais à rappeler le nom tout à l'heure disait encore, avec une élévation et une vérité de langage dont toute sa propre vie a été la confirmation. « Qui sin- « quiète, écrivait M. Biot, de savoir quel rang politique t avaient ou n'avaient pas Descartes en France, Newton en « Angleterre, Leibnilz en Allemagne, Linnée en Suède ?... « C'est vers ces gloires, ajoutait-il, communes à toutes les » nations du monde civilisé, qu'il faut élever les regards de a la jeunesse qui se destine aux sciences, pour lui montrer « l'avenir auquel elle doit aspirer. »

Certes, un tel avenir peut suffire à l'âme la plus élevée et la plus noble. Supposez en effet un jeune homme qui, au moment d'entrer dans une carrière scientifique, méditerait les belles paroles de M. Biot, et qui, possédé de cette généreuse passion de la science, se donnerait tout entier aux travaux qu'elle réclame; ne trouverait-il pas là d'abord, pour sa jeunesse menacée par tous les périls où viennent échouer tant de pauvres jeunes gens, une protection et une sauvegarde?

Et si plus tard la science, conquise par une jeunesse laborieuse, lui permettait de prendre sa place parmi les vrais savants, qui n'estimerait préférable aux plus brillantes faveurs de l'opinion cette gloire solide, que l'excellent M. Biot lui promet encore en ces termes :

« Vous serez connu, estimé, recherché d'un petit nombre

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