‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 8 sur 80 · L1V. I*. — L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

L1V. I*. — L'HISTOIRE

Je ne fais que raconter là ce qui est arrivé dans certaines maisons d'éducation où renseignement historique, d'envahissement en envahissement, est allé jusqu'à ne plus laisser aux autres branches de l'instruction classique, que la moitié de la place et du temps qui leur était nécessaire. Je n'ai pas besoin d'ajouter que celle innovation a été bientôt la ruine de la haute et solide éducation littéraire.

Pour prévenir ces graves inconvénients, il faut déterminer rigoureusement le temps consacré aux études historiques, et prendre des mesures efficaces, afin que les élèves ne s'y adonnent pas au delà d'une sage mesure; mais cela n'est pas facile, même dans les maisons d'éducation les mieux réglées et où Ton a le plus grand soin de ne permettre aux élèves d'autres livres que ceux qu'on leur a mis entre les mains.

Il y a toujours moyen de faire de l'Histoire une étude en môme temps passionnée et paresseuse, et de lui accorder plus qu'elle ne doit avoir. L'autorité qui dirige ne saurait avoir ici trop de vigilance, et son œil doit élre ouvert presque autant sur le maître que sur les élèves.

Pour entrer dans quelques détails pratiques, je dirai d'abord que le professeur devra se rendre un compte parfaitement exact et rigoureux de la mesure du temps qui peut appartenir à son enseignement, lanten dehors de la classe, que dans la classe même. S'il donne des leçons à apprendre ou un travail de rédaction ou d'analyse à faire, il faut que jamais cette tâche n'excède les heures d'éludé qui peuvent y être consacrées, soit avant, soit après chaque classe d'Histoire. Pour cela, il devra faire recueillir les cahiers ou les copies des élèves après celte étude, les examiner alors, et constater que le lemps convenable y a été bien employé, ni plus, ni moins.

On s'assurera ainsi que l'Histoire n 'empiète pas sur h-s autres branches de l'enseignement classique.

Il ne sera pas moins nécessaire que le professeur d'Histoire se défie de la tendance qu'il pourrait avoir à faire sa classe comme on fait un cours, en parlant presque seul. Son but, dans renseignement historique, doit être avant tout de donner à ses élèves des notions exactes et précises, d'exercer leur mémoire à bien retenir les faits, leur jugement à en bien saisir Tordre et la relation. Pour cela, il est évident qu'il faut les faire travailler eux-mêmes, parler, écrire, rédiger, réciter. Jamais ils ne seront bien en possession de ce qu'ils savent, jamais ils n'en rendront compte à eux-mêmes, ni aux autres, dans un récit clair et facile, si on ne Jes a exercés à raconter, soit de vive voix, soit par écrit; sauf à rectifier s'il en est besoin, le fond ou la forme de leur narration.

Par là, on empêchera l'étude de l'Histoire d'être une étude paresseuse.

Il est une autre tentation à laquelle le professeur devra savoir résister, c'est celle d'élever outre mesure son enseignement, et de prétendre donner à la jeunesse ou à l'enfance même certaines notions qui sont faites pour un autre âge. Il n'est que trop commun aujourd'hui de voir des livres qu'on appelle élémentaires, et qui sont pleins de détails relatifs à Ja vie intérieure des peuples, à leur constitution politique, à leurs lois et à leurs mœurs dans les diverses époques de leur Histoire. Rien de moins sensé, rien de plus stérile qu'un enseignement de ce genre; il n'est bon qu'à dégoûter ceux des élèves qui ont la bonne foi de ne pas aimer ce qu'ils ne comprennent pas, ou à faire de ceux qui veulent avoir l'air de comprendre, des pédants, également pleins d'ignorance et d'orgueil,

Je n'entends pas dire par là qu'il faille refuser aux enfants toutes lumières sur les divers états politiques par lesquels chaque peuple a dû passer dans le cours de son Histoire; qu'il faille leur laisser croire par exemple que les

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institutions et les mœurs de Rome sont les mêmes au temps de Fabricius et au temps de Tibère, et que la cour de Louis IX n'a rien qui la distingue de celle de Louis X1U. Ce que je dis, c'est que cette lumière, telle que la comporte leur intelligence, doit sortir du récit môme des faits dans sa simplicité et sa vérité; c'est qu'il est déraisonnable de prétendre les introduire dans le mécanisme des constitutions et le détail de la vie sociale; c'est que, surtout, il faut bien se garder de demander a leurs esprits un effort qui en dépasse la portée, en voulant qu'ils rapportent les événements aux causes morales qui les ont préparés, et qu'ils dissertent sur la philosophie de l'Ilistoire. Je le répète, tous les essais qu'on a faits en ce genre ont été déplorables : ils ont abouti chez les uns à l'absolu dégoût de l'enseiguement historique, chez les autres à la pédanterie du faux savoir.

Chaque réflexion que je fais, je dirai presque chaque ligne que j'écris, me convainquent davantage de l'importance extrême qu'il y a à entourer l'enseignement de l'Histoire, des précautions les plus sévères, à le contenir dans les limites de la sobriété et de la sagesse les plus mesurées. Par mille endroits, cet enseignement tend à être excessif, et s'il m'était permis d'adresser un conseil à tous nos professeurs d'Histoire, je leur dirais : « Ayez du zèle, Messieurs, mais sachez vous en défier, et n'allez pas trop loin! car votre zèle, malgré toute la droiture de vos intentions, peut devenir de l'emportement, et l'emportement un malheur. »

Il ne le faut pas oublier : les enfants ne sont ni des intelligences étendues, ni des cœurs froids, ni des natures impartiales ; l'éducation chrétienne que je veux toujours supposer qu'ils ont reçue, ne saurait les mettre à l'abri de toutes les influences contraires; ici même, elle peut avoir son danger. L'Histoire n'est que trop féconde en scandales :

trop souvent le spectacle qu'elle offre est celui des grandes erreurs et des grands crimes de l'humanité. Dans les meilleurs temps, aux époques où il y a eu pour les peuples le plus de dignité et de grandeur, les hommes qui occupent la scène de l'Histoire font bien des fautes et montrent bien des faiblesses et des misères : qu'il est difficile d'en faire un récit qui soit toujours convenable ! Le plus souvent, les enfants ne voient en action que le jeu misérable des passions humaines, là où un regard plus élevé reconnaîtrait l'action de Dieu et le gouvernement de sa providence qui sait tirer le bien du mal mémo : et ils se scandalisent! Après leur avoir fait toujours révérer, par exemple, le sacerdoce comme quelque chose de surhumain, et respecter les ministres de l'Eglise, comme agissant au nom de Dieu, il est bien mal aisé de leur faire comprendre la part de l'homme, cette inévitable part de faiblesse sous l'habit le plus vénéré, et quelquefois dans la vie la plus édifiante; et le spectacle de l'humanité telle qu'elle est, et non telle que la croit leur innocence, risque d'être pour leur loi une épreuve bien périlleuse.

Puis, il y a toujours, dans une réunion d'enfants, des esprits de travers; il y a encore ceux qui ont fait auparavant de mauvaises lectures ; ou, enfin, ceux qui, par orgueil, veulent avoir des pensées qui leur soient propres et jugent des hommes et des choses autrement que leurs parents et (tue leurs maîtres.

Je le répète : tout cela est fort dangereux; et il est vrai de dire qu'à chaque pas le professeur marche ici sur des charbons ardents, et no saurait y toucher qu'avec la plus attentive circonspection.

Je sais bien que rien n'oblige à mettre sous les yeux de l'enfance les grands scandales de l'Histoire, et que c'est un devoir même d'éloigner d'eux ces dangereuses peintures. Mais, dans le tableau de nos temps modernes, comment ne

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pas faire passer sous leurs regards les fêtes et les amusements des cours, la magnificence des spectacles et la pompe toute mondaine dont certains siècles ont aimé à s'éblouir; comment ne pas leur parler de la chevalerie et de son goût d'aventures; de la noblesse, de son point d'honneur et de tout ce qu'il a produit d'éclatant aux yeux du monde, mais de funeste aux yeux de la raison et de la foi? Ces choses, et mille autres que je n'ai pas besoin d'ajouter font sur les enfants un effet auquel on ne songe pas assez ; elles jettent leur imagination dans mille écarts bien redoutables à leur âge, et allument en eux la passion des lectures qui leur sont interdites, surtout si l'on a eu l'imprudence de trop leur vanter le talent des écrivains dont on leur parle, sans leur permettre de les lire.

Dans l'Histoire ancienne, grecque et romaine, il y a un autre péril que, bien des fois avant moi, on a signalé, celui des principes et des exemples de la liberté républicaine, qui peuvent trouver un écho funeste dans l'âme des jeunes gens. L'on a sans doute ici souvent exagéré le mal; il faut dire toutefois que si le professeur ne sait pas entourer son enseignement des précautions convenables, le péril peut exister. Ces grands mots de patrie, d'indépendance, de haine pour la tyrannie, peuvent se graver plus avant qu'on . ne pense dans de jeunes esprits, et les passionner dangereusement : c'est au professeur à leur donner la lumière qui leur manque pour saisir la différence des temps et des lieux. C'est lui qui doit les empêcher d'appliquer faussement au présent ce qu'ils savent, ou ce qu'ils croient savoir du passé; c'est à lui qu'il appartient de leur faire remarquer, que jchez la plupart de nos démocrates modernes, les mauvaises doctrines dont ils poursuivent le triomphe ne sont souvent que des souvenirs d'auteurs mal entendus, et de pitoyables contre-sens, dont leurs passions anti-sociales ne leur laissent pas voir l'absurdité. Je n'insiste pas sur ce

danger, dont bien d'autres avant moi se sont alarmés, et même outre mesure, ainsi que je le disais tout à l'heure : le mal est ici facile à empêcher. 11 est évident qne les plus simples observations d'un professeur de bon sens suffiront à prévenir les inconvénients, qui peuvent se rencontrer parfois dans la lecture irréfléchie de Thucydide, de Xénophon, de Tite-Live ou de Tacite : et il est aisé du reste de montrer aux jeunes gens que le socialisme moderne a cherché ses héros et ses doctrines ailleurs que dans les historiens de l'antiquité.

Mais il n'est pas moins vrai, et c'est la conclusion de tout ceci, il n'est pas moins vrai que celui qui enseigne l'Histoire à la jeunesse, ou qui l'écrit pour elle, se livre h une tâche très-délicate; qu'il n'est pas une seule de ses leçons, pas une seule de ses pages, dont il ne se doive rendre le compte le plus sévère à lui-même, parce qu'il suffit du moindre oubli, de la moindre inadvertance pour ébranler la foi, et étouffer les germes de la vertu dans Ces Ames si neuves et si faciles à égarer; qu'enfin, si l'enseignement historique a, selon moi, sa place nécessairement marquée dans le cours complet et régulier de l'éducation scolaire, c'est à condition qu'une vigilance scrupuleuse et continue écanera les inconvénients et les périls que je viens de signaler.

Mais à celte condition, si facile à remplir dans une maison d'éducalion chrétienne, l'Histoire y sera pour tous une des études les plus importantes et les plus agréables qui se puissent faire. Messieurs les professeurs d'histoire, c'est par elle que non-seulement vous exercerez la mémoire de vos élèves, offrirez à leur imagination les plus grands et les plus curieux spectacles, ouvrirez devant leurs yeux tous les pays et tous les siècles, et les mettrez en commerce avec tout ce qu'il y eut jamais d'hommes illustres; niais c'est par elle aussi, comme le disait autrefois Fénelon,

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