‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 67 sur 80 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Ceci, je l'avoue, esi une innovation dans l'enseignement, niais une innovation dont la nécessité nfa paru si évidente, que j'ai cru, après y avoir mûrement réfléchi, devoir finir par fonder ces cours supérieurs dans mon diocèse; et maintenant, depuis Fessai que nous avons fait et que nous poursuivons au petit séminaire d'Orléans, je suis encore plus convaincu qu'il y avait là quelque chose de nécessaire à instituer, et je crois que si la tentative faite par nous devenait générale en France, ce serait un grand service rendu à la jeunesse, aux familles, et au pays.

Je dois dire, du reste, que j'avais été encouragé à cet essai, pressé même par les vœux des pères et des mères de famille, qu'effraient avec raison les premières années de liberté qui suivent pour leurs fils la sortie du collège.

Mes lecteurs me permettront-ils de placer sous leurs yeux quelques-unes des paroles qu'on m'adressait à ce sujet?» Un dernier vœu nous reste à former, m'écrivait un père, c'est que vous complétiez vos enseignements sur l'éducation par des conseils sur ce qui convient à la jeunesse à la sortie des collèges. Grâce à Dieu, mes fils ont puisé dans des «établissements religieux, dignes de toute confiance, des principes excellents; mais au moment critique

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où ils sont, à la veille de se trouver jetés dans une ville comme Paris, pour la continuation de leurs études, nous tremblons pour eux... etc. »

Une mère m'écrivait encore : « Oserai-je vous faire observer cependant que vos précieux conseils semblent abandonner à l'heure la plus délicate les parents et les enfants? Je veux parler de ce moment difficile, où un jeune homme livré à lui-même pour les études que demande sa carrière, et passant d'une sage tutelle à la vie indépendante, de la pure atmosphère de l'éducation chrétienne au contact délétère du monde, est si exposé à perdre son temps, et aurait un si grand besoin d'être prémuni, éclairé, armé en quelque sorte de toutes pièces, tant pour sa conduite privée que pour ses relations extérieures, tant pour ses mœurs que pour ses études. »

Bien d'autres parents m'ont exprimé de pareilles craintes; et c'est alors que touché par des sollicitudes si justes et si pressantes, j'ai cherché à fonder quelque chose pour opérer et ménager cette transition difficile : et de là l'institution de ces cours supérieurs retenant encore le jeune homme au collège, sous une règle moins stricte, et l'appliquant, pour mûrir son esprit et son caractère, à des études plus élevées.

Pour peu qu'on veuille y réfléchir, on verra que les avantages de ces cours supérieurs, au double point de vue intellectuel et moral, sont évidents et considérables.

Occupons-nous en premier lieu du point de vue intellectuel, qui touche ici de si près au point de vue moral, et voyons combien cette continuation des études classiques, dans des cours supérieurs, serait précieuse pour achever et couronner la haute éducation intellectuelle des jeunes gens.

Convenons-en tout d'abord, renseignement littéraire et scientifique, tel qu'il se donne en général dans les bons établissements d'instruction secondaire, depuis les cours préparatoires jusqu'à la Philosophie, suffit sans doute pour amener des élèves intelligents et laborieux à subir avec plus ou moins de succès les épreuves du baccalauréat ès lettres et du baccalauréat ès sciences. Il ne suffit pas pour répondre aux sages pensées des pères de famille, qui, étendant avec raison leur regard plus loin dans l'avenir de leurs enfants, ne se préoccupent pas seulement de leur faire obtenir le diplôme de bachelier, mais voudraient encore leur assurer, par des études plus fortes, tous les avantages qui résultent d'une plus haute culture intellectuelle et d'une éducation plus achevée, tant pour l'élévation et la solidité de l'esprit que pour la vigueur et la dignité du caractère.

Déjà, et à une époque où les premières études étaient assurément plus complètes et plus solides qu'elles ne le sont aujourd'hui, le chancelier d'Aguesseau, avec une gravité et une autorité supérieures, en constatait l'insuffisance dans des termes qui méritent d'être placés sous les yeux des pères de famille de notre temps : « Ne croyez pas, écrivait « à son fils ce grand magistrat, ne croyez pas avoir tout fait « parce que vous avez fini heureusement le cours de vos « premières études : un plus grand travail doit y succéder, a et une plus longue carrière s'ouvre devant vous. Tout ce « que vous avez fait jusqu'à présent n'est encore qu'un de- « gré ou une préparation pour vous élever à des études • d'un ordre supérieur.

« Vous avez passé par ce qu'on peut appeler les éléments « de la science ; vous avez appris les langues, qui sont t comme la clé de la littérature ; vous vous êtes exercé à « l'éloquence et à la poésie, autant que la faiblesse de l'âge « et la portée de vos connaissances vous l'ont pu permettre;

« vous avez lâché d'acquérir, dans l'élude des mathéma- « tiques et de la philosophie la justesse d'esprit, la clarté « des idées, la solidité du raisonnement, Tordre et la mé- « thode qui sont nécessaires, soit pour nous conduire nous- « mêmes à la découverte de la vérité, soit pour nous « mettre en état de la présenter aux autres avec une parce faite évidence. Ce sont, il est vrai, de très-grands avan- « tages, et celui qui est assez heureux pous les posséder « peut se flatter d'avoir entre les mains l'instrument uni- « versel de toutes les sciences. 11 est en état de s'instruire; a mais il n'est pas encore instruit, et toutes ses études pré- « cédentes ne servent, à proprement parler, qu'à le rendre « capable d'étudier. »

C'est pour entrer dans la grande pensée de d'Aguesseau, et donner aux jeunes gens le moyen de compléter, de couronner leur éducation, et en conservant leur vertu, devenir des hommes véritablement distingués , sûrs, et capables d'occuper un jour avec honneur dans leur pays la position à laquelle les destinent leur instruction, l'ambition légitime de leurs parents et les desseins de la Providence, c'est, dis-je, pour ménager aux jeunes gens de si précieux avantages que nous avons institué ces cours supérieurs où sont approfondies les connaissances littéraires et scientifiques qu'ils n'ont pu encore qu'effleurer.

Le vrai couronnement de l'éducation pour les jeunes gens qui ont terminé leurs études classiques, qui même en justifient par le titre de bachelier, c'est un tel cours d'enseignement ; c'est par là surtout qu'on peut espérer mettre le sceau à leur culture intellectuelle, leur inspirer à jamais le goût des choses sérieuses, les fixer dans les habitudes du travail d'esprit, et donner enfin à leurs pensées une direction élevée, et à leur caractère une trempe décisive.

Il est impossible de ne pas le reconnaître : si Ton tient à faire produire à une riche et forte nature tout ce qu'elle

peut donner, si Ton veut former pour la société des hommes d'une solide valeur, d'une capacité réelle, d'une vraie distinction, il est de la dernière importance, avant d'engager un jeune homme dans les études spéciales de sa vocation particulière, de l'arrêter quelque temps encore sur ces connaissances générales, qui seules constituent le fond de ce qu'on appelle la haute éducation intellectuelle, achèvent le développement de l'intelligence, fortifient l'âme, et prédisposent ainsi à tous les travaux ultérieurs de la vie et à toutes les grandes carrières.

Ce sont ces grandes avantages qu'offrent les Universités d'Oxford et de Cambridge ; c'est à ces fortes études, acceptées là dans un âge trop souvent donné ailleurs à la mollesse et à la dissipation, que l'Angleterre doit la maturité précoce de sa jeunesse , et des hommes d'État capables d'exercer, quelquefois à vingt ans, les plus hautes fonctions de la vie publique.

Chez nous, les grands modèles de l'antiquité et ceux des temps modernes n'ont guère été qu'entrevus dans les hautes classes de nos meilleures maisons d éducation ; et à peine sorti de sa rhétorique, trop souvent un jeune homme rompt tout commerce avec ces immortels génies et les abandonne sans retour, ainsi que tout travail, au moment même oà il eût été le plus capable d'en profiter. Nous osons espérer que les jeunes gens qui auront suivi ces cours d'enseignement supérieur dont nous parlons ici, éviteront le malheur d'une rupture si regrettable, et que, munis d'un riche fonds de connaissances sérieuses, il n'auront plus à rougir devant la jeunesse des autres pays de leur infériorité sous le rapport de la haute éducation intellectuelle.

Au point de vue moral, la nécessité et les avantages de ces cours supérieurs, transition entre la vie gouvernée de l'écolier et la libre vie de l'étudiant, ne sont pas moins manifestes.

Ces deux années passées là, dans la maison où le jeune homme a été élevé, près de ses maîtres et de ses condisciples, sous l'influence des leçons qui l'ont formé, et d'un travail à la fois spontané et dirigé, ces deux années, dis-je, à combien de périls ne l'arracheront-elles pas! Périls pour ses études, abandonnées désormais à lui-même et à lui seul ; pour sa foi, exposée à toutes les atteintes du sophisme et du mauvais exemple; pour ses mœurs surtout, attaquées par toutes les tentations et les séductions des grandes villes !

Tous ces périls, juste effroi des pères et des mères, sans doute il faudra bien qu'un jour il les affronte ; mais quand ces cours supérieurs ne feraient que dimiuuer pour lui le temps d'une pareille épreuve, ne serait-ce pas déjà un immense bienfait ? Ces années de cours supérieurs font bien plus. Employées comme nous le dirons tout à l'heure, elles élèvent et fortifient tout dans un jeune homme : son intelligence, son cœur, sa conscience, son caractère, sa foi, sa pratique religieuse ; et quand le temps est venu enfin pour lui d'entrer dans le monde et d'en braver les épreuves, il arrive plus aguerri et mieux armé.

Voilà les grandes raisons qui nous ont fait instituer nos cours supérieurs ; et les adhésions illustres que nous avons reçues de tous côtés, et le nombre des élèves qui chaque année nous ont été présentés, attestent assez à quel degré ces cours répondent à un besoin profond de la jeunesse et des familles.

. Maintenant, cet enseignement supérieur, qui commence après la philosophie, comment les avons-nous conçus? et ces cours, comment les organisons-nous ? Le voici :

Ces cours supérieurs, complément des études classiques, doivent embrasser comme elles la Littérature, la Philoso-

mie et I'Histoire, mais en les considérant de plus haut et en les approfondissant; et de plus une science à laquelle on a donné le nom d'EsTHÉTiQUE, qui suppose déjà connus les éléments de la Littérature, de la Philosophie et du l'Histoire, et qui étudie les principes généraux du beau et leur application dans les arts. A ces études, il faut ajouter un cours préparatoire à l'étude du Droit, où Ton expose la philosophie de coite science, afin de disposer le jeune homme à en aborder plus tard avec fruit le côté positif et pratique. Il doit y avoir là aussi un cours pour Tétude spéciale des Sciences naturelles, physiques et mathématiques. Il y faut enfin des cours de Langues étrangères.

J'ai dit d'abord la littérature, la philosophie et l'histoire. Qui ne comprend quelle influence considérable une ou deux années d'études littéraires, philosophiques et historiques, à Tûge où les jeunes gens sont admis à ces cours supérieurs, peuvent avoir pour la maturité de leur esprit, de leur raison, de leur goût, de leur style, et pour la pleine éclosion de leur talent?

La littérature, la philosophie, l'histoire, les jeunes gens, dans leurs premières études, n'ont fait pour ainsi dire que les effleurer. Ils n'ont guère vu que la surface brillante des lettres; ils n'ont guère expliqué les grands auteurs que par fragments; ils sont à peine initiés à la critique; rarement, ils ont considéré une grande œuvre dans son ensemble; les hauts procédés de Part d'écrire, c'est h peine s'iJs les soupçonnent.

Leur premier commerce avec la philosophie a été nécessairement superficiel aussi. Les grands horizons de la pensée humaine se sont à peine découverts à leurs yeux, et ils ne les ont pour ainsi dire parcourus que du regard. II reste encore, dans les hautes questions de la science, plus d'un aspect qu'ils n'ont pas exploré.

Et dn môme pour l'histoire : obligés de parcourir rapide-

ment tant de siècles, on ne leur a enseigné jusqu'ici que l'essentiel, que la substance des événements; et quant à l'intelligence philosophique des faits, trop jeunes encore pour la porter, on ne leur en a livré pour ainsi dire que les premiers mots. L'histoire dans ces premières classes est difficilement autre chose qu'un résumé, une nomenclature de faits et de dates, sur laquelle se détachent quelques récits, quelques portraits intéressants, quelques appréciations sommaires.

Dans ces cours supérieurs, renseignement prend un tout autre caractère. Les grands auteurs étudiés par les jeunes gens avec une pensée plus mûre et plus réfléchie, une critique plus large et une attention plus pénétrante, leur présentent des beautés que leurs premières études ne leur ont pas même fait soupçonner; et leurs compositions, soit de haute critique littéraire, soit sur des sujets autrement élevés et sérieux que des amplifications de seconde et de rhétorique, doivent avoir la plus heureuse influence sur le développement complet de leur talent.

En même temps que renseignement littéraire s'élèvera, son cadre pourra s'étendre. Ce sera le moment d'ouvrir plus largement aux jeunes gens, en dehors des auteurs classiques, les sources de la littérature étrangère et de la littérature contemporaine: les chefs-d'œuvre de Milton, du Dante, etc. Ces études comparées serviront d'ailleurs à. donner une intelligence plus complète des classiques euxmêmes, et feront sentir aux jeunes gens l'inépuisable fécondité de l'art et l'immense richesse de l'âme humaine.

Ce serait le temps aussi de les introduire plus grandement dans les trésors de la Littérature sacrée et des Pères, et de leur faire admirer dans la sainte Ecriture, principalement dans la Genèse, dans les Prophètes, dans les Psaumes, dans les livres Sapientiaux, un sublime, un pathétique, une sagesse incomparables , qui , manifestement, viennent de

plus haut que l'homme : de leur côté, les Pères de l'Eglise, en appliquant aux doctrines divines, aux idées révélées, Part dérobé aux rhéteurs antiques, leur montreraient de quelle manière le Christianisme a renouvelé l'éloquence, en même temps qu'il transformait la société.

Voilà quel pourrait être l'enseignement littéraire dans ces cours supérieurs.

Les questions philosophiques seraient également alors mieux comprises et pénétrées. On ne parcourrait sans doute pas dans ces deux années de cours supérieurs tout l'ensemble de la philosophie : on pourrai» s'attacher de préférence à quelques-unes des plus grandes et plus belles questions, mais pour les approfondir. Or, qui ne sait qu'une seule question ainsi étudiée fait plus pour le développement de l'esprit et du talent qu'une foule d'études rapides et superficielles? On étudierait aussi à fond quelques-uns des écrits des plus grands philosophes.

Et quant li l'histoire, qui ne sent quel service ce serait rendre à un jeune homme que de l'occuper de nouveau , à l'heure où sa raison est plus forte et plus développée, de ces sérieuses études qui font véritablement de l'histoire, comme on Pa dit, la maîtresse de la vie humaine?

Celte étude du passé n'empêcherait pas d'ailleurs de tenir les jeunes gens des cours supérieurs, plus qu on ne le peut dans les premières études, au courant de l'histoire de leur temps, et des transformations politiques et géographiques contemporaines. L'ignorance du siècle où l'on vit, des faits d'hier et des pays où la civilisation sera demain, entraîne une infériorité dont il faut que les jeunes gens bien élevés soient préservés.

C'est ainsi que nous comprenons les études littéraires, philosophiques et historiques dans ces cours supérieurs, et nous aurions, nous devons l'avouer, une grande confiance dans des études ainsi faites, et à cet âge.

11 y a dans Tannée une saison, une seule, où mûrit la moisson : dans la saison qui précède, elle se prépare ; la saison qui suit serait trop tardive : il faut le soleil de l'été pour dorer nos campagnes. Si la maturité ne vient pas alors, elle ne viendra plus. Eh bien! on peut dire que les premières années qui suivent pour un jeune homme les Humanités et la Philosophie sont pour lui cette saison où il doit mûrir. Quinze jours du soleil de juillet avancent plus la beauté et la maturité de la moisson que tous les mois qui précèdent. Eh bien! de môme deux années de cours supérieurs font plus de vingt ans pour l'achèvement et le perfectionnement intellectuel et moral d'un jeune homme que toutes les classes antérieures. A cet âge, quelques chauds rayons de soleil, c'est-à-dire quelque temps de belles et fortes études, sont plus décisives pour la maturité définitive de l'esprit que toutes les études premières et préparatoires. Tout est à point pour recevoir de ce dernier coup de soleil une entière et pleine éclosion.

Aussi, je ne crains pas de dire qu'un jeune homme qui aura eu le bonheur de faire le travail que nous indiquons, et suivi ces cours que nous avons essayé pour notre part de fonder, et dont nous réclamons l'institution plus générale, je ne crains pas de dire qu'un tel jeune homme sera dans sa vie, sous le rapport de la culture intellectuelle et littéraire, tout autre qu'il n'eût été, et que son esprit en recevra un cachet de délicatesse, d'élévation et de distinction, dont il gardera toujours l'empreinte.

A ces études qui résumeraient renseignement des classes littéraires, en lui donnant plus de suite, plus d'étendue et plus d'élévation, il serait tout à fait désirable de joindre une science dont l'application se présente chaque jour dans la vie, je veux parier de l'Esthétique. Un cours d'Esthétique où serait développée la théorie philosophique du beau, et

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où on étudierait aussi les œuvres Mies, non plus telles qu'elle se présentent dans la littérature, l'éloquence et la poè>ie, mais telles qu'elles paraissent dans la nature, et telles au>si qu'essaient de les réaliser dans Part le peintre, le statuaire, le musicien, l'architecte; en un mot une élude du beau considéré en lui même ou dans les œuvres de la nature et de l'art, formerait un complément aussi attrayant qu'utile aux éludes littéraires, philosophiques et historiques. En faisant connaître aux jeunes gens les chefs-d'œuvre artistiques qu'ils trouveront répandus et popularisés dans le monde, cette étude aurait l'avantage considérable d'ouvrir un champ plus vaste aux observations, aux appréciations, à la grande vie intellectuelle enfin que nous voudrions développer chez nos élèves sous toutes ses formes.

I n cours préparatoire au Droit serait encore plus essentiel dans ces cours supérieurs qu'un cours d'Esthétique, et ne se rattacherait pas moins peut-être au reste des études qui composeraient ces cours.

Le but de cet enseignement serait précisément de rendre les études du Droit attrayantes et utiles, en les rattachant aux notions littéraires, historiques et philosophiques.

II y aurait lieu , par exemple, de montrer comment une foule d'expressions, employées à chaque instant par les auteurs classiques, sont demeurées obscures et incomprises du jeune littérateur, faute de notions spéciales et précises sur les termes de la législation romaine et sur les usages du Forum. Souvent une explication, en montrant les droits et les devoirs d'un prévenu devant ses juges, d'un orateur en présence de son auditoire, d'un chef de famille à l'égard de ses clients, d'un général vis-à-vis de ses soldats, donnerait par là même l'intelligence d'un discours, d'un plaidoyer, d'une harangue, en un mot de tout une situation politique ou civile.

L'Histoire et la Philosophie gagnerait à ces explications, non moins que la Littérature; car, d'une part, les modifications et les développements successifs du Droit romain se reflètent à l'intérieur de la grande cité dans tous les faits correspondants qui contribuèrent à l'élévation du peuple-roi; d'autre part, dès l'époque où la Philosophie s'établit à Rome, c'est-à-dire vers le règne d'Auguste, on trouve sa trace dans le Forum, où elle dirige les décisions des Prudentes, et crée • deux grandes écoles de jurisconsultes.

C'est en faisant ainsi un appel tour à tour à la Philosophie, à l'Histoire, à la Littérature, qu'on pourrait réussir à rendre moins difficile et moins rude, pour ces jeunes esprits, le passage des études classiques aux études austères du Droit positif qui les attendent.

Ces leçons auraient pour les jeunes gens un avantage plus précieux encore : elles leur donnerait, pour leurs études ultérieures de Droit, des horizons nouveaux, des points de vue élevés, des principes féconds.

Là aussi se présenteront naturellement à étudier les essais louables et les erreurs déjà si nombreuses d'une science récente encore parmi nous, mais qui doit grandir, et dont toutes les promesses, cependant, ne peuvent pas être des mensonges, YEconomie politique et sociale. Sans vouloir jeter les jeunes gens dans les systèmes et les innombrables détails de cette science, il sera utile de leur dire ce qu'on peut raisonnablement en espérer, et comment elle se rattache aux deux moyens d'action qui semblent se développer le plus dans les sociétés modernes: le crédit et l'industrie.

On nous a demandé aussi de donner à YEconomie rurale, qui importe tant à l'avenir agricole de notre pays, à la stabilité et à la prospérité des fortunes, une place dans nos cours, à côté de nos autres leçons : il nous est impossible de nous refuser à une demande si juste, et dont, autant que

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pt-rsoune. nous apprécions l'utilité, en un siècle surtout où Ta^riculture savante et la grande exploitation des terres pourraient offrir à tant de jeunes gens de famille une noble occupation de leurs loisirs, et le moyen d'exercer autour d'eux, dans les provinces, une influence considérable et salutaire. Sur ce point, quelques leçons de Technologie sont au moins tout à fait nécessaires à un jeune homme. Ces l^ons secondaires, aussi bien que l'étude de l'archéologie et des sciences naturelles, auront d'ailleurs l'avantage de donner lieu à des promenades et à des petits voyages, qui ne seront pas sans utilité et sans agrément pour les élèves.

Reste maintenant une dernière étude qui s'harmonise parfaitement encore avec tout cet ensemble d'études, et se peut faire aussi alors avec plus de fruit que jamais, et à ces titres et d'autres encore, doit avoir sa large place dans l'organisation de ces cours supérieurs dont elle constituera, à tous les points de vue, un des plus grands bienfaits : c'est l'étude sérieuse de la religion.

Le chancelier d'Aguesseau, dans les instructions que nous avons déjà citées, écrivait à son fils ces remarquables paroles : « Vous avez très-bien fait, mon cher fils, de « vous disposer à l'étude de PHistoire par celle de la « Philosophie : vous y joignez à présent celle de la Juris- « prudence, qui n'y est guère moins nécessaire ; et, ce a qui me fait beaucoup de plaisir, vous y serez encore « mieux préparé par la connaissance de la religion, dont « je rends grâce à Dieu de vous avoir instruit par prin- « cipes. »

Ainsi, c'est par une solide instruction religieuse que ce grand magistrat voulait voir se couronner l'éducation : \\ s'applaudissait de ce que son fils connaissait la religion par principes; et dans le plan d'études qu'il lui traçait pour l'année même qui suivait ses Humanités, et où nous vou-

drions, nous, qu'on plaçât ces cours supérieurs, il mettait en première ligne le Christianisme, « dont l'étude, disait il, « doit être le fondement, le motif et la règle de toutes les « autres. »

Racine, dans une de ses admirables lettres à son fils, disait également : « Je vous exhorte à bien servir Dieu, « vous surtout, afin qu'il vous soutienne et vous fasse la « grâce de vous avancer de plus en plus dans sa connais- « sance et dans son amour. Croyez-moi, c'est là ce qu'il y a a de plus solide au monde; tout le reste est bien frivole. » « Et dans une autre lettre : « Le plus grand déplaisir qui a puisse m'arriver au monde, c'est s'il me revenait que « vous êtes un indévot et que Dieu vous est devenu indiffé- « rent. »

Par les mêmes motifs qui inspiraient à l'illustre magisgistrat et au grand poète les conseils qu'on vient de lire, et par des raisons peut-être plus graves encore, nous croyons souverainement utile de faire faire aux jeunes gens, surtout à l'époque où nous sommes, dans des conférences religieuses élevées et solides, une étude approfondie sur les preuves de la religion, sur la règle de foi, sur l'autorité de l'Église. Leur foi en a besoin, pour résister aux attaques dont elle sera infailliblement l'objet dans le milieu où ils se trouveront jetés à leur sortie du collège. Aujourd'hui, avec le vent d'impiété qui souffle, et les erreurs anti philosophiques et anti religieuses qui renaissent, et obscurcissent de la poussière de leurs sophismes toute l'atmosphère que respire la jeunesse, il est indispensable de fortifier, d'affermir invinciblement sur ses bases la foi des jeunes gens. Et c'est le résultat qu'on peut attendre de conférences religieuses bien faites, et où d'avance les vains arguments do l'incrédulité seraient ruinés. En même temps, préservés par le travail et par l'abri de leur studieuse retraite, les jeunes gens s'affermiraient dans la pratique de la vertu, h. É., il. 26

dans l'innocence des mœurs, dans les habitudes de la vie chrétienne; encourageant d'ailleurs par leur exemple leurs jeunes condisciples, et recevant d'eux, à leur tour, les douces impressions d'une piété plus simple et plus naïve, souvenir de leurs premières années et des joies pares de leur enfance.

Et de la sorte cette étude de la religion, non-seulement projelterait ses lumières sur toutes les autres études, dont elle est, comme le disait si bien d'Aguesseau, le fondement, le motif et la règle; mais encore elle seconderait, par son influence sur la vie grave et appliquée du jeune homme, sur la constance de son travail, sur la paix et la tranquillité de son imagination et de son cœur.

C'est ainsi que, par son enseignement et par son action, la religion viendrait en aide au travail pour obtenir un des résultats les plus sérieux de ces années d'études supérieures, celui dont l'utilité se prolongera le plus dans l'avenir : elle aiderait à donner au jeune homme des habitudes d'esprit, de caractère et de conduite. Dans noire pensée, en effet, — et nous osons inviter les pères de famille à réfléchir particulièrement sur ce point, — ces cours supérieurs devraient avoir surtout pour avantage de créer des habitudes.

Des habitudes! des habitudes sérieuses, c'est ce qui manque le plus aux jeunes gens et à beaucoup d'hommes faits, et ce dont l'absence expose le plus une vie à se perdre dans l'oisiveté ou dans une agitation stérile.

Mais, par une forte éducation, l'habitude du travail, par exemple, devient, au contraire, une seconde nature; c'est bien plus qu'une passion, c'est un profond besoin. On aurait bien plus de peine, il en coûterait bien plus de ne pas travailler que de travailler. Ne rien faire serait un sopplice.

Le point capital dans ces cours supérieurs serait donc,

en dirigeant le jeune homme, en lui traçant sa tâche, en réglant l'emploi de ses heures, de chercher à lui donner des habitudes : l'habitude de gouverner son esprit, l'habitude de travailler par lui-môme, l'habitude de bien choisir son travail, et de ne pas travailler en l'air et en vain; l'habitude de lire avec fruit, et non pas seulement pour se distraire, c'est-à dire avec ordre, avec suite, avec réflexion, la plume ou le crayon à la main, et non pas au hasard, en courant, à peu près, à moitié; l'habitude de composer d'une manière large et rapide, de parler avec la facilité que donnent pour l'improvisation les procédés généraux enseignés par la Rhétorique, mais qu'on ne saisit bien qu'après la Philosophie, et que les jeunes gens dans ces cours trouveraient fréquemment l'occasion d'appliquer dans les discussions philosophiques, historiques et littéraires, que, sou& les yeux et sous la direction de leurs maîtres, ils auraient souvent entre eux.

Tels pourraient être ces cours supérieurs; tels les avantages que nous osons en promettre.

Comment les organiser?

Ici, nous nous bornerons à donner simplement quelques détails sur I'organisation que nous avons cru devoir adopter nous-mêmes pour ces cours; sur la règle à laquelle sont soumis les jeunes gens qui les suivent; sur les conditions d'existence qui leur sont faites dans notre maison.

Nous ne nous sommes pas dissimulé que ce que nouscherchions à instituer n'est pas organisé, n'existe pas. Il y a bien, à Paris et dans quelques villes de province, des cours publics; mais, outre que les jeunes gens qui les fréquentent sont presque toujours trop livrés à eux-mêmes, les savants professeurs qui font ces cours sont les premiers à reconnaître que la plupart des auditeurs y viennent chercher une

récréation, une distraction, plutôt que des études. Y assiste qui veut, quand il lui plaît, etc.

Pour nous, nous avons voulu organiser des cours suivis, qui imposassent un travail réel et laissassent des résultats durables : c'est pourquoi nos jeunes gens, non-seulement doivent écouter attentivement, mais encore prendre des notes, les rédiger avec soin; et leurs rédactions, toujours revues et corrigées par MM. les professeurs, sont lues, quelquefois publiquement, dans des séances académiques, en présence d'un auditoire choisi.

Voilà pourquoi aussi ne sont admis dans ces cours que des jeunes gens d'élite, qui, après avoir terminé définitivement leurs Humanités, sont délivrés des soucis du baccalauréat ès lettres; des élèves appliqués, dont les études antérieures permettent d'espérer de nouveaux et plus glorieux progrès.

D'ailleurs, ces études et ces travaux deviennent plus faciles et plus agréables à nos élèves par les conditions matérielles et extérieures où ils se trouvent placés.

Sans doute, ils restent soumis à la règle commune, mais seulement dans les prescriptions qui sont la condition essentielle de l'ordre et du travail.

La règle leur désigne les heures destinées à l'étude, à l'enseignement, à la récréation, à l'accomplissement des devoirs religieux; elle leur indique les dispositions nécessaires au bon emploi de la journée; mais elle laisse aui élèves du cours supérieur assez de latitude pour qu'ils puissent porter sur tel ou tel point de leurs études une plus grande partie de leur temps et de leurs efforts, d'après leurs goûts légitimes et les conseils de leurs professeurs.

Nous laissons ainsi un champ suffisant à la spontanéité; et ce nous est un moyen de connaître sûrement et de diriger amicalement nos élèves, à un moment si décisif pour leur

avenir, alors qu'il importe le plus que les aptitudes se révèlent, que les goûts se prononcent, que les résolutions définitives se prennent.

Nous n'obligeons pas nos élèves à recevoir la licence elle doctorat ès lettres; mais ceux d'entre eux qui voudraient couronner leurs études littéraires par l'obtention de ces grades honorables, peuvent diriger d'une manière plus spéciale leurs travaux dans ce sens. Les cours leur offrent, à cet égard, les facilités désirables. De môme, si des jeunes gens n'avaient pas pris le baccalauréat ès sciences, notre enseignement les y préparerait.

Nos cours supérieurs sont organisés pour trois ans, mais de telle sorte cependant que ceux qui ne pourraient y consacrer qu'un an, auront vu à fond les matières qui auront fait, pendant cette année, l'objet des cours. Rien n'aura été superficiel, et ce qu'ils auront vu sera complet en soi.

En dehors des heures de la récréation, nos élèves des cours supérieurs sont astreints à la grande loi du silence, indispensable à la réalité, au sérieux, à la dignité de leur travail. — Seulement, au lieu de la salle commune d'étude et du dortoir, chacun d'eux a sa chambre à part, chambre à feu, avec vue sur la campagne, et où il peut travailler dans le recueillement et la paix.

Au réfectoire, ils sont à la table de M. le Supérieur, comme les maîtres et les anciens amis de la maison.

Pendant les heures d'étude ou de récréation, l'autorisation d'aller chercher, sous les ombrages de nos jardins et dans notre parc, le repos et l'inspiration, peut leur être accordée par M. le Supérieur.

Ils doivent d'ailleurs, cela va sans dire, assister, dans la salle des exercices, et à la chapelle, aux exercices généraux qui réunissent tous les élèves de la maison, pour prier et entendre la parole de Dieu, ou les conseils de M. le Supérieur.

Partout ils se trouvent plus rapprochés de leurs maîtres, qui sont heureux de les admettre plus souvent dans leur société, à leurs promenades, etc. Ce rapprochement a pour but de donner à l'esprit et au caractère de nos élèves cette tenue qu'il faut nécessairement garder dans la compagnie d'hommes sérieux et occupés, et de substituer à ces conversations frivoles de chevaux, de chiens de chasse, etc., unique cercle où se meut la pensée de tant de jeunes gens, des entretiens polis, agréables, et fructueux.

La surveillance et la direction des lectures ont toute notre sollicitude : en écartant d'eux tout livre dangereux ou simplement frivole et inutile, nous voulons surtout leur apprendre à lire sans danger et avec fruit, de manière à développeriez eux le savoir en môme temps que le discerneroenl. Une bibliothèque spéciale, composée pour les cours supérieurs, et qui pourra être le modèle de la bibliothèque d'un jeune homme dans le monde, est mise à leur disposition.

Nous ne refusons même pas de placer sous leurs yeux les publications récentes, les revues littéraires ou scientifiques, qui peuvent, sans péril, les tenir au courant du mouvement intellectuel de notre époque.

Nous maintenons autour d'eux cette sorte de clôture morale, qui ne permet pas de recevoir toutes les visites indistinctement, à toute heure, et par là même délivre des prétendus amis, des gens désœuvrés et importuns, qui ne savent ni employer leur temps, ni respecter celui des autres.

Mais plus souvent que par le passé, une fois par semaine, ils ont une sortie de règle, et peuvent aller se délasser de leurs travaux au foyer domestique, et s'y retremper dans les conseils, les inspirations et les affections de la famille.

Telles sont les conditions matérielles et morales dans les-

quelles nous plaçons nos élèves des cours supérieurs pour les conduire au double but que nous nous proposons : à savoir, d'une part, développer, achever, par un enseignement élevé et un travail sérieux, tout ce qui, dans l'éducation première, est resté incomplet, et surtout, par une instruction religieuse plus forte, affermir en eux la conscience et la pratique des devoirs religieux ; d'autre part, par une discipline plus large, par l'allégement convenable de la règle commune, par une plus grande liberté d'action, ménager le passage du collège à la vie du monde, et ne pas jeter le jeune homme, brusquement et sans transition, des habitudes d'une éducation très-surveillée, au milieu des hasards d'une indépendance complète : en un mot, lui apprendre à faire déjà ce ce qu'il fera toujours, c'est-à-dire vivre par luimôme, se gouverner parmi ses semblables, et arriver ainsi, sans éblouissement et sans surprise, dans la société qui le réclame, y prendre sa place, et la garder avec honneur.

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