CHAPITRE III
Dignité des sciences et grandeurs de l'esprit scientifique.
Je n'admire pas seulement les sciences dans les révélations magnifiques qu'elles nous donnent de Dieu, et dans ce profond sentiment d'adoration qu'elles nous inspirent, et qui nous prosterne devant la puissance, la sagesse et la bonté infinies; j'admire encore dans les sciences le courage de l'esprit humain, ses tentatives hardies pour pénétrer l'œuvre divine, et le grand déploiement de toutes les forces de l'intelligence et du caractère que ces belles études mettent rn œuvre.
La science de l'antiquité fut peu de chose sans doute, en comparaison de nos découvertes. Qui n'avouerait cependant que les efforts des anciens sages, pour concevoir Tordre du monde et arriver à la connaissance des choses, offrent une entreprise pleine de grandeur? On sait les étonnants ira-
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vaux des grandes écoles d'Ionie et d'Élée, des Thalès, des Anaximandre, des Anaximène, des Anaxagore, des Xénophane et des Parmènide. Sans doute ils embrassaient trop : la division des sciences, qui ne pouvait être faite que plus tard, ne leur permettait pas de restreindre et de concentrer leurs recherches, et leur science, qui n'avait pas encore trouvé sa vraie méthode, se hâtait trop de conclure ;.mais la grandeur même des recherches scientifiques était alors dignement appréciée, et les plus nobles esprits mettaient leur honneur à s'y appliquer.
La philosophie ne se séparait pas alors de l'étude de la nature : physiciens, fumuc, ou philosophes de la nature, c'était le nom donné par les Grecs à ces anciens sages. Les grands poèmes scientifiques , écrits par les plus profonds chercheurs, par les plus grands philosophes avant Platon, témoignent de cette haute et forte estime de l'antiquité pour les sciences naturelles. Hésiode, dans sa Théogonie, est déjà un philosophe qui cherche à se rendre compte de l'origine du monde. Rien de plus célèbre chez les anciens que les fameux poëmes, aujourd'hui perdus, de Xénophane, de Parmènide et d'Empédocle, qui contiennent toute la science de leur temps.
Plus tard, qui ne connaît aussi les vastes et très-solides travaux d'Aristote sur l'histoire naturelle, et chez les Romains ceux de Varron, ceux de Pline l'Ancien, et de tant d'autres?
Quand la poésie à Rome put prendre son essor, elle aspira aussi à chanter la science de la nature, et c'est le nsjl çu««; d'Empédocle qui donna son titre au pocme de Lucrèce : lie Naturâ rerum. Lucrèce, malgré son impiété, fut dans la vieille Rome le continuateur de ces anciens philosophes, naturalistes et poètes. En môme temps Cicéron traduisait en vers les Phénomènes d'Aratus. Celte poésie scientifique fut toujours la suprême ambition de Virgile ; plus religieux que
CH. lit. — GRANDEURS DU GÉNIE SCIRNT1FIQUE. 333
Lucrèce, mais admirateur de son génie : « Heureux, disait-il, « dans son.enthousiasme pour le poème de la nature, heu- « reux celui qui a pu connaître la raison des choses ! »
Félix quipotuit rerum cognoscere causas!
A ses yeux, c'est dans ces hautes sciences que se trouve la grande poésie, qui est, avant tout, la passion de son âme :
« Qu'avant tout les Muses, chères divinités que je sers, et a dont l'amour brûle mon âme, nie reçoivent dans leur « chœur sacré. »
Me veroprimùm dulces ante omnia Musœ, Quarum sacra fera, ingenti perculsus a more, Accipiant
Et qu'espère Virgile des Muses? « Qu'elles lui montrent « les routes du ciel, les mouvements des astres ; les temps « et les causes des éclipses du soleil et de la lune; pource quoi les tremblements de terre ; quelle force soulève et « apaise les mers ; pourquoi les soleils d'hiver se hâtent « tant de se plonger dans l'Océan ; pourquoi les nuits d'été « sont si tardives. »
En un mot, c'est la science que Virgile demande aux Muses :
Cœlique vias ac sidera monstrent,
Defectus solis varios, lunœque labores ; Undè tremor terris, quâ vi maria alta tumeseant Objicibus ruptis, rursusque in se ipsa résidant; Quid tant ù m Oceano pr opèrent se tingere soles Hiberni, vel quœ tardis mora noctibus obstet!
Voilà le doux et sublime rêve que Virgile a tant et si longtemps caressé; voik\ la poésie qu'il aurait voulu pouvoir tenter, la poésie de ces hautes sciences,la grande poésie de la nature; et c'est parce qu'il a désespéré d'y atteindre,