AVANTAGES DES ÉMULES DANS L'ÉDOCATION
SlQuelle différence entre l'enfant, le jeune homme, qui reçoit une éducation solitaire, et celui qui a des compagnons et des émules !
Celui-ci, si le noble sentiment de l'émulation lui a été inspiré, soudain quelle flamme dans son âme, et quel courage dans ses travaux !
L'effort solitaire tend toujours à se ralentir, à s'éteindre : les émules tiennent toujours en haleine, et excitent sans cesse l'ardeur.
ch. v. — l'émulation.
* Courir, non-seulement pour arriver, mais pour arriver le premier, avant celui qui court à vos côtés, quelle excitation puissante !
Pourquoi, un jour de bataille, un soldat n'est-il plus le môme pour ainsi dire, et au tressaillement généreux qui ranime, se sent-il comme transformé? Les accents de la trompette, l'éclat des armes, la voix des chefs, la présence de l'ennemi, et, quand la lutte a commencé, l'entraînement du combat, l'élan guerrier, tout le transporte et l'élève audessus de lui-même.
De même, dans l'éducation, quand l'éducation est fondée sur l'émulation, un jeune homme, qui veut vaincre dans les luttes de la science ou de la vertu, n'est pas animé seulement de sa propre ardeur, mais de celle aussi de ses émules ; il se fait des uns aux autres une inspiration d'enthousiasme, noblement contagieuse, qui double leur courage et leur force.
L'étude alors devient comme un champ d'honneur ; les palmes y fleurissent ; l'honneur décide tout.
L'honneur du succès, comme la tristesse de la défaite, animent également.
Les concurrents pressent, aiguillonnent la noble ardeur.
Et n'est-ce pas cette ardeur pour le bien et pour toute vertu, que saint Paul voulait exciter dans l'âme des premiers fidèles, quand il les animait par le spectacle des jeux olympiques et l'exemple des athlètes, et leur disait : Sic currite, ut comprekendatis !
C'est ainsi que les modèles, les émules incitent à s'élever plus haut, plus haut encore, à monter, à courir, à ne s'arrêter jamais : ils donnent des ailes à l'âme.
Et en même temps qu'ils ajoutent à l'ardeur, au courage, ils ajoutent à l'honneur du succès par le mérite de la difficulté vaincue.
Mérite proportionné au nombre même et à la force des concurrents :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
a dit le poète : mais la gloire grandit avec les périls.
Ils sont là, tous, sur leur lâche, sur leur travail, sur la composition qui décidera leur défaite ou leur victoire, animés, palpitants, la flamme au cœur :
Exullantiaque haurit
Corda pavor pulsans...
Sous le coup de cette noble émotion, la source vive jaillit de leur intelligence, de leur cœur, de leur âme.
Voilà la puissance de l'émulation et l'avantage des luttes entre émules.
Et qu'on ne dise pas que c'est là substituer l'amour du succès à l'amour du bien. Non, qu'on veuille bien le remarquer, l'honneur ne remplace pas la conscience, pas plus qu'il ne la contredit : il la soutient.
La conscience seule, l'austère amour du devoir, sans doute, c'est aussi un aiguillon, et le premier de tous ; c'est la racine de l'émulation, car l'émulation dont nous parlons ici est l'émulation pour le bien ; les combats des émules que nous glorifions sont des combats pour la science et la vertu. §
Mais la conscience seule, l'austère amour du devoir, ne suffisent pas toujours, dans la jeunesse surtout, à nous exciter et à nous soutenir. Et cela est si vrai, que Dieu lui-même y a joint, comme un supplément inappréciable à la conscience, et comme une excitation puissante de plus, la récompense. Et c'est pourquoi saint Augustin ne craint pas de donner aussi ce mobile à la vertu, sans pour cela la rabaisser jusqu'à un calcul. Si labor terret, merces invitet.
Et ces principes, si ou y regarde de près, ont encore de secrètes et merveilleuses harmonies avec notre nature, telle
CH. V. — L'ÉMULATION
que Dieu l'a faite : faible, sensible, et généreuse. Car, au fond, la vertu et sa gloire, le mérite et sa récompense, sont choses inséparables ; et c'est une philosophie à courte vue que celle qui n'en voit pas la nécessaire harmonie ; et c'est une éducation mutilée que celle qui les sépare, au lieu de les élever et de les appuyer l'une sur l'autre.
A un autre point de vue, quoi de plus vulgaire en éducation que cette maxime : Longum iter per prœcepta ; brève et efficax per exempta ?
Ou comme disait le poète :
Segnius irritant animos demissa per aurenij Quam quœ sunt oculis subjecta fidelibus...
Or, l'émulation fait cela : au précepte elle joint le modèle ; à l'idée abstraite du devoir entrevu, elle joint l'exemple du devoir pratiqué ; elle anime par le modèle, elle excite par les émules.
Et c'est pourquoi, en toute éducation, il faut les deux choses: les préceptes et les modèles ; l'éducation intellectuelle, l'éducation morale, l'éducation religieuse, ne se font pas autrement.
Dans l'éducation intellectuelle, les modèles sont la parole écrite ou vivante des hommes de génie, où le vrai, le beau et le bien éclatent plus encore que dans les livres didactiques. La plus nécessaire et la plus féconde des études, c'est l'étude de ces modèles.
Dans l'éducation morale, les modèles sont les hommes de vertu et de caractère. Quelle puissance d'excitation et d'encouragement n'offrent pas leurs exemples ? et quelle éducation pourrait ne pas les proposer à l'imitation de la jeunesse ? Quelle dissertation ihorale égale la voix éloquente de leur vie et de leur gloire?
Dans l'éducation religieuse, les modèles, ce sont, avec Jésus-Christ, divin modèle, les saints qui sont les héros du
christianisme. A quelle âme généreuse encore les exemples de Jésus-Christ et des saints ne sont-ils pas une suprême exhortation ?
Qu'on y réfléchisse bien, qu'on aille au fond des choses, et on verra que les modèles dominent les préceptes écrits ;que les préceptes eux-mêmes sont conçus dans la pensée, dans l'idée même des modèles ; que par conséquent, si j'ose le dire, le modèle est supérieur au précepte : de là vient qu'au modèle est réservé l'honneur de provoquer plus puissamment l'action, l'effort de l'intelligence et de la volonté.
Et l'émulation, qu'on veuille bien encore le remarquer, ne se borne pas à une imitation pour ainsi dire extérieure, à une pure reproduction ; sa fécondité est plus grande. Dans son amour, dans son enthousiasme pour son modèle, elle s'attache à l'égaler, et, s'il se peut, à le surpasser.
Et souvent elle y réussit : les âmes s'enflamment au contact des âmes, et le talent appelle le talent, le génie suscite le génie.
C'est ainsi que l'imitation elle-même, par l'émulation,
Aimons donc ce sentiment généreux, qui fait faire pour ainsi dire des prodiges, quand on sait l'inspirer aux jeunes gens.
11 anime et élève tout dans une maison ;
Il met un noble enthousiasme au fond des cœurs;
Il fait aimer le travail; on ne travaille plus uniquement parce que la règle impose le travail, mais parce qu'il est beau de travailler : on travaille pour vaincre, pour l'emporter, pour s'honorer par quelque chose de grand, de glorieux, par le mérite d'un généreux effort;
Il introduit un bon esprit, l'ardeur générale dans une maison ; au commencement d'une année, il fait tout oublier : divertissements, vacances, regrets de la famille absente;
Il fait aimer les maîtres, qui ne sont plus seulement les
CH. V. — L'ÉMULATION
précepteurs du travail, qui sont les chefs du combat, de la victoire;
C'est Témulation enfin qui inspire les bonnes, les généreuses, les meilleures amitiés de collège. Les vrais émules ne se jalousent pas, ils s'estiment ; l'émulation purifie et délivre de petits sentiments; c'est une flamme pure, noble, vive, active ; on aime les vainqueurs, on les cite, on les estime; les plus jeunes eux-mêmes sont animés, transportés ; les plus faibles s'intéressent, s'animent, applaudissent au succès, partagent la gloire. Qui, dans un collège, ne les a pas entendus dire dans leur langue : « Un tel aura un prix t au grand Concours. Oh ! fameux! embrassons-le î »
Oui, comme le disait Quintilien, donnez-moi un enfant, mihi detur Me puer, que l'éloge anime, que l'honneur enflamme, que la défaite fasse pleurer, qui victus fleat.
Voilà celui que l'émulation aiguillonne, voilà celui que le reproche relève, et que la gloire transporte. Voilà celui avec lequel je ferai de grandes choses. Je ne crains pas que l'engourdissement et la paresse envahissent jamais une telle nature.
IL FAUT ENTBETÉNin ET GOUVERNER l/ÉMCLATION
Que les maîtres donc mettent tous leurs soins à entretenir dans une maison d'éducation cette généreuse activité, tout en veillant avec une sollicitude attentive à en prévenir les écarts et les excès.
Que les encouragements, les récompenses, les honneurs, les distinctions, les stimulants de toute espèce soient organisés et combinés, dans le système général des études et de la discipline, de telle sorte que pas un enfant, s'il est possible, n'échappe à l'influence salutaire de ce fécond moyen d'action.
Et qu'on encourage, qu'on récompense, qu'on relève à leurs propres yeux, aux yeux de leurs maîtres et de leurs condisciples, non-seulement les efforts heureux, les succès, mais tous les efforts réels, toute bonne volonté sincère, quand même le succès l'aurait trahie.
Ceci est de la plus rigoureuse justice, j'allais dire de la plus haute moralité, comme de la plus absolue nécessité.
L'émulation doit être un moyen d'éducation générale, agissant non sur un petit nombre de privilégiés, mais sur une maison tout entière, sur les élèves faibles non moins que sur les élèves forts.
C'est l'effort, c'est le travail, c'est la bonne volonté qu'il faut encourager, récompenser, et pas seulement le talent: ce principe est fondamental.
Trop souvent on s'attache aux élèves brillants, et on néglige les élèves laborieux. Rien n'est plus injuste, et plus maladroit, et plus funeste. C'est la ruine de l'émulation générale.
La bonne volonté, la bonne conduite, l'application soutenue, sont des titres aux élèves et aux récompenses. Quand un élève n'a pas réussi, s'il n'est pas tenu compte de son travail, on le décourage, on le désespère; tandis que, si ses efforts, même malheureux, sont récompensés, il est animé, il reprend courage ; il travaille, il travaille encore, et finit par réussir.
Et alors l'émulation c'est, pour tous, l'ardeur, c'est la flamme, c'est la vie ; mais là où l'émulation n'est pas, c'est l'engourdissement ou la dure contrainte ; c'est l'ennui, et tout ce que l'ennui traîne h sa suite. L'émulation, c'est la joie, c'est le cœur dilaté, l'âme au large, la maison aimée des enfants ; les maîtres satisfaits des élèves, les enfants contents des maîtres et d'eux-mêmes ; une face heureuse de toutes choses : c'est, en un mot, une maison où tout va bien.
ch. v. — l'émulation. 533
Mais l'émulation ne doit pas être seulement animée et soutenue ; les maîtres ont ici un devoir plus grave et plus délicat : ils doivent la gouverner, la préserver de ses périls, la maintenir dans sa pureté et dans son élévation, afin qu'elle soit toujours elle-même, c'est-à-dire, l'amour du bien, la lutte pour le bien; il ne faut pas qu'elle dégénère jamais en orgueil ou en envie; mais que les émules restent toujours les émules, c'est-à-dire des compagnons et des amis, et ne deviennent jamais des ennemis.
Qu'on le comprenne donc bien, l'émulation, et c'est là ce qui en fait un noble et grand moyen d'éducation, l'émulation est directement l'amour du bien : elle procède de ce sentiment que Dieu lui-même a mis au plus profond de notre âme, de ce noble désir de nous améliorer, de nous élever, de nous ennoblir, de nous défendre contre tout ce qui abaisse et déshonore.
En ce sens, l'amour de soi-même, loin d'être un vice, est une vertu. Ce n'est pas l'orgueil ni l'envie : c'est l'amour du bien.
Aussi, chose étonnante, ce sont les esprits les meilleurs, les plus grands, les plus simples, les plus oublieux d'euxmêmes, les plus généreux, les moins préoccupés des considérations personnelles, qui se livrent à l'émulation avec le plus d'ardeur.
Voilà pourquoi elle est si facile à éveiller dans la jeunesse, âge de simplicité, de candeur, de franchise, qui s'oublie facilement lui-môme, qui connaît peu les préoccupations personnelles, les susceptibilités égoïstes, et où les sentiments sont encore dans leur fraîcheur primitive, dans leur élan le plus pur, dans leur générosité la plus sincère.
Plus tard, on a plus de retour sur soi, plus de calculs, plus d'arrière-pensées, on craint plus de se commettre et de se compromettre.
Mais l'enfant et le jeune homme se livrent tout entiers à
l'émulation ; et l'émulation remue en eux tous les meilleurs sentiments.
L'amour de soi-même n'est pas une mauvaise racine, mais c'est une racine viciée, qu'il faut arroser perpétuellement des eaux de la grâce, échauffer du soleil de la justice, et greffer sur l'amour de Dieu.
L'émulation vraie tend d'elle-même à Dieu, puis qu'étant l'amour du bien, elle peut si facilement être rapportée à Dieu, source première de tout bien.
Elle s'allie merveilleusement avec la piété, soit par cette tendance commune h Dieu, soi; par la générosité naturelle à Tune et à l'autre.
Elle exclut l'orgueil et l'envie : elle en diffère essentiellement.
Elle exclut l'orgueil, parce qu'elle a pour objet direct, comme nous le disions, l'amour du vrai, du beau, de l'honnête, et non pas l'amour direct de notre excellence personnelle, aux dépens d'autrui et sans aucun retour à Dieu.
Elle exclut la jalousie, parce qu'elle ne se propose pas de l'emporter sur son émule, précisément pour l'emporter sur lui, mais pour s'élever elle-même à un plus grand bien et à un plus grand mérite.
Au contraire, l'émulation qui vient de l'orgueil cherche le succès, non pour le bien, mais pour le succès lui-même, se repaît de cette fumée, s'exalte au-dessus des autres, jusqu'au mépris ou jusqu'à l'envie, et jusqu'à l'oubli de Dieu.
La vraie émulation noble, franche, loyale, aime ses émules, et applaudit à leur triomphe, tout en pleurant d'être vaincue: et ce sont là les belles larmes dont parle Virgile, lacrymœque decorœ.
Et dans ces nobles rivalités prennent naissance ces amitiés de la jeunesse, ces amitiés de collège, dont je parlais
CH. V. — L'ÉMULâTION.
tout à l'heure, qui sont si durables, et qui laissent de si ineffables souvenirs.
Forsan et hœc olim meminisse juvabit !
L'émulation qui naît de l'orgueil, basse, cupide, envieuse» déteste ses rivaux et souffle au cœur tout le feu mauvais et tous les tristes instincts de l'odieuse jalousie. Si elle pleure, elle, d'être vaincue, c'est de dépit, et si elle tend la main à un rival heureux, ce n'est pas avec le noble épanouissement et le loyal sourire du vrai émule : c'est avec la rage concentrée et la secrète haine d'un ennemi. Elle est mortelle à l'amitié.
Il y a des affinités sans doute, mais des différences profondes entre l'émulation et la jalousie.
La jalousie et l'émulation s'exercent sur le môme objet; mais Tèmulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire. La jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle : elle va même jusqu'à nier la vertu là où elle existe ; ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, lui envie les récompenses.
Quant à l'envie, c'est pis peut être encore que la jalousie : c'est une disposition habituelle de caractère, tandis que la jalousie peut n'être qu'un sentiment passager. On peut être quelquefois jaloux sans être naturellement envieux. L'envie est un sentiment bas, qui ronge et tourmente celui qui en est pénétré.
Ci-gît la sombre Envie, à l'œil timide et louche, Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche.
De même, de profondes différences séparent l'émulation
de la mauvaise rivalité. Les auteurs qui ont étudié de près la synonymie française ont signalé ces différences :
Tandis que l'émulation ne désigne que la concurrence, la rivalité dénote le conflit ;
Il y a émulation, quand on court dans la même carrière ;
Et il y a rivalité, quand les intérêts se combattent.
Deux émules vont ensemble; deux rivaux l'un contre l'autre.
L'émulation exicte, la rivalité irrite;
L'émulation suppose de l'estime pour les concurrents, la rivalité porte la teinte de l'envie ;
L'émulation veut atteindre le prix, la rivalité ne veut atteindre que la supériorité sur son rival ;
L'émulation veut mériter le succès, la rivalité ne se soucie que de l'obtenir;
L'émulation tâche de surpasser son concurrent, la rivalité se propose d'écraser, de faire disparaître son rival ;
L'émule tâche de l'emporter sur son concurrent; le rival supplante le sien, s'il le peut ;
La rivalité ravit la palme que l'émulation remporte ;
L'émulation est une flamme qui échauffe, la rivalité est un feu qui dissout et consume.
Deux nobles coursiers qui s'efforcent de gagner le prix de la vitesse, voilà l'emblème de l'émulation ;
Deux animaux chasseurs qui se disputent une proie, voilà l'emblème de la rivalité.
On comprend, sans que nous insistions davantage, combien il importe et combien il est délicat de veiller sur ces deux directions possibles de l'émulation : l'une par laquelle elle suit sa vraie voie, et déploie dans l'âme du jeune homme toutes les plus heureuses qualités, tous les plus nobles sentiments, et devient aussi, comme je le disais, une haute éducation de l'âme; l'autre par laquelle, s'écartant de son but et tombant de ces hauteurs, elle fait monter à la surface
ch. v. — l'émulation.
de l'âme les odieux instincts et les passions basses, et tout en restant un. mauvais stimulant du travail, devient une corruption de l'éducation.
Je n'entre pas ici dans plus de détails : je ne voulais que bien marquer une dernière fois la nature intime de ce grand et général moyen de l'éducation intellectuelle, morale et religieuse, en démontrer la légitimité, la noblesse, la fécondité, la puissance \ et indiquer dans quelle direction il faut le maintenir et de quels écueils le préserver.
Un tableau, qui trouve naturellement sa place ici, complétera tout ce que je viens de dire, le mettra pour ainsi dire en action sous les yeux, et terminera convenablement ce volume.
Le triomphe de l'émulation, le jour où éclate sa beauté, sa fécondité, toute sa gloire, c'est le jour où tous les travaux qu'elle a inspirés, étant achevés, elle reçoit publiquement sa récompense : c'est le jour qui couronne, dans toute maison d'éducation, toute année classique, le jour solennel de la distribution des prix.
Je ne crains pas de le dire, une distribution solennelle
4 Les moyens d'émulation dont on peut disposer dans une maison d'éducation, sont en effet nombreux et puissants. Nous les recapitulerons ici. Il y a :
1° Les compositions et les places de chaque semaine; l* Les notes hebdomadaires d'étude et de classes, proclamées publiquement ;
3° Les notes de chaque mois pour la* discipline générale ;
4° Les examens trimestriels ;
5° Les examens d'honneur;
6° Les palmes, étoiles, ou croix d'honneur ;
7° L'Académie, pour les hautes classes; l'Athénée, pour la quatrième et la troisième; l'Institut grammatical pour la sixième et la cinquième ;
8° La lutte, les camps dans chaque classe, les concours entre les di- Terses classes ;
9° Les prix. — Telles sont les principaux moyens d'émulation, parmi lesquels on peut choisir.
des prix est un des plus beaux spectacles, des plus nobles que I on puisse contempler, si on a l'âme ouverte à l'intelligence d'une telle fête.
Et pour avoir cette intelligence, il faut remonter, je le dirai encore, au plus hauts principes.
Dieu est le Dieu de gloire, de toute gloire.
11 n'y en a jamais de véritable dans l'homme qui ne vienne de Dieu, qui ne soit comme un rayon de sa propre gloire.
Toutes les fois qu'on loue, qu'on récompense avec justice, ce sont ses dons que Ton honore : c'est à lui qu'on rend hommage, c'est sa glaire qu'on proclame, et en même temps sa bonté, qui a fait de tels dons aux hommes, gui dédit tal ta hominibus.
De là vient cette secrète impression dont on ne se rend pas toujours compte, qu'on ne délinit pas d'une manière précise et certaine, et qui fait toutefois qu'une distribution de prix, quelque profane qu'elle soit d'ailleurs, a quelque chose de religieux pour tous.
C'est plus qu'une simple fête de famille, c'est une solennité plus haute, et dont l'éclat a quelque chose d'aussi auguste que touchant.
Ces enfants sont les créatures de Dieu, c'est lui qui les a faits ce qu'ils sont : ce qu'il y a en eux de pur, de noble, vient de lui; et cette gloire innocente et ingénue du premier âge est un des plus doux reflets de la gloire divine elle-même.
De là vient qu'en ce jour solennel il n'y a pas un père qui n'éprouve, avec une affection plus vive, un respect indéfinissable pour son enfant.
Ces enfants ont une gloire qui les rend chers et sacrés, et qui inspire à leurs parents eux-mêmes une tendre et religieuse admiration.
L'innocence de leur âge, la simplicité et la candeur de
CH. V. — L'ÉMULATION
leur regard, l'ignorance naïve où ils semblent des dons du Seigneur en eux, y ajoutent encore un charme inexpriniable.
Leurs mères elle-mêraes les embrassent avec plus de tendresse et de respect.
Tous ont senti de plus près les dons de Dieu, et Dieu luimême en eux.
Voilà pourquoi, pour présider à ces belles solennités, pour distribuer les couronnes, ce sont toujours les magistrats les plus graves, sacerdoce vénéré de la justice humaine, que Ton choisit, ou les pontifes même du Dieu vivant, les hommes sur le front desquels Dieu a déposé la double couronne du caractère et de la vertu.
Voilà pourquoi les étrangers eux-mêmes s'intéressent et accourent à ces spectacles.
J'oserais presque dire que c'est là une fête de l'humanité : ce sont, du moins, ses intérêts les plus élevés et les plus chers qui font l'objet de cette fête.
C'est le jour où une jeune génération tout entière se lève pour la première fois, et se montre à la société et à la patrie, embellie et ornée des dons de Dieu, et recevant des mains vénérables de la religion les prix de la science et de la sagesse.
C'est le jour où la société reconnaît que Dieu la bénit dans les générations naissantes.
Les mères sentent que leurs entrailles furent heureuses de n'être pas stériles.
Les pères comprennent qu'ils peuvent et doivent s'ennoblir dans leurs fils, selon ces belles expressions des saintes Écritures : Filius sapiens lœtificat patrem.
Il y a là quelquefois une circonstance singulière.
Il se rencontre parfois, dans ces distributions de prix, qu'un enfant, dans sa classe, triomphe de tous ses rivaux et remporte tous les premiers prix.
Son nom retentit sans cesse, on ne voit que lui; il traverse perpétuellement les rangs de la foule pour monter et descendre les degrés.
Pourquoi les indifférents eux-mêmes se réjouissent-ils, s'intéressent-ils à cet enfant?
On semble triompher avec lui.
11 y a de cela une raison profonde.
Il serait plus simple, et plus heureux en apparence, que tous les mérites fussent égaux ; que nul n'écrasât les autres ; que les prix fussent partagés, et que chacun eût le sien; on devrait naturellement avoir des regrets pour les vaincus.
Mais non, l'humanité n'est pas faite de la sorte.
On se réjouit, on s'intéresse à cet enfant : on triomphe avec lui; et on fait bien.
Il excite l'attendrissement, l'admiration, et on n'y peut résister.
Pourquoi, et qu'y a-t-il là?
Dieu, plus présent dans celte riche nature, saisit les âmes.
C'est l'honneur de tous, c'est l'honneur d'une maison, c'est l'honneur des vaincus eux-mêmes.
C'est l'honneur de la vertu, c'est la juste gloire qui apparaît, c'est un rayon plus sensible de la gloire de Dieu même.
Encore une fois, on aime cette image de la gloire : elle ravit les cœurs.
On aime la splendeur du succès. On en veut un qui l'emporte. Il a vaincu, il est couronné : encore une fois, c'est l'honneur de l'humanité, et on l'aime.
Sans doute, il faut qu'il reçoive ces prix sans arrogance et sans hauteur, mais aussi sans humilité déplacée et sans embarras : l'un et l'autre défaut déplairaient également.
11 faut qu'il les reçoive avec une aimable simplicité, avec une modestie gracieuse.
En un mot, il faut qu'il sache porter son mérite et ses
ch. v. — l'émulation.
couronnes aux yeux de lous, et dans le fond de son cœur Jes offrir à Dieu.
Et voilà pourquoi dans les maisons d'éducation chrétienne, après avoir dignement et gracieusement reçu les prix qu'ils ont mérités, les enfants vont déposer leurs couronnes au pied de l'autel, et entonnent tous ensemble le Te Deum d'actions de grâces.
C'est ainsi que les idées généreuses, que les sentiments d'honneur sont l'âme de l'éducation chrétienne : la religion, qui est elle-même la plus haute noblesse de l'âme, les accepte, les purifie, les dirige, et les élève encore.
FIN DU TOME OEUX1LME
ENTAIRES ET ACCESSOIRES