‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 66 sur 80 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lecture et déclamation.

J'ai dit que la lecture et l'art de la déclamation doivent moins être enseignés dans des cours spéciaux et par des maîtres particuliers, que généralement dans toutes les classes et par tous les professeurs.

Le moment est venu d'entrer brièvement sur ce point dans quelques explications et détails nécessaires.

Et d'abord, il faudrait bien se garder de croire que la manière de lire soit indifférente à la manière d'entendre les les choses et de les sentir. Il évident, au contraire, que les nuances et les inflexions variées de la voix révèlent ce qu'il y a de plus délicat et de plus profond dans la pensée et dans le sentiment. Voilà pourquoi non-seulement celui qui lit bien charme l'oreille; mais il fait goûter à l'esprit les belles choses; il relève les médiocres; il aide â sentir jusqu'aux moindres délicatesses du style; il donne à tout de l'intérêt et de la vie.

Cet art est cependant fort ignon*. On a dit, et avec

raison, que rien n'est plus rare que de trouver un homme qui sache lire. Je me souviens encore de mon étonnement, lorsque, dans ma petite enfance, arrivant à Paris et sachant lire, je le croyais du moins, j'entendais dire qu'il n'y avait à Paris qu'un seul homme qui sût lire, l'abbé Delille.

Ce talent, en effet, élevé à sa perfection, suppose une réunion de qualités naturelles qu'il n'est pas donné à tous de posséder, et déplus une culture intelligente et assidue.

11 serait cependant facile à la plupart de ceux qui reçoivent une éducation littéraire d'acquérir ce talent dans un degré convenable, et d'apprendre à lire de manière à intéresser l'esprit et à charmer l'oreille. Et toutefois il est bien certain que la plupart des écoliers n'ont pas môme le soupçon de cet art; et la raison en est qu'on ne trouve presque pas un professeur qui s'attache à cultiver dans ses élèves la flexibilité de la voix, la justesse de l'oreille, l'application d'esprit et la délicatesse d'observation nécessaires pour bien lire.

Aussi, qu'y a-t-il de plus commun et de plus fatigant que ce ton faux, cet accent monotone, cette voix basse et timide, ou bien criarde et impétueuse, cet air embarrassé ou impudent, ces hésitations perpétuelles ou cette précipitation inintelligible, qui rendent si désagréables la lecture et la récitation des écoliers? Nul repos aux points, aux virgules; point de nuances, nul accent ; souvent ce n'est pas un langage humain; on n'a recueilli que des sons inarticulés et barbares1. Où trouve-t-on, môme en rhétorique des élèves qui sachent lire ou réciter d'un ton simple, vrai, ferme, distinct et naturel, qui parviennent à s'exprimer avec cette

1 « On ne sait, dit un inspecteur de l'Université, ce qui doit étonner le plus, ou de la sauvagerie d'une telle prononciation, ou du sang-froid avec lequel le maître écoute, sans sourciller, tout ce parler bizarre, et, après, passe tranquillement a l'explication des auteurs. »

aisance, avec cette netteté, avec cette assurance modeste, qui sont d'un plus fréquent et plus utile emploi que l'éloquence, ou plutôt qui sont l'éloquence môme? Rien n'est plus rare. Et cependant, quoi de plus nécessaire dans un temps où chaque citoyen peut être appelé à discuter en public les plus graves affaires?

Pour moi, je n'hésite pas à regarder cet art de la lecture, et les soins réguliers qu'il exige, comme un complément indispensable, comme une partie intégrante de l'enseignement classiaue.

Je dirai même que, par le choix intelligent des morceaux sur lesquels on exercera les enfants et les jeunes gens, cet exercice peut devenir une trés-utile leçon de littérature.

C'était aussi la pensée de Quinlilien, et dans son grand traité de l'institution de l'orateur, il n'a pas dédaigné de placer un chapitre : De lectione; il y indique tous les détails et les conditions d'une bonne lecture, « où il faut reprendre « haleine et s'arrêter; en quel endroit il faut partager le « vers; quand et comment il faut faire sentir où le sens a commence et où il finit ; quel ton on doit donner à chaque « chose; quand on doit élever ou baisser la voix; ce qu'il « faut lire vite uu lentement, avec véhémence ou avec dou- « ceur. Je n'ai, dit-il, qu'une chose à recommander à cet « égard : pour bien faire tout cela, qu'ils entendent ce « qu'ils lisent. Mais qu'on les accoutume surtout à lire « d'une voix mâle, qui ait une certaine gravité mêlée de « douceur. Qu'ils sachent bien que les vers se lisent autre- « ment que la prose. Les vers sont une sorte de musique, « et les poètes nous apprennent eux-mêmes qu'ils chantent: « mais aussi ne faut-il pas prendre un ton languissant ni « efféminé, comme si Ton chantait une chanson. C'est un « défaut où tombent bien des gens, ce qui donna occasion « à ce mot de César, lorsqu'il était encore dans sa première

« jeunesse :5e vous prétendez chanter, disait-il à quelqu'un « vous chantez mal; et si vous prétendez lire, vous chan-

Je ne suis pas surpris que Rollin ait cru devoir insister aussi sur ce point dans son grand traité des études:

« Je dois encore avertir les maîtres chargés de donner « aux enfants les premières instructions, d'être fort atten- « tifs à leur faire prendre un ton naturel en lisant, en « expliquant, et en récitant leurs leçons. J'appelle un « ton naturel celui dont on se sert ordinairement dans « la conversation, en parlant à un ami, en faisant un « récit; et il serait pour lors ridicule de crier à pleine « tête, comme il est assez ordinaire aux enfants de le « faire. Je sais par expérience combien il en coûle dans « la suite pour les corriger de ce défaut, dont ils con- « servent toujours quelque chose dans leur prononciation. »

Mais quand et comment seront institués ces cours de lecture?— D'une façon très-simple, et comme Rollin vient de nous indiquer.

Je l'ai dit : le meilleur, ou plutôt le seul bon cours de lecture et de récitation, c'est la classe elle-même : chaque professeur en est le seul véritable maître.

Les cours de lecture, faits en dehors des classes, ont toutes sortes d'inconvénients: ils réunissent à la fois un trop grand nombre d'élèves qui, par là même, ne peuvent être exercés que très-rarement; par là même aussi il est difficile qu'ils

1 Superest lectio, in qua puer ut sciât, ubi $uspcndere spiritum debeat, quo loco versum distinguere, ubi claudatur sensus, unde incipiat, quando attolenda tel summittenda sit vox, quid quo flexu, quid lentius, celerius, concitatius, lenitis dicendum, demonstrari, nisi in opère ipso non potest. Unum est igitur, quod in hac parte prœcipiam, ut omnia ista facere postil, iNTELLiGAT.Stf autem in primis lectio virilis, et cum suavitate quadam gravis; et non quidem prosœ similis, quia carmen est, et se poetœ cancre testantur non tamen in canticum dis&oluta, nec plasmate [ut nune a plerisque fit) effeminata; de quo génère optime C. Cœsarem prœtextatum adhuc accipimus dixisse : Si cantas, maie cantas; si legis, cantas.

soienl dirigés avec le soin nécessaire pour obtenir un succès vrai et général ; de plus, ces cours, nécessairement si nombreux, sont exposés à une grande dissipation et risquent souvent de dégénérer en un délassement fort irrégulier. Enfin, ils ont l'inconvénient de porter les professeurs à négliger le soin de la lecture et de la récitation dans la classe, ne leur laissant plus de responsabilité personnelle à cet égard. Et cependant, c'est dans la classe, c'est avec cette unique et constante responsabilité du professeur, que la lecture et la récitation peuvent être cultivées avec suite et profit. N'est-il pas manifeste que ce qu'il y a de plus efficace pour cet enseignement, c'est ce qui se peut faire chaque jour et à chaque heure?

Du reste, j'affirme pour l'avoir vu, que, simplement par la lecture des devoirs et par la récitation des leçons, un professeur intelligent et attentif formera, et sans peine, s'il le veut, ses élèves à bien lire et à bien réciter.

La méthode à suivre par chaque professeur est très-simple. Dès les premières classes, il doit combattre assidûment tous les vices de prononciation, si nombreux chez les enfants, chez ceux surtout qui ont été élevés à la campagne, ou qui arrivent de certaines provinces.

On ne doit jamais souffrir aucune liaison fautive ; il faut faire observer toutes celles qui sont indiquées par l'orthographe usuelle ou grammaticale des mots. Il faut aussi dès lors empêcher toute précipitation, interdire le ton chanté ou monotone, et la cantilène écolière. Mais ce qu'on doit leur apprendre surtout, c'est à bien articuler tous les mots, îi lire posément, s'arrêter à propos, mettre un intervalle convenable entre les phrases d'après les signes de la ponctuation ; en résumé, dès 1 ts, il faut qu'ils lisent et récitent avec une véritable intelligence, et de manière à faire parfaitement comprendre à toux qui les écoutent le sens de ce qu'ils ont à dire.

Lorsque les enfants ont été bien formés à toutes les règles et à toutes les habitudes d'une lecture soutenue, c'est le moment de les exercer à donner à leur lecture le ton que réclame ce qu'ils ont à lire. Les qualités d'une lecture intelligente et bien sentie, accompagnée de toutes les inflexions qui expriment les diverses nuances de la pensée, doivent surtout apparaître dans la récitation des fables, des discours, des dialogues, des narrations historiques, et en général des morceaux littéraires que les élèves apprennent comme exercice et ornement de la mémoire. Le professeur exigera que ces sortes de leçons soient récitées toujours, et par tous, avec le ton qui convient à chaque morceau ; on peut même les faire réciter quelquefois avec un certain geste. Cet exercice bien fait peut être pour toute la classe un délassement très-utile et très-agréable.

C/est là qu'on leur apprendra à varier leur ton, leurs inflexions, selon que le morceau qu'ils lisent ou récitent exige un accent passionné, triste ou véhément ; on leur apprendra à passer rapidement et naturellement d'un ton à l'autre, ou à soutenir leur accent d'une manière continue ; on leur dira comment on élève un peu la voix pour indiquer un sens suspendu, comment on la baisse légèrement pour indiquer que le sens est achevé : en un mot, on leur donnera les règles et surtout la pratique de tous les genres de lecture.

On ne devra pas cependant entreprendre de leur faire lire des morceaux d une éloquence trop émue, parce que ce serait les exercer à une déclamation au-dessus de leurs forces, et courir le risque de leur faire prendre un ton déclamatoire. Toutefois, en rhétorique et en philosophie, quelques exemples de belle et grande déclamation sont nécessaires, et peuvent enthousiasmer utilement la classe.

Dans ces classes élevées, certaines lectures plus difficiles doivent être toujours bien préparées à l'avance ; il n'est pas raisonnable d'espérer que ces jeunes gens, pris à l'impro-

viste, liront, comme il faut, les morceaux qui demandent le plus de souplesse et de variété, ou un sentiment profond, ou une expression très-vive et très-animée.

Il faut, du reste, que les morceaux récités soient sus imperturbablement, sans une hésitation.

Il est bon quelquefois de laisser lire ou réciter un morceau entier sans reprendre l'élève : on peut ensuite lui faire .recommencer cette lecture ou cette récitation, et on corrige alors ses défauts à chaque mot, à chaque phrase défectueuse. On peut quelquefois aussi le faire reprendre par quelqu'un de ses auditeurs, opposer un enfant qui lit bien à un autre qui lit mal ; on peut même quelquefois appeler un enfant qui lit très-mal : les rires qu'il excite le forcent à se corriger et ont aussi l'avantage d'ôter à cet exercice sa monotonie.

Du reste, afin d'encourager les élèves à cultiver ce talent si nécessaire, il est essentiel qu'il y ait souvent sur ce point, dans les notes du samedi et dans les notes des examens trimestriels, des observations écrites qui constatent les progrès des élèves de toutes les classes.

Outre les examens, et dans le cours ordinaire de la classe, il est bon de faire apprendre de temps à autrii par les élèves quelques morceaux plus intéressants, et de les exercer avec un soin tout particulier à les réciter. Ces morceaux devront être peu nombreux, appris par tous ou seulement par quelques-uns, selon que le professeur le jugera plus utile, et ils serviront de matière à des exercices publics et plus solennels, où paraîtront les élèves de chaque classe qui sauront le mieux réciter.

J'attache, pour ma part, une sérieuse importance à ces exercices publics, pourvu qu'ils soient rares et solennels, et j'estime qu'il importe de les rehausser et de les mettre en grand honneur dans une maison.

Selon moi, ces exercices se devraient faire de mois en

mois, entre les examens, et devant toute la maison réunie, le soir du congé, par exemple, de six heures et demie à sept heures et demie ; et il serait désirable que chaque classe présentât des élèves à chacun de ces exercices.

C'est également dans les classes et sous la direction de MM. les professeurs que se préparent les morceaux de récitation destinés aux grandes séances de l'Académie. Ces séances sont d'ailleurs précédées, pour les élèves qui doivent y lire ou y réciter quelque morceau, d'exercices préparatoires faits sous la direction de M. le directeur de l'Académie.

Tel est l'ensemble des moyens qui nous semblent propres à cultiver chez tous les élèves une méthode de lire et de réciter irréprochable, et à développer chez plusieurs le germe des talents que demandera d'eux plus tard la prédication, et les diverses branches de l'art oratoire.

Mais pour tout cela, je le répète, le maître essentiel, c'est le professeur, et l'exercice capital, c'est la classe de chaque jour.

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